Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- appliquer la théorie des activités routinières et le triangle du crime, avec ses trois contrôleurs, à un problème concret;
- dire ce que la théorie des patterns criminels prédit sur l'endroit où un auteur trouve ses cibles;
- mesurer la concentration du crime dans les lieux (courbe de concentration, coefficient de Gini) et la comparer au hasard;
- calculer un risque relatif de victimisation quasi répétée;
- classer une mesure de prévention situationnelle et évaluer une intervention en tenant compte du déplacement et de la diffusion des bénéfices;
- situer l'analyse criminelle et le renseignement forensique dans le cycle SARA.
Les chapitres 5 à 8 ont demandé pourquoi certaines personnes commettent des infractions. Ce chapitre demande pourquoi une infraction se produit ici et maintenant plutôt qu'ailleurs et à un autre moment. Une disposition ne vole pas un vélo: il faut encore un vélo mal attaché, à un endroit où personne ne regarde, au moment où passe quelqu'un qui en a envie. La criminologie environnementale prend cet événement pour objet: sa géographie, son horaire, ses cibles, et les conditions qui le rendent facile ou difficile.
Ce changement d'objet a une conséquence pratique. On ne sait presque rien de la plupart des auteurs: en 2025, la police suisse a élucidé 19,6 % des vols par effraction enregistrés (chapitre 2). On sait en revanche presque toujours où et quand l'infraction a eu lieu, et sur quelle cible: ce sont les données de ce chapitre, et elles débouchent sur des mesures qui ne supposent de changer personne.
Les activités routinières
Une explication par les occasions
En 1979, Lawrence Cohen et Marcus Felson partent d'un paradoxe. Aux États-Unis, dans les années 1960 et 1970, les conditions que les théories associaient au crime — pauvreté, chômage, faible scolarisation — s'améliorent; or la criminalité enregistrée augmente, contrairement à ce que prédisaient les théories de la tension et de la désorganisation (chapitre 7). Cohen et Felson regardent alors ce qui a changé non chez les auteurs, mais dans la vie quotidienne de tout le monde.
Leur réponse tient dans la dispersion des activités hors du foyer. Plus de femmes travaillent hors de la maison, davantage de personnes vivent seules, on sort plus souvent: les logements restent vides en journée, et l'on passe plus de temps parmi des inconnus. Dans le même temps, les biens de valeur deviennent plus légers et plus faciles à revendre — téléviseurs portables, appareils électroniques. Sans qu'une seule personne devienne plus «motivée», la rencontre entre des auteurs potentiels et des cibles sans surveillance devient plus fréquente.
Trois points méritent qu'on s'y arrête. La théorie prend la motivation comme une donnée: elle soutient qu'on peut expliquer une grande part des variations du crime sans faire varier le nombre d'auteurs. Le gardien n'est presque jamais un policier: c'est un voisin, un passant, un employé, la personne elle-même qui tient son sac. Enfin, c'est une théorie de l'événement, pas de l'auteur: elle complète les théories des chapitres 6 à 8 plutôt qu'elle ne les remplace.
Le triangle du crime et ses contrôleurs
Marcus Felson a ajouté le responsable (handler): la personne qui a une emprise sur l'auteur potentiel parce qu'il tient à son jugement — un parent, un ami, un éducateur — soit le lien social de Hirschi (chapitre 8) incarné dans une personne présente. John Eck a ajouté le gestionnaire du lieu (place manager): le concierge, l'exploitant du bar, le gérant du parking. Le triangle d'analyse des problèmes qui en résulte est devenu l'outil de base de la police orientée vers les problèmes (chapitre 15).
La force du triangle est d'ordonner les questions. Devant une série de vols, l'analyste ne demande plus seulement «qui?», mais aussi: quelles cibles, quels lieux et qui les gère, quels gardiens manquent et quand? Chaque côté suggère ses mesures, et chaque mesure a son responsable naturel — souvent pas la police.
Une lecture de la série suisse des cambriolages
La statistique policière (chapitre 2) offre un terrain d'exercice. Les cambriolages — vols par effraction et vols par introduction clandestine — culminent à 73 714 en 2012, descendent à 31 186 en 2021, puis remontent à 46 636 en 2025, soit 128 par jour. La baisse de 2012 à 2021 vaut −57,7 % de la valeur de 2012; la hausse de 2021 à 2025, +49,5 % de la valeur de 2021.
Les activités routinières font une prédiction précise sur une partie de cette série: lorsque les logements sont occupés, le gardien est à la maison, et le cambriolage de logement devrait reculer. Les années de pandémie, où le télétravail a rempli les logements en journée, sont en effet parmi les plus basses de la série (32 819 en 2020, 31 186 en 2021). Mais la baisse avait commencé dès 2013, bien avant la pandémie, et deux points bas d'une série ne prouvent rien sur leur cause: d'autres changements simultanés (priorités policières, renforcement des serrures et des portes) prédisent la même direction. L'hypothèse de la sécurité, selon laquelle l'amélioration de la protection des logements et des véhicules explique une grande part des baisses observées dans plusieurs pays, est discutée au chapitre 12; elle n'est pas démontrée pour la Suisse. Statut: plausible mais discuté pour la compatibilité de la série avec les activités routinières; la série seule ne peut ni la confirmer ni l'infirmer.
Un soir, dans un parking de gare, un sac est volé dans une voiture dont la vitre arrière était entrouverte. L'employé de la société de parking fait sa ronde une fois par heure; ce soir-là, il était malade et n'a pas été remplacé. Dans le vocabulaire du triangle du crime, quel élément a fait défaut?
Les patterns criminels: où les auteurs trouvent leurs cibles
Nœuds, chemins et lisières
Si le crime naît de rencontres, encore faut-il savoir où les auteurs les cherchent. Paul et Patricia Brantingham ont répondu par une géographie de la vie ordinaire. Comme tout le monde, une personne qui commet des infractions passe l'essentiel de son temps dans quelques nœuds — son domicile, son lieu de travail ou de formation, ceux de ses loisirs — et se déplace entre eux par des chemins habituels. Elle connaît bien ces lieux et leurs abords, beaucoup moins le reste de la ville. Les cibles qu'elle remarque, les occasions qu'elle saisit, les risques qu'elle sait évaluer se trouvent donc près de son espace d'activité.
La théorie prédit d'abord que les infractions se font près des chemins et des nœuds de leurs auteurs, et que leur fréquence décroît avec la distance au domicile, sauf dans une petite zone tampon autour de celui-ci, où l'auteur risque d'être reconnu. Les études de trajets d'auteurs connus trouvent généralement que les infractions de proximité (cambriolages, vols, dommages) sont commises à faible distance du domicile; la zone tampon et la forme de la décroissance varient selon les infractions et les villes. Statut: robuste pour la décroissance avec la distance, comme régularité; plausible mais discuté pour la zone tampon. Une prudence s'impose: ces études portent sur des auteurs identifiés, et l'on identifie plus facilement un auteur qui opère près de chez lui. C'est un biais de sélection au sens du chapitre 4.
Elle prédit ensuite que les lisières concentrent certaines infractions: on y croise des inconnus, et la présence d'un étranger y est moins remarquable. Enfin, un nouvel arrêt de transport public ou un centre commercial déplacent les nœuds et les chemins de milliers de personnes, et avec eux les occasions.
Générateurs et attracteurs
Les Brantingham ont précisé en 1995 deux manières dont un lieu peut accumuler les infractions.
Dans un générateur, le nombre d'infractions est élevé mais le risque par visiteur peut être faible: une gare traversée par des dizaines de milliers de personnes par jour peut enregistrer beaucoup de vols et rester un lieu où chacun court un risque minime. Dans un attracteur, nombre et risque sont élevés ensemble. Une carte des seuls effectifs confond les deux: il faut un dénominateur (visiteurs, cibles, heures d'ouverture) pour les séparer.
Une grande gare enregistre chaque année beaucoup plus de vols à la tire que la place commerciale voisine. Quelle information faut-il ajouter avant de dire qu'elle est un attracteur de crime plutôt qu'un générateur?
La concentration du crime dans les lieux
Les points chauds de Minneapolis
La première démonstration systématique de la concentration est due à Lawrence Sherman, Patrick Gartin et Michael Buerger (1989). Ils ont rapporté 323 979 appels à la police de Minneapolis, sur une année, aux quelque 115 000 adresses et intersections de la ville. Résultat: 50 % des appels provenaient de 3 % des lieux. Pour les infractions prédatrices, la concentration était plus forte encore: tous les brigandages signalés se trouvaient dans 2,2 % des lieux, tous les viols dans 1,2 %, tous les vols de véhicules dans 2,7 %. Surtout, ces distributions s'écartaient nettement de ce qu'aurait produit le hasard seul (un modèle de Poisson), ce qui posait la question du caractère criminogène des lieux eux-mêmes, distincts des quartiers qui les entourent. L'argument est essentiel: quand les événements sont rares par rapport aux lieux, beaucoup de lieux n'en ont aucun et quelques-uns en ont plusieurs par hasard. Une concentration n'est une découverte que si elle dépasse ce que le hasard donnerait avec le même nombre d'événements.
La «loi de concentration du crime»
David Weisburd (2015) a proposé d'en faire une loi de la criminologie. Elle énonce que, pour une mesure du crime définie et une unité microgéographique définie (le plus souvent le segment de rue, la portion de rue entre deux intersections), la part des lieux qui concentre une part cumulée donnée du crime tombe dans une bande étroite de pourcentages, d'une ville à l'autre et d'une année à l'autre, même quand le nombre d'incidents varie fortement. Weisburd appuie cette proposition sur la première comparaison entre plusieurs villes faite avec la même unité géographique, le même type de données et une mesure générale du crime.
Statut: robuste pour la concentration du crime dans un petit nombre de lieux, qui apparaît à Minneapolis comme dans chacune des villes que compare Weisburd et reste stable d'une année à l'autre; plausible mais discuté pour le mot de «loi» et l'étroitesse de la bande, car la part trouvée dépend de l'unité, du type d'infraction, de la source et, comme le montrera l'explorateur 9.1, du nombre d'incidents par lieu; c'est pourquoi nous ne reproduisons pas ici les pourcentages de Weisburd.
Mesurer la concentration
La courbe de concentration est la courbe de Lorenz des économistes lue dans l'autre sens: on part des lieux les plus touchés, parce que c'est la question pratique («combien de lieux faut-il traiter pour atteindre la moitié du problème?»).
À Valmont (données fictives, exemple 9.1), quelle part des 480 cambriolages est concentrée dans les 10 % de segments les plus touchés? Donnez un pourcentage.
Concentration réelle ou concentration de hasard
L'explorateur suivant fabrique des villes. Il répartit un nombre donné d'incidents sur un nombre donné de segments, chaque segment ayant une exposition fixée par un paramètre . Avec , tous les segments sont également exposés: c'est le hasard seul. Avec plus grand, quelques segments reçoivent une part croissante des incidents. Le modèle est didactique: il ne prétend pas dire pourquoi un segment est plus exposé qu'un autre, seulement montrer ce que produisent une exposition inégale et le hasard.
Modèle didactique: chaque incident tombe sur un segment de rue tiré au hasard, le segment de rang ayant un poids proportionnel à ; avec , tous les segments sont également exposés et seul le hasard crée des inégalités. Déplacez et regardez la courbe en trait plein s'écarter de la diagonale; puis réduisez le nombre d'incidents à : avec moins d'incidents que de segments, le hasard seul laisse beaucoup de segments vides et fabrique une concentration apparente. La courbe en tirets est Valmont (données fictives).
Plus est grand, plus la courbe s'écarte de la diagonale et plus le coefficient de Gini augmente: c'est attendu. L'observation suivante l'est moins. À exposition égale (), avec 480 incidents sur 400 segments, le hasard seul laisse déjà environ 30 % des segments vides et concentre la moitié des incidents dans environ 22 % des segments: une concentration apparente sans aucune différence entre les lieux. Réduisez les incidents à 100 pour 1000 segments, et le hasard seul produit une courbe très concentrée, puisque neuf segments sur dix n'ont rien. Une mesure de concentration dépend du nombre d'incidents par lieu; c'est pourquoi Sherman et ses collègues comparaient leurs distributions au modèle de Poisson, et pourquoi deux villes ou deux années ne se comparent que si cette densité est semblable.
Les gradients suisses
La concentration ne s'observe pas qu'à l'échelle de la rue. Le Crime Survey 2022 (chapitre 3) donne une prévalence du cambriolage sur cinq ans de 5,7 % des ménages pour l'ensemble de la Suisse, de 7,3 % en Suisse romande, de 5,3 % en Suisse alémanique et de 3,7 % en Suisse italienne; de 7,5 % dans les villes de 20 000 habitants ou plus et de 4,2 % dans les communes de moins de 5000 habitants. Ce chapitre suggère des hypothèses (plus de cibles et moins de contrôle informel en ville), mais un gradient entre régions est une corrélation écologique (chapitre 4), et le chapitre 7 en propose d'autres lectures: pour trancher, il faut des données au niveau des lieux.
La prévention situationnelle
Réduire les occasions plutôt que changer les personnes
Si l'infraction naît d'une occasion, on peut la prévenir en supprimant l'occasion. Ronald Clarke a systématisé cette idée sous le nom de prévention situationnelle, en s'appuyant sur le choix rationnel (chapitre 5): un auteur potentiel décide, dans une situation, en fonction de l'effort, du risque et du gain qu'il perçoit. Modifier la situation change la décision.
Chaque famille se comprend mieux par des exemples pris du côté de celui qui protège:
- augmenter l'effort: des arceaux à vélos fixés au sol où l'on peut attacher le cadre, des portes et des fenêtres certifiées contre l'effraction, un contrôle d'accès à l'entrée d'un immeuble;
- augmenter les risques: un éclairage qui rend visibles les entrées, des haies taillées qui ne masquent plus les fenêtres, un employé présent sur un quai, un voisinage qui se connaît;
- réduire les gains: le marquage des biens, qui les rend plus difficiles à revendre, l'absence d'espèces dans une caisse ou dans un véhicule de livraison, des objets de valeur rangés hors de vue;
- réduire les provocations: des files d'attente organisées à la sortie d'un lieu nocturne, une heure de fermeture échelonnée, des sièges en nombre suffisant dans un lieu d'attente;
- supprimer les excuses: des règles affichées, des panneaux qui rappellent qu'un comportement est interdit, des installations qui facilitent le comportement conforme (poubelles, toilettes, consignes).
Clarke (1995) comptait trois familles (l'effort, les risques, les gains); les excuses sont venues ensuite, et la famille «réduire les provocations» a été ajoutée en dernier, par Cornish et Clarke (2003), pour répondre à une critique de Richard Wortley: tout le crime n'est pas calculé, et des situations — la foule, la frustration, l'alcool, l'attente — précipitent des comportements. La prévention situationnelle a une parente architecturale, la prévention par l'aménagement du milieu (CPTED, Crime Prevention Through Environmental Design, C. Ray Jeffery, 1971), proche de l'«espace défendable» d'Oscar Newman (1972): l'aménagement peut faciliter la surveillance naturelle et donner aux habitants le sentiment d'être responsables d'un lieu.
Les critiques ne se valent pas. Celle des causes profondes n'est pas une objection empirique: réduire les vols de vélos ne prétend pas expliquer pourquoi une personne vole, et les deux approches ne s'excluent pas. Celle de l'exclusion est plus forte: quartiers fermés, mobilier hostile et surveillance généralisée reportent les coûts sur des personnes déjà marginalisées, et le contrôle peut être sélectif (chapitre 8). Celle du déplacement est empirique: la section «Déplacement et diffusion des bénéfices» y répond.
Victimisation répétée et quasi répétée
Le risque après une première infraction
Le chapitre 11 développe un fait annoncé au chapitre 3: une petite part des victimes subit une grande part des infractions, et une victime de cambriolage court ensuite un risque accru d'être de nouveau cambriolée. Deux explications non exclusives sont en concurrence: l'hétérogénéité (certaines cibles sont durablement plus exposées; le premier cambriolage ne fait que les signaler) et l'effet de renforcement (boost: l'auteur revient, parce qu'il connaît désormais l'accès, la disposition des lieux et ce qu'il reste à prendre).
La criminologie environnementale a étendu cette observation aux voisins de la victime.
Shane Johnson et six collègues (2007, Journal of Quantitative Criminology 23, 201–219) ont comparé les patterns de cambriolages de logements dans 10 zones de cinq pays. Les patterns précis variaient, mais dans toutes les zones, les logements situés à moins de 200 m d'un logement cambriolé couraient un risque accru pendant au moins deux semaines; pour trois des cinq pays, les différences entre zones s'expliquaient en partie par la densité des cibles. La méthode emprunte à l'épidémiologie un test de contagion (le test de Knox), qui compare les paires d'événements proches dans l'espace et le temps à ce qu'on obtiendrait en permutant les dates au hasard. Statut: robuste pour le cambriolage de logements dans les zones étudiées; son ampleur et sa portée varient selon les lieux.
Dans le quartier fictif de l'exemple 9.3, on suit les mêmes 4800 logements-périodes pendant les jours 15 à 28 après chaque cambriolage (encore 14 jours) et l'on compte 8 cambriolages. Quel est le risque relatif par rapport au risque de base?
Déplacement et diffusion des bénéfices
L'objection du déplacement
L'objection la plus fréquente à la prévention situationnelle est intuitive: si l'on protège ici, les auteurs iront ailleurs. Elle suppose une motivation fixe qui doit s'exercer quelque part; les activités routinières et le choix rationnel suggèrent au contraire qu'une partie des infractions n'existe que parce qu'une occasion facile s'est présentée.
Rob Guerette et Kate Bowers (2009, Criminology 47) ont rassemblé 102 évaluations de projets de prévention situationnelle qui permettaient d'examiner ces effets, soit 574 observations. Un déplacement a été observé dans 26 % des observations, une diffusion des bénéfices dans 27 %. Dans les 13 études qui permettaient de comparer l'effet de la mesure au déplacement, le déplacement, quand il existait, était plus petit que l'effet obtenu dans la zone traitée: le bilan restait positif. Statut: robuste, dans l'ensemble des évaluations disponibles, pour un déplacement partiel et une diffusion aussi fréquente que lui. Une limite est structurelle: on ne mesure que les déplacements qu'on a prévus — vers une zone tampon voisine, rarement vers une autre ville ou une autre infraction.
Lire une évaluation avec zone tampon
Une évaluation crédible compare trois zones: la zone traitée, une zone tampon autour d'elle, où un déplacement ou une diffusion apparaîtrait d'abord, et une zone de comparaison assez éloignée pour n'être touchée par aucun des deux, qui indique ce qui se serait passé sans la mesure. Le chapitre 15 développe ce dispositif de différence des différences avec le témoin de Valmont; voici sa logique sur un autre cas.
Analyse criminelle et renseignement forensique
Cartographier les points chauds
L'analyse criminelle transforme les données sur les événements en décisions: géolocaliser les événements, les agréger par unité (adresse, segment, carré de grille), lisser leur densité (l'estimation par noyau, kernel density, produit les cartes colorées les plus courantes), observer les rythmes horaires et repérer les séries — des événements liés par leur mode opératoire, leur cible et leur géographie. La taille des cellules, la période et la largeur du lissage modifient l'image: une carte sans ces paramètres ne se lit pas.
La police prédictive prolonge cette logique en projetant les points chauds ou les quasi-répétitions vers les jours suivants. Elle hérite de deux problèmes. Le premier est statistique: un modèle entraîné sur les infractions enregistrées apprend aussi les lieux où la police est déjà présente, et ses prédictions peuvent renforcer cette présence — une boucle de sélectivité (chapitre 8). Le second est d'évaluation: les prédictions ne valent que par les décisions qu'elles changent et par l'effet de ces décisions, qui demande une évaluation au sens du chapitre 15. Statut: contesté ou non confirmé pour l'efficacité propre des outils de police prédictive.
Le cycle SARA
L'analyse n'a de sens que dans un processus de décision. Le plus utilisé est le cycle SARA, formalisé par John Eck et William Spelman (1987) dans une expérience de police orientée vers les problèmes à Newport News (Virginie). Il compte quatre étapes:
- Repérage (Scanning): identifier un problème — un ensemble d'événements semblables, récurrents, qui préoccupent la population ou une institution — plutôt qu'un incident isolé;
- Analyse (Analysis): décrire le problème avec les données et le triangle du crime — quelles cibles, quels lieux, quels moments, quels contrôleurs manquent;
- Réponse (Response): choisir des mesures ciblées, situationnelles ou autres, avec les partenaires qui contrôlent le lieu ou la cible;
- Évaluation (Assessment): mesurer l'effet, avec une comparaison et en surveillant le déplacement, puis revenir à l'analyse si nécessaire.
Le chapitre 15 situe SARA parmi les modèles de police et dit ce que les évaluations de la police orientée vers les problèmes ont montré.
Une commune constate des plaintes répétées pour des vols dans les caves d'un ensemble d'immeubles. Remettez dans l'ordre du cycle SARA les étapes du travail.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Décrire les vols: caves touchées, heures, mode d'accès, gérance de l'immeuble, présence ou non de gardiens
- Comparer le nombre de vols par cave avant et après, avec un ensemble comparable, en surveillant les immeubles voisins
- Convenir avec la gérance de serrures sur les portes d'accès, d'un éclairage à détecteur et d'une information aux locataires
- Constater, à partir des plaintes et des appels, que les vols dans les caves de l'ensemble forment un problème récurrent et non une suite d'incidents isolés
Le renseignement forensique
À l'Université de Lausanne, l'École des sciences criminelles a développé une approche qui rejoint la criminologie environnementale par un autre chemin: le renseignement forensique, enseigné par Olivier Ribaux. Les traces relevées sur les lieux — traces matérielles, mais aussi modes opératoires, horaires, cibles — ne servent pas seulement à prouver la culpabilité d'une personne dans une affaire; rapprochées d'une affaire à l'autre, elles permettent de détecter des séries, de lier des événements à un même groupe d'auteurs et d'orienter l'action policière vers les problèmes les plus actifs. Le cours «Introduction aux sciences forensiques» développe ces méthodes; retenez ici leur parenté avec ce chapitre: dans les deux cas, l'unité d'analyse est l'événement et sa répétition, et l'information est tirée de ce que les événements ont en commun.
Synthèse
- Une infraction prédatrice exige la convergence d'un auteur motivé, d'une cible convenable et de l'absence d'un gardien capable; responsable, gardien et gestionnaire sont les trois contrôleurs qui peuvent l'empêcher.
- Les auteurs trouvent leurs cibles dans leur espace d'activité, près de leurs nœuds et de leurs chemins; les générateurs accumulent les rencontres, les attracteurs attirent des auteurs motivés, et seul un dénominateur permet de les distinguer.
- Le crime est fortement concentré dans un petit nombre de lieux (à Minneapolis, 50 % des appels dans 3 % des lieux); une courbe de concentration et un coefficient de Gini le mesurent, à comparer toujours avec ce que le hasard produirait avec le même nombre d'incidents.
- Après un cambriolage, le risque des logements voisins est temporairement plus élevé (moins de 200 m, au moins deux semaines, dans dix zones de cinq pays); la fenêtre de risque est une fenêtre de prévention.
- La prévention situationnelle agit sur l'effort, les risques, les gains, les provocations et les excuses pour une forme précise d'infraction; le déplacement est partiel et aussi fréquent que la diffusion des bénéfices (26 % et 27 % des 574 observations de Guerette et Bowers).
- Une évaluation crédible compare la zone traitée à une zone de comparaison et surveille une zone tampon; le cycle SARA et le renseignement forensique transforment ces connaissances en décisions.
Selon la théorie des activités routinières, pourquoi la criminalité enregistrée a-t-elle pu augmenter aux États-Unis dans les années 1960 et 1970 alors que les conditions économiques s'amélioraient?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Rangez chacune des mesures suivantes dans l'une des cinq familles de la prévention situationnelle (augmenter l'effort, augmenter les risques, réduire les gains, réduire les provocations, supprimer les excuses), et dites quel contrôleur du triangle elle mobilise, s'il y en a un.
- Un commerce de détail n'expose plus que des boîtes vides des produits électroniques; les appareils sont remis à la caisse.
- Une commune taille les haies qui masquaient les entrées d'un ensemble d'immeubles.
- Une salle de concert organise la sortie du public par plusieurs portes et prolonge l'horaire des transports publics.
- Un parking installe des barrières à l'entrée et à la sortie, ouvertes par ticket.
- Une gare affiche, à l'entrée de son abri à vélos, que les vélos abandonnés sont enlevés le premier lundi du mois.
- Un employeur charge un employé de faire une ronde dans le parking du personnel en fin de journée.
Solution
- Réduire les gains: l'objet de valeur n'est plus accessible en rayon, le vol ne rapporte qu'une boîte vide. Contrôleur: le gestionnaire du lieu, qui organise la présentation.
- Augmenter les risques: la surveillance naturelle des entrées est rétablie; les habitants et les passants redeviennent des gardiens possibles.
- Réduire les provocations: on évite la foule et l'attente qui précipitent les bagarres. Contrôleur: le gestionnaire (l'exploitant de la salle).
- Augmenter l'effort: l'accès et surtout la sortie avec un véhicule volé deviennent plus difficiles. Contrôleur: le gestionnaire du parking.
- Supprimer les excuses: le panneau distingue un vélo abandonné d'un vélo attaché, et retire l'excuse «il était abandonné». Contrôleur: le de la gare.
Pour chacune des situations fictives suivantes, identifiez la cible, le lieu, ce que l'on sait de l'auteur, et le contrôleur qui fait défaut; proposez une mesure par contrôleur manquant, prise du côté de celui qui protège.
- Des sacs sont volés sur les dossiers des chaises de la terrasse d'un restaurant, aux heures de forte affluence.
- Des bagarres éclatent régulièrement vers 2 h du matin devant un bar, au moment de la fermeture, entre des clients qui attendent un taxi.
- Dans un quartier de villas, plusieurs maisons sont cambriolées pendant les vacances d'été; leurs boîtes aux lettres débordaient.
Solution
- Cible: des sacs visibles et accessibles, dans le dos de leurs propriétaires. Lieu: une terrasse très fréquentée, un générateur (définition 9.4). Auteur: inconnu, sans doute un passant. Contrôleurs manquants: le gardien (le propriétaire tourne le dos à son sac) et le gestionnaire (le restaurant n'a rien prévu). Mesures: des crochets sous les tables, qui gardent le sac devant son propriétaire; une consigne au personnel.
- Cible: d'autres clients, dans une attente frustrante. Lieu: le trottoir devant le bar, à la fermeture. Auteur: des clients alcoolisés — la situation précipite la motivation plus qu'elle ne la trouve. Contrôleur manquant: le gestionnaire (l'exploitant considère que le trottoir n'est plus son affaire). Mesures: réduire les provocations — une file organisée pour les taxis, du personnel à la sortie, des fermetures échelonnées entre bars.
- Cible: des maisons signalées comme vides par leurs boîtes aux lettres. Lieu: un quartier peu passant l'été. Auteur: inconnu. Contrôleur manquant: le gardien (propriétaires et voisins absents). Mesures: faire relever le courrier, des minuteries d'éclairage qui restaurent l'apparence d'occupation, un voisinage qui se signale les absences. Après un premier cambriolage, informer vite les voisins (exemple 9.3).
Dans une petite ville (données fictives), 150 vols dans des véhicules ont été enregistrés en un an sur 200 segments de rue: 10 segments en ont 6 chacun, 30 en ont 2, 30 en ont 1, et 130 n'en ont aucun.
- Vérifiez les totaux.
- Quelle part des vols totalisent les 5 %, les 10 % et les 20 % de segments les plus touchés?
- Combien de segments faut-il, au minimum, pour atteindre la moitié des vols? Quelle part des segments cela représente-t-il?
- Le coefficient de Gini de cette distribution vaut . Comparez-le à celui de Valmont () et dites ce que la comparaison permet ou ne permet pas de conclure.
- Sous l'hypothèse d'une exposition égale (loi de Poisson de même moyenne), combien de segments vides attendrait-on? Comparez au nombre observé.
Solution
- Segments: . Vols: .
Une ville (données fictives) installe une vidéosurveillance et un éclairage renforcé sur une place. Les brigandages sont comptés un an avant et un an après: place traitée, 90 puis 60; rues voisines (zone tampon), 50 puis 60; quartier de comparaison, 300 puis 285.
- Calculez la variation de chaque zone, en pourcentage de sa valeur initiale.
- En supposant que, sans intervention, la place et la zone tampon auraient suivi la tendance de la zone de comparaison, combien de brigandages ont été évités sur la place? Combien de brigandages supplémentaires la zone tampon a-t-elle connus?
- Quel est le bilan net? Quelle part des brigandages évités sur la place se retrouve dans la zone tampon?
- Rédigez en trois phrases la conclusion que vous donneriez à la commune, avec ses réserves.
Solution
- Place: . Zone tampon: . Comparaison: .
Le parking couvert du centre commercial de Valmont (situation fictive) enregistre depuis un an des vols dans les véhicules nettement plus nombreux que les autres parkings de la ville. La commune envisage d'y installer un système de vidéosurveillance complet. On vous demande un avis.
- Rédigez un plan SARA: ce que vous chercheriez à chaque étape, et avec quelles données.
- Prenez position: recommanderiez-vous d'installer d'abord la vidéosurveillance? Justifiez avec les concepts du chapitre, et dites quelle observation vous ferait changer d'avis.
Solution
1. Le plan.
- Repérage: établir le problème en taux (vols par véhicule entré, comparés aux autres parkings, sur plusieurs années) et vérifier qu'une hausse ne tient pas à un changement de l'enregistrement (chapitre 2).
- Analyse: le triangle — quels objets (visibles sur les sièges?), quelles zones, quelles heures, quelles entrées piétonnes; qui gère le parking, s'il y a des rondes, si l'éclairage fonctionne; si les vols forment des séries, ce qui orienterait vers le renseignement forensique.
- Réponse: selon l'analyse; par exemple, si les vols se concentrent près d'un accès piéton non contrôlé et mal éclairé, l'éclairage, le contrôle de cet accès et une présence du personnel; une information aux clients («ne laissez rien de visible») réduit les gains.
- Évaluation: vols par véhicule entré, avant et après, ici et dans un parking comparable, en surveillant les parkings voisins, sur plus d'une année.
2. Une position. Nous ne recommanderions pas d'installer d'abord la vidéosurveillance complète, non qu'elle soit inutile, mais parce qu'elle est une réponse choisie avant l'analyse: elle n'agit que sur le risque perçu, n'est efficace que si quelqu'un exploite les images, coûte cher et surveille tous les clients pour un problème peut-être concentré dans une zone et à quelques heures. Un accès non contrôlé, un éclairage défaillant ou des objets laissés en vue appelleraient des mesures plus simples, plus ciblées et plus faciles à évaluer, confiées au du parking.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
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