Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- conduire une question criminologique à travers le cycle de la recherche, en justifiant l'opérationnalisation et l'unité d'analyse;
- distinguer les devis transversal, longitudinal, expérimental, quasi expérimental et qualitatif, et dire ce que chacun écarte;
- reconnaître une confusion et une sélection, et énoncer les trois conditions d'une conclusion causale;
- calculer et interpréter DR, RR, OR, NNT et leurs intervalles de confiance à partir d'un tableau 2 × 2;
- repérer une erreur écologique et un paradoxe de Simpson, et expliquer ce que la stratification corrige;
- évaluer la validité et la fidélité d'une étude, et identifier les exigences éthiques d'une recherche sur la délinquance en Suisse.
Le cycle de la recherche
Les chapitres 2 et 3 ont montré que les chiffres de la criminalité sont produits: une statistique policière compte l'activité d'une institution, une enquête compte ce que des répondants se rappellent et acceptent de dire. Ce chapitre fait un pas de plus: il ne s'agit plus seulement de mesurer, mais de répondre à une question — un programme réduit-il la récidive, une sanction dissuade-t-elle? Il faut alors décider qui l'on observe, quand, en comparaison de qui, et ce que l'on se permettra de conclure. À l'École des sciences criminelles de l'Université de Lausanne, le cours «Introduction aux méthodes de criminologie» enseigne ces choix en faisant travailler les étudiants sur une base de données; ce chapitre en donne la partie théorique. Le cours «Méthodes de recherche en sciences sociales» de cette plateforme approfondit le questionnaire, l'entretien et l'analyse qualitative.
Une question criminologique n'est pas encore une question de recherche
«Les jeunes sont-ils plus violents qu'avant?» est une question légitime, mais aucune donnée ne peut y répondre telle quelle. Qui sont «les jeunes»: les 10 à 17 ans, âge de la responsabilité pénale des mineurs, ou les 18 à 24 ans? Qu'est-ce que «violent»: une lésion corporelle constatée, une bagarre déclarée dans un questionnaire? «Avant»: il y a cinq ans, vingt ans? Et «plus»: plus de personnes concernées, ou plus d'actes par personne?
Une question de recherche est une question à laquelle une observation possible pourrait répondre autrement que prévu. «La proportion d'élèves de neuvième année qui déclarent au moins une agression au cours des douze derniers mois a-t-elle changé entre deux vagues d'une même enquête?» en est une. Elle est plus étroite que la question de départ: c'est le prix à payer pour savoir ce que serait une réponse.
De la théorie à l'hypothèse
Une théorie (chapitres 5 à 11) dit pourquoi quelque chose devrait se produire; une hypothèse dit ce que l'on devrait observer si la théorie est juste, et elle doit pouvoir être fausse. «Les liens sociaux protègent de la délinquance» est une proposition théorique (chapitre 8); «parmi les adolescents d'une même commune, ceux qui déclarent un attachement fort à leurs parents déclarent moins d'actes délinquants» est une hypothèse, que des données d'enquête peuvent contredire.
Une hypothèse confirmée ne prouve pas la théorie: les adolescents attachés à leurs parents ont aussi, en moyenne, plus de ressources et moins d'amis qui commettent des délits, et d'autres théories prédisent la même chose. Le progrès vient des prédictions qui départagent: ce que la théorie A prédit et que la théorie B interdit. C'est pourquoi les fiches théorie du cours se terminent par des «prédictions testables».
Opérationnaliser
«Psychologie générale» (chapitre 2, définition 2.2) appelle opérationnalisation la procédure concrète par laquelle on mesure un concept. En criminologie, l'étape est plus lourde qu'ailleurs, parce que les concepts centraux — crime, délinquance, victimisation, récidive — ont tous plusieurs mesures concurrentes, dont aucune n'est neutre: chacune passe par un filtre institutionnel ou par la mémoire et la franchise d'une personne.
Le cycle de la recherche enchaîne ces étapes, et il se referme: l'interprétation d'un résultat suggère presque toujours une question nouvelle, mieux posée que la première. La figure 4.1 l'applique au programme fictif «Tremplin», qui sert de fil conducteur à ce chapitre et au chapitre 15.
L'unité d'analyse
Avant de collecter quoi que ce soit, il faut décider sur quoi porte chaque ligne du tableau de données.
La criminologie des personnes demande pourquoi certains individus commettent des infractions (chapitres 6, 8 et 10), celle des lieux pourquoi certains segments de rue concentrent les cambriolages (chapitre 9), celle des périodes pourquoi la criminalité enregistrée d'un pays monte ou baisse (chapitre 12). Les trois questions sont légitimes et n'ont pas les mêmes réponses; passer de l'une à l'autre sans changer de données est l'erreur écologique, examinée plus loin.
Remettez dans l'ordre les étapes d'une recherche sur l'effet d'un programme de prévention.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Interpréter le résultat et formuler la question suivante
- Calculer les mesures d'association et leurs intervalles de confiance
- Décider comment mesurer la récidive
- Poser une question à laquelle une observation pourrait répondre
- Formuler une hypothèse qui pourrait se révéler fausse
- Recueillir les données selon le devis prévu
- Choisir la théorie qui explique pourquoi le programme agirait
Les devis de recherche
Le devis (research design) est le plan qui dit qui sera observé, combien de fois, et en comparaison de qui. Il décide plus que tout le reste de ce qu'une étude pourra conclure, parce qu'il décide quelles explications concurrentes elle pourra écarter. Les devis se rangent en une échelle, de celui qui écarte le moins au tirage au sort; la figure 4.2 la résume.
Le devis transversal
Un devis transversal mesure toutes les variables une seule fois, sur un échantillon. La plupart des enquêtes de victimisation et de délinquance autoreportée sont transversales. Le devis est économique, il décrit bien une population et il établit des associations: les adolescents dont des amis commettent des délits déclarent plus d'actes délinquants. Il ne dit pas dans quel sens va l'association: les amis ont-ils entraîné l'adolescent, ou l'adolescent a-t-il choisi des amis qui lui ressemblent? Une mesure unique ne peut pas trancher ce problème d'influence et de sélection (chapitre 8).
Les devis longitudinaux
La criminologie doit à ces études une bonne part de ce qu'elle sait sur les trajectoires. Marvin Wolfgang, Robert Figlio et Thorsten Sellin ont publié en 1972 Delinquency in a Birth Cohort, l'étude de tous les garçons nés en 1945 qui ont vécu à Philadelphie entre 10 et 18 ans, dont les contacts avec la police ont été relevés dans les archives. La Cambridge Study in Delinquent Development suit depuis le début des années 1960 des garçons d'un quartier du sud de Londres, recrutés dans l'enfance, en combinant entretiens et casiers judiciaires. Le chapitre 10 présente ce qu'elles ont montré.
Le devis longitudinal établit l'ordre temporel: l'attachement mesuré à 12 ans précède la délinquance mesurée à 15 ans. Il permet aussi la comparaison intra-individuelle: la même personne commet-elle moins d'infractions les années où elle a un emploi stable? Comparer une personne à elle-même neutralise toutes ses caractéristiques stables, mesurées ou non. Il reste ce qui change en même temps que le facteur étudié — l'année où l'on trouve un emploi est souvent celle où l'on quitte un groupe d'amis. Le prix: des décennies de suivi, et une attrition qui n'est pas aléatoire, puisque les personnes perdues de vue sont souvent celles dont la trajectoire intéresse le plus.
L'expérience randomisée
Pourquoi le tirage au sort bat-il tout le reste? Parce qu'une attribution qui ne dépend que du hasard ne dépend ni de l'âge, ni des antécédents, ni de la motivation, ni de ce que le chercheur n'a pas pensé à mesurer. «Psychologie générale» (chapitre 2, théorème 2.2) l'a établi: en espérance, les deux groupes ont la même distribution de toutes les caractéristiques antérieures à l'attribution. Une différence de résultat ne peut alors venir que de l'intervention ou du hasard, et le hasard se chiffre par un intervalle de confiance. Aucun autre devis n'offre cette garantie pour les facteurs non mesurés.
À Minneapolis, en 1981 et 1982, Lawrence Sherman et Richard Berk ont fait attribuer au hasard aux policiers intervenant pour des violences domestiques de faible gravité l'une de trois réponses: l'arrestation, l'éloignement temporaire de l'auteur, ou le conseil sur place. Les personnes arrêtées ont moins récidivé dans les mois suivants (Sherman & Berk 1984); le résultat a influencé les politiques de nombreux États américains, puis des réplications dans plusieurs villes ont donné des résultats mitigés, parfois inverses. Statut: contesté ou non confirmé quant à la généralisation; le chapitre 15 en tire les leçons. Le tirage au sort assure la validité interne d'une étude; il ne garantit pas que le résultat se transporte ailleurs.
Rares en justice pénale, pour des raisons pratiques, juridiques et éthiques (voir la fin du chapitre), les expériences sont plus fréquentes pour les programmes de prévention et de traitement.
Les quasi-expériences
Quand le tirage au sort est impossible, on peut souvent trouver une comparaison qui s'en approche.
La différence des différences s'écrit, pour un résultat mesuré avant et après l'intervention dans le groupe exposé et dans le groupe de comparaison :
La première différence élimine ce qui distingue durablement le groupe exposé; la seconde, ce qui touche les deux groupes à la fois (une baisse générale des cambriolages, un hiver doux). Il reste une hypothèse invérifiable directement: sans l'intervention, les deux groupes auraient évolué parallèlement. Si le quartier a été choisi parce que ses cambriolages venaient de flamber, il risque de redescendre de lui-même — la régression vers la moyenne («Psychologie générale», chapitre 2) — et la formule attribuera cette redescente à l'intervention. Le chapitre 15 applique la formule (4.1) à la ville fictive de Valmont.
La série chronologique interrompue se passe de groupe de comparaison mais exige une longue série antérieure. Sa menace principale est l'événement concomitant. Le chapitre 2 en donne un cas d'école: les viols enregistrés ont augmenté de 29,1 % en 2025, mais la définition légale du viol a changé le 1er juillet 2024. Une série interrompue à cette date mesurerait l'effet de la nouvelle définition sur le comptage, pas une variation des comportements. Un changement de règle d'enregistrement ou de priorité d'un ministère public produit exactement la signature d'une intervention.
Les méthodes qualitatives
Une partie de la criminologie ne compte pas: elle cherche à comprendre le sens que les acteurs donnent à ce qu'ils font et à décrire des processus que les chiffres ne voient pas. L'entretien semi-directif ou biographique recueille le récit d'une personne avec ses propres mots; les travaux sur la désistance (Maruna 2001, chapitre 10) reposent sur de tels récits. L'ethnographie observe un milieu de l'intérieur et dans la durée — une patrouille de police, un établissement pénitentiaire — et voit ce que les règlements ne disent pas. L'analyse documentaire étudie les dossiers pénaux, rapports de police et jugements, et montre comment une affaire est construite à chaque étape: la statistique officielle est faite de ces documents.
Ces méthodes se jugent à la transparence de la sélection des cas et du codage, et à la saturation — le point où de nouveaux cas n'apportent plus de catégorie nouvelle —, non à la taille de l'échantillon. Elles n'estiment ni une prévalence ni un effet; elles fournissent des hypothèses et des catégories, et expliquent ce qu'un chiffre ne dit pas: pourquoi une mesure a été contournée, comment une victime a renoncé à porter plainte.
Une commune installe un éclairage public renforcé dans un quartier en janvier. Une équipe compare le nombre de vols commis dans ce quartier pendant les douze mois précédents et les douze mois suivants, et fait la même comparaison dans un quartier voisin semblable, resté inchangé. De quel devis s'agit-il, et quelle hypothèse sa conclusion suppose-t-elle?
Causalité, confusion et sélection
Les trois conditions
Que les personnes ayant quitté l'école tôt soient plus souvent enregistrées par la police ne suffit pas à conclure que le décrochage cause la délinquance. On demande trois conditions, toutes nécessaires:
- l'association: les deux variables varient ensemble, au-delà de ce que le hasard produirait;
- l'ordre temporel: la cause supposée précède l'effet;
- la non-fallacité (non-spuriousness): l'association ne s'explique pas entièrement par une troisième variable qui agirait sur les deux.
La troisième est la plus difficile, car on ne peut jamais énumérer toutes les troisièmes variables: c'est pourquoi l'échelle de la figure 4.2 culmine avec le tirage au sort, qui l'assure sans les énumérer.
Confusion et sélection
Dans une étude observationnelle, personne n'a tiré au sort qui reçoit quoi: les juges, les travailleurs sociaux, les familles et les personnes elles-mêmes ont choisi, souvent pour des raisons liées au risque de récidive.
L'exemple le plus important du cours vient de la statistique suisse des recondamnations (chapitre 14). Parmi les adultes de nationalité suisse ou titulaires d'un permis C condamnés en 2014, 37,3 % de ceux qui ont reçu une peine sans sursis ont été recondamnés dans les trois ans, contre 14,6 % de ceux qui ont reçu un sursis complet ou partiel. Conclure que la peine ferme multiplie la récidive par 2,5 serait une erreur de sélection: le sursis est accordé aux personnes que le juge estime les moins susceptibles de récidiver, souvent celles qui n'ont pas d'antécédent. Le problème guidé du chapitre calcule cette comparaison.
Des tendances aux causes: trois controverses
Une série annuelle compte peu de points, et tout change en même temps. Trois controverses l'illustrent.
Avortement et criminalité. John Donohue et Steven Levitt (2001) ont soutenu que la légalisation de l'avortement aux États-Unis au début des années 1970, en réduisant les naissances non désirées, avait contribué à la baisse de la criminalité une vingtaine d'années plus tard. L'argument repose sur des corrélations entre États et entre cohortes; la spécification des modèles et la construction des données ont été contestées. Statut: contesté.
Plomb et criminalité. L'exposition au plomb dans l'enfance altère le développement neurologique; certains auteurs ont relié la suppression de l'essence au plomb à la baisse ultérieure de la violence. Le mécanisme est plausible, mais les tendances nationales ne peuvent écarter les autres changements de la période, et l'ampleur attribuée au plomb varie fortement d'une étude à l'autre. Statut: contesté.
Jeux vidéo et violence. Les expériences de laboratoire mesurent des indicateurs indirects d'agressivité à court terme, dont le lien avec la violence réelle est discuté; la diffusion des jeux a coïncidé avec une baisse de la violence enregistrée, ce qui ne prouve pas davantage l'inverse. Statut: contesté.
La leçon commune: deux courbes qui évoluent ensemble ne prouvent rien, quel que soit le sens. Une hypothèse sur une tendance gagne en crédibilité lorsqu'elle prédit aussi des différences que les autres explications ne prédisent pas — entre régions exposées plus tôt ou plus tard, entre cohortes, entre types d'infractions.
Mesurer une association
Le tableau 2 × 2
La plupart des évaluations portent sur un résultat binaire — récidive ou non — dans deux groupes, résumé par un tableau à quatre cases.
Ces mesures répondent à des questions différentes. La différence de risques dit combien d'événements le programme évite pour cent personnes: c'est la mesure d'impact dont un décideur a besoin. Le risque relatif dit dans quelle proportion le risque change, et se compare d'une population à l'autre. Le rapport des cotes est moins intuitif, mais la régression logistique, omniprésente dans les articles, le produit directement, et il est la seule mesure calculable dans une étude cas-témoins. Le NNT traduit la différence de risques en coût.
Pour des effectifs suffisants, l'intervalle de confiance à 95 % de la différence de risques s'obtient par l'approximation normale, et celui du risque relatif sur l'échelle logarithmique (méthode de Katz):
L'intervalle du risque relatif n'est pas symétrique autour de l'estimation: la symétrie vaut sur l'échelle des logarithmes.
Dans une autre évaluation (données fictives), 40 des 160 participants à un programme de médiation ont une nouvelle affaire dans l'année, contre 56 des 160 personnes du groupe témoin. Calculez le risque relatif.
Le rapport des cotes n'est pas un risque relatif
Dans l'exemple 4.2, le rapport des cotes (0,66) s'écarte davantage de 1 que le risque relatif (0,75). Ce n'est pas un hasard.
Démonstration. Par définition, , ce qui est (4.4). Si , alors et , donc le facteur est supérieur à 1 et . Si , alors et le facteur est inférieur à 1, donc . Si , les deux valent 1. Enfin, si et tendent vers 0, le facteur tend vers 1.
Avec des risques de 1 % et 2 %, le RR vaut 2 et l'OR 2,02. Mais en criminologie, les résultats étudiés — la récidive, la victimisation répétée — concernent souvent plus d'une personne sur dix, et l'écart devient trompeur.
Reprenez les données fictives de la question 4.3 (40 sur 160 contre 56 sur 160). Calculez le rapport des cotes.
Différences de moyennes et corrélations
Pour comparer une variable continue entre deux groupes — un score d'attitudes antisociales —, la taille d'effet standard est le de Cohen («Psychologie générale», chapitre 3, définition 3.7); pour relier deux variables continues, la corrélation (chapitre 2, définition 2.3, du même cours). Le chapitre 6 traduit un en taux de réussite et d'échec. Le cours tient une règle: une mesure par type de quantité — risques en pourcentages avec leur base, associations binaires en RR ou en OR nommé, différences de moyennes en , corrélations en . «Fortement associé» n'est pas un résultat; «RR = 3,28, IC à 95 % de 3,16 à 3,40» (calcul du cours, méthode de Katz) en est un. Avec 50 589 personnes (4684 + 45 905), l'intervalle est étroit, mais la précision d'une estimation et sa validité sont deux questions différentes.
Agrégats et strates: deux pièges
L'erreur écologique
Le sociologue William Robinson en a donné en 1950 la démonstration classique, sur des données de recensement américaines: à l'échelle des États, la proportion de personnes nées à l'étranger était associée positivement au taux d'alphabétisation, alors qu'à l'échelle des individus, être né à l'étranger était associé à un risque plus élevé d'analphabétisme. Les immigrants s'installaient dans les États où la population locale était plus instruite: la corrélation disait quelque chose de vrai sur les États, et de faux sur les personnes.
La criminologie y est exposée en permanence, parce que beaucoup de ses données sont des taux par territoire. Le chapitre 7 lit avec cette prudence les différences de victimisation entre régions linguistiques et entre villes et campagnes. Une corrélation écologique n'est pas fausse en soi: si la question porte sur les lieux, l'agrégat est la bonne unité d'analyse. L'erreur est de changer d'unité en route.
Une étude (données fictives) constate que, sur 25 villes, celles qui ont le plus de débits de boissons par habitant ont le plus de lésions corporelles enregistrées par habitant. Laquelle de ces conclusions commet une erreur écologique?
Le paradoxe de Simpson
Le second piège est plus surprenant: une association peut changer de sens quand on la regarde à l'intérieur de sous-groupes.
L'explorateur 4.1 reprend ce modèle: quand la composition des groupes change, le risque relatif brut se déplace, l'estimation stratifiée ne bouge pas; quand les deux groupes ont la même proportion de plus jeunes, ce que le tirage au sort assure en espérance, les deux coïncident.
Déplacez la part de jeunes dans chaque groupe: le risque relatif brut change, et peut même passer de l'autre côté de 1, alors que l'effet du programme dans chaque groupe d'âge, et donc le risque relatif stratifié, ne bouge pas. Égalisez les deux parts, comme le ferait un tirage au sort: le brut rejoint le stratifié. Modèle didactique, données fictives: risques sans programme de 50 % chez les plus jeunes et de 12,5 % chez les plus âgés, 200 personnes par groupe.
La stratification a deux limites. Elle ne corrige que les facteurs de confusion mesurés: si les services ont aussi choisi les jeunes les plus motivés, et que la motivation n'est pas dans les données, l'estimation ajustée reste biaisée. Et ajuster sur une conséquence du programme — avoir trouvé un apprentissage pendant le suivi — retire une partie de l'effet cherché. Le choix des variables d'ajustement est un choix théorique, qui précède l'analyse.
Validité et fidélité
«Psychologie générale» a défini les validités interne, externe et de construit (chapitre 2, définitions 2.6 à 2.8) et la fidélité d'une mesure (chapitre 3, définition 3.2). Elles prennent en criminologie des formes particulières.
Validité de construit. C'est la faiblesse chronique de la discipline. «Récidive» peut désigner une nouvelle arrestation, condamnation ou incarcération, à un, trois ou cinq ans, et la définition décide du chiffre (chapitre 14). Conclure sur «la criminalité» à partir d'un seul indicateur institutionnel donne une validité de construit faible, quel que soit le devis.
Validité interne. Elle se juge sur l'échelle de la figure 4.2 et sur les menaces que «Psychologie générale» (chapitre 2) énumère: maturation, histoire, effet de test, sélection, attrition, régression vers la moyenne. La criminologie ajoute la réactivité institutionnelle: les services peuvent enregistrer plus soigneusement les incidents des participants à un programme évalué, et produire une récidive apparente plus élevée.
Validité externe. Minneapolis l'a montré: un effet établi dans une ville peut ne pas se retrouver ailleurs, question constante en Suisse puisque la littérature est surtout américaine ou britannique.
Fidélité. Deux codeurs classent-ils de la même manière les mêmes dossiers pénaux? L'accord corrigé du hasard se mesure par le kappa («Psychologie générale», chapitre 2, théorème 2.1). Une mesure peu fidèle ajoute du bruit, qui atténue les associations.
L'éthique de la recherche criminologique
La recherche sur la délinquance interroge des personnes sur des actes punissables, travaille avec des personnes privées de liberté ou des mineurs, recueille des récits de victimes, et produit des données qui pourraient nuire à ceux qui les ont confiées.
Le cadre suisse
«Psychologie générale» (chapitre 2) a présenté le cadre. La loi fédérale relative à la recherche sur l'être humain (LRH) s'applique à la recherche sur les maladies humaines et sur la structure et le fonctionnement du corps humain; les projets qui en relèvent sont soumis à une commission cantonale d'éthique de la recherche. Une étude criminologique peut en relever — sur des personnes en traitement institutionnel pour un trouble mental, par exemple —, mais la plupart des enquêtes et des entretiens n'en relèvent pas. Ils restent soumis aux commissions d'éthique des universités, aux exigences du Fonds national suisse et à la protection des données; or les données sur l'implication d'une personne dans une infraction comptent parmi les plus délicates qui soient.
Les principes
Consentement libre et éclairé. En détention, le consentement est fragile: une personne détenue peut croire qu'un refus nuira à sa libération conditionnelle. Le chercheur dit explicitement que la participation n'a aucun effet sur la situation pénale, et recrute sans passer par le personnel qui décide de cette situation. Pour les mineurs, le consentement des parents peut exclure précisément les jeunes dont la situation familiale est la plus difficile; les commissions d'éthique arbitrent.
Confidentialité. La meilleure protection est de ne pas recueillir ce qui identifie: une enquête autoreportée peut être anonyme, avec des questions par catégories, sans date, lieu ni victime précise. Une étude longitudinale, qui doit retrouver les mêmes personnes, conserve les identités à part, sous clé, et code les réponses par un numéro. On ne publie pas de petites cellules (trois jeunes de 15 ans d'une commune donnée).
Protection. Un questionnaire de victimisation peut réveiller un traumatisme: il se termine par les adresses des centres de consultation LAVI (chapitre 11).
Le chercheur qui apprend une infraction. Les infractions passées déclarées sont l'objet même de la recherche: les signaler détruirait toute enquête autoreportée et la confiance qui la fonde. Mais un participant peut révéler un danger actuel — un enfant maltraité, un projet de violence contre une personne identifiable. Le protocole prévoit la réaction avant la collecte et l'annonce dans la notice de consentement, et le chercheur doit savoir ce que le droit applicable lui impose et lui permet, question que la commission d'éthique fera préciser et que les cours de droit et de procédure pénale traitent. Règle de conception: ne pas demander les détails identifiants d'un acte dont on ne pourrait pas assumer la connaissance.
L'éthique du tirage au sort. Attribuer au hasard une sanction ou un programme heurte l'égalité de traitement. L'objection tombe si l'effet est réellement incertain, si le groupe témoin reçoit la prise en charge habituelle, et si des ressources limitées obligent de toute façon à choisir — le tirage au sort est alors la manière la plus équitable de le faire. À Minneapolis, les trois réponses existaient déjà dans la pratique policière.
Synthèse
- Une question de recherche fixe sa population, sa période, son unité d'analyse et ses opérationnalisations; chaque concept criminologique a plusieurs mesures, aucune neutre, et la triangulation compare leurs biais.
- Le transversal associe, le longitudinal ordonne dans le temps, la quasi-expérience écarte les écarts stables et les événements communs sous une hypothèse de parallélisme, et seul le tirage au sort écarte en espérance toute confusion; le qualitatif donne le sens et les processus.
- Une conclusion causale exige association, ordre temporel et absence de confusion; la sélection — 37,3 % de recondamnations après une peine ferme contre 14,6 % après un sursis — est la confusion propre aux décisions pénales.
- , , , , avec leurs intervalles; pour Tremplin, RR 0,75, IC : un effet probable, non démontré.
Que garantit l'attribution par tirage au sort dans une expérience?
La statistique des recondamnations de l'OFS (rapport de 2020, tableau T1; chapitre 14) suit pendant trois ans les adultes de nationalité suisse ou titulaires d'un permis C condamnés en 2014. Parmi les 10 537 personnes condamnées à une peine sans sursis, 3927 ont été recondamnées; parmi les 49 683 personnes condamnées avec sursis complet ou partiel, 7269. Un éditorial (fictif) en conclut que «la prison ferme fabrique la récidive». On cherche ce que ces données permettent de dire.
Les deux risques
Calculez le taux de recondamnation dans chaque groupe.
Quel est le taux de recondamnation, en pourcentage, après une peine sans sursis?
Le risque relatif
Le rapport des cotes
Effet ou sélection?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Pour chacune des quatre études fictives suivantes, nommez le devis et la principale explication concurrente qu'il laisse ouverte.
- On interroge une fois 3000 élèves sur leur consommation d'alcool et sur les bagarres auxquelles ils ont participé; ceux qui boivent le plus déclarent le plus de bagarres.
- On suit pendant dix ans 800 enfants recrutés à l'entrée à l'école, en mesurant chaque année leurs résultats scolaires et les actes délinquants qu'ils déclarent.
- Un canton introduit un nouveau protocole d'audition des victimes de violences domestiques le 1er mars; on compare le nombre mensuel de plaintes sur les quatre années précédentes et les deux années suivantes.
- Un service de probation tire au sort, parmi 300 personnes en libération conditionnelle, celles qui bénéficient d'un accompagnement renforcé; les autres reçoivent le suivi habituel.
Solution
- Transversal. Il établit une association, mais ni l'ordre temporel (la bagarre peut précéder la consommation) ni l'absence de confusion: la fréquentation de lieux festifs, l'âge et les amis influencent les deux.
- Cohorte prospective. Elle établit l'ordre temporel et compare chaque enfant à lui-même, ce qui neutralise ses caractéristiques stables. Restent les facteurs qui changent en même temps que les résultats scolaires (un divorce, un changement d'amis) et l'attrition, qui touche souvent les trajectoires les plus difficiles.
- Série chronologique interrompue. Menace principale: l'événement concomitant — une campagne d'information, une modification légale, un fait divers médiatisé ou un changement de règle d'enregistrement au même moment. Une série d'un canton voisin sans nouveau protocole en ferait une différence des différences.
- Expérience randomisée. Le tirage au sort écarte en espérance toute confusion. Restent le hasard (300 personnes, c'est peu pour un effet modeste), une réactivité institutionnelle si les agents du suivi renforcé signalent plus d'incidents, et la validité externe.
Données fictives. Un programme de mentorat est proposé à des jeunes ayant reçu une première sanction. Parmi les 150 jeunes qui se sont inscrits volontairement, 30 ont une nouvelle affaire dans l'année; parmi 150 jeunes comparables par l'âge et le sexe qui ne se sont pas inscrits, 45.
- Construisez le tableau 2 × 2 et calculez , , DR, RR, OR et NNT.
- Calculez l'intervalle de confiance à 95 % de la DR et du RR.
- Le responsable du programme écrit: «Le mentorat réduit la récidive d'un tiers, et c'est statistiquement significatif.» Que pensez-vous de cette phrase?
Solution
- Tableau: mentorat , , ; comparaison , , ; total 300. Risques: et .
Données fictives. Une ville compte quatre quartiers de 10 000 habitants chacun. La part d'étudiants y est de 10 %, 20 %, 30 % et 40 %, et la police y a enregistré dans l'année respectivement 30, 50, 70 et 90 vols de vélos.
- Calculez le taux de vols de vélos pour 1000 habitants dans chaque quartier, et décrivez la relation avec la part d'étudiants.
- Un journal titre: «Les étudiants volent des vélos.» Quelle erreur commet-il?
- Une enquête complémentaire (fictive) établit que, parmi les 48 personnes prévenues de vol de vélo dans ces quartiers, 6 sont étudiantes, et que 60 % des victimes sont des étudiants. Quelle est la part des étudiants dans la population des quatre quartiers? Que concluez-vous?
Solution
-
Taux pour 1000 habitants: , puis , et : chaque fois que la part d'étudiants augmente de 10 points, le taux augmente de 2,0 vols pour 1000 habitants. La corrélation écologique vaut 1.
Situation fictive. Une doctorante prépare des entretiens biographiques avec des jeunes de 15 à 17 ans placés dans un foyer éducatif sur décision d'une autorité pénale des mineurs. Elle prévoit: un recrutement par les éducateurs, qui désigneront les jeunes «les plus intéressants»; une notice de consentement signée par le jeune seul; des enregistrements nommés d'après les jeunes, conservés sur son ordinateur personnel; de longues citations publiées pour «faire entendre leur voix». Rien n'est prévu si un jeune révèle un danger.
Identifiez les problèmes éthiques du protocole et proposez un protocole corrigé.
Solution
Problèmes. Recrutement: des jeunes placés sur décision pénale dépendent des éducateurs, qui rédigent des rapports pour l'autorité; recrutés par eux, ils peuvent croire qu'un refus sera mal vu ou qu'une participation servira leur dossier, et le choix des jeunes «les plus intéressants» biaise l'échantillon. Consentement: à 15–17 ans, celui du jeune est nécessaire, mais celui des représentants légaux, de l'institution et de l'autorité de placement peut l'être aussi selon le cadre applicable; le protocole doit le prévoir. Confidentialité: des fichiers nominatifs sur un ordinateur personnel, contenant des récits d'infractions, sont le pire scénario, et des citations longues permettent de reconnaître un jeune dans un petit foyer. Révélations: sans règle prévue, la chercheuse improvisera, et le jeune n'aura pas été averti des limites de la confidentialité.
Protocole corrigé. Soumission à la commission d'éthique de l'université (en vérifiant que le projet ne relève pas de la LRH). Information de tous les jeunes par la chercheuse elle-même, inscription auprès d'elle sans que le personnel sache qui participe, mention que la participation n'a aucun effet sur le placement ni sur la procédure. Consentements requis par la commission. Enregistrements codés par numéro, table de correspondance séparée et chiffrée, stockage sur le serveur sécurisé de l'université, destruction après transcription anonymisée. Citations courtes, détails identifiants modifiés. Limite de la confidentialité (danger grave et imminent) annoncée dans la notice, avec une procédure écrite définie à l'avance; ressources d'aide remises à chaque participant, dont les centres LAVI. Pas de questions sur la date, le lieu ou la victime des actes racontés.
Lisez ce résumé fictif.
«Caméras de surveillance et cambriolages. Sur 30 cantons et districts (données fictives), le nombre de caméras de surveillance pour 1000 habitants est négativement corrélé au taux de cambriolages pour 1000 habitants (). Nous en concluons que l'installation de caméras réduit le risque de cambriolage de chaque ménage, et recommandons un programme fédéral d'équipement.»
Évaluez ce résumé: que permettent ces données, que ne permettent-elles pas, et quelle étude soutiendrait la recommandation? Prenez position.
Solution
Position. Les données ne soutiennent ni la conclusion ni la recommandation. Elles établissent une association entre territoires, d'ampleur moyenne: avec , la part de variance commune est d'environ 20 % (), et l'essentiel des différences tient à autre chose.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019: méthodes de la criminologie, mesure de la délinquance et évaluation.
- Mosher, C. J., Miethe, T. D. & Hart, T. C., The Mismeasure of Crime, Sage, 2011: opérationnalisation et validité des indicateurs de la criminalité.
- Shadish, W. R., Cook, T. D. & Campbell, D. T., Experimental and Quasi-Experimental Designs for Generalized Causal Inference, Boston, Houghton Mifflin, 2002: devis, validités et menaces à la validité.
- Robinson, W. S. (1950), «Ecological Correlations and the Behavior of Individuals», American Sociological Review 15(3), 351–357.
- Office fédéral de la statistique, C. Maillard, Statistique des condamnations pénales 2018. Taux de recondamnation. Rapport de méthodologie, Neuchâtel, 2020 (numéro OFS 1982-1800): données des exemples et du problème guidé.