Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- situer une mesure de prévention dans les deux typologies classiques (primaire, secondaire, tertiaire; développementale, communautaire, situationnelle, pénale) et dire ce que chaque case suppose sur les causes du crime;
- distinguer les modèles de police (standard, de proximité, orientée vers les problèmes, guidée par le renseignement, des points chauds) et l'état des preuves de chacun;
- placer une évaluation sur l'échelle de Maryland et dire quelle explication concurrente chaque niveau écarte;
- calculer une différence des différences et un rapport des rapports, et énoncer l'hypothèse dont dépend leur lecture causale;
- calculer la puissance d'un essai comparant deux proportions et l'effectif nécessaire, et lire un intervalle qui contient l'absence d'effet sans y voir une preuve d'absence d'effet;
- dire, sources à l'appui, ce qui réduit la récidive ou la criminalité, ce qui n'a pas d'effet mesurable et ce qui nuit, et pourquoi un programme nuisible a pu paraître efficace.
Ce dernier chapitre pose la question des élus, des commandants de police et des directeurs de prison: que faire, et comment savoir si cela marche? Il inventorie les stratégies de prévention et les modèles de police, puis donne la méthode pour les juger: sans évaluation, une politique de prévention n'est qu'une intention, et la discipline compte des programmes populaires qui augmentaient la délinquance qu'ils devaient réduire. Les outils du chapitre 4 (devis, risque relatif, intervalle de confiance) y servent la décision publique.
Prévenir: de quoi parle-t-on?
Une définition et deux typologies
La première typologie vient de la santé publique et classe les mesures selon leur public. La prévention primaire s'adresse à toute la population (éclairage des rues, sensibilisation à l'escroquerie en ligne); la secondaire cible des groupes ou des lieux à risque élevé (des enfants très agressifs, un quartier où les cambriolages se concentrent); la tertiaire intervient après l'infraction, auprès des personnes qui l'ont commise ou des victimes, pour éviter une nouvelle victimisation (chapitre 11).
La seconde, formulée par Michael Tonry et David Farrington (1995, Crime and Justice 19), classe les mesures selon leur mécanisme: la prévention développementale agit sur les facteurs de risque individuels et familiaux (chapitre 10); la communautaire sur les conditions sociales des quartiers et l'efficacité collective (chapitre 7); la situationnelle sur les occasions (chapitre 9); la pénale par la police, les tribunaux et les sanctions: dissuasion (chapitre 5), neutralisation et réinsertion (chapitre 13).
La grille de la figure 15.1 oblige à dire sur quoi une mesure agit et auprès de qui. Un entraînement aux habiletés sociales pour des adolescents déjà condamnés est développemental et tertiaire; une patrouille renforcée sur une place où les bagarres se répètent est pénale et secondaire, avec une dimension situationnelle (elle ajoute un gardien capable). Les cases ne sont pas étanches: la grille explicite une théorie de l'action, chaque stratégie pariant sur une famille d'explications des chapitres 5 à 11. Un programme qui ignore sa case ignore aussi ce qu'il faudrait mesurer pour vérifier qu'il agit.
La prévention en Suisse
En Suisse, la prévention suit l'organisation fédéraliste de la sécurité. Le principal acteur national est la Prévention Suisse de la Criminalité (PSC), service intercantonal rattaché à la Conférence des directrices et directeurs des départements cantonaux de justice et police (CCDJP). Selon sa propre présentation, elle coordonne la prévention des corps de police cantonaux et municipaux, publie des campagnes (cambriolage, escroquerie, harcèlement obsessionnel) et forme les policiers avec l'Institut suisse de police. La prévention concrète se fait surtout dans les corps de police, les services sociaux et scolaires des communes, la probation et les associations.
Deux traits importent pour la suite. Vingt-six cantons et de nombreuses communes adoptent des mesures différentes, matière riche mais rarement comparée de manière planifiée. Et la culture d'évaluation d'impact reste peu développée: beaucoup de mesures sont suivies par des indicateurs d'activité (brochures, séances, patrouilles), bien moins par un devis capable d'isoler leur effet. Ce n'est pas un reproche, une évaluation d'impact coûtant cher; mais pour la plupart des questions de ce chapitre, les preuves viennent des États-Unis et du Royaume-Uni, et leur transposition est une hypothèse à vérifier. Pour le contexte suisse et francophone, le Précis de criminologie de Martin Killias, Marcelo F. Aebi et André Kuhn et l'ouvrage de Manon Jendly sur la prévention, cités en fin de chapitre, sont les points d'entrée.
Une commune finance un éducateur de rue qui suit, sur la place de la gare, une dizaine de jeunes déjà connus de la police pour des vols et des bagarres. Où placez-vous cette mesure dans la grille de la figure 15.1?
La police: organisation et modèles
La police en Suisse
La police est en Suisse une compétence d'abord cantonale: chaque canton a son corps de police (police de sécurité et police judiciaire), plusieurs villes une police municipale, et l'Office fédéral de la police (fedpol) coordonne la coopération nationale et internationale et mène les enquêtes de juridiction fédérale. Les compétences et la procédure appartiennent au cours «Procédure pénale». Jean-Paul Brodeur (Les visages de la police) rappelle que la police a bien d'autres fonctions que la lutte contre le crime: répondre aux appels, maintenir l'ordre, régler la circulation, assister. On n'évalue donc pas «la police», mais une stratégie policière: ce qu'elle fait, où, auprès de qui et dans quel but.
Le modèle standard et ses limites
Le modèle standard de la police repose sur la patrouille aléatoire, censée dissuader par une présence imprévisible, la réponse rapide aux appels et l'enquête après l'infraction. Son effet préventif a été mis en doute dès les années 1970. L'expérience de patrouille préventive de Kansas City (Kelling et al., 1974) a fait varier le niveau de patrouille entre des secteurs de la ville sans observer d'effet notable sur la criminalité; des travaux sur la réponse rapide (Spelman et Brown, 1984) ont conduit dans la même période à un constat semblable pour la vitesse d'intervention. On en a conclu que «la police ne peut pas grand-chose contre le crime». C'était trop large: ces études montraient que des activités diffuses et non ciblées ont peu d'effet. Les modèles suivants cherchent tous à concentrer l'action policière sur des problèmes, des lieux ou des personnes.
La police de proximité
La police de proximité (community policing) mise sur la relation avec la population: des agents affectés durablement à un secteur, des priorités discutées avec les habitants. Le pari: une population qui connaît sa police l'informe davantage, et le contrôle social informel se renforce.
La revue systématique de Gill, Weisburd, Telep, Vitter et Bennett (2014, Journal of Experimental Criminology 10), qui réunit 25 rapports contenant 65 tests indépendants, surtout dans des quartiers américains, aboutit à un résultat contrasté: les stratégies de proximité améliorent la satisfaction des habitants, la perception du désordre et la légitimité de la police, mais n'ont que des effets limités sur la criminalité et sur la peur du crime. Statut: plausible mais discuté pour l'effet sur la criminalité; robuste pour l'amélioration des relations avec la population, objectif en soi (voir la légitimité, plus bas).
La police orientée vers les problèmes
Herman Goldstein (1979, Crime & Delinquency 25) a renversé la logique du modèle standard: les incidents que la police traite un par un se regroupent en problèmes (des cambriolages dans un même lotissement, des bagarres à la sortie d'un même établissement), et traiter les incidents sans le problème condamne à revenir au même endroit.
La réponse est souvent situationnelle (chapitre 9) et associe des acteurs non policiers. La revue systématique mise à jour de Hinkle, Weisburd, Telep et Petersen (2020, Campbell Systematic Reviews 16) estime, par une méta-analyse à effets aléatoires des études comparant une zone ou un groupe traité à un témoin recevant le service policier habituel, une réduction de 33,8 % de la criminalité et du désordre dans les zones traitées par rapport aux témoins (rapport des risques d'incidence), sans indice d'un déplacement significatif et avec quelques signes de diffusion des bénéfices. Statut: robuste pour la direction de l'effet; l'ampleur varie fortement d'une intervention à l'autre.
La police guidée par le renseignement
La police guidée par le renseignement (intelligence-led policing) fait de l'analyse des données (incidents, traces, liens entre affaires) le moteur de l'allocation des ressources: auteurs prolifiques, réseaux et séries plutôt qu'incidents isolés. L'École des sciences criminelles de l'UNIL a développé une approche voisine, le renseignement forensique (Olivier Ribaux), qui relie des affaires en séries par leurs traces («Introduction aux sciences forensiques» en traite). Comme modèle d'ensemble, c'est une manière d'organiser l'information plus qu'une intervention délimitée, et ses évaluations d'impact sont rares; ses composantes ciblées s'évaluent séparément. Statut: contesté ou non confirmé en tant que modèle.
La police des points chauds
La concentration du crime dans peu de lieux (chapitre 9) suggère de mettre les ressources là où les infractions se produisent. La police des points chauds (hot spots policing) affecte patrouilles, contrôles ou résolution de problèmes à des micro-lieux (un carrefour, un tronçon de rue), non à des quartiers. La revue systématique de Braga, Turchan, Papachristos et Hureau (2019, Campbell Systematic Reviews 15), qui prolonge celle de Braga, Papachristos et Hureau (2014, Justice Quarterly 31), réunit 65 études contenant 78 tests, dont 27 essais randomisés et 38 évaluations quasi expérimentales. La méta-analyse conclut à un effet moyen faible mais statistiquement significatif en faveur des points chauds traités par rapport aux témoins, plus faible dans les essais randomisés mais toujours positif et significatif. Là où ils ont été mesurés, on observe une diffusion des bénéfices vers les zones voisines plutôt qu'un déplacement (chapitre 9). Statut: robuste. Le détail «plus faible dans les essais randomisés» est une première raison de hiérarchiser les devis: les devis moins contrôlés laissent passer des biais qui gonflent l'effet.
Vitres brisées: une hypothèse célèbre et ses deux lectures
En 1982, James Q. Wilson et George Kelling publient dans The Atlantic «Broken Windows»: un désordre laissé sans réponse (une vitre brisée, des incivilités tolérées) signale que personne ne contrôle le lieu; les habitants se retirent, le contrôle social informel s'affaiblit et la délinquance grave s'installe. La thèse a servi à justifier, notamment à New York dans les années 1990, une politique de tolérance zéro envers les petites infractions. Elle a deux lectures pratiques: réduire le désordre avec la population (nettoyage, médiation, résolution de problèmes) ou contre les auteurs présumés (contrôles massifs, arrestations pour des infractions mineures). La revue systématique de Braga, Welsh et Schnell (2019, Campbell Systematic Reviews 15), qui réunit 28 études de bonne qualité (30 tests indépendants), dont neuf essais randomisés, tranche nettement: la police du désordre est associée à une réduction de la criminalité lorsqu'elle passe par des stratégies de proximité et de résolution de problèmes, alors que les approches agressives de maintien de l'ordre ne semblent pas produire de réduction. Statut: contesté ou non confirmé pour la tolérance zéro; plausible mais discuté pour la version coopérative, dont l'effet ne prouve pas le mécanisme de Wilson et Kelling.
Légitimité et justice procédurale
Tom Tyler (Why People Obey the Law, 1990) a soutenu que la coopération avec la police s'explique moins par la crainte de la sanction que par la légitimité reconnue à l'autorité, qui dépend de la manière dont les gens sont traités.
La revue systématique de Mazerolle, Bennett, Davis, Sargeant et Manning (2013, Campbell Systematic Reviews 9), fondée sur 30 études menées en Australie, aux États-Unis et en Angleterre, conclut que les interventions policières visant explicitement la légitimité améliorent significativement la satisfaction et la confiance envers la police, la coopération de la population, la justice procédurale perçue et la légitimité; leur effet sur la récidive est faible. Statut: robuste pour les effets sur les perceptions et la coopération; plausible mais discuté pour un effet sur la délinquance. Une stratégie efficace à court terme mais vécue comme injuste peut donc user la confiance dont dépend l'information que la police reçoit, à commencer par les dénonciations (chapitre 3).
Arrêter ou non? L'expérience de Minneapolis et ses réplications
Au début des années 1980, Lawrence Sherman et Richard Berk tirent au sort, à Minneapolis, la réponse de la police à des violences domestiques légères: arrestation, séparation temporaire ou médiation (Sherman et Berk, 1984, American Sociological Review 49). L'arrestation est associée à moins de violences répétées, et le résultat contribue à l'adoption de politiques d'arrestation obligatoire. Les réplications financées par le National Institute of Justice (Spouse Assault Replication Program) ne le reproduisent pas: selon les sites, l'arrestation réduit, ne change pas ou augmente la récidive, peut-être selon la situation de l'auteur (son insertion professionnelle, par exemple). Une analyse groupée de cinq réplications (Maxwell, Garner et Fagan, 2002) trouve un effet préventif modeste, d'autres synthèses aucun effet significatif. Statut: plausible mais discuté. Une expérience unique, même randomisée, n'établit pas une politique, et un résultat qui varie selon le contexte est conditionnel, non nul. Les victimes de violences domestiques ont droit en Suisse à l'aide des centres LAVI (chapitre 11).
Un poste de police constate de nombreux vols dans les voitures garées le long d'un chemin de randonnée. Remettez dans l'ordre les étapes d'une démarche SARA.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Analyser les conditions: objets laissés en vue, parkings isolés, aucune surveillance, horaires de randonnée prévisibles
- Comparer les vols avant et après sur ces trois parkings et sur des parkings semblables non traités, puis ajuster
- Mettre en place une réponse avec la commune et l'office du tourisme: panneaux d'information, éclairage, passage régulier d'un garde
- Repérer dans les données que les vols se concentrent sur trois parkings de départ de randonnée, le week-end
Évaluer: comment savoir si une mesure marche
Le contrefactuel
Une évaluation d'impact répond à une question qui ne peut jamais être observée directement: que se serait-il passé sans la mesure?
La comparaison avant-après suppose que sans la mesure rien n'aurait changé, ce qui est presque toujours faux. La criminalité a ses tendances: les cambriolages ont baissé de 57,7 % en Suisse entre 2012 et 2021 (chapitre 2), et toute mesure lancée en 2012 aurait paru efficace. Les mesures sont souvent lancées après un pic, qu'une année plus ordinaire suit sans aucune intervention: c'est la régression vers la moyenne. D'autres événements surviennent en même temps (une loi, un changement d'enregistrement). Les devis se distinguent par le nombre de ces explications concurrentes qu'ils écartent.
L'échelle de Maryland
À la demande du Congrès américain, l'équipe de Lawrence Sherman à l'Université du Maryland examine plus de 500 évaluations et publie en 1997 Preventing Crime: What Works, What Doesn't, What's Promising (Sherman, Gottfredson, MacKenzie, Eck, Reuter et Bushway; résumé en 1998 par le National Institute of Justice). Elle y classe les évaluations sur l'échelle de Maryland des méthodes scientifiques, développée ensuite par Farrington, Gottfredson, Sherman et Welsh (2002, Evidence-Based Crime Prevention):
| Niveau | Devis |
|---|---|
| 1 | Corrélation entre un programme et une mesure de la criminalité à un seul moment |
| 2 | Ordre temporel observé (avant-après), ou groupe de comparaison dont la comparabilité n'est pas démontrée |
| 3 | Comparaison entre deux unités comparables ou plus, l'une avec et l'autre sans le programme |
| 4 | Comparaison entre plusieurs unités avec et sans le programme, en contrôlant d'autres facteurs |
| 5 | Attribution aléatoire d'unités comparables au programme et au groupe de comparaison |
Tableau 15.1 — Les cinq niveaux de l'échelle de Maryland (Sherman et al., 1998).
Un programme entrait dans «ce qui marche» lorsqu'au moins deux évaluations de niveau 3 ou plus montraient son efficacité, le reste des preuves allant dans le même sens; la même règle classait «ce qui ne marche pas». Exiger des essais randomisés aurait laissé presque toutes les cases vides.
L'échelle mesure la validité interne (chapitre 4), non la validité externe: un essai de niveau 5 sur 200 jeunes de Floride n'établit pas l'effet du même programme à Lausanne. C'est la critique la plus fréquente de la «prévention fondée sur les preuves» (exercice 15.5).
Les essais randomisés
L'attribution aléatoire (chapitre 4) équilibre en espérance tous les facteurs de confusion, même ceux que personne n'a mesurés. On randomise des personnes, des lieux (points chauds) ou des décisions (Minneapolis). L'objection éthique (priver le groupe témoin) vaut pour un programme d'effet inconnu, et Scared Straight montrera qu'un programme non évalué peut nuire. Les essais ont leurs limites: effectifs faibles, attrition, contamination, mise en œuvre plus soignée qu'en pratique.
Les quasi-expériences: la différence des différences
Sans tirage au sort, le devis de niveau 3 le plus courant est la différence des différences.
Une commune installe un éclairage renforcé dans le quartier Est, où l'on comptait 80 agressions dans l'espace public l'année avant; l'année après, on en compte 60. Dans le quartier Ouest, non traité, on passe de 50 à 45 (données fictives). Calculez le rapport des rapports (Est par rapport à Ouest).
La puissance statistique
Revenons au programme fictif Tremplin du chapitre 4: un essai randomisé de 400 jeunes, 54 récidives sur 200 dans le groupe Tremplin (27 %) contre 72 sur 200 dans le groupe témoin (36 %), données fictives. Différence de risques , risque relatif , rapport des cotes 0,658, nombre de personnes à traiter 11,1; mais l'intervalle de confiance à 95 % du risque relatif va de 0,559 à 1,006 et contient 1. Tremplin ne marche-t-il pas?
Démonstration. La différence observée suit approximativement une loi normale de moyenne et d'écart-type (les variances de deux proportions indépendantes s'additionnent). Le test conclut à un effet si . La statistique suit une normale de moyenne et d'écart-type 1; la probabilité qu'elle franchisse le seuil du côté de vaut , celle de l'autre côté est négligeable. Pour 80 %, il faut ; on résout en et l'on obtient (15.2). L'écart-type est calculé sans mise en commun des groupes; la variante mise en commun donne des effectifs très voisins.
Réglez le taux de récidive du groupe témoin, le vrai risque relatif du programme et l'effectif par bras. La courbe donne la puissance de l'essai pour chaque effectif, le point marque l'effectif choisi; en bas, l'intervalle de confiance à 95 % attendu du risque relatif. Avec les valeurs de Tremplin (36 %, RR 0,75, 200 par bras), un effet réel et non négligeable n'est détecté qu'une fois sur deux, et l'intervalle attendu touche 1. Calcul par approximation normale.
L'explorateur montre trois régularités. Diviser par deux l'effet détectable demande de quadrupler l'effectif, décroissant comme . Avec un taux témoin de 10 %, un risque relatif de 0,75 ne fait que 2,5 points, et il faut des milliers de personnes pour le voir. À 200 par groupe et 36 % de taux témoin, le plus petit risque relatif détectable à 80 % vaut environ 0,65: seule une réduction d'un tiers au moins est fiablement visible. Les petites évaluations sont ainsi condamnées à l'ambiguïté, et leurs résultats «significatifs» sont en moyenne des surestimations («Psychologie générale», chapitre 3).
Vous planifiez un essai d'un programme de suivi intensif pour des personnes libérées. Le taux de recondamnation attendu sans programme est de 40 %, et vous voulez détecter un risque relatif de 0,80 avec une puissance de 80 % (seuil bilatéral de 5 %). Combien de personnes faut-il par groupe, selon la formule (15.2)?
Revues systématiques et méta-analyses
Trois mises en garde. Le biais de publication: les études qui trouvent un effet sont plus souvent publiées, et la moyenne publiée surestime l'effet; chercher la littérature grise l'atténue sans l'éliminer. L'effet des petites études: des petites études aux effets plus grands que les grandes signalent souvent des petites études nulles manquantes (exercice 15.4). L'hétérogénéité: une moyenne peut cacher des programmes qui marchent et d'autres qui nuisent; l'analyse des modérateurs (pour qui, dans quelles conditions) importe souvent davantage.
Ce qui marche, ce qui ne marche pas, ce qui nuit
«Nothing works» et son renversement
En 1974, Robert Martinson publie dans The Public Interest «What Works? Questions and Answers about Prison Reform», tiré de 231 évaluations de programmes de réinsertion: à quelques exceptions isolées près, ils n'ont pas eu d'effet appréciable sur la récidive. Résumé en «nothing works», l'article accompagne un tournant vers la neutralisation et la sévérité (chapitres 8 et 13). Le renversement est venu de la méta-analyse: les évaluations étaient souvent petites et de faible puissance, et compter les études «significatives» revenait à compter celles qui avaient eu de la chance. En combinant les effets plutôt qu'en comptant les verdicts, Andrews, Zinger, Hoge, Bonta, Gendreau et Cullen (1990, Criminology 28) montrent que les programmes conformes aux principes de risque, de besoins et de réceptivité — intensité proportionnée au risque, cibles qui sont des facteurs de risque modifiables, méthodes comportementales et cognitives (le modèle risque-besoins-réceptivité, RBR, chapitre 14) — réduisent la récidive, alors que les sanctions pénales sans traitement et les services mal ciblés ne la réduisent pas. Landenberger et Lipsey (2005, Journal of Experimental Criminology 1) confirment, sur les programmes cognitivo-comportementaux, un effet moyen favorable sur la récidive, plus grand lorsque la mise en œuvre est de bonne qualité et que les personnes traitées présentent un risque élevé. La revue Campbell qui en dérive (Lipsey, Landenberger et Wilson, 2007) ne trouve pas de différence significative entre les «marques» de programmes ni entre prison et milieu ouvert, mais un rôle important de la qualité de la mise en œuvre et de la formation des intervenants. Statut: robuste pour la direction de l'effet des programmes cognitivo-comportementaux et conformes au modèle RBR; plausible mais discuté pour l'ampleur, qui dépend fortement de la mise en œuvre.
La conclusion n'est pas «tout marche», mais «certaines choses marchent, pour certaines personnes, si elles sont bien faites».
Ce qui nuit: Scared Straight
Dans les programmes de type Scared Straight, des adolescents ayant déjà commis des délits ou dits «à risque» visitent une prison où des personnes détenues leur décrivent la vie carcérale de manière intimidante: la dissuasion par l'exemple. La revue Cochrane de Petrosino, Turpin-Petrosino, Hollis-Peel et Lavenberg (2013, mise à jour d'une revue de 2002) a réuni les neuf essais randomisés ou quasi randomisés disponibles, menés dans huit États américains entre 1967 et 1992 auprès de 946 jeunes, presque tous de sexe masculin, d'un âge moyen de 15 à 17 ans selon les études. Les méta-analyses portant sur les sept études qui fournissaient des taux de délinquance officielle après le programme montrent que le programme augmente la délinquance par rapport à l'absence d'intervention: rapport des cotes de 1,68 (IC à 95 %: 1,20 à 2,36) en modèle à effet fixe et de 1,72 (1,13 à 2,62) en modèle à effets aléatoires, un résultat qui tient lorsqu'on retire l'étude dont la randomisation était défaillante ou celle dont l'attrition était forte. Les auteurs ne peuvent pas recommander ces programmes. Statut: robuste, dans le sens d'un effet nuisible. À titre d'illustration, si 30 % des jeunes d'un groupe témoin récidivaient, un rapport des cotes de 1,68 correspondrait à environ 41,9 % parmi les participants (le rapport des cotes n'est pas un risque relatif, chapitre 4). Pourquoi un programme nuisible a-t-il paru efficace?
Ce qui ne marche pas: les camps de type militaire
Les camps de type militaire (boot camps), apparus dans les prisons américaines pour adultes en 1983 puis pour mineurs, imposent discipline militaire et exercice physique intensif. La revue Campbell de Wilson, MacKenzie et Mitchell (2005) a réuni 32 études, soit 43 comparaisons indépendantes entre un camp et un groupe de comparaison: le rapport des cotes moyen pour la récidive, toutes mesures confondues, vaut 1,02, c'est-à-dire que les participants ont à peu près la même probabilité de récidiver que les personnes de comparaison. Le résultat résiste au choix de la mesure et de la durée de suivi; les camps à forte composante thérapeutique font mieux que les autres. Statut: robuste, dans le sens d'une absence d'effet de l'élément militaire. Contrairement à Tremplin, il s'agit d'une quarantaine de comparaisons dont l'estimation se resserre autour de 1: ici, «pas d'effet» est une conclusion permise.
La prévention situationnelle: caméras et éclairage
Pour la vidéosurveillance, la méta-analyse de Piza, Welsh, Farrington et Thomas (2019, Criminology & Public Policy 18), sur quarante ans d'évaluations, conclut à une baisse significative et modeste de la criminalité, la plus nette dans les parkings, plus grande avec une surveillance active et combinée à d'autres mesures; les auteurs recommandent de cibler les caméras sur la criminalité contre les biens et les véhicules. Statut: plausible mais discuté, l'effet dépendant du contexte. Pour l'éclairage public, la revue Campbell de Welsh et Farrington (2008, Campbell Systematic Reviews 4) conclut à une réduction significative, pas plus forte la nuit que le jour: une prédiction testable qui favorise un mécanisme de fierté collective et de contrôle social informel plutôt que de pure surveillance. Statut: plausible mais discuté. Le déplacement est l'exception plutôt que la règle là où il a été mesuré (chapitre 9).
Une synthèse provisoire
| Mesure | Résultat principal | Source | Statut |
|---|---|---|---|
| Police orientée vers les problèmes | −33,8 % de criminalité et de désordre par rapport aux témoins | Hinkle et al., 2020 | robuste (direction) |
| Police des points chauds | effet faible mais significatif, diffusion plutôt que déplacement | Braga et al., 2019 | robuste |
| Police de proximité | meilleure confiance; effets limités sur la criminalité | Gill et al., 2014 | discuté (criminalité) |
| Tolérance zéro | pas de réduction de la criminalité | Braga, Welsh et Schnell, 2019 | non confirmé |
| Programmes cognitivo-comportementaux, RBR | baisse de la récidive, selon la mise en œuvre | Andrews et al., 1990; Landenberger et Lipsey, 2005 | robuste (direction) |
| Camps de type militaire | rapport des cotes de 1,02 | Wilson et al., 2005 | robuste (absence d'effet) |
| Scared Straight | rapport des cotes de 1,68, davantage de délinquance | Petrosino et al., 2013 | robuste (nuisible) |
| Vidéosurveillance | baisse modeste, surtout dans les parkings | Piza et al., 2019 | discuté (contexte) |
| Éclairage public | baisse significative, de jour comme de nuit | Welsh et Farrington, 2008 | discuté |
Tableau 15.2 — Les principales revues systématiques du chapitre et leur niveau de preuve.
Ce tableau est un état de la littérature, surtout américaine et britannique, non une liste d'achats: une commune suisse qui adopte une mesure «robuste» fait un pari raisonnable, non dispensé d'évaluation.
Un député propose de financer des visites de prison pour les élèves des écoles secondaires «afin de leur montrer où mène la délinquance». Quelles affirmations sont justifiées par les preuves présentées dans ce chapitre?
Plusieurs réponses possibles
Mise en œuvre: le maillon faible
Un programme efficace dans un essai peut échouer en pratique parce qu'il n'est pas appliqué comme prévu: séances réduites, intervenants non formés, autre public. Transposer un programme suppose d'en reproduire les éléments actifs, pas seulement le nom, et toute évaluation d'impact demande une évaluation de processus, sans laquelle un résultat nul ne dit pas si la mesure a vraiment été appliquée.
Synthèse
- La prévention se classe par son public (primaire, secondaire, tertiaire) et par son mécanisme (développementale, communautaire, situationnelle, pénale); la grille oblige à dire sur quelle cause une mesure agit. En Suisse, elle relève des cantons et des communes, coordonnés par la PSC, et l'évaluation d'impact y reste rare.
- Le modèle standard de police a peu d'effet préventif; les stratégies ciblées en ont davantage: police orientée vers les problèmes (−33,8 % par rapport aux témoins, Hinkle et al., 2020) et police des points chauds (effet faible mais significatif, diffusion plutôt que déplacement). La police de proximité améliore surtout la confiance; la tolérance zéro ne réduit pas la criminalité.
- La légitimité, produite par la justice procédurale, soutient la coopération de la population et donc les dénonciations.
- Une évaluation reconstitue un contrefactuel. L'échelle de Maryland va de la corrélation (niveau 1) à l'attribution aléatoire (niveau 5); la différence des différences (niveau 3) écarte la tendance commune si les tendances sont parallèles: à Valmont, , soit −22,2 % au lieu des −30,0 % de l'avant-après.
- La puissance d'une comparaison de deux proportions vaut environ ; l'essai Tremplin (200 par groupe, RR 0,75, IC 0,559 à 1,006) n'avait qu'environ 50 % de puissance et aurait demandé 415 jeunes par groupe. Un intervalle qui contient 1 n'est pas une preuve d'absence d'effet.
Un canton propose des visites à domicile par des infirmières aux familles de nouveau-nés qui cumulent des difficultés (jeune mère isolée, précarité). Dans quelle case de la grille cette mesure se place-t-elle?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
La municipalité de Valmont (données fictives) adopte un plan de prévention qui comprend six mesures:
- un cours d'éducation parentale gratuit, ouvert à tous les parents de la ville;
- le renforcement de l'éclairage et la taille des haies dans les vingt segments de rue qui concentrent la moitié des cambriolages;
- un programme d'entraînement aux habiletés sociales pour les jeunes condamnés par le tribunal des mineurs;
- une campagne d'affichage qui annonce «davantage de patrouilles» dans toute la ville;
- des fêtes de quartier et un local associatif dans le quartier Sud;
- une visite annuelle de la prison régionale pour les élèves de 11e année «afin de les dissuader».
Placez chaque mesure dans la grille de la figure 15.1, dites sur quelle explication du crime elle repose, et indiquez ce que le chapitre dit des preuves de son efficacité. Quelle mesure recommanderiez-vous de retirer, et pourquoi?
Solution
| Mesure | Case | Explication | Preuves |
|---|---|---|---|
| 1 | développementale, primaire | facteurs familiaux (ch. 10) | non traitées ici |
| 2 | situationnelle, secondaire | occasions (ch. 9) | éclairage efficace; ciblage des lieux |
| 3 | développementale, tertiaire | apprentissage (ch. 8) | robuste si cognitivo-comportemental et bien appliqué |
| 4 | pénale, primaire | dissuasion perçue (ch. 5) | aucune sans hausse réelle du risque |
| 5 | communautaire, primaire | efficacité collective (ch. 7) | incertaines pour la criminalité |
Une ville installe des caméras avec surveillance active dans le parking de la gare début 2025. Les vols dans les véhicules y sont comptés, ainsi que dans le parking de l'hôpital, semblable et non équipé (données fictives).
| Année | 2022 | 2023 | 2024 | 2025 |
|---|---|---|---|---|
| Gare (caméras dès 2025) | 50 | 54 | 58 | 35 |
| Hôpital (comparaison) | 40 | 43 | 46 | 44 |
- Calculez la variation en pourcentage de 2024 à 2025 dans chaque parking.
- Calculez le contrefactuel de la gare pour 2025, l'effet estimé en nombre de vols et le rapport des rapports.
- Les deux parkings évoluaient-ils parallèlement avant l'installation? Calculez les variations annuelles 2022–2023 et 2023–2024.
- Citez deux raisons pour lesquelles l'effet estimé pourrait être surestimé, et une pour laquelle il pourrait être sous-estimé.
Solution
1. Gare: . Hôpital: .
Un service de probation veut évaluer un programme de suivi pour des personnes condamnées pour des violences. Sans programme, on attend 30 % de recondamnation en deux ans. Le service peut recruter 150 personnes par groupe.
- Avec la formule (15.2), calculez l'effectif par groupe nécessaire pour détecter, avec 80 % de puissance au seuil bilatéral de 5 %, un risque relatif de 0,70, puis de 0,80.
- Avec la formule (15.1), calculez la puissance de l'essai prévu (150 par groupe) pour chacun de ces deux effets.
- Le directeur propose de «faire l'essai quand même et de voir». Que répondez-vous?
Solution
1. Pour RR 0,70: , et , donc , soit . Pour RR 0,80: , et , donc , soit .
Une revue systématique fictive réunit cinq essais d'un programme de mentorat pour des jeunes à risque (données fictives). Le critère est l'interpellation par la police dans l'année; chaque étude donne son risque relatif et son IC à 95 %.
| Étude | Effectif par groupe | RR | IC à 95 % |
|---|---|---|---|
| A | 60 | 0,55 | 0,31 à 0,98 |
| B | 80 | 0,62 | 0,38 à 1,01 |
| C | 400 | 0,92 | 0,78 à 1,08 |
| D | 600 | 0,95 | 0,83 à 1,09 |
| E | 50 | 0,48 | 0,24 à 0,96 |
- Quelles études sont significatives au seuil de 5 %? Lesquelles ont les intervalles les plus étroits, et pourquoi?
- La méta-analyse à effet fixe pondère chaque étude par l'inverse de la variance de son logarithme de RR, : C et D pèsent 37,4 % et 53,4 % du total, et le RR combiné vaut 0,895 (IC à 95 %: 0,810 à 0,988). Commentez.
Le mouvement de la police «fondée sur les preuves» (evidence-based policing), que Lawrence Sherman a défendu dès la fin des années 1990, demande que les stratégies policières soient choisies selon les résultats d'évaluations rigoureuses, de préférence randomisées. Ses critiques lui reprochent de privilégier ce qui se mesure facilement, de transposer des résultats américains à des contextes différents, d'ignorer le savoir des praticiens et de réduire la police à la lutte contre le crime, au détriment de ses autres missions et de la légitimité.
Discutez en une page: la police suisse devrait-elle adopter le principe de la police fondée sur les preuves? Prenez position, appuyez-vous sur au moins trois résultats du chapitre et dites quelle preuve vous ferait changer d'avis.
Solution
Position. Oui, sous une forme précise: évaluer les stratégies avec des devis de niveau 3 au moins et privilégier celles dont l'efficacité est établie, sans faire de l'essai randomisé une condition de toute action ni de la criminalité enregistrée le seul critère.
Pour. Sans évaluation, des programmes intuitifs ont nui: Scared Straight augmentait la délinquance (rapport des cotes de 1,68) alors que l'avant-après le faisait paraître efficace. Les évaluations distinguent des stratégies que le discours confond: la police du désordre réduit la criminalité par la résolution de problèmes et la proximité, non par la tolérance zéro (Braga, Welsh et Schnell, 2019); la police orientée vers les problèmes est associée à −33,8 % par rapport aux témoins (Hinkle et al., 2020). Enfin, une stratégie qui restreint des libertés doit démontrer son bénéfice.
Ce que les critiques ont de juste. La transposition: un résultat robuste aux États-Unis reste une hypothèse en Suisse. La mesure: évaluer la police avec ses propres statistiques est circulaire. La réduction de la police à la lutte contre le crime: la justice procédurale améliore la confiance et la coopération avec un effet faible sur la récidive (Mazerolle et al., 2013); juger sur la seule criminalité la déclarerait inutile.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
- Jendly, M., Prévenir la criminalité… oui, mais comment?, Charmey, L'Hèbe, 2013.
- Brodeur, J.-P., Les visages de la police: pratiques et perceptions, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 2003.
- Petrosino, A., Turpin-Petrosino, C., Hollis-Peel, M. E. & Lavenberg, J. G. (2013), «“Scared Straight” and Other Juvenile Awareness Programs for Preventing Juvenile Delinquency», Cochrane Database of Systematic Reviews, n° 4, CD002796 (mise à jour de la revue de 2002).
- Braga, A. A., Papachristos, A. V. & Hureau, D. M. (2014), «The Effects of Hot Spots Policing on Crime: An Updated Systematic Review and Meta-Analysis», Justice Quarterly 31(4), 633–663; Braga, A. A., Turchan, B., Papachristos, A. V. & Hureau, D. M. (2019), «Hot Spots Policing of Small Geographic Areas Effects on Crime», Campbell Systematic Reviews 15(3), e1046.
- Landenberger, N. A. & Lipsey, M. W. (2005), «The Positive Effects of Cognitive–Behavioral Programs for Offenders», Journal of Experimental Criminology 1(4), 451–476; Andrews, D. A., Zinger, I., Hoge, R. D., Bonta, J. et al. (1990), «Does Correctional Treatment Work? A Clinically Relevant and Psychologically Informed Meta-Analysis», Criminology 28(3), 369–404.