Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- définir le chiffre noir et décrire la chaîne qui va de l'expérience d'une infraction à son enregistrement par la police, avec le taux de dénonciation et le taux d'enregistrement ;
- expliquer comment une enquête de victimisation est construite (échantillon, taux de réponse, période de référence) et présenter le Crime Survey suisse de 2022;
- distinguer prévalence, incidence et concentration, et passer de l'une à l'autre;
- calculer l'intervalle de confiance d'une prévalence estimée et dire si une variation entre deux enquêtes peut être due au hasard de l'échantillonnage;
- nommer les erreurs non aléatoires des enquêtes (oubli, télescopage, formulation des questions, non-réponse, populations non atteintes) et ce qu'elles ne peuvent pas mesurer;
- présenter la délinquance autoreportée et pratiquer la triangulation des sources sur un cas suisse, le cambriolage.
Le chapitre 2 a montré que la statistique policière est une trace de l'activité des institutions: elle compte ce que la police apprend, enregistre et classe selon ses règles. Ce chapitre pose la question qui en découle immédiatement: que se passe-t-il avant que la police apprenne quelque chose? Une partie des infractions n'est jamais connue d'elle, et cette partie n'est ni petite ni constante. Pour la mesurer, la criminologie a inventé un instrument qui contourne l'institution: elle interroge directement la population, sur ce qu'elle a subi (enquêtes de victimisation) ou sur ce qu'elle a commis (enquêtes de délinquance autoreportée). Ces instruments ont leurs propres erreurs: le chapitre ne livre donc pas une «vraie» criminalité, mais une méthode, comparer des sources dont on connaît les défauts.
Le chiffre noir
De l'expérience à la statistique
Imaginez un cambriolage. Pour qu'il apparaisse dans la Statistique policière de la criminalité (SPC), plusieurs choses doivent se produire. La victime doit d'abord s'apercevoir de l'événement: un vol dans une cave peu fréquentée peut passer inaperçu pendant des semaines. Elle doit ensuite le reconnaître comme une infraction: un objet disparu peut avoir été égaré. Elle doit le signaler à la police, ou quelqu'un d'autre doit le faire. La police doit enfin l'enregistrer comme une infraction, sous la bonne qualification, dans son système. À chaque étape, une partie des événements se perd.
Deux paramètres de cette chaîne portent un nom, parce qu'ils se mesurent ou se raisonnent séparément.
Le taux de dénonciation se mesure par enquête; le taux d'enregistrement, lui, n'a aucune mesure suisse: il faudrait comparer, cas par cas, les appels et les visites au poste avec les enregistrements, ce qu'aucune source publique ne fait. Dans ce chapitre, est donc toujours un paramètre didactique, et nous le disons chaque fois. La figure 3.1 enchaîne les étapes pour 1000 cambriolages vécus.
Le calcul de la figure est une simple multiplication: incidents reconnus, dénoncés, enregistrés, donc un chiffre noir de 358 incidents sur 1000, soit 35,8 % des cambriolages vécus. Même pour l'infraction la plus dénoncée de l'enquête suisse, plus d'un tiers des événements manque donc à la statistique; avec une reconnaissance complète et , seul le taux de dénonciation compterait et le chiffre noir tomberait à 24,9 %. Le chiffre noir n'est pas une constante: c'est le produit de plusieurs décisions humaines.
Trois familles d'infractions face au chiffre noir
Le chiffre noir n'a pas la même nature selon que l'infraction a une victime qui peut parler, n'en a pas, ou en a une qui n'est pas une personne.
Les infractions avec une victime individuelle. Ici, presque tout dépend de la victime: c'est elle qui découvre, qualifie et signale. La police n'apprend l'existence d'un vol de vélo, d'une agression dans la rue ou d'une escroquerie en ligne que si la victime vient la lui annoncer. Le droit renforce parfois cette dépendance. Pour certaines infractions, l'autorité ne poursuit que si la victime dépose plainte.
Une victime peut ne pas dénoncer parce qu'elle juge l'affaire trop peu grave, parce qu'elle pense que la police ne pourra rien faire, parce qu'elle connaît l'auteur, par honte ou par peur des représailles. À l'inverse, une victime dénonce plus volontiers quand une assurance exige une déclaration à la police. Les sources lues pour ce cours ne donnent pas la répartition suisse de ces raisons: retenez la liste.
Les infractions sans victime directe. La consommation et le trafic de stupéfiants (Loi sur les stupéfiants, LStup) ou les infractions à la loi sur les étrangers et l'intégration (LEI) n'ont personne qui se plaindrait. En 2025, la police a enregistré 44 228 infractions à la LStup et 42 108 à la LEI (chapitre 2). Ces nombres décrivent l'activité de contrôle de la police plutôt que la fréquence des comportements: une opération de contrôle ou une nouvelle consigne du ministère public font monter le compteur sans que la consommation ait changé. Pour ces infractions, le chiffre noir n'est pas un résidu à estimer; c'est presque tout le phénomène, et seules des enquêtes sur les comportements (par exemple sur la consommation de drogues) en donnent une idée.
Les infractions contre des organisations. Le vol à l'étalage ou la fraude contre une entreprise ont une victime, mais c'est une personne morale: elle découvre souvent tard (lors d'un inventaire) et peut préférer un arrangement à une plainte. Les enquêtes auprès des ménages ne les atteignent pas.
Pour lesquelles de ces infractions le nombre enregistré par la police dépend-il surtout de l'activité de contrôle de la police plutôt que de la décision d'une victime?
Plusieurs réponses possibles
Les enquêtes de victimisation
Une idée simple: interroger la population
Si la police ne connaît qu'une partie des infractions, on peut demander directement à un échantillon de la population ce qu'elle a subi. L'idée a été mise en œuvre à grande échelle aux États-Unis, où le Bureau of Justice Statistics conduit depuis 1973 une enquête nationale annuelle, aujourd'hui appelée National Crime Victimization Survey (NCVS): elle conduit chaque année environ 240 000 entretiens dans quelque 150 000 ménages (Bureau of Justice Statistics) sur les infractions subies pendant les six mois précédant l'entretien. En Grande-Bretagne, le Home Office a lancé en 1982 la British Crime Survey, devenue la Crime Survey for England and Wales, conduite pour l'Office for National Statistics; elle est née d'une crise de confiance dans les chiffres de la police.
Une enquête de victimisation peut poser les mêmes questions quels que soient le pays et son code pénal, ce qui la rend précieuse pour les comparaisons internationales (chapitre 2). L'International Crime Victims Survey (ICVS) est née de ce constat: son premier cycle, en 1989, coordonné par le service statistique du ministère néerlandais de la Justice, réunissait une quinzaine de pays industrialisés et deux villes. La Suisse y a participé dès 1989, Martin Killias étant l'un des initiateurs de l'enquête, puis aux cycles de 1996 et de 2000.
En Suisse, la tradition remonte à 1984. Killias et ses collègues ont réalisé, à intervalles irréguliers, des enquêtes de victimisation nationales de 1984 à 2005, puis en 2011 et en 2015. La plus récente, le Crime Survey 2022, a été commandée par la Conférence des commandants des polices cantonales et réalisée par Nora Markwalder, Lorenz Biberstein et Dirk Baier (rapport publié en 2023). C'est la source témoin de ce chapitre.
Le Crime Survey 2022: comment il est construit
Le plan d'une enquête décide de ce qu'elle peut affirmer. Voici les choix du Crime Survey 2022, tels que le rapport les décrit.
La population et l'échantillon. La population visée est la population résidante de 16 à 79 ans: dès 16 ans, l'accord d'un représentant légal n'est pas nécessaire, et les personnes de 80 ans et plus, rarement victimes et parfois difficiles à interroger, ont été exclues. L'échantillon a été tiré au hasard par l'Office fédéral de la statistique dans sa base de sondage fondée sur les registres des habitants, stratifié par canton et par trois classes d'âge, avec un suréchantillonnage des petits cantons. Le tirage portait sur 41 316 personnes; 715 adresses se sont révélées invalides, d'où 40 601 adresses valables.
La réponse. 15 519 personnes ont répondu de façon exploitable, soit un taux de réponse de 38,2 % (). L'enquête s'est déroulée du 2 mai au 1er août 2022, presque entièrement en ligne (quelques entretiens téléphoniques ont été arrêtés après quelques jours, l'objectif de 10 000 réponses étant atteint), en allemand, en français et en italien. Les résultats sont pondérés pour que l'échantillon reproduise la répartition de la population par canton, âge et sexe. Le projet a été approuvé par la commission d'éthique de l'Université de Saint-Gall, et la lettre d'introduction indiquait les adresses de soutien, dont les centres cantonaux d'aide aux victimes (centres LAVI, chapitre 11).
Les questions. Le questionnaire porte sur 18 infractions. Pour chacune, la question est d'abord posée sur cinq ans («ces cinq dernières années, c'est-à-dire de 2017 à 2022»), puis les personnes concernées précisent quand l'événement a eu lieu, si la police a été informée et ce qui s'est passé. La question sur le cambriolage, traduite pour ce cours, se lit ainsi: «Quelqu'un s'est-il introduit sans autorisation dans votre maison ou votre appartement ces cinq dernières années et y a-t-il volé ou tenté de voler quelque chose? Les vols dans les garages, les remises, etc. ne sont pas visés. Prenez le temps de réfléchir.» Chaque mot compte: la question exclut les entreprises, les garages et les remises.
On en tire deux familles de chiffres: la prévalence sur un an, part des personnes interrogées qui ont subi l'infraction l'année précédant l'enquête (2021), et le taux de dénonciation, calculé sur les incidents des cinq dernières années pour disposer d'assez de cas.
La figure 3.2 est la carte du chiffre noir suisse. Le cambriolage est l'infraction la plus dénoncée (75,1 % des incidents), suivi du vol de vélo (52,6 %) et du brigandage (49,2 %). Tout en bas, les infractions contre la personne qui supposent une relation, une honte ou une incertitude sur la qualification: menaces (16,3 %), escroquerie (14,8 %), violence sexuelle (12,4 %) et harcèlement sexuel (6,8 %). Le gradient a une logique reconnaissable: on dénonce ce qui est grave, matériel, assuré et commis par un inconnu; on dénonce peu ce qui touche à l'intimité, ce qui implique un proche et ce dont on doute que la police puisse s'occuper. Pour le cambriolage, le taux a significativement baissé depuis 2015 (de 86,6 % à 75,1 %); pour les quatre autres infractions comparables, les différences sont faibles et, selon le rapport, non significatives.
Une prévalence estimée a une marge d'erreur
Une enquête interroge un échantillon, pas toute la population. Une autre sélection aléatoire de 15 519 personnes aurait donné une prévalence un peu différente. Cette erreur d'échantillonnage se calcule, à condition de connaître le plan de sondage. Nous utiliserons la formule de l'échantillon aléatoire simple, qui ignore la pondération et la stratification de l'enquête réelle: c'est une simplification déclarée, suffisante pour l'ordre de grandeur, mais qui ne reproduit pas exactement les tests du rapport.
Pour une proportion estimée sur personnes, l'erreur type et l'intervalle de confiance à 95 % sont, en approximation normale,
L'approximation est raisonnable tant que l'échantillon contient au moins une dizaine de victimes (); en dessous, il faut une méthode exacte.
La prévalence de la violence sexuelle sur un an vaut 0,3 % dans le Crime Survey 2022 (). Quelle est la demi-largeur de l'intervalle de confiance à 95 %, en points de pourcentage, sous l'hypothèse d'un échantillon aléatoire simple?
Les multiplicateurs par infraction
Le taux de dénonciation varie d'un facteur dix entre les infractions de la figure 3.2. Le multiplicateur traduit cette variation en une grandeur plus parlante: combien d'incidents vécus pour un incident porté à la connaissance de la police.
L'explorateur suivant réunit les deux moitiés du raisonnement: la chaîne qui va du vécu à la statistique, et la précision avec laquelle une enquête mesure le point de départ de cette chaîne.
Réglez la prévalence vraie, le taux de dénonciation et le taux d'enregistrement : les barres montrent, pour 1000 habitants, ce qui reste à chaque étape, et la case en pointillé le chiffre noir. En bas, l'intervalle de confiance qu'une enquête de personnes obtiendrait pour la même prévalence. Le modèle est didactique (un incident par victime, échantillon aléatoire simple); par défaut, le cambriolage du Crime Survey 2022, avec un fictif de 95 %. Observez que l'intervalle ne dépend ni de ni de : l'enquête ne passe pas par la police.
Essayez de diviser par deux: le nombre enregistré est divisé par deux sans qu'aucun cambriolage n'ait changé. Faites ensuite varier : l'intervalle de l'enquête rétrécit comme , mais ne réagit ni à ni à . Avec % et , l'échantillon ne contient plus que six victimes attendues, et l'approximation normale ne tient plus.
Prévalence, incidence et concentration
Une enquête peut compter deux choses différentes: des personnes qui ont subi au moins une infraction, ou des incidents. Les deux comptes divergent dès que certaines personnes sont victimes plusieurs fois, ce qui est la règle et non l'exception (chapitre 11).
Les trois grandeurs sont liées par une identité qui se vérifie en une ligne.
Démonstration. Il suffit de simplifier au numérateur et au dénominateur du membre de droite, ce qui est permis dès qu'il y a au moins une victime (); s'il n'y en a aucune, l'incidence et la prévalence sont nulles et la concentration n'est pas définie.
L'identité est triviale, son usage ne l'est pas: une même incidence peut venir de beaucoup de victimes touchées une fois ou de peu de victimes touchées souvent, et les politiques qui en découlent diffèrent (protéger tout le monde un peu, ou beaucoup les personnes déjà victimes).
Le Crime Survey publie surtout des prévalences. Celle sur cinq ans cumule cinq années de risque et repose sur davantage de victimes: le rapport l'utilise pour comparer des groupes de la population.
La figure 3.3 montre deux gradients. Le cambriolage touche davantage la Suisse romande (7,3 % en cinq ans) que la Suisse alémanique (5,3 %) et la Suisse italienne (3,7 %), et davantage les villes de 20 000 habitants et plus (7,5 %) que les communes de moins de 5000 habitants (4,2 %). Ce sont des faits écologiques: ils décrivent des régions, pas des personnes, et ils ne disent pas pourquoi. Les deux gradients ne sont d'ailleurs pas indépendants, la part de population urbaine n'étant pas la même dans les trois régions. Les chapitres 7 et 9 proposent des théories pour les interpréter; ici, retenez que l'enquête fournit ces différences sans passer par la police, donc sans dépendre des différences régionales de pratique policière.
Dans une enquête, la prévalence des menaces sur un an vaut 4,2 % (valeur du Crime Survey 2022). Supposons, à titre fictif, que chaque victime de menaces en ait subi en moyenne 1,6 dans l'année. Quelle est l'incidence, en incidents pour 1000 personnes?
Ce que les enquêtes mesurent mal
Une enquête de victimisation échappe aux filtres de la police, mais elle en a d'autres. L'erreur d'échantillonnage de la section précédente est la seule qui se calcule; les autres sont des erreurs systématiques, qu'aucun agrandissement de l'échantillon ne corrige. Le rapport de 2022 les résume ainsi: les personnes interrogées peuvent oublier, taire ou mal estimer.
La mémoire: oubli et télescopage
Un incident mineur ou ancien s'oublie, un incident grave reste: plus la période de référence est longue, plus l'oubli pousse les prévalences vers le bas, surtout pour les infractions légères.
Oubli et télescopage agissent en sens contraires sans se compenser: l'oubli touche surtout les incidents légers, le télescopage surtout les incidents marquants. Il existe des parades. On peut poser d'abord la question sur une longue période, puis faire dater l'événement: c'est le choix du Crime Survey, qui demande les cinq dernières années avant de demander l'année. On peut aussi, dans les enquêtes répétées auprès des mêmes ménages, se servir de l'entretien précédent comme borne: un incident déjà déclaré la dernière fois n'est pas recompté. La NCVS américaine interroge les mêmes personnes tous les six mois, ce qui raccourcit la période de référence. Aucune de ces parades ne supprime l'erreur; elles la réduisent.
Une personne a été victime d'un vol de vélo en novembre 2020. Interrogée en mai 2022 sur l'année 2021, elle déclare ce vol. Quelle est l'erreur, et quel est son effet sur la prévalence 2021 estimée?
La formulation des questions
Ce qu'une enquête compte dépend des mots de sa question. «Avez-vous été victime d'une agression?» et «Quelqu'un vous a-t-il frappé, poussé ou blessé?» ne produisent pas les mêmes réponses: la première demande à la personne de qualifier elle-même l'événement, la seconde décrit des actes. Les enquêtes modernes préfèrent les descriptions d'actes, précisément parce que beaucoup de victimes ne se pensent pas comme telles.
Le Crime Survey 2022 en donne un exemple direct. Pour séparer la violence sexuelle du harcèlement sexuel, il a introduit une question nouvelle et détaillée, qui décrit les actes (rapports sexuels imposés ou autres actes sexuels contraints, y compris les tentatives). Le rapport en tire la conséquence: aucune comparaison avec les enquêtes antérieures n'est possible. Il en va de même pour l'escroquerie, les menaces et les voies de fait. Une série d'enquête peut donc être rompue par un changement de questionnaire, exactement comme une série policière l'est par un changement de loi (le viol au 1er juillet 2024, chapitre 2).
La non-réponse
Avec un taux de réponse de 38,2 %, six personnes tirées sur dix n'ont pas répondu. Le problème n'est pas leur nombre, mais qu'elles puissent différer des répondants sur ce qu'on mesure. Si les victimes répondent plus volontiers, parce que le sujet les concerne, la prévalence est surestimée; si les personnes les plus exposées (jeunes, mobiles, peu attachées à leur domicile) répondent moins, elle est sous-estimée. La pondération corrige les écarts sur les variables connues de la base de sondage (canton, âge, sexe), mais pas sur l'expérience de victimisation elle-même, inconnue chez les non-répondants. Le taux de réponse a d'ailleurs baissé: il était de 44,6 % en 2015, avec un mélange d'entretiens en ligne et téléphoniques, et les auteurs constatent une baisse générale de la disposition à répondre aux enquêtes.
Les populations non atteintes
Une enquête tirée dans les registres des habitants n'atteint pas les personnes sans domicile ni celles qui vivent en institution (prison, foyer, établissement médico-social), comme le rapport le note lui-même; leurs risques de victimisation diffèrent souvent de la moyenne. Celle de 2022 exclut aussi les moins de 16 ans, les 80 ans et plus, et les personnes qui ne lisent aucune des trois langues du questionnaire.
Ce que les enquêtes de victimisation ne mesurent pas
Certaines infractions échappent par nature à l'enquête auprès des ménages:
- l'homicide, puisque la victime ne peut pas répondre; pour lui, la statistique policière est au contraire la meilleure source, car presque tous les homicides consommés sont connus et élucidés (taux d'élucidation de 98,2 % en 2025, chapitre 2);
- les infractions sans victime directe (stupéfiants, LEI), dont personne ne se déclare victime;
- les infractions contre les entreprises et les administrations, qui demandent des enquêtes spécifiques auprès des organisations;
- les infractions contre les enfants, puisque l'enquête commence à 16 ans, et plus généralement les infractions dont la victime ne sait pas qu'elle l'est (une fraude non découverte, un abus dont l'enfant ne comprend pas la nature);
- les infractions graves mais rares, pour lesquelles même 15 519 personnes ne fournissent pas assez de cas pour une estimation précise.
L'enquête de victimisation n'est donc pas une mesure de «toute» la criminalité. C'est une mesure d'un sous-ensemble, celui des infractions subies par des personnes adultes vivant dans des ménages privés, et qu'elles reconnaissent et acceptent de déclarer.
La délinquance autoreportée
Les enquêtes de victimisation interrogent les victimes; on peut aussi interroger les auteurs. Dans les années 1950, Short et Nye ont demandé à des adolescents américains quels actes délinquants ils avaient commis, et ont montré que ces actes étaient bien plus répandus que ne le laissaient croire les registres officiels. La méthode est devenue un instrument standard de la criminologie de la jeunesse.
À l'échelle internationale, l'International Self-Report Delinquency Study (ISRD) applique un questionnaire commun dans de nombreux pays. La Suisse y participe depuis le premier cycle: des enquêtes suisses ont eu lieu en 1992, 2006 et 2013, et le quatrième cycle a été conduit en 2021 par une équipe de la ZHAW et de la HES-SO auprès d'élèves de 14 à 17 ans. Ce cours ne cite pas ici de prévalences tirées de ces enquêtes: le chapitre 10 revient sur la délinquance juvénile.
Que vaut une auto-déclaration? On peut douter qu'une personne avoue ses délits à un questionnaire. Deux familles de vérifications ont été développées. Les vérifications par les registres (record checks) comparent les réponses de personnes connues de la police avec leurs antécédents enregistrés: la plupart des personnes enregistrées déclarent des actes, mais pas toutes, et la sous-déclaration varie selon les groupes et la gravité des actes. Les vérifications de cohérence interne et de stabilité (mêmes réponses à des questions voisines, à deux moments) testent la fidélité de l'instrument. Le bilan usuel (Statut: plausible mais discuté): l'auto-déclaration est une mesure valide de la délinquance fréquente et peu grave des jeunes scolarisés, et une mesure fragile des actes graves et rares, ainsi que des jeunes qui ne sont pas à l'école le jour de l'enquête, précisément ceux dont la délinquance est la plus active.
Les enquêtes autoreportées sont aussi l'outil du débat sur la sélectivité du contrôle: un écart entre délinquance déclarée et délinquance enregistrée peut être produit par la détection elle-même (chapitre 8).
Remettez dans l'ordre les étapes par lesquelles un vol de vélo devient une infraction de la statistique policière.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Elle le signale à la police
- Elle reconnaît l'événement comme un vol et non comme une perte
- L'infraction est comptée dans la SPC de l'année
- La victime s'aperçoit de la disparition du vélo
- La police l'enregistre comme vol selon les règles de comptage
- Le vol a lieu
Trianguler les sources
Aucune source ne mesure la criminalité; chacune en mesure une partie, avec ses propres biais. La police voit ce qu'on lui signale et ce qu'elle découvre; l'enquête de victimisation voit ce que les victimes reconnaissent et déclarent; l'enquête autoreportée voit ce que les auteurs avouent. Quand elles évoluent dans le même sens, la conclusion est plus solide; quand elles divergent, la divergence est elle-même une information.
Le cambriolage en Suisse, 2014–2021
Le cambriolage se prête bien à l'exercice: la victime est un ménage, la qualification est claire et le taux de dénonciation est élevé. Les enquêtes de 2015 et de 2022 portent sur l'année précédente, 2014 et 2021; la SPC donne pour ces deux années 63 706 et 31 186 cambriolages enregistrés (vol par effraction et vol par introduction clandestine), soit une baisse de 51,0 %.
L'enquête dit-elle la même chose? La prévalence sur un an passe de 1,6 à 1,1 %, une baisse relative de 31,3 %, mais non significative (exemple 3.2). Le taux de dénonciation passe de 86,6 à 75,1 %, une baisse significative. Les deux sources vont dans le même sens, mais la baisse policière est plus forte. Le problème guidé de ce chapitre décompose cet écart; en voici la logique. Si les cambriolages vécus baissent d'un facteur et la dénonciation d'un facteur , les cambriolages dénoncés baissent d'un facteur , soit −40,4 %. Une partie de la baisse policière vient donc de la baisse de la dénonciation, pas de la baisse des cambriolages. Le reste de l'écart (−51,0 % contre −40,4 %) peut tenir à l'incertitude sur la prévalence de 2015, à la différence des cibles (commerces, caves et garages, absents de l'enquête), aux tentatives, et à des changements d'enregistrement que rien ne mesure.
Conclusion triangulée: le cambriolage des logements a probablement baissé entre 2014 et 2021, mais moins que ne le suggère la police, dont une partie de la baisse tient à la dénonciation. Le chapitre 12 en discute les explications.
Choisir une source selon la question
La triangulation se prépare au moment de poser la question. Pour l'homicide, la statistique policière est la référence. Pour les infractions contre les ménages et les violences entre inconnus, l'enquête de victimisation donne la fréquence et la police le détail des affaires. Pour les violences dans le couple et les violences sexuelles, peu dénoncées, seule une enquête répétée avec la même question distingue une hausse des faits d'une hausse de la dénonciation. Pour les stupéfiants, il faut des enquêtes sur la consommation; pour la délinquance des jeunes, l'enquête autoreportée complète la police, qui ne voit que les jeunes détectés.
Synthèse
- Le chiffre noir est la part des infractions absentes des statistiques officielles; il résulte d'une chaîne (découverte, reconnaissance, dénonciation , enregistrement ) et vaut des incidents dans le modèle simple. Il n'est ni petit ni constant.
- Le Crime Survey 2022 (15 519 personnes, taux de réponse 38,2 %) mesure des taux de dénonciation qui vont de 75,1 % pour le cambriolage à 12,4 % pour la violence sexuelle; le multiplicateur décrit la structure du chiffre noir, mais ne corrige pas la SPC, qui compte d'autres unités et d'autres cibles.
- Prévalence, incidence et concentration répondent à trois questions différentes et sont liées par incidence = prévalence × concentration.
- Une prévalence d'enquête a un intervalle de confiance: 0,94 % à 1,26 % pour le cambriolage en 2022; la baisse de 1,6 à 1,1 % depuis 2015 n'est pas significative, à cause du petit échantillon de 2015.
- Les enquêtes ont leurs erreurs systématiques (oubli, télescopage, formulation, non-réponse, populations non atteintes) et leurs angles morts (homicide, infractions sans victime, entreprises, enfants); la délinquance autoreportée mesure les auteurs, avec une validité meilleure pour les actes fréquents que pour les actes graves.
- La triangulation confronte des sources aux biais différents: pour le cambriolage 2014–2021, la police et l'enquête baissent toutes deux, mais une partie de la baisse policière vient de la baisse de la dénonciation.
Données fictives. Dans une commune de 5000 habitants, 200 personnes ont été victimes d'au moins un vol dans l'année, pour un total de 300 vols. Quelle affirmation est correcte?
La SPC enregistre 63 706 cambriolages en 2014 et 31 186 en 2021. Le Crime Survey de 2015 (année de référence 2014) donne une prévalence sur un an de 1,6 % et un taux de dénonciation de 86,6 %; celui de 2022 (année de référence 2021), 1,1 % et 75,1 %. On cherche quelle part de la baisse policière s'explique par la baisse des cambriolages vécus et par celle de la dénonciation. On suppose, pour simplifier, que les taux de dénonciation sur cinq ans s'appliquent à l'année de référence et que l'enregistrement n'a pas changé.
La baisse policière
Calculez la variation en pour cent des cambriolages enregistrés entre 2014 et 2021.
Variation des cambriolages enregistrés, en %.
La baisse des cambriolages vécus
La baisse attendue des cambriolages dénoncés
Interpréter
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
La police d'un canton fictif enregistre en une année 600 infractions de voies de fait et de lésions corporelles contre des personnes de 16 à 79 ans. On veut estimer le nombre d'incidents vécus.
- Avec le taux de dénonciation du Crime Survey 2022 () et un taux d'enregistrement fictif , estimez le nombre d'incidents vécus et la taille du chiffre noir.
- Refaites le calcul avec . Que montre la comparaison?
- Énumérez au moins trois hypothèses dont dépend ce calcul et dites dans quel sens chacune pourrait le fausser.
Solution
Une enquête fictive interroge 2000 personnes sur les menaces subies dans l'année (données fictives). 1820 personnes n'en déclarent aucune, 120 une, 36 deux, 16 trois et 8 six.
- Calculez la prévalence, l'incidence pour 1000 personnes et la concentration; vérifiez l'identité (3.2).
- Quelle part des victimes a subi au moins deux menaces, et quelle part des incidents ces victimes répétées concentrent-elles?
- Le questionnaire réel ne permettait que les réponses 0, 1, 2 et «3 ou plus», codée 3. Recalculez l'incidence et la concentration avec ce codage. Quelle grandeur est touchée, et pourquoi la prévalence ne l'est-elle pas?
Solution
- Victimes: ; incidents: . Prévalence %; incidence pour 1000; concentration . Vérification: .
Une ville fictive de 60 000 habitants veut connaître «la criminalité réelle» dans ses quartiers. Son service de communication publie un questionnaire en ligne, annoncé sur les réseaux sociaux de la ville et dans le journal local, ouvert à toute personne qui le souhaite. La question principale est: «Avez-vous déjà été victime d'un crime dans notre ville?» 600 personnes répondent; 45 % répondent oui. Le communiqué annonce: «Près d'un habitant sur deux a été victime d'un crime.»
Évaluez ce plan d'enquête à l'aide des notions du chapitre, puis proposez un plan amélioré en cinq points.
Solution
Défauts.
- Échantillon non aléatoire. Les répondants se sont sélectionnés eux-mêmes. Les personnes qui ont subi une infraction, ou que le sujet préoccupe, ont plus de raisons de répondre: la prévalence est très probablement surestimée, et aucun intervalle de confiance n'a de sens, puisque la formule (3.1) suppose un tirage aléatoire.
- Population mal définie. Rien ne garantit que les répondants habitent la ville; les jeunes, les personnes âgées et les non-lecteurs du journal sont inégalement atteints.
- Période de référence absente. «Déjà» couvre toute la vie: le chiffre cumule des décennies et ne peut être comparé à aucune prévalence annuelle. L'oubli et le télescopage ne sont pas contrôlables.
- Question vague. «Victime d'un crime» laisse chaque personne qualifier elle-même l'événement; certaines y mettront une incivilité, d'autres n'y mettront pas une agression subie dans le couple. Il faut décrire des actes, infraction par infraction.
- Lieu ambigu. «Dans notre ville» mélange le lieu de l'infraction et le lieu de résidence.
- Conclusion abusive. «Un habitant sur deux» généralise un échantillon autosélectionné à la population entière.
Plan amélioré. Un tirage aléatoire dans le registre des habitants, pour une population définie; plusieurs modes de réponse, des relances et une pondération; une question par infraction, décrivant les actes, sur cinq ans puis sur l'année écoulée; pour chaque incident, le lieu, la dénonciation et les conséquences, avec les adresses d'aide aux victimes; une publication avec la fiche technique et les intervalles de confiance.
Le Crime Survey donne, pour 2015 (échantillon national de 2004 personnes) et 2022 (), les prévalences sur un an suivantes: cambriolage 1,6 % et 1,1 %; tentative de cambriolage 2,3 % et 1,4 %.
- Calculez, sous l'hypothèse d'échantillons aléatoires simples indépendants, la statistique de la différence pour la tentative de cambriolage.
- Comparez avec le cambriolage (, exemple 3.2). Pourquoi l'une des baisses est-elle significative et l'autre non, alors que les deux prévalences ont baissé d'environ un tiers?
- Le rapport signale la baisse de la tentative de cambriolage comme significative au seuil de 1 %. Pourquoi votre calcul ne reproduit-il pas forcément les tests du rapport, et pourquoi cela ne change-t-il pas la conclusion ici?
Solution
En 2025, la police a enregistré 22 066 infractions dans la sphère domestique, 4,4 % de plus qu'en 2024 (chapitre 2). Un éditorial en conclut que «la violence domestique augmente en Suisse». Vous êtes chargé de dire au comité de rédaction si cette conclusion est fondée et quelle source permettrait de la tester. Rédigez une réponse argumentée d'une page, qui prend position.
Solution
Position. La conclusion n'est pas fondée en l'état: la statistique policière montre une hausse des infractions enregistrées, compatible avec une hausse des violences, mais aussi avec une hausse de la dénonciation ou de l'enregistrement. Pour la violence domestique, la seconde explication est au moins aussi plausible que la première, et la SPC seule ne permet pas de les départager.
Arguments.
- Le chiffre noir est grand et variable. Les violences entre proches font partie des infractions les moins dénoncées (menaces 16,3 %, violence sexuelle 12,4 % dans le Crime Survey 2022), et la relation avec l'auteur est une raison classique de ne pas dénoncer. Quand la part dénoncée est faible, une petite variation de cette part déplace beaucoup le compte: une dénonciation qui passerait, par exemple, de 15 à 16 % des faits produirait près de 7 % d'enregistrements de plus sans un seul fait de plus.
- La dénonciation et l'enregistrement bougent. Campagnes publiques, services d'aide, pratique policière d'enregistrement des interventions à domicile; pour les violences sexuelles, la loi a changé au 1er juillet 2024 (chapitre 2).
- La variation est modeste. Une hausse de 4,4 % sur un an n'est pas une tendance.
La source qui trancherait. Une enquête de victimisation répétée avec la même question sur la violence dans le couple, un échantillon aléatoire assez grand et des intervalles de confiance. Si la prévalence d'enquête augmente aussi, la hausse des faits devient probable; si elle est stable alors que la dénonciation augmente, la hausse policière vient de la dénonciation. Le Crime Survey 2022 comporte un module sur la violence dans le couple, dont la comparabilité avec les enquêtes antérieures doit être vérifiée question par question.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
- Markwalder, N., Biberstein, L. & Baier, D., Opfererfahrungen und sicherheitsbezogene Einschätzungen der Schweizer Bevölkerung. Ergebnisse des Crime Survey 2022, étude mandatée par la Conférence des commandants des polices cantonales de Suisse, août 2023.
- Biberstein, L., Killias, M., Walser, S., Iadanza, S. & Pfammatter, A., Studie zur Kriminalität und Opfererfahrungen der Schweizer Bevölkerung. Analysen im Rahmen der schweizerischen Sicherheitsbefragung 2015, Lenzburg, Killias Research & Consulting, 2016.
- Mosher, C. J., Miethe, T. D. & Hart, T. C., The Mismeasure of Crime, Sage, 2011.
- Office fédéral de la statistique, Statistique policière de la criminalité (SPC). Rapport annuel 2025 des infractions enregistrées par la police, Neuchâtel, 2026.