Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- retracer la naissance de la victimologie (von Hentig, Mendelsohn) et expliquer pourquoi la «précipitation victimale» a été abandonnée;
- expliquer l'inégale répartition du risque avec le modèle styles de vie et exposition et les activités routinières, sans en faire un jugement sur la victime;
- calculer sur une distribution la part des victimes répétées et celle des incidents qu'elles subissent, et la comparer au hasard pur (loi de Poisson);
- distinguer les deux mécanismes proposés, hétérogénéité et renforcement, et dire pourquoi la victimisation répétée est une priorité de prévention;
- décrire les conséquences de la victimisation, la victimisation secondaire, la peur du crime et la «victime idéale», avec les données du Crime Survey 2022;
- dire qui est victime au sens de la LAVI, quelles formes d'aide existent en Suisse et où s'adresser, et résumer ce que les essais randomisés disent de la justice restaurative.
Naissance de la victimologie
Pendant plus d'un siècle, la criminologie a été une science de l'auteur: la personne qui avait subi l'infraction n'apparaissait que comme un élément du décor. Des quatre objets de la criminologie rappelés au chapitre 1 (l'acte, l'auteur, la victime, la réaction sociale), ce chapitre traite le troisième.
Von Hentig et Mendelsohn
Les premiers victimologues cherchaient moins à aider les victimes qu'à expliquer le crime. Hans von Hentig, dans The Criminal and His Victim (1948), consacre une partie de son livre à la victime et propose une typologie des personnes «à risque»: les jeunes, les personnes âgées, les femmes, les personnes isolées, les immigrants récents, les personnes déprimées ou avides. Son idée centrale est que l'auteur et la victime sont souvent en interaction: le crime naît d'une relation, et la victime y occupe une place; Mendelsohn parlera de «couple pénal». Benjamin Mendelsohn, à qui l'on attribue généralement le mot «victimologie», propose de son côté une échelle de la «culpabilité» de la victime, de la victime «entièrement innocente» à celle qui serait «plus coupable que l'auteur».
Ces travaux ont fait de la victime un objet d'observation et montré que tout le monde ne court pas le même risque. Leur défaut tient au vocabulaire même de la «culpabilité» de la victime.
La précipitation victimale et sa critique
Marvin Wolfgang, dans Patterns in Criminal Homicide (1958), classe comme «précipités par la victime» les homicides de Philadelphie où la personne tuée avait la première frappé ou sorti une arme. Dans ce cadre étroit, le concept décrit quelque chose: une rixe où les rôles se sont joués à pile ou face n'est pas une attaque sur un passant.
En 1971, Menachem Amir l'applique aux viols (Patterns in Forcible Rape) et classe comme «précipités» des cas où la victime aurait, selon le dossier, accepté un verre ou eu une «réputation». La critique, portée notamment par la criminologie féministe (chapitre 8), a retenu trois points qui valent au-delà de ce cas.
- La source. Les dossiers reprennent la version de l'auteur et les préjugés de leur époque: le stéréotype devient une donnée.
- La confusion entre risque et faute. Rentrer seul la nuit est associé à un risque plus élevé de brigandage; personne ne parle d'un brigandage «précipité» par le promeneur.
- L'effet pratique. Un concept qui suggère une responsabilité de la victime passe dans les auditions et les médias, et dissuade de dénoncer.
Le tournant: de la victime-facteur à la victime-sujet
Dès les années 1960 et 1970, trois mouvements transforment la discipline: les enquêtes de victimisation (chapitre 3), qui mesurent la victimisation sans passer par la police; le mouvement des victimes, porté notamment par les mouvements féministes contre la violence conjugale et sexuelle, qui crée refuges et centres d'aide; et les lois d'aide aux victimes (en Suisse, la LAVI du 23 mars 2007, qui a remplacé une première loi de 1991). La victimologie a depuis deux visages, scientifique (mesurer et expliquer le risque) et de l'action (les besoins des victimes et les dispositifs qui y répondent).
Une étude classe comme «précipités par la victime» les homicides où la personne tuée a été la première à frapper ou à sortir une arme. Quelles affirmations sont correctes?
Plusieurs réponses possibles
Qui est victime? Styles de vie et exposition
Le risque n'est pas réparti au hasard
Les enquêtes de victimisation montrent partout que le risque varie fortement d'un groupe à l'autre, et pas comme le voudrait l'image de la «victime vulnérable». Le Crime Survey 2022 (Markwalder, Biberstein et Baier 2023; chapitre 3) en donne des exemples suisses.
- Le sexe. Sur cinq ans, des femmes et des hommes interrogés déclarent avoir subi des violences sexuelles; pour les voies de fait et lésions corporelles, ce sont au contraire les hommes qui déclarent significativement plus souvent avoir été victimes.
- L'âge. Pour les voies de fait comme pour les violences sexuelles, les personnes de 16 à 36 ans, la classe d'âge la plus jeune de l'enquête, déclarent significativement plus souvent avoir été victimes que les plus âgées; le rapport le souligne pour les deux infractions.
- Le lieu. La prévalence du cambriolage sur cinq ans est de en Suisse romande, en Suisse alémanique et en Suisse italienne; de dans les communes de 20 000 habitants ou plus contre dans celles de moins de 5000 habitants.
Ce sont des prévalences de groupes, mesurées sur un échantillon: elles ne disent rien d'une personne (chapitre 4), et les écarts régionaux sont un fait écologique à interpréter, pas la preuve d'une théorie (chapitre 7). Deux théories voisines servent à les interpréter.
Le modèle styles de vie et exposition
Michael Hindelang, Michael Gottfredson et James Garofalo, dans Victims of Personal Crime (1978), partent des premières enquêtes américaines: pourquoi les jeunes hommes célibataires sont-ils bien plus souvent victimes de violences que les femmes âgées, réputées «vulnérables»?
Le style de vie fixe les associations (avec qui l'on passe son temps) et l'exposition (où et quand), qui déterminent la probabilité de croiser un auteur potentiel dans une situation propice. Deux propositions testables en découlent: le risque de violence de rue croît avec le temps passé dans les lieux publics le soir (exposition), et l'on est plus souvent victime de personnes qui nous ressemblent, parce que c'est avec elles que l'on vit (homogamie).
Les activités routinières, vues du côté de la victime
La théorie des activités routinières de Cohen et Felson (1979, chapitre 9) exige la convergence d'un auteur motivé, d'une cible convenable et de l'absence d'un gardien capable. Elle explique les taux d'une société, le modèle du style de vie la répartition du risque entre individus; elle ajoute à ce dernier la convenance de la cible et le gardiennage, qui protège sans que la personne protégée change sa vie. D'où une règle de prévention: on réduit un risque d'exposition en agissant sur les lieux, les horaires, l'éclairage, les transports et les gardiens, presque jamais en demandant aux personnes exposées de renoncer à leurs activités (prévention situationnelle, chapitre 9).
Reprenez les taux fictifs de l'exemple 11.1 ( par soirée dans le quartier, par jour ailleurs, 365 jours). C passe 60 soirées par an dans le quartier, D en passe 6. Quel est le rapport des nombres attendus d'incidents ?
La victimisation répétée
Un petit nombre de victimes subit une grande part des incidents
Les enquêtes de victimisation ont révélé un fait aussi important que le chiffre noir (chapitre 3): une victime a un risque nettement plus élevé qu'une non-victime de l'être à nouveau. Graham Farrell et Ken Pease en ont tiré une politique de prévention (Once Bitten, Twice Bitten, Home Office, 1993).
Elle se mesure avec les grandeurs du chapitre 3: prévalence (part des unités victimes au moins une fois), incidence (incidents pour 1000 unités) et concentration (incidents par victime), liées par
La répétition se lit dans la concentration: sans victime répétée, elle vaudrait 1. Le chapitre 3 a calculé ces grandeurs sur le témoin fictif de ce chapitre; nous y lisons ici la répétition.
Le hasard pur suffit-il?
Lancés au hasard sur 1000 ménages, 180 incidents en feraient tomber deux sur certains par simple malchance. Pour juger l'exemple 11.2, il faut un modèle du hasard pur: chaque ménage a le même risque et les incidents sont indépendants. Le nombre d'incidents d'un ménage suit alors une loi de Poisson de moyenne (que le chapitre 12 utilise pour les petits nombres d'homicides):
Démonstration. Le premier point découle de la définition: une victime est un ménage avec , une victime répétée un ménage avec , et . Pour le second, le nombre moyen d'incidents par ménage est , et la part des incidents survenus chez des ménages à un seul incident est (par ménage). Les incidents des victimes répétées représentent donc par ménage, soit une part de tous les incidents. Enfin pour petit, par le développement
Dans une enquête, la moyenne est de incident par personne. Si les incidents étaient répartis selon une loi de Poisson, quelle part des incidents (en %) serait subie par des victimes répétées?
Hétérogénéité ou renforcement?
Deux mécanismes, qui ne s'excluent pas, produisent cette concentration; la littérature britannique les désigne par deux mots anglais.
- Hétérogénéité (flag, «drapeau»): les ménages diffèrent avant tout incident (maison isolée et souvent vide, métier au contact d'un public en conflit). Le premier incident ne change pas le risque: il le révèle.
- Renforcement (boost): le premier incident augmente le risque. L'auteur d'un cambriolage connaît désormais les lieux et revient; dans la violence domestique, l'auteur qu'une première agression n'a pas arrêté a appris qu'il pouvait recommencer.
L'hétérogénéité prédit un risque élevé et stable; le renforcement, un risque maximal juste après le premier incident, puis décroissant. Les études de chronologie trouvent très souvent un risque concentré dans les semaines qui suivent le premier incident, ce qui plaide pour une part de renforcement; les deux mécanismes coexistent. Point de méthode: une distribution annuelle comme celle de l'exemple 11.2 ne permet pas de les départager, puisque les deux produisent le même excès de victimes répétées; seules des données datées le permettent.
L'explorateur utilise la loi binomiale négative, modèle standard des comptages sur-dispersés. On l'obtient en donnant à chaque ménage son propre taux de Poisson, tiré dans une loi gamma (hétérogénéité), mais un renforcement produit une sur-dispersion de même forme. La variance vaut , et redonne Poisson. Sur le témoin, la méthode des moments donne , valeur par défaut.
Les barres pleines donnent, sur 1000 ménages, la répartition des incidents d'une loi binomiale négative de moyenne et de dispersion ; les barres en tirets, la loi de Poisson de même moyenne, celle du hasard pur. Avec , les deux coïncident. Gardez et faites varier : le nombre total d'incidents ne change pas, mais ils se concentrent sur moins de ménages. Les points sont les ménages du témoin fictif, affichés quand . Modèle didactique: un bon ajustement ne dit pas si la concentration vient de l'hétérogénéité des ménages ou de l'effet d'un premier incident.
Avec ces valeurs, le modèle prévoit 874,9 ménages sans incident, 89,2 avec un et 23,9 avec deux; les victimes répétées forment des victimes et subissent des incidents. Deux paramètres reproduisent l'essentiel du témoin, un peu plus concentré encore.
Une priorité de prévention
La prévention dispose ainsi d'un critère de ciblage très simple: la victimisation passée. Farrell et Pease avancent trois arguments.
- Efficacité. Les moyens vont là où le risque futur est le plus élevé: sur le témoin, prévenir la moitié des incidents qui suivent un premier incident éviterait de tous les incidents en n'agissant que sur des ménages (problème guidé).
- Calendrier. Si le risque culmine juste après le premier incident, la protection doit être rapide.
- Équité. Elle s'adresse à des personnes qui ont déjà subi une infraction, sans stigmatiser un quartier ou un groupe.
La quasi-répétition explique de même pourquoi les analystes surveillent les voisins d'une victime récente (chapitre 9), et la violence domestique, où auteur et victime partagent souvent le logement, est la forme la plus répétitive par nature.
Les conséquences de la victimisation
Physiques, psychologiques, économiques
On décrit les conséquences d'une infraction sur trois plans.
- Physiques: blessures, avec leurs suites médicales, parfois une invalidité durable. Dans le Crime Survey 2022, la moitié des victimes de voies de fait et lésions corporelles déclarent avoir été attaquées sans être blessées; une sur trois a été blessée sans avoir eu besoin d'un traitement médical.
- Psychologiques: peur, colère, honte, troubles du sommeil, perte de confiance, parfois des symptômes de stress post-traumatique. Un cambriolage sans violence est souvent vécu comme une violation de l'intimité du domicile. La direction de ces effets est constante dans la littérature; leur ampleur varie, et nous ne donnons pas de chiffre faute d'une source suisse lue.
- Économiques et sociaux: frais médicaux, perte de revenu, biens perdus, démarches, et, pour les violences dans le couple, parfois la perte du logement.
Les proches sont touchés aussi, et la LAVI leur reconnaît des droits.
Pourquoi beaucoup de victimes ne dénoncent pas
Les taux de dénonciation du Crime Survey 2022 (chapitre 3; incidents des cinq dernières années) varient du simple au décuple: pour le cambriolage, pour les voies de fait et lésions corporelles, pour l'escroquerie, pour les violences sexuelles, pour le harcèlement sexuel.
La littérature internationale (résumée en mots: nous n'avons pas lu de chiffres suisses sur ce point) distingue quatre familles de raisons de ne pas dénoncer: l'infraction jugée trop peu grave ou la police impuissante; l'affaire jugée privée, ou un auteur proche dont on dépend; la crainte de représailles, la honte, la peur de ne pas être crue; une mauvaise image de la police ou de la justice. À l'inverse, on dénonce quand une assurance l'exige, ce qui explique en partie le taux du cambriolage. Une infraction non dénoncée, c'est aussi une victime qui n'accède souvent pas à l'aide: d'où l'aide sans plainte de la LAVI.
La victimisation secondaire
Ici, la critique de la «précipitation victimale» rejoint la pratique: une question qui sous-entend que la victime «a pris un risque» est vécue comme une accusation. Le Crime Survey 2022 donne un indice, et seulement un indice: parmi les personnes qui avaient signalé l'incident, des victimes de voies de fait et lésions corporelles, mais seulement des victimes de violences sexuelles, se déclaraient satisfaites de la façon dont la police avait traité leur cas. La satisfaction dépend aussi de l'issue et de la gravité, et peu de personnes interrogées ont dénoncé des violences sexuelles; mais l'écart va dans le sens des études qualitatives. Les droits que le code de procédure pénale reconnaît aux victimes visent précisément ce risque; leur détail relève du cours «Procédure pénale».
Selon le Crime Survey 2022, le taux de dénonciation à la police est de 75,1 % pour le cambriolage et de 12,4 % pour les violences sexuelles (incidents des cinq dernières années). Quelles explications sont compatibles avec cet écart?
Plusieurs réponses possibles
La peur du crime
Une notion difficile à mesurer
La mesure classique demande: «Dans quelle mesure vous sentez-vous en sécurité lorsque vous marchez seul·e dans votre quartier une fois la nuit tombée?». Elle ne nomme aucune infraction, évoque une situation que beaucoup évitent justement, et mesure autant une inquiétude sur le quartier qu'une peur d'être victime. On lui ajoute donc la fréquence des épisodes de peur et les comportements d'évitement.
Le Crime Survey 2022 combine ces indicateurs. À la question classique, des personnes interrogées se disent «très» ou «plutôt» en sécurité dans leur quartier après la tombée de la nuit, contre en 2015, une hausse statistiquement significative selon les auteurs. À une question plus concrète («avez-vous, au cours des douze derniers mois, vécu une situation où vous avez eu concrètement peur d'être victime d'une infraction dans la rue?»), répondent oui, contre en 2015, une différence non significative. Enfin, déclarent ne rien changer à leur comportement le soir, et un quart environ dit éviter certaines personnes. Les deux premiers indicateurs donnent des ordres de grandeur voisins ( ne se sentent pas en sécurité, ont eu peur), mais ils ne mesurent pas la même chose: le premier a évolué significativement depuis 2015, le second non. Le choix de la question fait le résultat.
Le paradoxe risque-peur
Les femmes et les personnes âgées déclarent plus de peur que les jeunes hommes, qui déclarent pourtant le plus de violences dans l'espace public: c'est le «paradoxe» risque-peur, retrouvé dans de nombreuses enquêtes. Trois explications s'opposent.
- La vulnérabilité. La peur dépend aussi de la gravité anticipée: qui se sait moins à même de se défendre peut rationnellement craindre davantage un risque plus faible.
- La victimisation cachée. Les enquêtes mesurent mal le harcèlement de rue et les violences sexuelles et domestiques; en en tenant compte, l'écart entre femmes et hommes se réduit ou s'inverse selon les infractions.
- L'évitement. Si la peur réduit l'exposition, elle cause en partie le faible risque mesuré.
Statut: robuste pour la direction des écarts; contesté ou non confirmé pour l'idée d'une peur «irrationnelle», le «paradoxe» tenant largement à des mesures trop pauvres.
La «victime idéale»
Dans «The Ideal Victim» (1986), le criminologue norvégien Nils Christie décrit non les victimes réelles, mais la figure à laquelle une société accorde le plus facilement le statut de victime. Elle réunit plusieurs attributs:
- la victime est faible (une personne âgée, un enfant, une femme seule);
- elle se livrait à une activité respectable (elle rendait visite à un parent malade);
- elle se trouvait dans un lieu où on ne peut pas lui reprocher d'être (une rue, en plein jour);
- l'auteur est grand et méchant;
- l'auteur est un inconnu, sans relation avec elle.
Le texte est une proposition théorique, non une étude empirique; sa force est dans ses prédictions.
Ce que la figure masque
Les victimes éloignées du modèle (la personne agressée qui avait bu, le jeune homme blessé dans une bagarre, la victime qui connaissait l'auteur) obtiennent moins facilement reconnaissance et aide, et les politiques se construisent autour de l'inconnu dangereux. Les données montrent autre chose.
- Dans le Crime Survey 2022, les victimes de violences sexuelles connaissaient l'auteur par son nom dans des cas; le (la) partenaire, l'ami·e ou l'ex-partenaire figurent parmi les auteurs les plus cités, et le lieu le plus fréquent est un domicile (celui d'une autre personne ou celui de la victime).
- Pour les voies de fait et lésions corporelles, au contraire, l'auteur était inconnu dans des cas: c'est l'infraction qui se rapproche le plus de l'image de l'agression par un inconnu.
- Dans la statistique policière 2025, 34 des 55 homicides consommés, soit , ont été commis dans la sphère domestique (chapitres 2 et 12).
La violence domestique et sexuelle s'écarte point par point de la victime idéale: auteur proche, domicile, relation durable, dépendance, parfois retour auprès de l'auteur, qui alimente le soupçon. Le chapitre 12 en présente les données policières (22 066 infractions de violence domestique en 2025); le cadre de Christie explique en partie pourquoi elle est restée si longtemps invisible.
Lequel des cas suivants s'écarte le plus de la «victime idéale» décrite par Christie (1986)?
Droits et aide aux victimes en Suisse
La LAVI
La loi fédérale sur l'aide aux victimes d'infractions (LAVI) du 23 mars 2007 (RS 312.5; en allemand Opferhilfegesetz, OHG), appliquée par les cantons, organise l'aide aux victimes. La criminologie s'intéresse à ce qu'elle prévoit et à son usage; l'interprétation de ses conditions relève du droit.
Trois traits comptent pour la criminologie: la loi vise l'intégrité de la personne, pas le seul patrimoine; le droit ne dépend ni d'une plainte ni de la découverte de l'auteur, ce qui ouvre l'aide aux victimes du chiffre noir; les proches ont des droits propres.
L'aide comprend (art. 2) les conseils et l'aide immédiate, l'aide à plus long terme des centres de consultation ou de tiers, l'indemnisation, la réparation morale et l'exemption des frais de procédure. Les conseils, l'aide immédiate et l'aide à plus long terme fournie directement par un centre sont gratuits pour la victime et ses proches (art. 5). Les cantons veillent à ce qu'il existe des centres de consultation (art. 9); la victime peut s'y adresser quelle que soit la date de l'infraction et choisir le centre (art. 15, al. 2 et 3). Les autorités de poursuite pénale informent la victime de l'existence de l'aide et transmettent, à certaines conditions, ses coordonnées à un centre (art. 8, al. 1). L'indemnisation et la réparation morale se demandent à l'autorité cantonale compétente (art. 24), dans un délai de cinq ans en règle générale (art. 25, al. 1).
L'aide aux victimes comme objet d'étude
La LAVI est aussi un fait social: qui recourt aux centres, et qui n'y recourt pas? L'activité des centres est, comme la statistique policière (chapitre 2), une trace d'activité institutionnelle, pas une mesure de la victimisation. Et l'aide sans plainte répond aux taux de dénonciation: avec pour les violences sexuelles, une aide subordonnée à la plainte n'atteindrait qu'une victime sur huit environ.
La justice restaurative
Principes
Au lieu de «quelle loi a été violée, et quelle peine mérite l'auteur?», elle demande «qui a subi un tort, de quoi a-t-il besoin, et à qui revient-il d'y répondre?». Elle répond à une critique ancienne: au procès, la victime n'est qu'un témoin, et le conflit lui est «confisqué» par l'État (l'image vient d'un autre texte de Christie, «Conflicts as Property»). Elle peut intervenir avant, pendant ou après la procédure, à trois conditions: participation volontaire des deux côtés; reconnaissance des faits principaux par l'auteur; primauté de la sécurité de la victime, ce qui rend la rencontre délicate, voire déconseillée, dans les situations d'emprise.
Ce que disent les essais randomisés
La justice restaurative est l'une des rares interventions pénales évaluées par essais randomisés (chapitre 4). La revue Campbell de Strang, Sherman, Mayo-Wilson, Woods et Ariel (2013) retient dix expériences comparant, après tirage au sort, des conférences en face à face à la procédure ordinaire seule.
- Récidive. En moyenne, les auteurs assignés aux conférences commettent significativement moins de nouvelles infractions (condamnations, ou arrestations dans une étude) que ceux du groupe témoin; la réduction est qualifiée de modeste, et plus forte pour la violence que pour les infractions contre le patrimoine.
- Victimes. Les victimes assignées aux conférences se déclarent plus satisfaites du traitement de leur affaire, reçoivent plus souvent des excuses qu'elles jugent sincères, expriment moins de désir de vengeance et présentent moins de symptômes de stress post-traumatique.
- Coût. Pour les sept expériences britanniques, les auteurs estiment que le coût des infractions évitées dépasse d'environ huit fois le coût des conférences.
- Champ. Les essais ne portent que sur des affaires où la victime et l'auteur avaient accepté de se rencontrer avant le tirage au sort.
Le tirage au sort garantit la validité interne, mais parmi les volontaires seulement: rien ne dit qu'une rencontre imposée aurait les mêmes effets, ni que les résultats valent ailleurs. Dix essais donnent une précision limitée. Statut: plausible mais discuté pour l'effet sur la récidive, dont la direction est cohérente mais l'ampleur modeste et dépendante du contexte; robuste pour la satisfaction des victimes volontaires, retrouvée de manière constante.
En Suisse
La procédure pénale applicable aux mineurs (PPMin, RS 312.1, art. 17) permet à l'autorité d'instruction et aux tribunaux de suspendre la procédure et de confier une médiation à une personne ou une organisation compétente; si elle aboutit à un accord, la procédure est classée. C'est une expression de l'orientation éducative du droit des mineurs (chapitre 10). Les instruments applicables aux adultes relèvent du cours «Procédure pénale».
Synthèse
- Née avec von Hentig (1948) et Mendelsohn comme étude du rôle de la victime dans le crime, la victimologie a abandonné la précipitation victimale, qui décrit au mieux une séquence d'interaction et a transformé des stéréotypes en données (Amir 1971). Expliquer le risque n'est jamais blâmer la victime.
- Le modèle styles de vie et exposition et les activités routinières (chapitre 9) expliquent l'inégale répartition du risque par l'exposition, les associations et le gardiennage; bien pour la violence entre inconnus, mal pour la violence domestique et sexuelle.
- La victimisation répétée est robuste. Sur le témoin fictif, les victimes répétées forment des victimes et subissent des incidents; une loi de Poisson de moyenne prédirait 835 / 150 / 14 ménages avec 0 / 1 / 2 incidents ou plus, contre 880 / 80 / 40. Sous le hasard pur, la part des incidents des victimes répétées vaut (théorème 11.1).
On reprend le témoin fictif du chapitre: 1000 ménages, 180 incidents dans l'année; 880 ménages sans incident, 80 avec un, 25 avec deux, 10 avec trois, 5 avec quatre. Une police municipale se demande si elle doit concentrer ses visites de prévention sur les ménages qui viennent d'être victimes. Données fictives.
Combien d'incidents par victime?
Calculez d'abord la prévalence et la concentration.
Quelle est la concentration, en incidents par ménage victime?
Ce que donnerait le hasard
Les incidents qui suivent un premier incident
Le gain d'une prévention ciblée
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Une enquête fictive interroge 2000 personnes sur les vols qu'elles ont subis dans l'année. Résultats: 1760 personnes sans vol, 150 avec un vol, 60 avec deux, 20 avec trois, 10 avec cinq. Données fictives.
- Calculez la prévalence, l'incidence pour 1000 personnes et la concentration, et vérifiez l'identité qui les relie.
- Quelle part des victimes sont des victimes répétées? Quelle part des vols subissent-elles?
- Un journal titre: «Un Suisse sur huit victime de vol». Que dit ce titre, et que cache-t-il?
Solution
1. Victimes: , soit une prévalence de . Vols: , soit une incidence de vol par personne, ou 190 pour 1000. Concentration: vol par victime. Contrôle: .
Reprenez les données de l'exercice 11.1.
- Calculez la moyenne de vols par personne et les nombres de personnes attendus, sur 2000, avec 0, 1, et 2 vols ou plus sous une loi de Poisson de moyenne .
- Avec le théorème 11.1, calculez sous Poisson la part des vols subis par des victimes répétées et la part des victimes répétées parmi les victimes. Comparez aux valeurs observées.
- Ce résultat permet-il de dire si la répétition vient d'une hétérogénéité des personnes ou d'un renforcement après un premier vol? Quelles données faudrait-il?
Solution
1. . Sous Poisson: personnes sans vol; avec un vol; avec deux vols ou plus. Observé: 1760, 150 et 90. Il y a donc plus de personnes épargnées, moins de victimes uniques et fois plus de victimes répétées qu'attendu.
Cas fictif. Anouk et Sara étudient dans la même haute école. Anouk travaille trois soirs par semaine dans un bar du centre-ville et rentre en vélo vers deux heures du matin; elle s'est fait voler deux vélos cette année et a été menacée une fois par un client. Sara vit chez ses parents dans une commune rurale, rentre en train vers 19 heures et n'a subi aucune infraction.
- Expliquez la différence entre leurs expériences avec le modèle styles de vie et exposition, puis avec la théorie des activités routinières. Quels éléments relèvent de l'exposition, de la cible, du gardiennage?
- Le second vol de vélo d'Anouk relève-t-il de la victimisation répétée? Quel mécanisme est plausible, et quelle information permettrait d'en juger?
- Un ami conseille à Anouk de «changer de travail si elle ne veut plus d'ennuis». Discutez ce conseil à la lumière du chapitre et proposez des mesures qui agissent sans demander à Anouk de renoncer à son emploi.
Solution
1. Le style de vie d'Anouk, dicté en partie par une contrainte (financer ses études), l'expose: elle passe ses soirées dans un lieu public nocturne, au contact d'une clientèle parfois alcoolisée, et rentre seule la nuit (exposition et associations au sens de Hindelang, Gottfredson et Garofalo). Dans les termes des activités routinières, ses vélos garés la nuit au centre-ville sont des cibles convenables, à une heure où les gardiens capables sont rares, et le bar la met en présence d'auteurs potentiels dans des situations de conflit. La vie de Sara la tient loin de ces convergences.
2. Oui: deux vols subis par la même personne dans l'année. Si les deux ont eu lieu devant le bar à quelques semaines d'intervalle, un renforcement est plausible (le lieu est repéré, le même auteur peut revenir); si le risque tient à des caractéristiques stables (lieu, horaires), c'est l'hétérogénéité. Il faudrait les dates, les lieux, l'antivol utilisé et, si possible, savoir si l'auteur est le même.
On utilise les taux de dénonciation du Crime Survey 2022 (incidents des cinq dernières années) et les taux de satisfaction des personnes qui ont signalé l'incident: voies de fait et lésions corporelles, dénonciation et satisfaction ; violences sexuelles, dénonciation et satisfaction .
- Pour 1000 victimes de chaque infraction, combien d'incidents parviennent à la police? Combien de victimes sont, à la fin, satisfaites du traitement policier? Exprimez ce dernier nombre en pourcentage de toutes les victimes.
- Calculez le multiplicateur pour chaque infraction et dites ce qu'il signifie.
Rédigez une argumentation d'une page sur la question suivante: «Quarante ans après le texte de Christie (1986), la figure de la victime idéale a-t-elle encore une influence sur la manière dont la société suisse reconnaît et soutient les victimes?» Appuyez-vous sur au moins deux données de ce chapitre et sur la LAVI, et dites quelle observation vous ferait changer d'avis.
Solution
Position. La figure de la victime idéale a perdu son influence sur le droit, mais en garde une sur les pratiques et les représentations.
Ce qui a changé. La LAVI ne retient aucun attribut de Christie: elle définit la victime par une atteinte directe à l'intégrité (art. 1, al. 1), sans condition de respectabilité, de lieu ou de relation avec l'auteur, que celui-ci soit découvert ou non (al. 3), et elle ouvre une aide gratuite sans plainte (art. 5). La femme frappée par son conjoint et le jeune homme blessé dans une bagarre sont des victimes au même titre que la personne âgée agressée par un inconnu.
Ce qui n'a pas changé. Les victimes de violences sexuelles du Crime Survey 2022 connaissaient l'auteur par son nom dans des cas, et la sphère domestique concentre des homicides consommés de 2025 (chapitre 12): la victimisation grave est surtout le fait de proches, à l'inverse de la figure. Or ce sont ces infractions qui sont le moins dénoncées ( contre pour le cambriolage) et dont les victimes sont le moins souvent satisfaites de la police ( contre pour les voies de fait). C'est le schéma que prédit Christie.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019 — le manuel du cours, avec sa partie sur les victimes et les enquêtes de victimisation.
- von Hentig, H., The Criminal and His Victim, Yale University Press, 1948 — l'ouvrage fondateur de la victimologie et de l'idée de l'interaction entre auteur et victime.
- Christie, N. (1986), «The Ideal Victim», in Fattah, E. A. (dir.), From Crime Policy to Victim Policy, Macmillan, 17–30 — la figure de la victime idéale.
- Cohen, L. E. & Felson, M. (1979), «Social Change and Crime Rate Trends: A Routine Activity Approach», American Sociological Review 44(4), 588–608 — la théorie des activités routinières (chapitre 9).
- Markwalder, N., Biberstein, L. & Baier, D., Opfererfahrungen und sicherheitsbezogene Einschätzungen der Schweizer Bevölkerung. Ergebnisse des Crime Survey 2022, étude mandatée par la Conférence des commandants des polices cantonales, août 2023 — prévalences, dénonciation, satisfaction, sentiment de sécurité.
- Strang, H., Sherman, L. W., Mayo-Wilson, E., Woods, D. & Ariel, B. (2013), «Restorative Justice Conferencing (RJC) Using Face-to-Face Meetings of Offenders and Victims: Effects on Offender Recidivism and Victim Satisfaction. A Systematic Review», Campbell Systematic Reviews 9(1) — la revue des dix essais randomisés.