Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- décrire les principales formes de criminalité — violences, violence domestique et sexuelle, atteintes au patrimoine, criminalité économique, organisée et numérique, stupéfiants — avec les chiffres suisses et la définition exacte de ce qu'ils comptent;
- juger si la variation d'un petit nombre est un changement ou du bruit, avec la statistique de deux comptages de Poisson;
- reconnaître ce qui fait bouger une série sans que les comportements changent: une révision de la loi, une grosse affaire, l'activité de contrôle, la dénonciation;
- relier chaque forme aux théories des chapitres 5 à 9, en particulier l'hypothèse de la sécurité pour la baisse des cambriolages, avec son niveau de preuve;
- expliquer pourquoi le taux d'élucidation d'une forme de criminalité décide de ce que l'on sait de ses auteurs;
- situer une forme selon sa visibilité pour la police et le dommage qu'elle cause, et choisir la source de données qui convient pour l'étudier.
Les chapitres 2 et 3 ont appris à mesurer la criminalité, les chapitres 5 à 11 à l'expliquer. Ce chapitre part des formes concrètes qu'elle prend et pose, pour chacune, trois questions: que comptent exactement les chiffres suisses? quelle théorie l'éclaire, et à quel niveau de preuve? où chercher des pistes de prévention (chapitres 9 et 15)? Les réponses diffèrent beaucoup. Un homicide est presque toujours connu de la police et élucidé; une escroquerie en ligne est rarement dénoncée et rarement élucidée; la consommation de stupéfiants n'est connue que si la police la cherche. Le mot «criminalité» recouvre des objets qui ne se mesurent pas de la même façon: c'est la première leçon du chapitre.
Sauf mention contraire, les chiffres viennent de la statistique policière de la criminalité (SPC) 2025 de l'Office fédéral de la statistique (OFS): des infractions enregistrées par la police et des personnes prévenues, non des crimes commis ni des personnes condamnées (chapitre 2). Les taux sont donnés pour 100 000 habitants, avec le dénominateur de la SPC: la population résidante permanente au 31 décembre de l'année précédente.
Homicides et violences: le règne des petits nombres
Ce que compte la statistique
En 2025, la police a enregistré 49 915 infractions de violence (+2,0 %), dont 2654 de violence grave, soit environ 551 infractions de violence pour 100 000 habitants. 53,5 % ont été commises dans l'espace public. Leur taux d'élucidation atteint 85,7 %: la plupart des victimes connaissent ou ont vu l'auteur.
Au sommet de l'échelle se trouvent les homicides: les homicides intentionnels — le meurtre de l'art. 111 CP et les formes voisines que le Code pénal distingue —, consommés ou tentés. Les homicides par négligence de la circulation routière n'y figurent pas: la loi sur la circulation routière n'entre pas dans la SPC. En 2025, la police a enregistré 55 homicides consommés et 251 tentatives. Le taux d'homicides consommés vaut
L'homicide est l'infraction la mieux mesurée: un corps se découvre, une disparition se signale, et le taux d'élucidation atteint 98,2 %. C'est pourquoi les comparaisons internationales reposent d'abord sur lui (chapitre 2). La frontière entre homicide consommé et tentative ne dépend pourtant pas que de l'intention: la rapidité des secours et le hasard de la blessure la déplacent. Sur les 55 homicides consommés, 27 ont été commis avec une arme coupante ou tranchante (49,1 %), 11 avec une arme à feu (20,0 %), 8 par la seule violence physique, 7 avec un autre instrument, 2 sans indication — des pourcentages de petits nombres, à lire avec la prudence de la section suivante.
Sur les 30 364 personnes prévenues d'infractions de violence, 79,9 % étaient des hommes. Ce fait, l'un des plus stables de la criminologie, ne s'explique pas par une «nature» masculine: le chapitre 8 le relie à la socialisation de genre, aux opportunités et au contrôle social différent exercé sur les garçons et les filles; le chapitre 10 montre que l'écart varie avec l'âge. Un constat sur un groupe ne dit rien d'une personne qui en fait partie (chapitre 1).
Une hausse de 22 %?
Les 55 homicides consommés de 2025 font suite à 45 en 2024. Le titre «hausse de 22 % des homicides» est exact: . Est-ce un changement?
Il faut un modèle de ce que serait la série si rien ne changeait. Si un événement rare se produit chaque année avec la même espérance , de façon indépendante, le nombre annuel suit une loi de Poisson, dont la variance est égale à l'espérance: , écart-type . Pour , l'écart-type vaut environ 7: des écarts de 7 homicides d'une année à l'autre sont la norme . Rapportés à 48, sept homicides font 15 %. Les grands pourcentages sont le régime normal des petits nombres.
Démonstration. . Pour deux variables indépendantes, la variance d'une différence est la somme des variances, et celle d'une loi de Poisson égale son espérance: . Sous l'hypothèse nulle, a pour espérance : c'est l'estimateur naturel de cette variance. Enfin, une loi de Poisson d'espérance assez grande est proche d'une loi normale (théorème central limite, «Probabilités et statistique»), et la différence de deux variables normales indépendantes est normale.
L'explorateur suivant vous laisse déplacer l'espérance et les deux années. Gardez la même variation en pour cent et faites grandir les nombres: avec 45 et 55, le hasard explique tout; avec 1000 et 1220, il n'explique plus rien. Un même pourcentage peut être du bruit pour les homicides et un signal pour les escroqueries, qui se comptent par dizaines de milliers.
Les barres donnent la probabilité de chaque nombre annuel d'événements si le taux sous-jacent ne change pas: c'est une loi de Poisson d'espérance , réglée par défaut sur la moyenne des homicides consommés de 2009 à 2025 (48,2). La bande claire marque . Placez les deux années observées, puis lisez la probabilité qu'un écart au moins aussi grand survienne par le seul hasard. Essayez ensuite avec 1000 puis 1220: la même hausse de 22 % devient alors pratiquement impossible par le seul hasard. Le modèle suppose des événements indépendants et un taux constant; il dit si une variation dépasse le bruit, jamais pourquoi.
La police a enregistré 42 homicides consommés en 2022 et 53 en 2023 (+26,2 %). Calculez la statistique de la relation (12.1), avec deux décimales.
Lire la violence avec les théories
Trois lectures se complètent. Les activités routinières (chapitre 9) rendent compte de la distribution de la violence publique: elle se concentre là où des jeunes hommes se rencontrent en nombre, le soir et le week-end, souvent avec de l'alcool, sans gardien capable d'intervenir. Les sous-cultures conflictuelles (Cloward et Ohlin, chapitre 7) expliquent que la défense d'une réputation appelle, dans certains milieux, une réponse violente. Le contrôle et la maîtrise de soi (chapitre 8) expliquent qu'une minorité cumule violence, autres infractions et conduites à risque. Pour la prévention, deux pistes que les chapitres 9 et 15 développent: la gestion des lieux et des heures où la violence se concentre, et les programmes évalués pour les personnes déjà violentes.
Violence domestique
Une violence entre ex-partenaires dans la rue est donc «domestique»; une violence entre colocataires dans un appartement ne l'est pas. Une même personne lésée peut être comptée dans plusieurs types de relation, par exemple «couple» et «parents/enfant» si elle est agressée par son partenaire et par ses enfants.
En 2025, la police a enregistré 22 066 infractions de violence domestique (2024: 21 127; +4,4 %), surtout des voies de fait (6706, soit 30,4 %), des menaces (4406), des injures (4095) et des lésions corporelles simples (2470). Le chiffre le plus lourd est ailleurs: 34 des 55 homicides consommés (61,8 %) ont été commis dans la sphère domestique, ainsi que 59 des 251 tentatives. L'homicide est en Suisse majoritairement un acte commis contre un proche. Le nombre reste petit: 26 en 2024, 34 en 2025, soit .
Plus encore que l'homicide, cette série dépend de la dénonciation. La violence domestique se produit à huis clos, entre personnes unies par des liens affectifs, économiques et souvent des enfants communs: dénoncer coûte cher à la victime. Toutes relations confondues, le Crime Survey 2022 estime que 30,9 % seulement des voies de fait et lésions corporelles des cinq dernières années ont été dénoncées (chapitre 3). Une hausse de la série policière peut donc refléter plus d'actes, plus de dénonciations — information, prise en charge des victimes, formation des polices — ou les deux.
La criminologie féministe (chapitre 8) a fait de la violence entre partenaires un objet de recherche à part entière; la victimologie (chapitre 11) en a montré le caractère souvent répété, ce qui fait des victimes déjà connues la cible prioritaire de la prévention. Le chapitre 15 discute l'expérience de Minneapolis sur l'arrestation des auteurs de violences conjugales et ses réplications discordantes. Les personnes touchées ont droit à l'aide de la loi sur l'aide aux victimes (LAVI), dont les centres de consultation LAVI des cantons sont le point d'entrée (chapitre 11).
D'après la définition de la SPC, laquelle de ces infractions est comptée comme violence domestique?
Violence sexuelle
C'est la forme de criminalité où l'écart entre ce qui se produit et ce qui est enregistré est le plus grand. Le Crime Survey 2022 estime la prévalence sur cinq ans de la violence sexuelle à 1,9 % des femmes et 0,2 % des hommes, et seuls 12,4 % des incidents ont été dénoncés à la police: environ huit incidents pour un incident connu (), sous les réserves du chapitre 3. Honte, crainte de ne pas être crue, lien avec l'auteur, refus de revivre les faits dans une procédure: le chapitre 11 discute ces raisons.
La SPC a enregistré 9956 infractions contre l'intégrité sexuelle en 2025, dont 1402 viols. Contrairement à l'image du viol commis par un inconnu, 660 de ces viols (47,1 %) relèvent de la sphère domestique au sens de la définition 12.2. Le taux d'élucidation des viols, 90,6 %, dit seulement que l'auteur est le plus souvent connu de la victime quand celle-ci dénonce.
La criminologie féministe (chapitre 8) a déplacé l'attention de l'agression par un inconnu vers les violences commises par des proches; la victimologie (chapitre 11), avec la «victime idéale», explique pourquoi certaines victimes sont moins crues que d'autres. La prévention passe moins par la situation (chapitre 9) que par l'éducation, la prise en charge des victimes et la réponse pénale (chapitre 15). Les centres de consultation LAVI des cantons sont le point d'entrée de l'aide aux victimes.
Atteintes au patrimoine: le grand déclin et ses explications
Le volume et la composition
Les infractions contre le patrimoine forment la plus grande part des infractions au Code pénal: 369 735 en 2025 (−3,5 %) sur 554 963. Le vol (art. 139 CP) en est le cœur, sous les formes que la police distingue (effraction, introduction clandestine, étalage, vol à la tire, véhicules); l'escroquerie (art. 146 CP) est la seconde grande catégorie.
Le cambriolage — dans ce cours, vol par effraction plus vol par introduction clandestine — a été présenté au chapitre 2: 46 636 en 2025, soit 128 par jour, après un maximum de 73 714 en 2012, une chute de 57,7 % jusqu'en 2021 (31 186) et une remontée de 49,5 % jusqu'en 2025. Pendant ce temps, les escroqueries ont fait le chemin inverse: 7821 en 2009, 32 622 en 2025, indice 417,1 (base 2009 = 100). La figure 12.2 montre les deux séries en taux.
Pourquoi les cambriolages ont-ils baissé?
La baisse après 2012 est réelle dans les données de police, et l'enquête de victimisation va dans le même sens entre 2015 et 2022, sans que la baisse de la prévalence (1,6 % → 1,1 %) soit statistiquement significative (chapitre 3). Elle s'inscrit dans le crime drop international: la baisse des cambriolages et des vols de véhicules dans la plupart des pays riches depuis les années 1990. Parmi les explications proposées, l'hypothèse de la sécurité est la mieux soutenue.
L'étude est un bon exemple de raisonnement causal sans expérience: les auteurs cherchent des signatures, des conséquences que seule leur hypothèse prédit. La plus élégante est que la baisse ne touche que les entrées par effraction: une explication par la démographie, l'économie ou la police prédirait une baisse des deux types d'entrée. C'est la logique du chapitre 4 — exclure les explications concurrentes une à une — appliquée à une tendance.
Pour la Suisse, deux réserves. Aucune étude n'y teste l'hypothèse: il faudrait une enquête de victimisation assez grande, répétée, avec des questions détaillées sur la sécurité des logements. Et la remontée depuis 2021 (+49,5 %) montre que la baisse n'est pas acquise: le choix rationnel (chapitre 5) et les activités routinières (chapitre 9) rappellent que la décision de cambrioler dépend des cibles et de leur protection, qui peuvent changer. Les mesures de prévention, du côté de celui qui protège, sont au chapitre 9.
Vols de véhicules et brigandages
Sous «vol de véhicule», la SPC compte des objets très divers. En 2025, sur 56 668 vols de véhicules, 25 272 concernaient des bicyclettes et 25 873 des cyclomoteurs électriques, ensemble 90,3 %; les automobiles ne comptent que pour 1443 vols. Le taux d'élucidation, 6,5 %, est l'un des plus bas de la statistique.
Le brigandage, vol commis avec violence ou menace contre une personne, illustre l'autre versant des petits nombres. De 2113 en 2024 à 1834 en 2025, la relation (12.1) donne : à ces effectifs, une baisse de 13,2 % n'est pas du bruit (problème guidé 12.1). Sur le long terme, le brigandage a reculé de moitié depuis 2009 (3530; indice 52,0 en 2025).
Criminalité économique et en col blanc
Dans White Collar Crime (1949), Edwin Sutherland reprochait à la criminologie de n'étudier que les infractions des pauvres: des théories qui expliquaient le crime par la pauvreté ou la pathologie individuelle ne pouvaient pas rendre compte des infractions de dirigeants respectés. C'est l'un des arguments de sa théorie de l'association différentielle (chapitre 8): le comportement délinquant s'apprend, dans les bureaux comme dans la rue.
La définition de Sutherland mêle le statut de l'auteur et le contexte professionnel. Définir par le statut rend visible une criminalité des puissants, mais fait dépendre la catégorie d'une propriété de l'auteur plutôt que de l'acte; la recherche contemporaine définit le plus souvent par l'acte et étudie le statut comme une variable.
La mesure est ici la plus difficile. Les victimes ignorent souvent l'être (un prix gonflé par une entente); le dommage est diffus, minime pour chacun de milliers de clients; une grande part des faits est traitée par des autorités de surveillance ou par le droit civil et administratif; les affaires sont découvertes par des enquêtes plutôt que par des plaintes. La SPC n'en saisit qu'une partie — escroqueries, abus de confiance, blanchiment, infractions dans la faillite et la poursuite pour dettes (2945 en 2025, élucidées à 98,5 % parce qu'elles sont découvertes au cours d'une procédure où le débiteur est connu). Elle sous-estime donc la criminalité économique, d'une quantité qui dépend des moyens d'enquête.
Les techniques de neutralisation (chapitre 8) sont particulièrement éclairantes: «tout le monde le fait dans la branche», «personne n'est vraiment lésé». L'anomie de Merton (chapitre 7) y voit une «innovation»: le succès financier atteint par des moyens illégitimes. Le choix rationnel (chapitre 5) s'y applique sans doute mieux qu'à la violence, parce que ces infractions sont planifiées. La théorie de la maîtrise de soi (chapitre 8), dont les auteurs soutiennent que les auteurs d'infractions en col blanc ne se distinguent pas des autres par leur impulsivité, a sur ce terrain le statut contesté ou non confirmé.
Laquelle de ces situations (fictives) correspond le mieux à la criminalité d'entreprise au sens de la définition 12.3?
Criminalité organisée
Le choix de l'approche détermine ce que l'on compte et ce que l'on combat. À l'image d'une organisation pyramidale qui s'infiltre dans une société saine, la recherche contemporaine oppose plus souvent des marchés illicites où opèrent des acteurs de taille très variable, qui ont besoin de fournisseurs, de transporteurs et de professionnels légaux pour blanchir leurs profits. Le choix rationnel (chapitre 5) en donne la lecture la plus utile: là où existe une demande solvable de biens interdits, une offre s'organise.
La Suisse y est exposée surtout comme marché de consommation riche et comme place financière. Aucune statistique ne mesure directement cette exposition: sans victime qui porte plainte, la criminalité organisée n'apparaît que lorsque la police et les ministères publics enquêtent. Ses chiffres mesurent d'abord une activité d'enquête. La traite d'êtres humains a été enregistrée 345 fois en 2025, contre 79 en 2024: selon l'OFS, la hausse est due à quelques affaires clôturées dans le canton de Berne, qui comprennent 239 infractions. Quelques affaires suffisent à quadrupler une série. Le blanchiment d'argent (art. 305bis CP) compte 5844 infractions en 2025 (5758 en 2024), élucidées à 48,4 %, dont 5064 (86,7 %) avec un mode opératoire numérique; le seul mode opératoire des «mules financières», qui prêtent leur compte pour faire transiter l'argent d'escroqueries en ligne, compte 3875 infractions numériques. Le blanchiment que voit la police est donc surtout lié à la fraude numérique, non au blanchiment des grandes organisations à travers la place financière, qui relève d'autres autorités et d'autres statistiques. Le master «Droit en criminologie et sécurité» de l'UNIL consacre un cours à l'«Analyse de la criminalité économique et organisée».
Le terrorisme partage avec la criminalité organisée sa rareté statistique et son poids politique. Il désigne une violence, ou sa menace, exercée pour des motifs politiques, idéologiques ou religieux et destinée à produire la peur au-delà des victimes directes. En Suisse comme dans la plupart des pays européens, les attentats sont très rares: toute série annuelle relève des petits nombres. L'écart entre la rareté du risque et l'intensité de la peur est un cas extrême du paradoxe risque-peur du chapitre 11. La prévention porte surtout sur le renseignement et la prévention de la radicalisation, dont l'évaluation rigoureuse reste rare.
Criminalité numérique
En 2025, la police a enregistré 57 761 infractions de criminalité numérique (−2,2 %), dont 93,9 % (54 247) de cybercriminalité économique, 4,7 % de cyber-délits sexuels et 1,3 % d'atteintes à la réputation. Les cyber-escroqueries dominent (39 754); le phishing — des messages qui imitent une banque ou une administration pour obtenir des données d'accès — a augmenté de 24,9 % (7409). La cybercriminalité économique n'est élucidée qu'à 13,2 %.
Le numérique a transformé l'escroquerie: sur les 32 622 escroqueries enregistrées en 2025, 24 601 avaient un mode opératoire numérique. Et ce n'est que la partie visible: le Crime Survey 2022 estime la prévalence de l'escroquerie sur un an à 8,4 %, contre 1,1 % pour le cambriolage, et son taux de dénonciation à 14,8 % (chapitre 3). Une victime peut s'adresser à sa banque plutôt qu'à la police, ou juger le montant trop faible.
La mesure pose trois problèmes propres. Géographique: la SPC applique le principe du lieu de commission, mais l'auteur peut agir de l'étranger. Comptage: une campagne touche des centaines de victimes, et la statistique compte des infractions, non des campagnes ni des auteurs. Classification: le caractère «numérique» dépend du mode opératoire saisi, et les catégories évoluent avec les techniques.
Les activités routinières (chapitre 9) prédisent que le crime suit les cibles: quand paiements, achats et relations passent en ligne, les cibles convenables et l'absence de gardien y passent aussi. Cette explication est plus économe que la substitution de l'exemple 12.3, car elle n'exige pas que les mêmes personnes changent de délit. La prévention situationnelle se transpose, du côté de celui qui protège: authentification à deux facteurs, délais de paiement, alertes des banques et des plateformes.
En 2025, la police a enregistré 32 622 escroqueries, dont 24 601 avec un mode opératoire numérique. Quel pourcentage des escroqueries enregistrées avaient un mode opératoire numérique? (Une décimale.)
Stupéfiants et politique des quatre piliers
Une statistique d'activité policière
Les infractions à la loi sur les stupéfiants (LStup) sont comptées hors du total du Code pénal. En 2025, la SPC en a enregistré 44 228 (−8,3 %). Le recul vient surtout des infractions liées à la consommation personnelle, qui passent de 35 994 à 32 378 (−10,0 %) et forment 73,2 % du total. Le taux d'élucidation atteint 96,1 %, et c'est la clé de lecture: sans victime qui dénonce, l'infraction est constatée par la police au moment même où elle identifie la personne. Le nombre enregistré mesure donc d'abord l'intensité des contrôles — priorités, effectifs, directives des ministères publics —, et seulement ensuite la consommation ou le trafic.
La politique suisse
Cette politique est née de la crise de l'héroïne des années 1980, quand des scènes ouvertes de la drogue ont rendu visibles dans plusieurs villes la dépendance à l'héroïne, la transmission du VIH et la délinquance d'acquisition. Sa pièce la plus discutée est la prescription médicale d'héroïne à des personnes fortement dépendantes que les autres traitements n'avaient pas aidées, soumise dès les années 1990 à une évaluation scientifique.
Aebi, Ribeaud et Killias (1999) en ont résumé les résultats pour la délinquance: des entretiens de délinquance et de victimisation autoreportées, tous les six mois, avec les personnes traitées, croisés avec les registres de police et le casier judiciaire des mêmes personnes. Toutes les sources indiquent une diminution massive de la prévalence et de l'incidence de la criminalité d'acquisition, et une diminution semblable de leur victimisation. La convergence de sources indépendantes rend la direction solide. L'ampleur causale est plus discutée: un suivi des personnes traitées est exposé à la régression vers la moyenne (on entre en traitement au plus fort de la crise), et l'abandon du traitement par celles qui récidivent peut flatter les résultats (chapitres 4 et 15). Statut: plausible mais discuté: la direction est cohérente entre des sources indépendantes, mais le devis (un suivi avant-pendant sans groupe témoin) ne permet pas d'en établir l'ampleur causale.
Le choix rationnel sous contrainte (chapitre 5) rend bien compte de la délinquance d'acquisition: une personne dépendante qui doit financer une consommation coûteuse sur un marché illégal se procure l'argent où elle peut; fournir la substance dans un cadre médical supprime le motif. L'étiquetage (chapitre 8) éclaire l'autre face de la répression: l'enregistrement répété pour consommation fait d'une personne dépendante une «personne connue des services de police».
Le taux d'élucidation des infractions à la loi sur les stupéfiants est de 96,1 % en 2025, contre 25,1 % pour les infractions contre le patrimoine. Quelle est l'explication principale de cet écart?
Comparer les formes: visibilité et dommage
Une carte résume ce qui distingue les formes du point de vue de la connaissance. Deux dimensions comptent: la visibilité pour la police, qui combine la probabilité que la victime s'aperçoive de l'infraction, la dénonce et que la police l'enregistre; et le dommage, individuel ou collectif.
La carte se lit comme une recommandation de méthode. À droite, la statistique policière est une bonne source; ses limites tiennent aux petits nombres et aux règles de comptage. Au milieu, il faut la compléter par des enquêtes de victimisation. À gauche, elle est d'abord un indicateur d'activité: celle des victimes qui portent plainte, des enquêteurs qui cherchent, du législateur qui définit. La case en haut à gauche réunit des formes au dommage élevé dont la connaissance repose sur des sources fragmentaires — celles dont les chiffres annuels sont le plus facilement lus à contresens. Les positions sont discutables, et c'est leur intérêt: chaque déplacement doit s'argumenter avec une donnée.
Synthèse
- Les homicides consommés sont peu nombreux (55 en 2025, entre 41 et 57 par an depuis 2009, 0,61 pour 100 000) et presque tous connus de la police. Par la relation (12.1), le passage de 45 à 55 donne : une hausse de 22,2 % qui reste dans le bruit d'une loi de Poisson.
- 34 des 55 homicides consommés de 2025 (61,8 %) relèvent de la sphère domestique, définie par la relation entre les personnes. Les 22 066 infractions de violence domestique dépendent fortement de la dénonciation; les victimes ont droit à l'aide des centres LAVI.
- La série des viols est rompue au 1er juillet 2024: 1086 puis 1402 ne mesurent pas la même chose, et 12,4 % seulement des incidents de violence sexuelle sont dénoncés.
- Les cambriolages ont reculé de 57,7 % de 2012 à 2021 avant de remonter, les escroqueries ont plus que quadruplé (indice 417,1), aux trois quarts en ligne. L'hypothèse de la sécurité est la meilleure explication internationale de la baisse des cambriolages, non démontrée pour la Suisse; la substitution d'auteurs reste une hypothèse.
- Une élucidation basse (6,5 % pour les vols de véhicules) fait du profil des auteurs un profil des auteurs pris. Les criminalités économique, organisée et liée aux stupéfiants n'apparaissent que lorsque des enquêtes les cherchent: leurs chiffres mesurent une activité.
- Avant d'interpréter une série, demandez ce qui peut la faire bouger sans changement de comportement: le hasard des petits nombres, la loi, une grosse affaire, la dénonciation, les contrôles.
En 2025, la police a enregistré 251 tentatives d'homicide, dont 59 dans la sphère domestique. Quel pourcentage des tentatives relevait de la sphère domestique? (Une décimale.)
Un quotidien titre, début 2025: «Les brigandages repartent à la hausse». La SPC a enregistré 1930 brigandages en 2023, 2113 en 2024 et 1834 en 2025 (OFS, SPC). Vous allez appliquer le contrôle de Poisson de la relation (12.1) à ces comptages, puis juger ce que le résultat permet de dire.
1. La variation de 2023 à 2024
Calculez la variation en pour cent, en précisant sa base.
De combien de pour cent les brigandages enregistrés ont-ils varié de 2023 à 2024? (Une décimale, signe compris.)
2. Le contrôle de Poisson
3. L'année suivante
4. Ce que l'on peut conclure
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
La SPC 2025 répartit les 55 homicides consommés selon l'instrument: arme coupante ou tranchante 27, arme à feu 11, violence physique 8, autre instrument 7, sans indication 2. En 2024, 10 des 45 homicides consommés avaient été commis avec une arme à feu. La population de référence est de 9 051 029 habitants.
- Vérifiez que la répartition est complète et calculez la part des armes coupantes ou tranchantes et celle des armes à feu.
- Calculez le taux d'homicides consommés pour 100 000 habitants.
- Un article écrit: «les homicides par arme à feu ont augmenté de 10 % en 2025». Que vaut cette phrase?
Solution
1. : la répartition est complète. Armes coupantes ou tranchantes: ; armes à feu: des homicides consommés de 2025.
Données fictives. Dans un canton, la police a enregistré 4 homicides consommés une année et 9 l'année suivante; la moyenne des dix années précédentes était de 6. La presse titre: «Les homicides ont plus que doublé».
- Calculez la variation en pour cent et la statistique de la relation (12.1).
- Sous une loi de Poisson d'espérance 6, la probabilité exacte d'un écart d'au moins 5 homicides entre deux années, dans un sens ou dans l'autre, vaut 19,0 %. Interprétez.
- Le même canton compte 26 homicides sur cinq ans, puis 31 sur les cinq années suivantes. Que donne la comparaison des deux périodes?
Solution
1. de l'effectif de la première année; .
Vignettes fictives. Classez chaque situation (criminalité professionnelle, d'entreprise, organisée, numérique, ou plusieurs) avec les définitions 12.3 à 12.5, et dites quelle source a le plus de chances d'en garder une trace.
- La directrice financière d'une PME falsifie les comptes pour obtenir un crédit qui sauvera l'entreprise.
- Des personnes en contact par messagerie chiffrée importent de la cocaïne et la revendent à Lausanne depuis quatre ans; les membres changent, le marché reste.
- Un étudiant reçoit sur son compte, contre commission, des virements d'inconnus qu'il retransfère aussitôt.
Solution
1. Criminalité d'entreprise: commise dans le cadre professionnel, pour le compte de l'organisation et à son profit, non au profit personnel de la directrice. Elle n'apparaîtra dans la statistique que si la banque, la révision des comptes ou une faillite la découvre — d'où l'élucidation de 98,5 % des infractions dans la faillite, découvertes au cours d'une procédure où le débiteur est connu.
2. Criminalité organisée, au sens des approches par les activités et par les réseaux (définition 12.4): fourniture continue d'un bien illégal, collaboration durable aux membres changeants, sans pyramide. Elle n'apparaîtra que si une enquête la découvre, et ses infractions à la LStup seront alors enregistrées d'un coup à la clôture de l'affaire, comme la traite d'êtres humains à Berne en 2025.
3. Criminalité numérique et blanchiment: l'étudiant est une «mule financière», le dernier maillon d'une fraude en ligne. Ce n'est pas de la criminalité en col blanc au sens de Sutherland — ni profession ni statut social élevé. Trace la plus probable: la statistique policière, quand la banque signale les mouvements suspects; c'est ce mode opératoire qui domine les infractions de blanchiment de la SPC 2025.
Données SPC: cambriolages 73 714 en 2012 et 46 636 en 2025; escroqueries 8066 en 2012 et 32 622 en 2025. Populations de référence: 7 954 662 (31.12.2011) et 9 051 029 (31.12.2024).
- Calculez, pour 2012 et 2025, les taux pour 100 000 habitants des cambriolages, des escroqueries et de leur somme.
- Calculez la variation en pour cent de chaque nombre entre 2012 et 2025, avec sa base.
- «Les auteurs de cambriolages se sont reconvertis dans l'escroquerie en ligne»: formulez une prédiction testable de cette hypothèse, les données qui la vérifieraient, et une explication concurrente.
Solution
1. Taux pour 100 000 habitants:
| 2012 | 2025 | |
|---|---|---|
| Cambriolages | 926,7 | 515,3 |
| Escroqueries | 101,4 | 360,4 |
| Somme | 1028,1 | 875,7 |
Par exemple, et .
Titre fictif construit sur les données réelles de la SPC 2025. «Homicides +22 %, viols +29 %, traite d'êtres humains +337 %: la Suisse face à une vague de violence». Les trois chiffres sont exacts: 45 puis 55 homicides consommés, 1086 puis 1402 viols, 79 puis 345 infractions de traite.
Rédigez une analyse critique d'une page: dites ce qui produit chaque chiffre, prenez position sur l'existence d'une vague de violence, et dites quelles données vous feraient changer d'avis.
Solution
Position. Non: ces chiffres ne démontrent aucune vague de violence. Chacun s'explique, en tout ou en grande partie, par un mécanisme qui n'implique aucun changement des comportements — un mécanisme différent pour chacun.
Les homicides: le hasard. ; un tel écart survient environ une année sur trois avec un risque constant. La série reste entre 41 et 57 depuis 2009, et le taux moyen est passé de 0,61 pour 100 000 (2011–2015) à 0,54 (2021–2025).
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
- Office fédéral de la statistique (OFS), Statistique policière de la criminalité (SPC). Rapport annuel 2025 des infractions enregistrées par la police, Neuchâtel, 2026, numéro OFS 1117-2500.
- Markwalder, N., Biberstein, L. & Baier, D., Opfererfahrungen und sicherheitsbezogene Einschätzungen der Schweizer Bevölkerung. Ergebnisse des Crime Survey 2022, étude mandatée par la Conférence des commandants des polices cantonales (KKPKS/CCPCS), 2023.
- Tseloni, A., Farrell, G., Thompson, R., Evans, E. & Tilley, N. (2017), «Domestic Burglary Drop and the Security Hypothesis», Crime Science 6, article 3.
- Aebi, M. F., Ribeaud, D. & Killias, M. (1999), «Prescription médicale de stupéfiants et délinquance: résultats des essais suisses», Criminologie 32(2), 127–148, https://doi.org/10.7202/004707ar.