Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- expliquer la notion d'anomie chez Durkheim et chez Merton, et classer une conduite dans la typologie des cinq adaptations de Merton;
- distinguer les trois types de tension de la théorie générale d'Agnew et dire pourquoi une tension ne conduit pas toujours à un délit;
- présenter les théories des sous-cultures délinquantes (Cohen, Cloward et Ohlin) et ce que l'idée d'opportunité différentielle ajoute à Merton;
- reconstruire l'argument de Shaw et McKay sur la stabilité des taux par zone malgré le renouvellement des habitants, et le relier à l'efficacité collective de Sampson;
- lire une corrélation écologique sans commettre l'erreur écologique, et dire quelles données départageraient deux théories;
- situer chaque théorie du chapitre sur l'échelle des niveaux de preuve du cours, en vous appuyant sur la méta-analyse de Pratt et Cullen.
Pourquoi chercher les causes du crime dans la société
Les chapitres 5 et 6 ont cherché l'explication du passage à l'acte dans la personne: dans son calcul ou dans ses dispositions. Ce chapitre change d'échelle. Il part d'un fait relevé dès la statistique morale du XIXᵉ siècle (chapitre 1): les taux de criminalité d'une société ou d'un quartier sont réguliers d'une année à l'autre, alors que les personnes qui commettent les infractions changent. Une telle régularité appelle une explication qui tient à l'organisation de la société: aux buts qu'elle propose, aux moyens qu'elle distribue, à la capacité de ses voisinages à se réguler.
Deux familles de théories structurent le chapitre. Les théories de la tension (strain theories) disent que la structure sociale pousse certains individus vers le délit, en leur imposant des buts inaccessibles ou des situations pénibles. Les théories de la désorganisation sociale disent qu'elle retient plus ou moins bien: là où les liens et le contrôle informel sont faibles, rien n'empêche des conduites que tous désapprouvent. Entre les deux, les théories des sous-cultures décrivent des groupes qui élaborent leurs propres normes en réponse à leur position sociale.
Ces théories se testent surtout sur des unités agrégées: pays, villes, quartiers. Elles posent donc sans cesse le problème que le chapitre 4, «Méthodes de recherche et outils quantitatifs», a appelé l'erreur écologique: une corrélation entre quartiers ne dit rien, à elle seule, des individus qui y vivent. Le cours de «Sociologie» présente les auteurs fondateurs; nous n'en retenons que ce qui sert à expliquer le crime.
L'anomie: de Durkheim à Merton
L'anomie chez Durkheim
Le chapitre 1 a présenté la thèse de Durkheim sur la normalité du crime (Les règles de la méthode sociologique, 1895). Le même auteur a forgé une notion à la descendance plus longue encore en criminologie: l'anomie. Dans De la division du travail social (1893), elle désigne l'état d'une société dont les fonctions se sont différenciées plus vite que les règles qui devraient les coordonner. Dans Le suicide (1897), elle prend un sens plus psychologique: les désirs humains n'ont pas de borne naturelle, c'est la société qui la fixe. Quand cette régulation se relâche, lors d'une crise économique ou d'un enrichissement brusque, les aspirations deviennent illimitées, et le suicide anomique augmente.
Deux traits comptent pour la suite. L'anomie est une propriété de la société, que Durkheim mesure par des taux; et elle ne suppose aucune pathologie individuelle. Durkheim ne l'a pas appliquée au crime de façon systématique; c'est Merton qui l'a fait, en changeant le sens du mot.
Merton: buts culturels et moyens légitimes
En 1938, Robert K. Merton publie dans l'American Sociological Review un article bref, «Social Structure and Anomie», qui deviendra l'un des textes les plus cités de la sociologie. Sa question est criminologique: pourquoi certaines structures sociales poussent-elles certaines personnes vers des conduites non conformes?
Merton distingue les buts culturels, que la culture présente comme dignes d'être poursuivis par tous (dans les États-Unis de son époque, la réussite, mesurée surtout en argent), et les moyens institutionnels légitimes de les poursuivre: l'école, le travail, l'épargne. Une société devient anomique quand la culture insiste sur le but pour tout le monde, tandis que la structure sociale réserve l'accès aux moyens à une partie de la population. Le message «chacun peut réussir» devient alors, pour ceux qui n'ont pas les moyens, une source de tension.
Merton décrit cinq manières individuelles de s'adapter à cette situation, selon que la personne accepte ou rejette le but, et accepte ou rejette les moyens. La figure 7.1 les range dans le tableau qu'il a lui-même proposé.
Le conformisme est l'adaptation la plus répandue: sans elle, dit Merton, aucune société ne serait stable. L'innovation accepte le but et emprunte des moyens illégitimes: elle explique, dans son schéma, l'essentiel de la délinquance contre le patrimoine, et Merton souligne qu'on la trouve aussi en haut de l'échelle sociale. Le ritualisme abandonne l'ambition mais respecte scrupuleusement les règles. L'évasion (retreatism) rejette buts et moyens: Merton y range, dans le vocabulaire de son temps, les vagabonds et les personnes dépendantes de l'alcool ou des drogues. La rébellion veut remplacer buts et moyens par d'autres: elle relève de l'action collective plus que de la délinquance ordinaire.
Le modèle prédit une pression vers l'innovation plus forte dans les groupes dont l'accès aux moyens légitimes est le plus limité, et dans les sociétés qui promettent la réussite matérielle à tous. Il explique ainsi, sans pathologie individuelle, les taux enregistrés plus élevés de criminalité contre le patrimoine dans les catégories populaires: ces personnes ne sont pas différentes, elles sont placées dans une contradiction différente.
Une étudiante brillante, issue d'une famille modeste, ne parvient pas à financer ses études. Elle décide de vendre des stupéfiants pour payer son loyer et ses frais d'inscription, et compte arrêter une fois son diplôme obtenu. Dans quelle case de Merton se place-t-elle?
L'anomie institutionnelle
Merton raisonnait à l'intérieur d'une société. Steven Messner et Richard Rosenfeld (Crime and the American Dream, 1994) ont repris son idée pour comparer des sociétés. Leur théorie de l'anomie institutionnelle ajoute l'équilibre entre institutions: là où l'économie domine la famille, l'école et la vie politique, les valeurs du marché envahissent ces institutions et affaiblissent leur capacité à transmettre d'autres buts et à contrôler les conduites. La théorie prédit des taux plus élevés là où les protections sociales sont faibles et où la réussite économique est le critère de valeur presque exclusif.
Elle a orienté des comparaisons internationales, surtout de l'homicide, la mesure la plus comparable entre pays (chapitre 2). Elle en hérite les faiblesses: peu d'unités, beaucoup de variables, des indicateurs institutionnels discutables. Nous la citons pour montrer le prolongement macrosocial de Merton, sans en tirer de conclusion chiffrée.
La théorie générale de la tension
D'une tension économique à des tensions multiples
À partir des années 1960, les théories de la tension ont perdu du terrain: les tests individuels trouvaient peu de liens entre l'écart aspirations–attentes et la délinquance déclarée, et la théorie du lien social de Hirschi (chapitre 8, «Apprentissage, contrôle et réaction sociale») semblait mieux rendre compte des données. Robert Agnew a relancé la famille en 1992 («Foundation for a General Strain Theory of Crime and Delinquency», Criminology). Il garde l'intuition de Merton, que des expériences pénibles poussent vers le délit, la transporte au niveau de l'individu et de ses relations, et élargit la tension bien au-delà de l'échec économique.
Le premier type élargit Merton: le but peut être l'argent, mais aussi le statut, l'autonomie ou ce que la personne juge équitable. Le deuxième couvre les pertes: un deuil, une rupture, l'exclusion d'un groupe. Le troisième couvre les situations aversives auxquelles un jeune ne peut pas échapper légalement: maltraitance, harcèlement, conflit familial, victimisation (sur l'aide aux victimes en Suisse, les centres LAVI, voir le chapitre 11). Ce troisième type relie la tension à la victimologie (chapitre 11): la victimisation devient un facteur possible de délinquance ultérieure.
Des émotions négatives au délit, ou à autre chose
La tension produit des émotions négatives, surtout la colère, qui attribue la situation à autrui, donne de l'énergie à l'action et affaiblit les inhibitions. Le délit est alors une stratégie d'ajustement (coping) parmi d'autres: atteindre le but bloqué (voler), se venger, fuir (fuguer) ou apaiser l'émotion (consommer des drogues).
La théorie dit aussi pourquoi la plupart des personnes en tension ne commettent pas de délit. Il existe des ajustements non délinquants, cognitifs (relativiser le but), comportementaux (chercher d'autres moyens) et émotionnels (le sport, la détente). L'ajustement délinquant est plus probable quand manquent le soutien social, les compétences et la confiance en soi, et quand des pairs délinquants rendent le délit accessible et approuvé (chapitre 8). La théorie est donc conditionnelle: la tension augmente la probabilité du délit, d'autant plus que les ressources d'ajustement légitime manquent.
Un adolescent de 15 ans est harcelé chaque jour par un groupe d'élèves de sa classe; il ne peut ni changer d'école ni éviter le trajet commun. Quel type de tension la théorie d'Agnew reconnaît-elle dans cette situation?
Les sous-cultures délinquantes
Cohen: la frustration de statut
Merton expliquait bien le vol, mal la délinquance juvénile des bandes, souvent sans profit. Albert Cohen (Delinquent Boys. The Culture of the Gang, 1955) propose une autre lecture. Les garçons des milieux populaires sont jugés, à l'école, selon l'«étalon de mesure de la classe moyenne» (middle-class measuring rod): ambition, ponctualité, contrôle de l'agressivité, capacité à différer une satisfaction. Beaucoup échouent, faute d'y avoir été préparés, et en conçoivent une frustration de statut. La sous-culture délinquante est une solution collective: un système de valeurs qui renverse celui de la classe moyenne et dans lequel ils peuvent réussir. Cohen la décrit comme non utilitaire (on vole pour le prestige), malveillante et négativiste.
Cloward et Ohlin: les opportunités différentielles
Richard Cloward et Lloyd Ohlin (Delinquency and Opportunity, 1960) combinent Merton et la tradition de Chicago. Ils objectent que les moyens illégitimes sont, eux aussi, inégalement distribués: pour devenir voleur professionnel, il faut des modèles, un apprentissage, des contacts, un marché.
Ils en déduisent trois sous-cultures. La sous-culture criminelle naît là où une criminalité adulte organisée offre aux jeunes modèles et carrière: la délinquance y est orientée vers le profit. La sous-culture conflictuelle naît dans les quartiers instables, sans opportunités légitimes ni illégitimes organisées: la violence y devient le moyen d'obtenir un statut. La sous-culture d'évasion regroupe ceux qui échouent dans les deux mondes, la «double défaite», centrée sur la consommation de drogues. La forme de la délinquance dépend donc de l'organisation du quartier, ce qui annonce la section suivante.
Les idées de Cloward et Ohlin ont inspiré, aux États-Unis, des programmes publics des années 1960 qui voulaient ouvrir des opportunités légitimes aux jeunes des quartiers pauvres. Aucune évaluation de ces programmes selon les standards du chapitre 15 ne figure dans les sources de ce cours: on ne peut rien en conclure sur la théorie.
L'écologie urbaine et la désorganisation sociale
L'école de Chicago et les zones concentriques
Le chapitre 1 a annoncé l'école de Chicago. Dans les années 1920, ses sociologues font de leur ville, qui a crû en quelques décennies par vagues d'immigration successives, un laboratoire. Robert Park et Ernest Burgess empruntent à l'écologie végétale l'idée que les groupes humains se répartissent dans l'espace par compétition, invasion et succession.
Burgess (The City, avec Park et McKenzie, 1925) décrit la croissance urbaine en cinq zones concentriques: I, le centre des affaires; II, la zone de transition, envahie par le commerce et l'industrie, aux logements dégradés loués aux derniers arrivés; III, les quartiers ouvriers; IV, la zone résidentielle des classes moyennes; V, celle des navetteurs. Chaque groupe progresse vers l'extérieur dès qu'il en a les moyens, et la zone de transition se remplit de nouveaux venus.
Shaw et McKay: les taux restent, les habitants passent
Clifford Shaw et Henry McKay (Juvenile Delinquency and Urban Areas, 1942) cartographient sur plusieurs décennies le domicile des jeunes déférés au tribunal des mineurs de Chicago et calculent des taux par zone: jeunes enregistrés rapportés à la population de jeunes de la zone. Trois résultats ont fait la célébrité du livre.
Les taux décroissent régulièrement du centre vers la périphérie. Les zones à taux élevé cumulent pauvreté, mobilité résidentielle et hétérogénéité de la population, et d'autres problèmes sociaux. Surtout, la hiérarchie des zones reste stable alors que la composition de leur population change complètement: un groupe d'immigrants qui quitte la zone de transition voit son taux baisser, et le groupe qui le remplace y prend le taux élevé du précédent. Le taux semble attaché au lieu, non au groupe.
Shaw et McKay en concluent que la délinquance ne s'explique ni par les caractéristiques des groupes immigrés, explication courante à leur époque, ni par une pathologie individuelle, mais par l'état de l'organisation sociale des quartiers: là où la population se renouvelle sans cesse, les adultes ne parviennent ni à s'entendre sur des valeurs communes ni à surveiller ensemble les jeunes. Ils y ajoutent une transmission culturelle de traditions délinquantes des aînés aux plus jeunes, qui annonce Sutherland (chapitre 8).
La figure 7.2 et l'exemple 7.2 reconstruisent l'argument sur une ville fictive, pour montrer ce qui, dans les données, distingue «le taux suit le lieu» de «le taux suit les personnes».
L'explorateur 7.1 simule cinq zones de 20 000 jeunes dont une fraction est remplacée chaque année. Après années, la part des habitants d'origine est , aux fluctuations aléatoires près. La règle du modèle est la nôtre et elle est didactique: le risque annuel d'être enregistré est attaché au lieu, 20 pour 1000 dans la zone V et un multiple réglable de ce taux dans la zone I. Pour comparaison, l'explorateur calcule ce qu'on observerait si le risque suivait les personnes: les habitants d'origine gardent le risque de leur zone, les nouveaux venus apportent le risque moyen de la ville.
Simulation didactique à graine fixe, sur des données fictives: cinq zones de 20 000 jeunes, un taux de rotation annuel, et un risque d'enregistrement attaché au lieu, qui décroît de la zone I à la zone V. Augmentez la rotation ou le nombre d'années: les points pleins (habitants d'origine) disparaissent, mais les barres pleines gardent leur pente. Les barres en tirets montrent ce qu'on observerait si le risque suivait les personnes: le gradient s'effacerait à mesure que la ville se renouvelle. C'est la comparaison qu'ont faite Shaw et McKay, et la règle du modèle est la nôtre.
Sans rotation, les deux hypothèses donnent les mêmes taux: c'est le renouvellement de la population qui a permis à Shaw et McKay de séparer l'effet du lieu de celui des personnes. Plus la rotation est forte et la période longue, plus les prédictions divergent: sous l'hypothèse du lieu, le rapport entre les zones I et V reste proche du gradient choisi; sous l'hypothèse des personnes, il tend vers 1. Chicago a montré le premier profil.
Dans une zone de transition, 15 % des habitants partent chaque année et sont remplacés par de nouveaux venus, indépendamment d'une année à l'autre. Quelle part des habitants d'origine reste dans la zone après 10 ans? Donnez un pourcentage.
L'efficacité collective
La théorie a décliné après 1960. On lui reprochait d'être tautologique (la désorganisation était parfois mesurée par la délinquance qu'elle devait expliquer), de reposer sur des données policières et judiciaires sélectives, et de ne pas mesurer les liens sociaux qu'elle invoquait. Elle a été reformulée comme une théorie du contrôle social au niveau des quartiers. Sampson et Groves (1989, American Journal of Sociology 94) en ont donné un premier test direct sur deux enquêtes nationales britanniques (238 localités en 1982, 300 en 1984), en mesurant l'organisation sociale par les réseaux d'amitié locaux, le contrôle des groupes de jeunes qui occupent la rue et la participation associative: ces différences d'organisation transmettaient une grande partie de l'effet des caractéristiques structurelles sur les taux de victimisation et de délinquance.
Robert Sampson, Stephen Raudenbush et Felton Earls ont proposé en 1997, dans Science, la notion qui domine aujourd'hui ce courant. Des liens forts entre voisins ne suffisent pas: ce qui compte est la combinaison de la confiance entre voisins et de leur disposition à intervenir pour le bien commun.
L'étude repose sur une enquête menée en 1995 auprès de 8782 habitants de 343 quartiers de Chicago. Agrégées par quartier, les réponses fournissent une mesure de l'efficacité collective dont la fiabilité entre quartiers est élevée. Des analyses multiniveaux, qui séparent ce qui tient aux individus de ce qui tient aux quartiers, montrent que l'efficacité collective est associée négativement à la violence quand on contrôle les caractéristiques individuelles, l'erreur de mesure et la violence antérieure du quartier; les associations du désavantage concentré et de l'instabilité résidentielle avec la violence passent en grande partie par elle (résumé de l'article). La figure 7.3 schématise ce raisonnement.
La reformulation mesure le mécanisme indépendamment de la délinquance. Elle ne prouve pas pour autant que l'efficacité collective cause la baisse de la violence: la violence peut aussi détruire la confiance et pousser au départ ceux qui en ont les moyens. Le contrôle de la violence antérieure atténue ce problème sans l'éliminer, et la sélection des habitants joue comme dans l'exemple 7.2.
Prédicteurs macrosociaux, inégalité et erreur écologique
Ce que dit la méta-analyse de Pratt et Cullen
Travis Pratt et Francis Cullen (2005, Crime and Justice 32) ont rassemblé dans une méta-analyse les études qui relient la criminalité de pays, de villes ou de quartiers à leurs caractéristiques, plus de deux cents études empiriques selon eux. Leurs conclusions, telles que les énonce le résumé de l'article, sont des classements, que nous reprenons sans coefficient:
- les indicateurs de désavantage concentré (pauvreté, désorganisation familiale et, dans le contexte nord-américain, hétérogénéité raciale) sont parmi les prédicteurs les plus forts et les plus stables;
- à l'exception de l'incarcération, les variables qui mesurent un recours accru au système pénal (moyens de police, politiques répressives) sont parmi les plus faibles;
- au niveau des théories, la désorganisation sociale et la privation économique reçoivent un soutien fort; l'anomie et la tension, le soutien social et les activités routinières (chapitre 9) un soutien modéré; la dissuasion et le choix rationnel (chapitre 5) et les théories sous-culturelles un soutien faible.
Ce classement compare des associations agrégées, non des effets causaux; il dépend des indicateurs choisis pour représenter chaque théorie; et il est dominé par des études nord-américaines.
Inégalité et criminalité
Les théories de la tension et de la privation prédisent que l'inégalité des revenus, et pas seulement leur niveau, est associée à la criminalité: c'est la privation relative qui nourrit la frustration. Une association positive entre inégalité et criminalité violente, en particulier l'homicide, a été rapportée dans de nombreuses comparaisons entre pays et entre régions. Sa magnitude et son interprétation restent discutées: l'inégalité va avec la pauvreté, la ségrégation et la faiblesse des protections sociales, que les études ne parviennent pas toujours à séparer. Statut de l'interprétation causale: plausible mais discuté.
L'erreur écologique
Le chapitre 4 a défini l'erreur écologique: inférer une relation entre individus à partir d'une corrélation entre groupes. L'exemple suivant montre à quel point elle peut tromper.
Selon le résumé de la méta-analyse de Pratt et Cullen (2005), quelles théories reçoivent un soutien empirique «faible» au niveau macrosocial?
Le cas suisse: des gradients à interpréter
Ce que montre l'enquête de victimisation
Aucune étude suisse lue pour ce cours n'a mesuré l'efficacité collective de quartiers suisses. Le Crime Survey 2022 (chapitre 3, «Mesurer la criminalité (2)»), enquête de victimisation sur un échantillon aléatoire tiré par l'OFS (15 519 répondants), permet en revanche de poser la question à grande échelle. Les prévalences sur cinq ans de cambriolage, part des répondants dont le ménage a été cambriolé au moins une fois dans les cinq ans précédant l'enquête, présentent deux gradients:
- selon la région linguistique: 7,3 % en Suisse romande, 5,3 % en Suisse alémanique et 3,7 % en Suisse italienne (5,7 % pour l'ensemble du pays);
- selon la taille de la commune: 7,5 % dans les villes de 20 000 habitants et plus, 4,2 % dans les communes de moins de 5000 habitants.
Ces chiffres ne dépendent ni de la décision de porter plainte ni de l'activité de la police. Mais ce sont des victimisations de ménages, rapportées au domicile de la victime: ils ne disent rien des auteurs.
Selon le Crime Survey 2022, la prévalence sur cinq ans du cambriolage est de 7,5 % dans les villes de 20 000 habitants et plus et de 4,2 % dans les communes de moins de 5000 habitants. Calculez le rapport des deux prévalences (villes sur petites communes).
Les limites d'une transposition
Ces théories sont nées dans des métropoles nord-américaines en croissance rapide; une commune suisse de 20 000 habitants n'a pas grand-chose d'une «zone de transition» de Chicago. Le fédéralisme, l'organisation communale et les protections sociales modifient les canaux par lesquels la pauvreté pourrait affaiblir le contrôle social. Et la statistique policière suisse localise les infractions au lieu de commission (chapitre 2): elle ne permet pas de reproduire l'analyse de Shaw et McKay par domicile des auteurs.
Ce que ces théories apportent à la prévention
Les théories structurelles désignent comme leviers des caractéristiques des lieux et des sociétés: accès à la formation et à l'emploi et ressources d'ajustement des jeunes pour la tension; stabilité résidentielle, associations locales et capacité d'agir ensemble pour l'efficacité collective. Ces pistes relèvent de la prévention communautaire et développementale du chapitre 15. Une théorie bien soutenue par des corrélations n'est pas un programme évalué.
Synthèse
- L'anomie désigne chez Durkheim un défaut de régulation des désirs et des conduites, chez Merton une disjonction entre les buts culturels proposés à tous et l'accès inégal aux moyens légitimes; la typologie de Merton distingue conformisme, innovation, ritualisme, évasion et rébellion, et rattache surtout l'innovation au crime.
- La théorie générale de la tension d'Agnew élargit la tension à l'échec, à la perte et à l'exposition à des situations aversives; la colère en est le relais, et le délit n'est qu'une stratégie d'ajustement parmi d'autres, plus probable quand le soutien et les autres issues manquent.
- Les sous-cultures délinquantes (Cohen; Cloward et Ohlin) expliquent la délinquance collective par la frustration de statut et par l'accès inégal aux opportunités illégitimes; leur version forte est peu soutenue.
- Shaw et McKay ont montré que les taux par zone restaient stables alors que les habitants changeaient, ce qui désigne le lieu plutôt que le groupe; l'efficacité collective de Sampson, Raudenbush et Earls (1997) en est la reformulation mesurée, avec un mécanisme plausible mais pas encore démontré comme causal.
- Au niveau agrégé, Pratt et Cullen (2005) trouvent le désavantage concentré parmi les prédicteurs les plus forts, la désorganisation et la privation économique fortement soutenues, la tension modérément, les sous-cultures et la dissuasion faiblement.
- Une corrélation écologique (quartiers, communes, régions) n'autorise pas de conclusion sur les individus; les gradients suisses du cambriolage (7,5 % contre 4,2 % sur cinq ans selon la taille de la commune) sont des faits à expliquer, compatibles avec plusieurs théories.
Dans Le suicide (1897), qu'est-ce qui caractérise l'anomie selon Durkheim?
Le Crime Survey 2022 donne, pour le cambriolage, une prévalence sur cinq ans de 7,5 % dans les villes de 20 000 habitants et plus et de 4,2 % dans les communes de moins de 5000 habitants. Un responsable communal en conclut: «Les habitants des villes sont plus enclins au cambriolage, et c'est la preuve que la désorganisation sociale explique la criminalité.» On examine cette phrase étape par étape.
Mesurer l'écart en points
Calculez d'abord la différence absolue entre les deux prévalences.
Quelle est la différence entre les deux prévalences, en points de pourcentage?
Mesurer l'écart en rapport
Qui est mesuré?
Quelle théorie?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Classez les conduites suivantes (situations fictives) dans la typologie de Merton et justifiez en une phrase, en indiquant si la personne accepte ou rejette le but et les moyens.
- Un cadre bancaire obtient de meilleurs bonus en dissimulant des risques à ses clients.
- Une enseignante, persuadée qu'elle ne sera jamais promue, s'en tient strictement au programme sans aucun investissement personnel.
- Un homme sans domicile, qui a renoncé à chercher un emploi, vit de mendicité et boit beaucoup.
- Une apprentie travaille le soir et économise pour ouvrir son propre salon de coiffure.
- Un collectif occupe des terres agricoles pour défendre un modèle d'économie sans profit.
Solution
- Innovation: le but (réussite financière) est accepté, les moyens (tromper les clients) sont illégitimes. C'est l'innovation «en col blanc» que Merton signalait déjà.
- Ritualisme: le but (avancer, réussir) est abandonné, les règles et les moyens sont respectés à la lettre.
- Évasion: le but et les moyens sont abandonnés; c'est la catégorie où Merton plaçait le retrait de la vie sociale et la dépendance.
- Conformisme: le but (réussir, devenir indépendante) et les moyens (travail, épargne) sont acceptés.
- Rébellion: les buts et les moyens existants sont rejetés et remplacés par d'autres; l'occupation peut constituer une infraction, mais la logique est celle d'un projet alternatif, non d'un moyen illégitime au service du but dominant.
Dans les cinq cas, le classement repose sur les buts que l'on prête à la personne, rarement connus dans un dossier réel: la typologie a été plus influente comme outil de description que comme théorie testée.
Lire le cas fictif suivant. Malik, 16 ans, vit avec sa mère depuis le départ de son père, qui a coupé tout contact il y a un an. Ses notes ont chuté et il a appris qu'il ne pourrait pas entrer dans la filière qu'il visait. Au collège, deux élèves le moquent régulièrement. Depuis quelques mois, il passe ses soirées avec des jeunes plus âgés qui volent dans les magasins, et il a été interpellé une fois pour vol.
- Identifiez dans le cas les trois types de tension d'Agnew.
- Quelle émotion la théorie place-t-elle au centre, et quel rôle joue-t-elle?
- Quels éléments du cas rendent un ajustement délinquant plus probable? Quels éléments faudrait-il connaître pour juger des ressources d'ajustement non délinquant?
- Citez une explication concurrente des mêmes faits, et ce qui permettrait de la départager de la tension.
Solution
-
Échec à atteindre un but valorisé: l'accès à la filière visée est fermé. Retrait d'un stimulus valorisé: le départ du père et la rupture du contact. Présentation de stimuli négatifs: les moqueries répétées au collège.
-
La colère, qui attribue la situation à autrui et affaiblit les inhibitions: c'est le relais entre la tension et le délit.
-
Les pairs délinquants rendent le vol accessible et approuvé: l'ajustement délinquant devient plus probable. Il faudrait connaître le soutien social (relation avec la mère, adultes de confiance), les compétences de Malik et les autres issues possibles (autre filière, apprentissage, sport).
-
L'apprentissage social (chapitre 8) expliquerait le vol par la fréquentation de pairs qui le pratiquent, sans tension. Pour départager, il faudrait des données longitudinales: si les tensions précèdent le changement de fréquentations et prédisent la délinquance à fréquentations égales, la tension a un rôle propre. Les deux mécanismes peuvent aussi se combiner, ce qu'Agnew prévoit.
Une ville fictive compte quatre zones. On connaît le nombre de jeunes de 10 à 17 ans et le nombre de jeunes enregistrés dans l'année.
| Zone | Jeunes | Enregistrés |
|---|---|---|
| A | 3000 | 255 |
| B | 5000 | 300 |
| C | 7000 | 280 |
| D | 9000 | 225 |
- Calculez le taux pour 1000 jeunes de chaque zone et le rapport entre la zone A et la zone D.
- Calculez le taux de l'ensemble de la ville.
- La rotation annuelle est de 12 % dans toutes les zones. Quelle part des habitants d'origine reste après 15 ans?
- Supposez que le risque suive les personnes: les habitants d'origine gardent le taux de leur zone, et les nouveaux venus apportent le taux moyen de la ville (question 2). Quels taux attendrait-on dans les zones A et D après 15 ans, et quel serait leur rapport?
- Quinze ans plus tard, on observe un rapport A/D de 3,3. Que pouvez-vous en conclure, et que ne pouvez-vous pas en conclure?
Solution
-
Taux: A ; B ; C ; D pour 1000 jeunes. Rapport A/D: .
- Pour chaque affirmation, dites si elle commet une erreur écologique, et pourquoi. (a) «Les pays où l'inégalité des revenus est la plus forte ont les taux d'homicide les plus élevés.» (b) «Dans les quartiers pauvres, les pauvres commettent davantage de violences que les riches.», tiré d'une corrélation entre quartiers. (c) «Puisque les communes où vivent beaucoup de jeunes enregistrent plus de vols, les jeunes de ces communes volent.»
- Formulez une prédiction que la théorie de la tension de Merton fait et que la théorie de la désorganisation sociale ne fait pas, puis une prédiction inverse. Indiquez pour chacune le niveau d'analyse et le type de données nécessaires.
Solution
-
(a) Pas d'erreur: l'affirmation reste au niveau des pays, celui des données (elle ne dit rien d'une cause). (b) Erreur écologique: une corrélation entre quartiers ne permet pas de comparer pauvres et riches d'un même quartier. (c) Erreur écologique: les vols peuvent être commis par d'autres personnes que les jeunes résidents; la statistique policière suisse localise d'ailleurs l'infraction au lieu de commission (chapitre 2).
-
Propre à la tension (Merton): à quartier égal, les individus dont les aspirations dépassent nettement les moyens commettent davantage d'infractions acquisitives. Niveau individuel; enquête de délinquance autodéclarée mesurant aspirations et attentes, idéalement longitudinale.
Propre à la désorganisation sociale: le taux d'un quartier reste stable quand sa population se renouvelle, et l'efficacité collective, mesurée indépendamment, prédit sa violence future à composition sociale égale. Niveau des quartiers; données multiniveaux et longitudinales (enquête auprès des habitants, victimisation et police par quartier, suivi des personnes qui déménagent).
Une commission cantonale doit choisir entre deux orientations pour réduire la délinquance juvénile dans un quartier: (a) un programme d'accès à la formation et à l'emploi pour les jeunes, inspiré des théories de la tension; (b) un programme de soutien aux associations d'habitants et de stabilisation du logement, inspiré de la désorganisation sociale et de l'efficacité collective. En une page, dites laquelle des deux théories vous paraît la mieux fondée pour expliquer les différences de délinquance entre quartiers, et ce que cela implique, ou n'implique pas, pour le choix de la commission. Indiquez ce qui changerait votre position.
Solution
Position. Pour expliquer les différences entre quartiers, la désorganisation sociale reformulée par l'efficacité collective est la mieux fondée. Elle a été conçue pour ce niveau, alors que la tension de Merton porte sur des groupes sociaux et celle d'Agnew sur des individus; son résultat central, la stabilité des taux malgré le renouvellement des habitants, sépare l'effet du lieu de celui des personnes; et Pratt et Cullen (2005) lui accordent un soutien fort, contre un soutien modéré à l'anomie et à la tension, tandis que Sampson, Raudenbush et Earls (1997) mesurent le mécanisme indépendamment de la violence.
Ce que cela n'implique pas. Les deux théories ne s'excluent pas: Agnew explique bien quels jeunes, dans un même quartier, passent à l'acte, et le désavantage concentré nourrit les deux mécanismes. Surtout, une théorie bien soutenue par des corrélations ne dit pas quel programme marche. La commission peut retenir (b) comme hypothèse principale pour agir sur le quartier, sans abandonner (a) pour les jeunes les plus exposés, et doit prévoir une évaluation avec un groupe de comparaison (chapitre 15).
Ce qui changerait ma position. Une étude longitudinale où l'efficacité collective ne prédit plus la violence une fois la sélection des habitants contrôlée (par exemple des familles relogées au hasard) affaiblirait l'argument; des écarts entre quartiers qui disparaissent quand on tient compte des tensions individuelles donneraient à la tension un rôle propre; et des résultats mesurés dans des communes suisses pourraient changer l'ordre des deux théories.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
- Merton, R. K. (1938), «Social Structure and Anomie», American Sociological Review 3(5), 672–682.
- Agnew, R. (1992), «Foundation for a General Strain Theory of Crime and Delinquency», Criminology 30(1), 47–88.
- Sampson, R. J., Raudenbush, S. W. & Earls, F. (1997), «Neighborhoods and Violent Crime: A Multilevel Study of Collective Efficacy», Science 277(5328), 918–924.
- Pratt, T. C. & Cullen, F. T. (2005), «Assessing Macro-Level Predictors and Theories of Crime: A Meta-Analysis», Crime and Justice 32, 373–450.
- Markwalder, N., Biberstein, L. & Baier, D., Opfererfahrungen und sicherheitsbezogene Einschätzungen der Schweizer Bevölkerung. Ergebnisse des Crime Survey 2022, étude mandatée par la Conférence des commandants des polices cantonales (CCPCS), août 2023.