Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- expliquer pourquoi une statistique officielle de la criminalité est d'abord une trace de l'activité d'une institution, et dire ce que cela autorise et interdit d'en conclure;
- situer les trois grandes sources suisses — la statistique policière de la criminalité (SPC), la statistique des condamnations pénales et la statistique de la privation de liberté — par ce qu'elles comptent, leur unité et leur date;
- appliquer les règles de comptage de la SPC: infraction, affaire et personne prévenue, comptage unique, lieu de commission, statistique de sortie, cambriolage compté comme trois infractions;
- calculer un taux pour 1000 ou pour 100 000 avec le bon dénominateur, un indice et une variation en pour cent, et dire chaque fois de quoi elle est un pourcentage;
- lire un taux d'élucidation et en déduire ce que les personnes prévenues représentent, et ce qu'elles ne représentent pas;
- reconnaître ce qui fait bouger un chiffre sans que les comportements changent (dénonciation, priorités policières, changement de loi, grosse affaire), lire l'entonnoir pénal sans en faire une suite de proportions, et repérer les pièges d'une comparaison entre cantons ou entre pays.
Le chapitre 1 a rappelé que Quetelet, dès les années 1830, s'étonnait de la régularité des chiffres de la justice d'une année à l'autre. Ce chapitre porte sur les chiffres que produisent la police, les tribunaux et les prisons, ceux que la presse cite chaque printemps; le chapitre 3 traitera de ce qu'ils ne voient pas. La question qui relie les deux est simple: que mesure exactement un nombre que l'on présente comme «la criminalité»?
Pourquoi mesurer, et ce qu'est une statistique officielle
Trois usages d'un chiffre
On mesure la criminalité pour décrire (combien d'infractions de chaque sorte, où, quand), pour expliquer (tester par exemple si les cambriolages se concentrent dans certains lieux, chapitre 9) et pour administrer (répartir des effectifs de police, évaluer un programme, rendre des comptes). Les statistiques officielles servent d'abord le troisième usage: elles sont produites par des administrations, pour des administrations. Elles sont précieuses pour les deux autres, à condition de savoir comment elles naissent.
Une trace de l'activité des institutions
Un chiffre de la statistique policière n'est pas le nombre d'actes interdits commis en Suisse pendant l'année. C'est le nombre d'actes interdits dont la police a eu connaissance, qu'elle a qualifiés juridiquement, saisis selon des règles de comptage et transmis à l'Office fédéral de la statistique (OFS). Chaque étape de cette chaîne dépend de décisions humaines: celle d'une victime qui porte plainte ou non, celle d'un patrouilleur qui contrôle ou non, celle d'un service qui qualifie un fait de vol ou de dommage à la propriété. L'OFS le dit lui-même en tête de son rapport annuel: les résultats de la SPC sont «une mesure indirecte de la criminalité», portant sur la «criminalité connue».
Deux sociologues américains, John Kitsuse et Aaron Cicourel, en ont tiré une thèse radicale en 1963: les taux officiels de délinquance renseignent d'abord sur les organisations qui les produisent — leurs routines, leurs catégories, leurs priorités — et seulement ensuite sur les comportements qu'ils prétendent compter. La lecture réaliste d'une statistique la tient pour une mesure imparfaite d'une réalité indépendante d'elle, dont on corrige les biais; la lecture institutionnelle, celle de Kitsuse et Cicourel, en fait un objet d'étude en soi. Le criminologue passe de l'une à l'autre selon l'infraction. Pour un homicide consommé, la lecture réaliste est presque toujours tenable: un corps se cache mal, et la quasi-totalité des cas est connue. Pour la consommation de cannabis, seule la lecture institutionnelle est honnête: personne ne porte plainte, et chaque infraction enregistrée est une infraction que la police a cherchée.
Cette définition ne disqualifie pas les statistiques officielles: produites selon des règles stables, sur tout le territoire et chaque année, elles sont souvent la seule série longue, et la seule qui descende au niveau d'un canton ou d'une infraction. Le travail du criminologue consiste à savoir, pour chaque chiffre, quelle part vient du comportement et quelle part vient de l'institution.
Statut: robuste. Que les statistiques officielles dépendent de la dénonciation et de l'activité policière est établi par les enquêtes de victimisation (chapitre 3) et par les ruptures de séries qui suivent chaque changement de règle, dont ce chapitre donne des exemples suisses.
Situation fictive. La statistique policière d'un canton enregistre une hausse de 40 % des infractions de consommation de stupéfiants en un an, alors qu'une enquête répétée auprès des jeunes ne montre aucune hausse de la consommation. Quelles lectures sont compatibles avec les deux données?
Plusieurs réponses possibles
Les sources suisses
La Suisse dispose de trois grandes statistiques pénales nationales, toutes produites par l'OFS à partir de données transmises par les cantons et par la Confédération. Chacune photographie une étape différente du traitement pénal, avec sa propre unité de compte et sa propre date.
La statistique policière de la criminalité
Depuis 2009, toutes les polices cantonales saisissent selon des règles uniformes les infractions au Code pénal (CP), à la loi sur les stupéfiants (LStup) et à la loi sur les étrangers et l'intégration (LEI): c'est la statistique policière de la criminalité (SPC). Les séries de ce chapitre commencent donc en 2009. La SPC ne contient pas la loi sur la circulation routière (LCR): même un homicide par négligence commis au volant relève de la statistique des accidents. Le «total» que cite la presse est celui du Code pénal, 554 963 infractions en 2025; les 44 228 infractions à la LStup et les 42 108 à la LEI ne s'y ajoutent pas.
La qualification policière est provisoire: une «tentative de meurtre» enregistrée peut devenir des «lésions corporelles graves», ou aboutir à un acquittement. La SPC fige l'état des connaissances de la police.
La statistique des condamnations pénales
La statistique des condamnations pénales compte les jugements concernant des adultes qui sont inscrits au casier judiciaire. En 2025, elle recense 111 962 condamnations, dont 57 150 (51,0 % des condamnations) mentionnent la LCR et 38 406 mentionnent le Code pénal. La moitié des condamnations prononcées en Suisse concerne donc la circulation routière, que la SPC ignore entièrement: c'est le premier exemple de deux statistiques qui ne couvrent pas le même champ.
Son unité est la condamnation, non la personne: une personne condamnée deux fois dans l'année compte deux fois, et une condamnation peut viser plusieurs infractions et plusieurs lois à la fois — d'où le verbe «mentionner». Sa date est celle du jugement, qui peut intervenir longtemps après les faits. Le chapitre 13 analyse ce que les tribunaux prononcent; ici, retenez l'unité et la date.
La statistique de la privation de liberté
La statistique de la privation de liberté compte les personnes détenues un jour donné: 7119 personnes au 31 janvier 2026, dont 63 % exécutaient une peine ou une mesure (exécution anticipée comprise), 31 % étaient en détention provisoire ou pour motifs de sûreté et 6 % détenues à un autre titre. C'est un stock, pas un flux: elle ne dit pas combien de personnes sont entrées en prison pendant l'année, et elle surreprésente mécaniquement les longues détentions, qui ont plus de chances d'être «photographiées» un jour donné. Le chapitre 13 développe cette distinction avec l'identité .
Les jugements des mineurs font l'objet d'une statistique distincte, parce qu'ils relèvent du droit pénal des mineurs (DPMin, applicable aux actes commis entre 10 et 18 ans), que le chapitre 10 présente.
| Source | Ce qu'elle compte | Unité principale | Date de référence | Champ |
|---|---|---|---|---|
| SPC | infractions connues de la police | infraction, personne prévenue, personne lésée | clôture du cas par la police | CP, LStup, LEI (sans LCR) |
| Condamnations pénales | jugements inscrits au casier | condamnation | date du jugement | adultes, toutes lois (LCR comprise) |
| Privation de liberté | personnes en détention | personne détenue | un jour donné (31 janvier) | tous titres de détention |
Tableau 2.1 — Les trois statistiques pénales nationales: trois unités, trois dates.
Compter: infractions, affaires, personnes
Trois unités qui ne se convertissent pas l'une en l'autre
Une soirée de violence dans un bar peut produire, pour la police, une seule affaire, cinq infractions (deux lésions corporelles simples, des voies de fait, des menaces, des dommages à la propriété), trois personnes prévenues et quatre personnes lésées. Aucun de ces nombres ne se déduit des autres. La SPC privilégie l'infraction et la personne: en raison des différences cantonales d'organisation et d'informatique, l'OFS indique le nombre d'affaires sans en faire une unité d'analyse.
Reprenez ce vocabulaire exactement. La SPC ne parle pas d'«auteurs»: une personne prévenue est soupçonnée, pas condamnée. Parler des «92 147 auteurs d'infractions de 2025» serait une erreur de fait autant que de langage.
Les règles de comptage
Chaque règle a sa conséquence. Avec la statistique de sortie, une enquête ouverte en 2023 et close en 2025 gonfle les chiffres de 2025, l'année où elle est bouclée. Avec le lieu de commission, un canton touristique ou frontalier enregistre les infractions commises sur son sol par des personnes qui n'y habitent pas. Le comptage unique rend les nombres de personnes comparables à la population: sans lui, une personne prévenue de vingt vols compterait vingt fois.
La règle du cambriolage montre que le «total» n'est pas une somme neutre. En 2025, la SPC compte 34 755 vols par effraction et 11 881 vols par introduction clandestine, soit 46 636 cambriolages au sens du cours. Mais chaque vol par effraction pèse en général trois infractions dans le total du Code pénal: la violation de domicile et les dommages associés sont comptés aussi, rangés dans d'autres totaux (les infractions contre la liberté et contre le patrimoine). Une baisse des cambriolages fait donc baisser le total plus que leur seul nombre ne le laisse penser.
Compter des personnes: ce que disent les catégories de l'OFS
En 2025, la police a enregistré 92 147 personnes prévenues d'une infraction au CP: 10 339 mineurs, 13 342 jeunes adultes de 18 à 24 ans, 68 439 adultes de 25 ans et plus, et 27 personnes sans indication d'âge (la somme fait bien 92 147). L'OFS les répartit aussi selon la nationalité et le statut de séjour: les ressortissants suisses représentent 42,1 % des personnes prévenues, les étrangers titulaires d'un permis d'établissement ou de séjour 32,3 %, la population relevant de l'asile 5,8 % et les «autres étrangers» 19,8 %. Ces chiffres ne peuvent pas être comparés tels quels aux parts de chaque groupe dans la population résidante, pour quatre raisons. D'abord, les personnes prévenues comprennent des personnes qui ne résident pas en Suisse — la catégorie «autres étrangers» regroupe notamment des frontaliers, des touristes, des visiteurs et des personnes présentes illégalement —, absentes du dénominateur que serait la population résidante. Ensuite, la structure par âge et par sexe diffère entre les groupes, et la participation à la délinquance enregistrée dépend fortement de l'âge et du sexe (chapitre 10). Puis les infractions à la LEI, comptées à part, ne peuvent être reprochées qu'à des étrangers, ce qui pèse sur toute comparaison qui les inclut. Enfin, le contrôle policier n'est pas distribué au hasard: la sélectivité des contrôles (chapitre 8) peut influencer qui devient «personne prévenue». Aucune de ces catégories n'explique un comportement; le cours ne calcule donc aucun «taux des étrangers», et il reviendra sur ces facteurs de confusion au chapitre 4.
Remettez dans l'ordre les étapes qui transforment un cambriolage commis en Suisse en une infraction du rapport annuel de la SPC.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- La police clôt la saisie du cas et le transmet, par exemple au ministère public
- Le rapport annuel publie les trois infractions dans les totaux de l'année de clôture
- La police constate les faits et les qualifie juridiquement (vol, violation de domicile, dommages à la propriété)
- L'OFS extrait la base de données à la mi-février de l'année suivante
- La personne lésée découvre le cambriolage et le signale à la police
Taux et indices
Le taux et son dénominateur
Un effectif seul ne permet aucune comparaison: 554 963 infractions, est-ce beaucoup? Il faut le rapporter à une population exposée. C'est le rôle du taux.
Pourquoi la population de l'année précédente? Le rapport ne le justifie pas; ce qui rend la série comparable, c'est que la même règle s'applique à toutes les années. Le choix a un coût, que l'exemple suivant chiffre.
Le taux corrige un défaut de l'effectif, mais il suppose que les infractions sont proportionnelles aux habitants. L'OFS signale lui-même la limite: les voyageurs, les touristes, les pendulaires et les visiteurs ne figurent pas dans la population résidante, alors que les infractions commises par eux ou contre eux sont enregistrées. Dans une ville-centre ou une station touristique, le taux par habitant est donc mécaniquement plus élevé, sans que les habitants soient plus exposés ou plus impliqués. Le rapport en conclut que l'évolution d'une même région dans le temps est souvent plus parlante qu'une comparaison entre régions.
En 2025, la SPC enregistre 32 622 escroqueries (art. 146 CP). Avec le dénominateur de la SPC (9 051 029 habitants au 31.12.2024), calculez le taux d'escroqueries pour 100 000 habitants.
Indices et variations
Pour suivre une série dans le temps, on la ramène souvent à une année de référence. L'indice a l'avantage de rendre comparables des séries d'ordres de grandeur très différents: 55 homicides et 554 963 infractions deviennent deux courbes qui partent du même point.
Le dénominateur de (2.3) est la source de presque toutes les erreurs. Une variation se calcule toujours par rapport à la valeur de départ, et comme la valeur de départ change quand on enchaîne deux périodes, deux variations successives ne s'additionnent pas. La relation suivante règle aussi la question du taux: comment la variation d'un taux se décompose-t-elle en variation du numérateur et variation du dénominateur?
Démonstration. (i) Par la définition (2.3), et ; en substituant, , et . (ii) , et chaque rapport vaut plus la variation relative correspondante.
Les variations se multiplient, et un taux baisse dès que la population croît plus vite que l'effectif.
Trois histoires se lisent sur la figure. Le total du Code pénal touche l'indice 75,0 en 2021, puis remonte à 100,3 en 2025: presque exactement le nombre de 2009. Les cambriolages suivent une courbe plus marquée (exemple 2.2). Les escroqueries s'envolent: indice 417,1, plus de quatre fois le nombre de 2009. Le chapitre 12 examinera l'hypothèse d'un déplacement vers la fraude en ligne; retenez ici que le «total» apparemment stable recouvre deux mouvements opposés.
L'explorateur suivant fait varier les deux choix qui gouvernent toute présentation d'une série: l'année de base et la grandeur affichée. Commencez avec le total du Code pénal et l'année de base 2021: la variation jusqu'en 2025 est de . Déplacez la base en 2009: elle tombe à . Puis affichez le taux avec la base 2011: l'effectif a reculé de 0,9 % depuis 2011, le taux de 13,8 %. Les données n'ont pas changé; seul le récit a changé.
Choisissez une série de la statistique policière, une année de base et un mode d'affichage. Le même nombre de 2025 raconte une hausse ou une baisse selon l'année à laquelle on le compare; et le taux ne varie pas comme l'effectif, parce que la population du dénominateur a grandi. Les taux n'existent ici qu'à partir de 2011: les données du cours ne contiennent pas la population antérieure au 31.12.2010.
Qui veut annoncer une «explosion» choisira 2021 comme base; qui veut annoncer la «stabilité» choisira 2009. Aucun des deux ne ment sur les chiffres. Le choix de la base est un choix d'auteur qu'il faut justifier (le début de la série homogène, une réforme), et montrer toute la série est souvent le plus honnête.
La SPC compte 11 874 escroqueries en 2015 et 32 622 en 2025. Calculez la variation en pour cent de 2015 à 2025.
L'élucidation
Une infraction élucidée, au sens de la police
«Élucidée» ne veut donc dire ni «jugée», ni «prouvée», ni «auteur condamné»: une personne a été identifiée comme prévenue, ce qui peut aboutir à un acquittement. En 2025, le taux d'élucidation de l'ensemble du Code pénal vaut 38,7 %: pour près de six infractions enregistrées sur dix, la police ne connaît aucune personne prévenue.
La figure 2.2 oppose deux mondes. En haut, des infractions où la victime connaît le plus souvent la personne en cause, ou peut la décrire: homicides (98,2 %), viols (90,6 %), menaces (90,5 %), lésions corporelles simples (85,6 %). En bas, des infractions anonymes contre le patrimoine, découvertes après coup, sans témoin: escroqueries (23,9 %), vols par effraction (19,6 %), vols de véhicules (6,5 %). Le brigandage, commis en face de la victime mais souvent par un inconnu, se situe entre les deux (54,3 %).
Un troisième monde n'apparaît pas sur la figure: les infractions découvertes par la police elle-même. Pour la LStup, le taux d'élucidation vaut 96,1 % en 2025, et pour la LEI 99,9 %. Ce n'est pas le signe d'une efficacité exceptionnelle: une consommation constatée lors d'un contrôle est enregistrée avec la personne contrôlée. L'infraction et la personne prévenue naissent ensemble, et le taux d'élucidation n'informe sur rien.
Un rapport de police municipale (fictif) se félicite: «Notre taux d'élucidation global est passé de 35 % à 40 % en un an.» Pendant la même année, la police a mené une campagne de contrôles des stupéfiants dans les parcs, et le nombre de vols de vélos élucidés est resté le même. Quelle est l'explication la plus économique?
Ce qui fait bouger les chiffres sans changer les comportements
L'OFS énumère lui-même, en tête de son rapport, les facteurs qui influencent la SPC indépendamment de la criminalité: la reportabilité des infractions, les ressources des polices cantonales, les directives des ministères publics et les changements législatifs. S'y ajoutent les pratiques de saisie et les grosses affaires. Tous ont laissé des traces dans les séries suisses récentes.
La disposition à dénoncer
La plupart des infractions contre des personnes ou des biens parviennent à la police parce qu'une victime ou un témoin les signale. Si la disposition à porter plainte change — une campagne de sensibilisation, une assurance qui exige un procès-verbal, la confiance envers la police —, la statistique change, même si les comportements restent identiques. Le chapitre 3 mesure ce taux de dénonciation par les enquêtes de victimisation: il va d'environ trois quarts des cambriolages à un huitième des violences sexuelles.
Pour certaines infractions, la loi elle-même subordonne la poursuite à la volonté de la victime.
La fréquence enregistrée d'une telle infraction dépend directement de la volonté de la personne lésée, et une modification de la liste des cas poursuivis d'office peut, à elle seule, faire varier la série.
Les ressources et les priorités de la police
Pour les infractions sans victime directe — stupéfiants, séjour irrégulier —, presque tout ce qui est enregistré a été cherché. La SPC 2025 enregistre une baisse de 10,0 % des infractions de la LStup liées à la consommation personnelle. Moindre consommation ou déplacement des priorités policières? La statistique ne permet pas de trancher. L'OFS le rappelle à propos de la LStup: la fréquence de ces infractions dépend «des ressources en personnel disponibles pour procéder à des contrôles». Dans ce domaine, une hausse est souvent la marque d'une police plus active, non d'une population plus délinquante.
Les pratiques de saisie et les directives
Le rapport 2025 en donne un exemple sobre: les menaces ont diminué dans le canton de Neuchâtel depuis 2017 parce qu'elles n'y sont plus saisies dans les affaires où d'autres infractions sont enregistrées en même temps. Le comportement n'a pas changé; la règle, si. De même, des changements de système informatique dans deux cantons ont fait entrer dans la statistique 2022 une petite part d'infractions de 2021, et un retard de traitement dans un autre a reporté des cas de 2022 sur 2023. Ces notes de bas de tableau sont la partie la plus importante d'un rapport statistique, et la moins lue.
Le changement de la loi
Le cas le plus net est celui du viol. La SPC 2025 enregistre 1402 viols contre 1086 en 2024, soit une hausse de 29,1 %. Mais la définition légale du viol a été modifiée par la révision du droit pénal en matière sexuelle, entrée en vigueur le 1er juillet 2024, et l'OFS précise que la comparaison avec les années précédentes n'est possible «que dans une mesure limitée». Une partie des faits qui, avant cette date, auraient été enregistrés sous un autre article l'est désormais comme viol. La série présente donc une rupture: on ne peut pas lire les 29,1 % comme une hausse des comportements, ni comme l'absence de hausse. Le chapitre 12 revient sur cette série et sur ce que l'enquête de victimisation en dit.
Les victimes de violences sexuelles trouvent en Suisse une aide gratuite et confidentielle auprès des centres LAVI, qu'elles aient porté plainte ou non (chapitre 11).
Une seule grosse affaire
En 2025, la SPC enregistre 345 infractions de traite d'êtres humains (art. 182 CP), contre 79 en 2024: une hausse de 336,7 %. L'OFS l'explique en note: plusieurs affaires closes en 2025 dans le canton de Berne comprennent à elles seules 239 infractions. Sans elles, il en resterait 106. Pour une catégorie de quelques dizaines d'infractions par an, une enquête qui aboutit peut multiplier le chiffre annuel, et la statistique de sortie place toutes ses infractions l'année de la clôture. Les petits nombres posent un problème voisin même sans grosse affaire: 55 homicides consommés après 45, c'est , un écart que le chapitre 12 montrera compatible avec le hasard.
L'entonnoir pénal
Quatre nombres, quatre unités
On représente souvent le système pénal comme un entonnoir: à chaque étape, une partie des cas sort du système. L'image est juste, mais elle trompe si on la lit comme une suite de proportions.
Comparer: dans le temps, entre régions, entre pays
Dans le temps, une série n'est comparable que si les règles et les définitions sont restées les mêmes: un indice calculé à travers une rupture (le viol en 2024) n'est pas une évolution, c'est un artefact. Entre régions et entre pays, les difficultés se multiplient.
Entre cantons et entre villes
La tentation de classer les villes selon leur taux est forte. Trois raisons demandent la prudence: les pendulaires et les touristes, absents du dénominateur; la structure d'opportunités (un grand centre commercial ou une gare principale concentre des vols sur une commune qui n'en «produit» pas plus que ses voisines); et les pratiques de saisie, qui diffèrent encore malgré l'harmonisation, comme le montre l'exemple neuchâtelois.
Entre pays
Comparer les statistiques policières de plusieurs pays multiplie ces difficultés. Les définitions légales diffèrent: ce qu'un pays appelle cambriolage, viol ou escroquerie ne recouvre pas les mêmes faits ailleurs, et la Suisse elle-même a changé la définition du viol en 2024. Les règles de comptage diffèrent: certains pays enregistrent une infraction par affaire (l'infraction principale), d'autres chacune des infractions, et la règle suisse du cambriolage compté trois fois n'a pas d'équivalent partout. Le moment de l'enregistrement diffère: la SPC est une statistique de sortie, d'autres pays comptent dès le signalement, avant toute vérification. Les projets de statistiques comparées, comme l'European Sourcebook of Crime and Criminal Justice Statistics pour la police et la justice, ou SPACE, produit à l'UNIL pour les prisons (chapitre 13), documentent ces différences pays par pays précisément parce qu'elles empêchent de comparer des totaux bruts.
L'exception relative est l'homicide consommé. Un corps est difficile à dissimuler, presque tous les cas sont connus et élucidés (98,2 % en Suisse en 2025), et la définition «avoir tué intentionnellement» varie moins que les autres. C'est pourquoi les comparaisons internationales de violence s'appuient d'abord sur le taux d'homicides pour 100 000 habitants: en Suisse, 55 homicides consommés en 2025 donnent 0,61 pour 100 000. Même là, un piège subsiste: la SPC distingue les homicides consommés des tentatives. En additionnant les 55 homicides consommés et les 251 tentatives, on obtiendrait 306 «homicides», soit 3,38 pour 100 000, plus de cinq fois plus. Un pays qui publie ses homicides tentatives comprises et un autre qui ne publie que les consommés ne sont pas comparables, et il faut toujours vérifier ce que contient la série.
Toutes ces difficultés tiennent à la manière dont les institutions enregistrent ce qu'elles apprennent. Reste la question préalable, que n'apprennent-elles jamais?, à laquelle le chapitre 3 répond avec les enquêtes de victimisation et de délinquance autoreportée.
Synthèse
- Une statistique officielle de la criminalité mesure directement l'activité enregistrée d'une institution et seulement indirectement les comportements; la part de chacune varie selon l'infraction, de l'homicide (presque tout est connu) à la consommation de stupéfiants (presque tout est cherché par la police).
- La Suisse dispose de trois statistiques nationales: la SPC (infractions, personnes prévenues et lésées; CP, LStup, LEI; depuis 2009), la statistique des condamnations pénales (condamnations d'adultes inscrites au casier, LCR comprise) et la statistique de la privation de liberté (un stock de personnes un jour donné). Trois unités, trois dates.
- Les règles de comptage décident des nombres: statistique de sortie arrêtée à la mi-février, lieu de commission, comptage unique des personnes, cambriolage compté comme trois infractions.
- Un taux s'écrit toujours avec sa base et son dénominateur (61,3 pour 1000, ou 6131 pour 100 000, avec la population au 31.12.2024); une variation est un pourcentage de la valeur de départ, et les variations successives se multiplient (−57,7 % puis +49,5 % font −36,7 %); le choix de l'année de base est un choix d'auteur.
- Le taux d'élucidation (38,7 % pour le CP en 2025) va de 98,2 % pour les homicides à 6,5 % pour les vols de véhicules; plus il est bas, moins les personnes prévenues renseignent sur les auteurs.
- La dénonciation, les priorités policières, les pratiques de saisie, la loi (viol, 1er juillet 2024) et une grosse affaire (traite, Berne, 2025) font bouger les chiffres sans que les comportements changent; l'entonnoir pénal se décrit, il ne se divise pas.
En 2025, la SPC enregistre 55 homicides consommés. Avec le dénominateur de la SPC (9 051 029 habitants au 31.12.2024), calculez le taux pour 100 000 habitants (deux décimales).
Les cambriolages enregistrés par la police passent de 73 714 en 2012 à 46 636 en 2025 (SPC). La population résidante permanente vaut 7 954 662 habitants au 31.12.2011 et 9 051 029 au 31.12.2024 (STATPOP). Un article affirme: «les cambriolages ont baissé d'un bon tiers depuis leur sommet». Un autre: «le risque de cambriolage a presque diminué de moitié». Qui a raison?
Indice, base 2012
Exprimez 2025 en indice, base 2012 = 100.
Calculez , base 2012 = 100 (une décimale).
Taux de 2012
Variation du taux
Qui a raison?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
La SPC enregistre 2113 brigandages (art. 140 CP) en 2024 et 1834 en 2025. La population résidante permanente vaut 8 962 258 habitants au 31.12.2023 et 9 051 029 au 31.12.2024.
- Calculez le taux de brigandage de 2025 pour 1000 et pour 100 000 habitants, avec le dénominateur de la SPC.
- Calculez le taux de 2024 pour 100 000 habitants.
- Calculez la variation en pour cent de l'effectif, puis celle du taux, de 2024 à 2025. Pourquoi diffèrent-elles?
Solution
- brigandage pour 1000 habitants, et : . Pour une infraction rare, la base 100 000 évite les décimales: c'est pourquoi le cours la préfère.
Les escroqueries enregistrées (art. 146 CP) valent 7821 en 2009, 11 874 en 2015, 34 392 en 2024 et 32 622 en 2025.
- Calculez l'indice 2025, base 2009 = 100, puis les indices 2009 et 2025, base 2015 = 100.
- Un communiqué titre: «Escroqueries: la hausse continue». Calculez la variation de 2024 à 2025 et dites ce que vous pensez du titre.
- Un autre communiqué, publié le même jour, affirme: «Les escroqueries ont été multipliées par plus de quatre». Est-ce compatible avec le premier calcul? Que manque-t-il à la phrase?
Solution
- Base 2009: . Base 2015: et . Changer de base ne change pas la forme de la courbe, seulement le point qui vaut 100: les rapports entre années sont conservés (, aux arrondis près).
En 2025, la SPC enregistre 1402 viols (1086 en 2024) et 345 infractions de traite d'êtres humains (79 en 2024).
- Calculez les deux variations en pour cent.
- Pour chacune, nommez le facteur qui interdit de la lire comme une évolution des comportements, et dites ce qu'il faudrait pour estimer l'évolution réelle.
- Pour la traite, calculez la variation sans les 239 infractions des affaires bernoises. Ce nouveau chiffre mesure-t-il l'évolution de la traite?
Solution
- Viol: . Traite: .
Données fictives. Dans la ville fictive d'Arvel, la police enregistre l'année 1 4000 infractions au Code pénal, dont 1400 élucidées. L'année 2, un grand magasin ouvre au centre-ville et transmet systématiquement à la police les vols à l'étalage que son service de sécurité constate sur le fait: 300 infractions, toutes avec une personne prévenue identifiée. Les autres infractions restent au nombre de 4000, dont 1400 élucidées. Le commandant de police présente au conseil communal «une hausse de l'élucidation» et le parti d'opposition «une hausse de la criminalité de 7,5 %».
- Calculez le taux d'élucidation de l'année 1 et de l'année 2, ainsi que la variation du nombre d'infractions.
- Les deux affirmations sont-elles exactes? Que décrivent-elles réellement?
- Quelle information faudrait-il présenter au conseil pour qu'il puisse juger de l'activité de la police?
Solution
- Année 1: . Année 2: . Infractions: de l'effectif de l'année 1.
Titre fictif, construit sur les données de la SPC. Un quotidien publie au printemps 2026: «Homicides +22 %, cambriolages +50 %: la Suisse n'a jamais été aussi dangereuse.» Le sous-titre précise: «55 homicides en 2025 contre 45 en 2024; 46 636 cambriolages en 2025 contre 31 186 en 2021.»
Rédigez une analyse critique d'une page: vérifiez chaque chiffre, nommez chaque choix d'auteur, dites ce que les données permettent d'affirmer, et prenez position sur le titre. Dites quelle donnée vous ferait changer d'avis.
Solution
Les chiffres sont exacts. et . Le problème n'est pas l'arithmétique, mais quatre choix d'auteur.
Références
- Killias, M., Aebi, M. F. & Kuhn, A., Précis de criminologie, 4e éd., Berne, Stämpfli, 2019.
- Mosher, C. J., Miethe, T. D. & Hart, T. C., The Mismeasure of Crime, Sage, 2011.
- Kitsuse, J. I. & Cicourel, A. V. (1963), «A Note on the Uses of Official Statistics», Social Problems 11(2), 131–139.
- Office fédéral de la statistique (OFS), Statistique policière de la criminalité (SPC). Rapport annuel 2025 des infractions enregistrées par la police, Neuchâtel, 2026, numéro OFS 1117-2500, avec son glossaire méthodologique (chapitre 5).
- Office fédéral de la statistique (OFS), communiqué de presse «Nombre de personnes détenues au plus haut niveau», Neuchâtel, 11 mai 2026 (statistique des condamnations pénales 2025 et statistique de la privation de liberté au 31 janvier 2026).