Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- exposer l'association différentielle de Sutherland et sa reformulation en apprentissage social par Akers, et reconnaître dans un discours les techniques de neutralisation de Sykes et Matza;
- expliquer pourquoi la corrélation entre pairs délinquants et délinquance ne tranche pas entre influence et sélection;
- présenter le lien social de Hirschi et la maîtrise de soi de Gottfredson et Hirschi, avec l'état de leurs preuves;
- distinguer déviance primaire et déviance secondaire, et formuler l'hypothèse de l'étiquetage comme une prédiction testable;
- calculer comment une différence de probabilité de détection se traduit en différence de taux enregistrés;
- situer les criminologies critiques, féministes et culturelles et la thèse de Garland sur la culture du contrôle.
Les chapitres 5 à 7 cherchaient la cause du passage à l'acte dans un calcul, l'individu ou la structure sociale; ce chapitre réunit trois familles qui déplacent la question. Les théories de l'apprentissage demandent comment on apprend à commettre des infractions. Les théories du contrôle la retournent: puisque la transgression est souvent tentante, pourquoi la plupart des gens s'en abstiennent-ils? Les théories de la réaction sociale regardent l'autre côté: qui est désigné comme délinquant, par qui, avec quelles conséquences. La dernière famille rejoint les chapitres 2 et 3: si le contrôle est sélectif, les statistiques policières en portent la trace.
Chaque théorie est résumée dans une fiche théorie qui sépare thèse, mécanisme, prédictions testables, état des preuves et limites: leur célébrité n'est pas une preuve.
Le crime s'apprend: association différentielle et apprentissage social
Sutherland et les neuf propositions
Edwin Sutherland voulait une théorie qui explique aussi bien le vol d'un adolescent de quartier pauvre que la fraude d'un dirigeant d'entreprise — il forgera la notion de criminalité en col blanc (chapitre 12). Ni la pauvreté ni la pathologie ne couvraient le second cas. Sa réponse: le comportement délinquant est appris, comme tout autre comportement. Formulée en 1939, la théorie de l'association différentielle reçoit sa forme définitive en 1947, dans la quatrième édition des Principles of Criminology, en neuf propositions:
- le comportement délinquant est appris;
- il est appris au contact d'autres personnes, dans un processus de communication;
- l'essentiel de cet apprentissage se fait dans des groupes de relations intimes;
- il porte sur les techniques de commission et sur l'orientation des mobiles, des rationalisations et des attitudes;
- cette orientation est apprise à partir de définitions des règles légales, favorables ou défavorables à leur violation;
- une personne devient délinquante lorsque les définitions favorables à la violation de la loi l'emportent sur les définitions défavorables;
- les associations varient en fréquence, en durée, en antériorité et en intensité;
- cet apprentissage met en jeu tous les mécanismes de n'importe quel autre apprentissage;
- le comportement délinquant exprime des besoins et des valeurs généraux, mais il n'est pas expliqué par eux, puisque le comportement conforme exprime les mêmes.
La neuvième proposition écarte d'un geste les explications par le besoin («il a volé parce qu'il avait besoin d'argent»): le travail et l'emprunt répondent au même besoin. Ce qui distingue la personne qui vole, c'est ce qu'elle a appris à juger acceptable.
«Différentielle» désigne un rapport, pas une fréquentation: chacun est exposé à un mélange de définitions, et c'est sa balance, pondérée par la qualité des relations, qui oriente le comportement.
Akers: renforcement, imitation, définitions
La proposition 8 renvoyait à «tous les mécanismes de l'apprentissage» sans dire lesquels. En 1966, Robert Burgess et Ronald Akers reformulent la théorie dans le langage de la psychologie de l'apprentissage; Akers la développe ensuite en théorie de l'apprentissage social, à quatre mécanismes:
- l'association différentielle: les personnes et les groupes avec lesquels on interagit;
- les définitions: les attitudes et les justifications attachées à un comportement;
- le renforcement différentiel: la balance des récompenses (argent, statut, excitation) et des punitions (sanction, désapprobation) attendues et vécues;
- l'imitation: l'adoption d'un comportement observé chez un modèle valorisé, surtout s'il est récompensé.
Le renforcement différentiel est le conditionnement opérant appliqué à la délinquance, et l'imitation l'apprentissage par observation: voyez le chapitre 8, «L'apprentissage», du cours «Psychologie générale». Ce qui renforce un acte est moins la sanction pénale, rare et différée (chapitre 5), que ses conséquences sociales immédiates; et un renforcement intermittent — l'infraction qui «passe» le plus souvent — résiste à l'extinction.
Léa, 15 ans (cas fictif), voit son cousin admiré revendre des téléphones volés et recevoir l'approbation de ses amis. Quelques mois plus tard, elle participe à une revente et en retire de l'argent et du prestige; elle recommence. Quels mécanismes de la théorie de l'apprentissage social d'Akers reconnaissez-vous?
Plusieurs réponses possibles
Les pairs: influence ou sélection?
La délinquance juvénile est souvent une activité de groupe, et le nombre de pairs délinquants déclarés compte parmi les meilleurs prédicteurs de la délinquance d'une personne. Deux lectures s'opposent. Selon l'influence (apprentissage), les amis transmettent définitions, techniques et occasions: la délinquance suit l'association. Selon la sélection (contrôle: «qui se ressemble s'assemble»), des personnes déjà enclines à transgresser se choisissent: l'association suit la délinquance. Une cause commune, comme une faible maîtrise de soi, peut aussi produire les deux.
Une étude transversale ne départage pas ces lectures (chapitre 4). Il faut des données de panel pour voir si les pairs d'aujourd'hui prédisent la délinquance de demain à délinquance d'aujourd'hui constante, et inversement. Matsueda et Anderson (1998, Criminology 36) l'ont fait avec les vagues de la National Youth Survey américaine, en corrigeant l'erreur de mesure: les deux effets existent, mais l'effet de la délinquance sur le choix des pairs est le plus grand des deux. La relation est réciproque; aucune des deux théories pures n'en sort indemne.
Les techniques de neutralisation
Si la délinquance venait d'une sous-culture aux valeurs inversées (chapitre 7), les jeunes qui transgressent n'éprouveraient ni honte ni culpabilité. Or beaucoup en éprouvent et reconnaissent la légitimité des règles qu'ils violent. Gresham Sykes et David Matza (1957, American Sociological Review 22) en tirent une thèse: ces jeunes partagent les valeurs conventionnelles, mais apprennent des justifications qui les suspendent dans une situation donnée. Ces justifications précéderaient l'acte et le rendraient possible.
Les neutralisations sont des définitions apprises au sens de Sutherland, et elles préparent les théories du contrôle: dans Delinquency and Drift (1964), Matza décrit l'adolescent «en dérive» entre conformité et délinquance, momentanément libéré des contrôles moraux.
Le bilan de Maruna et Copes (2005, Crime and Justice 32) montre que ces justifications sont omniprésentes dans les entretiens avec des personnes condamnées, bien au-delà de la délinquance juvénile — chez les auteurs d'infractions économiques en particulier. Le point faible est la séquence: la plupart des études recueillent les neutralisations après l'acte, de sorte qu'on ne sait pas si elles l'ont rendu possible ou si elles le justifient après coup. Statut: robuste pour la description, plausible mais discuté pour le rôle causal.
Un employé qui détourne de petites sommes de la caisse de son entreprise (cas fictif) déclare: «La direction s'augmente chaque année et nous refuse toute prime. Ce que je prends, je l'aurais mérité de toute façon.» Quelles techniques de neutralisation reconnaissez-vous?
Plusieurs réponses possibles
Pourquoi ne transgresse-t-on pas? Les théories du contrôle
Hirschi et le lien social
Les théories précédentes cherchent ce qui pousse à la délinquance. Travis Hirschi, dans Causes of Delinquency (1969), renverse la question: les gains d'un vol ou d'une bagarre sont évidents, la tentation est répandue; ce qui demande une explication, c'est la conformité. Une personne s'abstient de transgresser dans la mesure où elle est liée à la société conventionnelle; quand ce lien est faible, elle est libre de transgresser, sans qu'il faille lui supposer une motivation particulière.
Hirschi a testé sa théorie par un questionnaire de délinquance autoreportée auprès d'élèves de la région de Richmond, en Californie. L'attachement aux parents est associé à une moindre délinquance, y compris lorsque les parents ont eux-mêmes des comportements déviants — ce que l'apprentissage ne prédit pas. L'engagement scolaire va dans le même sens. Et — résultat non prévu, qu'Hirschi a rapporté — la fréquentation de pairs délinquants restait associée à la délinquance à attachement égal: la théorie n'a jamais éliminé ce résultat.
L'élément le plus fragile est l'implication: une infraction demande très peu de temps, et c'est pour cet élément que les tests ont trouvé les associations les plus faibles et les moins constantes.
La maîtrise de soi: une théorie générale du crime
Avec Michael Gottfredson, Hirschi propose en 1990 une théorie plus ambitieuse, A General Theory of Crime. La plupart des infractions ordinaires procurent un gain immédiat et facile, demandent peu de compétence et exposent à des coûts différés. Les commettre, c'est accorder peu de poids aux conséquences lointaines de ses actes: une faible maîtrise de soi.
Trois affirmations sont distinctives et testables.
- Stabilité. Les différences se fixent dans l'enfance, vers huit à dix ans selon les auteurs, par une éducation qui surveille, repère et sanctionne les écarts. Il s'agit d'une stabilité relative (le classement des personnes), compatible avec la baisse de la délinquance avec l'âge.
- Polyvalence. La cause étant un trait général, les auteurs ne se spécialisent pas, et présentent davantage de comportements analogues non pénaux: accidents, tabagisme, absentéisme.
- Âge. La courbe âge-crime serait partout la même et n'aurait pas besoin d'explication sociologique (Hirschi et Gottfredson, 1983); le chapitre 10 discute cette thèse sur la courbe suisse.
La mesure a fait débat. Les auteurs mesuraient le trait par les comportements; d'autres ont construit des échelles d'attitudes, dont celle de Grasmick, Tittle, Bursik et Arneklev (1993, Journal of Research in Crime and Delinquency 30). Le risque de tautologie est réel: si le trait est défini par la propension à transgresser, dire qu'il en est la cause devient circulaire.
La méta-analyse de Pratt et Cullen (2000, Criminology 38) conclut que la faible maîtrise de soi est un prédicteur important de la délinquance et des comportements analogues, quelle que soit la mesure et dans des échantillons de types différents. Mais, contrairement aux auteurs, l'effet est plus faible dans les études longitudinales, qui mesurent le trait avant la délinquance; et les variables de l'apprentissage social restent associées à la délinquance quand on contrôle la maîtrise de soi. La théorie n'est donc pas «générale» au sens où elle l'entendait.
D'après la méta-analyse de Pratt et Cullen (2000), quelles affirmations sont soutenues par les études disponibles?
La réaction sociale: étiquetage et déviance secondaire
De l'acte à la désignation
Les théories de la réaction sociale demandent comment un acte devient un crime et une personne un «délinquant». Le chapitre 1 a montré que la définition légale du crime varie; la perspective de l'étiquetage (labelling) pousse le raisonnement jusqu'aux personnes: la désignation publique comme déviant est un acte social, avec ses causes et ses effets.
Trois auteurs la jalonnent. Frank Tannenbaum (Crime and the Community, 1938) décrit la «dramatisation du mal»: quand la communauté désigne l'adolescent comme mauvais, et non plus seulement ses actes, il finit par se voir comme on le décrit. Edwin Lemert (Social Pathology, 1951) distingue déviance primaire et secondaire. Howard Becker (Outsiders, 1963) soutient que la déviance n'est pas une qualité de l'acte mais la conséquence de l'application, par d'autres, de règles et de sanctions: est déviant celui à qui l'étiquette a été appliquée avec succès. Becker étudie aussi ceux qui créent les règles, les «entrepreneurs de morale».
Le mécanisme passe par trois voies: l'étiquette modifie l'identité; elle ferme des portes (casier, exclusion scolaire, réputation), c'est-à-dire, chez Hirschi, l'engagement; elle oriente vers des groupes déviants qui acceptent la personne rejetée ailleurs — et l'on retrouve l'apprentissage.
La perspective a une version réformatrice, influente dans la justice des mineurs: si la réaction pénale peut aggraver ce qu'elle combat, il faut l'économiser — déjudiciarisation (diversion) des cas mineurs, mesures éducatives plutôt que punitives. L'orientation protectrice et éducative du droit pénal des mineurs suisse, applicable aux actes commis entre 10 et 18 ans, s'inscrit dans cette prudence (chapitre 10). John Braithwaite (Crime, Shame and Reintegration, 1989) nuance: une désapprobation suivie de gestes de réintégration pourrait réduire la récidive, alors qu'une honte qui exclut l'augmenterait; l'idée inspire la justice restaurative (chapitre 11).
Remettez dans l'ordre la séquence décrite par Lemert, telle que la perspective de l'étiquetage la formule comme hypothèse.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- La personne subit l'exclusion et des portes se ferment; son entourage change
- De nouveaux actes, qui répondent à la réaction et appellent une réaction plus forte
- L'acte est détecté et la personne est désignée publiquement comme déviante
- La personne réorganise son identité autour du rôle déviant
- Un acte de transgression occasionnel, aux causes diverses
La sélectivité du contrôle
L'étiquetage suppose que l'acte soit vu. Or le chapitre 3 a montré que la plupart des infractions ne le sont pas. Quand il y a une victime, c'est elle qui décide d'abord: selon le Crime Survey 2022, 75,1 % des cambriolages subis au cours des cinq dernières années ont été dénoncés à la police, contre 30,9 % des voies de fait et lésions corporelles, 14,8 % des escroqueries et 12,4 % des violences sexuelles. Pour les infractions sans victime directe — stupéfiants, droit des étrangers —, c'est l'activité de la police qui produit l'essentiel des enregistrements. La probabilité qu'un acte devienne une ligne de la statistique dépend donc de qui le commet, où, contre qui et sous quels yeux: c'est une propriété de toute statistique d'activité institutionnelle (chapitre 2).
Démonstration. Dans un groupe de personnes, le nombre attendu d'auteurs est ; chacun est enregistré avec la probabilité , d'où auteurs enregistrés en moyenne et un taux enregistré , ce qui établit (8.1). En divisant (8.1) écrit pour B par (8.1) écrit pour A, on obtient (8.2); si , le premier facteur vaut 1.
La relation (8.2) est triviale et lourde de conséquences: un rapport de taux enregistrés est le produit du rapport des comportements et du rapport des détections, que les données policières seules ne séparent pas. Il y faut une mesure de indépendante de la police: une enquête autoreportée ou de victimisation (chapitre 3), avec ses propres biais.
Deux groupes ont le même taux vrai d'infractions. Un auteur du groupe A est enregistré avec la probabilité 0,15, un auteur du groupe B avec la probabilité 0,36. Quel est le rapport attendu des taux enregistrés B/A?
Si l'enregistrement produit une étiquette, et si l'étiquette rend la récidive plus probable, la sélectivité produit de la délinquance dans le groupe le plus contrôlé, qui justifiera après coup le contrôle qu'il subit: une prophétie autoréalisatrice. L'explorateur suivant combine les deux mécanismes dans un modèle didactique, construit pour ce chapitre: un auteur enregistré est étiqueté pour la suite, et une personne étiquetée commet une infraction avec la probabilité , où est l'amplification par l'étiquette. Si est la part étiquetée au début de la période , le taux vrai vaut , le taux enregistré , et . Avec les valeurs par défaut, 16,6 % du groupe A et 37,0 % du groupe B sont étiquetés au début de la dixième période, et le rapport enregistré passe de 2,50 à 2,73.
Deux groupes commettent au départ des infractions au même taux, une proportion de personnes par période (non un taux pour 100 000); seul diffère la probabilité qu'un auteur soit détecté et enregistré. Avec une amplification nulle, le rapport des taux enregistrés reste égal au rapport des probabilités de détection et ne dit rien des comportements. Augmentez l'amplification: si l'étiquette rend la récidive plus probable, le groupe le plus contrôlé finit par commettre réellement plus d'infractions. La règle d'amplification est une construction du chapitre, pas une relation mesurée.
Avec , le rapport enregistré reste égal à à toutes les périodes: c'est le théorème 8.1, et cette invariance est la leçon principale. Avec positif, le groupe le plus contrôlé devient réellement plus délinquant, mais l'écart vrai reste faible devant l'écart enregistré. Si est positif dans la réalité, c'est la question de la section suivante.
Les contrôles d'identité fondés sur l'apparence — le «profilage racial» — sont aussi un débat public, en Suisse comme ailleurs. La criminologie y apporte une méthode: comparer la part de chaque groupe parmi les personnes contrôlées à sa part parmi les personnes présentes aux lieux et heures des contrôles, puis le taux de succès des contrôles de chaque groupe. Un taux nettement plus bas pour un groupe indique un seuil de suspicion plus bas.
L'étiquetage à l'épreuve des données
L'hypothèse de l'étiquetage a connu une ascension rapide dans les années 1960 et 1970, puis un reflux. Paternoster et Iovanni (1989, Justice Quarterly 6) ont montré que les premiers tests comparaient des personnes sanctionnées et non sanctionnées sans tenir compte du fait que les premières avaient, au départ, commis davantage d'infractions ou de plus graves. Le chapitre 14 montre le piège sur les données suisses: les personnes condamnées avec deux antécédents ou plus sont recondamnées bien plus souvent que celles sans antécédent (risque relatif de 3,28), mais ce rapport mêle l'effet éventuel des condamnations passées avec tout ce qui y a conduit. Une différence de récidive entre étiquetés et non-étiquetés est d'abord une différence de sélection.
Le meilleur niveau de preuve vient d'essais contrôlés qui ont réparti des jeunes entre une procédure pénale formelle et une alternative (déjudiciarisation, avertissement, abandon). La revue systématique Campbell de Petrosino, Turpin-Petrosino et Guckenburg (2010) en réunit 29, portant sur 7304 jeunes. Conclusion: la procédure formelle ne réduit pas la délinquance ultérieure; presque tous les résultats vont dans le sens d'une augmentation — prévalence, incidence, gravité, délinquance autoreportée —, plus marquée quand la comparaison porte sur un programme de déjudiciarisation que sur l'absence d'intervention. L'effet global sur la prévalence est faible et, selon le modèle d'analyse, non significatif. Les résultats ne sont pas uniformes d'une étude à l'autre.
Criminologies critiques, féministes et culturelles
Le crime comme produit du pouvoir
L'étiquetage demandait qui applique les règles à qui; les criminologies critiques et du conflit demandent qui fait les règles, et au profit de qui. Leur thèse commune: la définition du crime et l'intensité de la réaction pénale reflètent les rapports de pouvoir, de sorte que la criminalité enregistrée surreprésente les illégalismes des groupes dominés. Les théoriciens du conflit (Quinney, 1970) voient dans la loi pénale l'expression des intérêts dominants; la «nouvelle criminologie» de Taylor, Walton et Young (The New Criminology, 1973) y ajoute l'économie politique de la réaction pénale; les abolitionnistes (Hulsman, Christie) contestent la peine elle-même.
L'illustration la plus citée est «The Saints and the Roughnecks» (Chambliss, 1973, Society 11): deux bandes de lycéens américains observées pendant deux ans. Les «Saints», de familles aisées, commettaient vandalisme, vols et conduite dangereuse sans être arrêtés; les «Roughnecks», de familles ouvrières, commettaient des actes que l'auteur juge comparables et étaient régulièrement interpellés. Visibilité des actes, déférence envers la police et réputation suffisaient. C'est une observation de deux groupes: elle illustre un mécanisme sans en mesurer la fréquence.
Le réalisme de gauche britannique (Lea et Young, 1984) a répondu qu'à ne voir dans le crime qu'une construction du pouvoir, on oublie que ses victimes appartiennent d'abord aux milieux populaires.
Les criminologies féministes et l'écart entre les sexes
Le fait le plus régulier de la criminologie est l'écart entre les sexes: les femmes commettent moins d'infractions que les hommes, et l'écart croît avec la gravité. Steffensmeier et Allan (1996, Annual Review of Sociology 22) y voient un consensus de la discipline, tout en notant que son ampleur varie dans le temps et l'espace. La statistique policière suisse le confirme: en 2025, les hommes représentent 76,6 % des personnes prévenues d'infractions au Code pénal et 79,9 % des 30 364 personnes prévenues d'infractions de violence (chapitre 2).
Les criminologies féministes sont parties d'un constat: les théories classiques ont été construites sur des garçons et des hommes, et ignoraient les femmes ou l'écart lui-même. Carol Smart (Women, Crime and Criminology, 1976) a montré que les rares théories de la délinquance féminine reposaient sur des stéréotypes. Daly et Chesney-Lind (1988, Justice Quarterly 5) ont posé les deux questions qui organisent le domaine: les théories élaborées sur les hommes s'appliquent-elles aux femmes (le problème de la généralisation)? Pourquoi les femmes commettent-elles moins d'infractions (le problème de l'écart)? Trois apports sont à retenir.
- Les parcours genrés. Chesney-Lind (1989, Crime & Delinquency 35) et les travaux de Daly sur les «parcours» (pathways) des femmes jusqu'aux tribunaux montrent qu'une part de la délinquance féminine s'inscrit dans des trajectoires marquées par la victimisation — violences familiales et sexuelles, fugues, puis infractions de survie: la frontière entre auteure et victime se brouille (en Suisse, les centres LAVI offrent une aide aux victimes: chapitre 11).
- La sélectivité dans les deux sens. L'hypothèse de la chevalerie (Pollak, 1950) voulait que les femmes soient moins souvent dénoncées et poursuivies. Les criminologues féministes ont montré que la réaction peut aussi être plus sévère envers les filles qui transgressent les normes de genre (fugues, sexualité). Aucune des deux ne suffit à expliquer un écart que l'on retrouve dans les enquêtes autoreportées.
- Le genre explique aussi les hommes. Une théorie doit dire pourquoi la délinquance est masculine: socialisation, surveillance plus étroite des filles, identités masculines valorisant le risque et la force.
Statut: robuste pour l'existence et la régularité de l'écart, qui apparaît dans les données policières, judiciaires, de victimisation (où les victimes décrivent l'auteur) et autoreportées, ce qui exclut un pur artefact du contrôle; plausible mais discuté pour ses explications. Le problème guidé du chapitre mesure, avec la relation (8.2), ce que la sélectivité pourrait expliquer de l'écart suisse.
La criminologie culturelle
La criminologie culturelle (Ferrell, Hayward et Young, Cultural Criminology: An Invitation, 2008) prolonge l'étiquetage et la criminologie critique vers les significations, les émotions et les images du crime: l'excitation de la transgression, les styles des sous-cultures, la mise en scène médiatique de la peine. Elle privilégie l'ethnographie et produit peu de propositions testables: c'est un programme de recherche plus qu'une théorie.
La culture du contrôle (Garland)
Dans The Culture of Control (2001), David Garland lit l'évolution des politiques pénales britannique et américaine depuis les années 1970 comme le déclin de l'idéal de réhabilitation au profit d'une configuration nouvelle: retour de la peine expressive et de la victime dans le discours politique, populisme pénal, gestion des risques, et responsabilisation qui délègue la prévention aux particuliers, aux entreprises et aux communes (chapitres 9 et 15).
La thèse est interprétative. La Suisse s'y prête mal sur un point mesurable: son taux de détention, 76,8 pour 100 000 habitants au 31 janvier 2024 selon SPACE I, est inférieur à la médiane européenne de 104,8 et a diminué entre 2013 et 2024, malgré une remontée depuis 2022 (chapitre 13). Une grille de lecture se confronte aux séries de chaque pays.
Synthèse
- Apprentissage. Le comportement délinquant s'apprend dans les groupes intimes selon la balance des définitions (Sutherland, 1947), avec renforcement différentiel et imitation (Burgess et Akers, 1966). L'association avec des pairs délinquants est robuste mais réciproque: la délinquance influence le choix des amis plus encore que l'inverse (Matsueda et Anderson, 1998).
- Neutralisation. Cinq justifications suspendent des valeurs conventionnelles partagées (Sykes et Matza, 1957); leur rôle causal, avant l'acte, reste discuté.
- Contrôle. Hirschi (1969) explique la conformité par le lien social; Gottfredson et Hirschi (1990) par la maîtrise de soi, prédicteur important mais plus faible dans les études longitudinales, et qui n'éteint pas l'effet de l'apprentissage (Pratt et Cullen, 2000).
- Réaction sociale. La déviance secondaire de Lemert et l'étiquetage de Becker font de la réaction pénale une cause possible de délinquance; les essais contrôlés sur la procédure formelle des mineurs vont dans ce sens (Petrosino et al., 2010). Statut: plausible mais discuté.
- Sélectivité. Un rapport de taux enregistrés est le produit du rapport des comportements et du rapport des probabilités de détection (théorème 8.1); les données policières seules ne les séparent pas, et sélectivité plus étiquette peuvent produire réellement plus de délinquance là où l'on contrôle davantage.
- Perspectives critiques. Les criminologies critiques, féministes et culturelles demandent qui fait les règles, pourquoi la délinquance est masculine et ce que le crime signifie; l'écart entre les sexes est robuste.
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Associez chaque affirmation à sa théorie: association différentielle, apprentissage social, neutralisation, lien social, maîtrise de soi, étiquetage.
- «Il ne faut pas se demander pourquoi certains transgressent, mais pourquoi la plupart s'en abstiennent.»
- «Le jeune a recommencé parce que son premier vol lui a valu l'admiration de ses amis.»
- «Une personne qui néglige les conséquences lointaines de ses actes commettra des infractions variées et aura aussi plus d'accidents de la route.»
- «Est déviant celui à qui l'étiquette a été appliquée avec succès.»
- «Ce n'est pas la fréquentation de pairs délinquants qui compte, mais l'excès des définitions favorables à la violation de la loi.»
- «Il savait que voler était mal, mais il s'est dit que le magasin était assuré.»
Solution
- Lien social (Hirschi): le renversement de la question fonde les théories du contrôle (la maîtrise de soi le partage).
- Apprentissage social (Akers), renforcement différentiel: une conséquence sociale positive augmente la probabilité de répétition.
- Maîtrise de soi (Gottfredson et Hirschi): polyvalence et comportements analogues.
- Étiquetage (Becker, 1963), dans sa formulation radicale.
- Association différentielle (Sutherland), propositions 6 et 7: la balance des définitions, non la fréquentation en elle-même.
- Neutralisation (Sykes et Matza), déni du dommage: la norme est reconnue, mais suspendue dans la situation.
Données fictives. M. R., 48 ans, comptable d'une entreprise de transport, sans antécédent, a détourné pendant trois ans des sommes importantes au moyen de fausses factures. Après sa condamnation, il déclare dans un entretien de recherche: «L'entreprise faisait des bénéfices énormes et licenciait les chauffeurs. Personne ne s'en est aperçu pendant trois ans, c'est bien qu'il n'y avait pas de vrai préjudice. Je comptais tout rembourser. J'avais des dettes à cause du divorce, je n'avais pas le choix. Mes collègues de la direction faisaient pire avec leurs notes de frais.»
- Identifiez les techniques de neutralisation.
- Le cas s'accorde-t-il mieux avec la maîtrise de soi ou avec l'association différentielle?
- Que faudrait-il savoir pour affirmer que les neutralisations ont rendu l'acte possible?
Solution
1. «Bénéfices énormes», «licenciait les chauffeurs»: déni de la victime, l'entreprise aurait mérité le préjudice. «Pas de vrai préjudice», «je comptais rembourser»: déni du dommage. «Je n'avais pas le choix»: déni de responsabilité. «Mes collègues faisaient pire»: condamnation de ceux qui condamnent.
2. La maîtrise de soi s'accorde mal: trois ans de fausses factures demandent planification, constance et compétence, l'inverse d'un gain immédiat obtenu par un acte simple; l'absence d'antécédents et de comportements analogues va dans le même sens. L'association différentielle, conçue par Sutherland pour la criminalité en col blanc, convient mieux: les pratiques de la direction suggèrent un milieu où circulaient des définitions favorables, et la fausse facturation s'apprend dans un métier. Le cas reste compatible avec plusieurs lectures.
3. L'entretien suit la condamnation: les justifications peuvent servir à se présenter sous un jour acceptable. Il faudrait des indices antérieurs à l'acte (propos rapportés avant la découverte), ou une étude longitudinale montrant que l'adhésion aux neutralisations, mesurée avant, prédit la transgression — ce qui manque à la plupart des études recensées par Maruna et Copes (2005).
Données fictives. Une enquête autoreportée, supposée exacte, donne la proportion de jeunes de 15 à 19 ans ayant commis au moins une infraction contre le patrimoine dans l'année; une étude de suivi estime la probabilité qu'un auteur soit enregistré par la police dans l'année.
| Quartier | Taux vrai | Probabilité d'enregistrement |
|---|---|---|
| Centre | 8 % | 0,60 |
| Gare | 8 % | 0,30 |
| Collines | 12 % | 0,15 |
- Calculez le taux enregistré de chaque quartier.
- Calculez les rapports enregistré et vrai Centre/Collines, et commentez.
- Un journal titre: «Le Centre, quartier le plus délinquant de la ville». Que répondez-vous?
- Dans la réalité, on ne connaît ni ni . Comment les estimer?
Solution
Un canton envisage de remplacer, pour les jeunes de 15 à 17 ans interpellés pour la première fois pour un vol simple, la procédure ordinaire devant l'autorité pénale des mineurs par un entretien de médiation avec la victime. Le parlement cantonal demande une évaluation de l'effet sur la récidive.
- Formulez l'hypothèse de l'étiquetage comme une prédiction sur cette comparaison, et la prédiction rivale.
- Proposez un devis qui écarte le biais de sélection, et ses conditions éthiques.
- Quelle mesure de la récidive choisissez-vous? Justifiez avec le théorème 8.1.
- L'évaluation trouve 3 points de pourcentage de récidive en moins avec la médiation, avec un intervalle de confiance à 95 % de −2 à +8 points (données fictives). Que concluez-vous?
Solution
1. Étiquetage: à caractéristiques initiales égales, les jeunes passés par la procédure ordinaire commettent ensuite davantage d'infractions, par l'image de soi, le décrochage scolaire et de nouveaux pairs délinquants. Prédiction rivale, celle de la dissuasion spécifique (chapitre 5): la procédure, plus sévère, réduit la récidive. L'évaluation départage donc deux théories.
2. Le devis le plus fort est l'essai randomisé parmi les jeunes éligibles aux deux voies (première interpellation, vol simple, accord de la victime pour la médiation): le tirage au sort rend les groupes comparables en moyenne sur toutes les caractéristiques, mesurées ou non (chapitre 4). Il est acceptable si les deux voies sont légalement admissibles, si l'on ignore laquelle est la meilleure et si la victime n'est pas instrumentalisée.
3. Avec les seules nouvelles interpellations, les jeunes de la procédure ordinaire, connus et peut-être plus surveillés, auraient à comportement égal une probabilité d'enregistrement plus élevée, et (8.2) gonflerait leur taux enregistré. Il faut une mesure recueillie de la même manière dans les deux groupes. Si les deux mesures concordent, la conclusion est solide; si seule la mesure policière montre un écart, on soupçonnera la surveillance.
Hirschi tenait la théorie du contrôle et l'association différentielle pour incompatibles: l'une suppose une motivation commune et cherche ce qui la retient, l'autre suppose que la motivation s'apprend. Dans un essai d'une page, répondez: ces deux théories peuvent-elles avoir raison ensemble? Appuyez-vous sur les résultats du chapitre, prenez position, et dites quelle donnée vous ferait changer d'avis.
Solution
Position: oui au niveau des mécanismes, non au niveau des postulats. Les formulations fortes ne peuvent être vraies ensemble, mais leurs mécanismes coexistent dans les données, et une explication qui renonce à l'un d'eux explique moins bien les faits.
Les postulats s'excluent. L'une tient la motivation pour universelle, l'autre pour apprise: un cadre très intégré, exposé à une fraude banalisée dans son entreprise, est prédit conforme par l'une et transgressif par l'autre.
Les données soutiennent les deux mécanismes. Hirschi a lui-même trouvé que les pairs délinquants restaient associés à la délinquance à attachement égal. Pratt et Cullen (2000) montrent que les variables d'apprentissage restent prédictives quand on contrôle la maîtrise de soi. Matsueda et Anderson (1998) trouvent une relation réciproque: la sélection des amis, qu'invoque le contrôle, domine, mais l'influence, qu'invoque l'apprentissage, existe aussi.
Une articulation. Un lien faible rend une personne disponible pour des groupes déviants (contrôle); elle y apprend définitions et techniques (apprentissage); détectée, elle voit son lien s'affaiblir encore (réaction sociale): trois moments d'un même processus.
Ce qui me ferait changer d'avis. Si des études longitudinales bien mesurées montraient qu'une fois la sélection des amis et la maîtrise de soi mesurées avant l'entrée dans un groupe, les pairs délinquants ne prédisent plus aucun changement de comportement, l'apprentissage par les pairs perdrait son appui principal. Si des jeunes fortement attachés commettaient des infractions au même rythme que les autres une fois exposés à des groupes déviants, le contrôle perdrait sa prédiction distinctive. Les données disponibles ne montrent ni l'un ni l'autre: la position intégrative me paraît la mieux fondée aujourd'hui.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
- Leman-Langlois, S. (dir.), La sociocriminologie, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 2007.
- Becker, H. S., Outsiders. Studies in the Sociology of Deviance, New York, Free Press, 1963.
- Gottfredson, M. R. & Hirschi, T., A General Theory of Crime, Stanford University Press, 1990.
- Pratt, T. C. & Cullen, F. T. (2000), «The Empirical Status of Gottfredson and Hirschi's General Theory of Crime: A Meta-Analysis», Criminology 38(3), 931–964.
- Garland, D., The Culture of Control, Chicago, University of Chicago Press, 2001.