Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- dire ce que sonde l'infrarouge, et pourquoi la spectrométrie de masse, qui n'absorbe aucun photon, le complète;
- démontrer la loi de Hooke , en tirer une constante de force et prévoir l'effet de l'ordre de liaison et de la substitution isotopique (C–H et C–D);
- attribuer les bandes d'un spectre infrarouge en tenant compte de la règle de sélection, de la liaison hydrogène et de la conjugaison, et décrire l'identification d'une poudre par ATR-FTIR;
- lire un spectre de masse par ionisation électronique: ion moléculaire, pic de base, règle de l'azote, massifs isotopiques, coupures α des amines et des cétones;
- discriminer deux formules de même masse nominale par la masse exacte, en calculant un écart en ppm;
- situer l'ionisation douce (ESI) et les couplages GC–MS et LC–MS dans l'analyse toxicologique et forensique, avec leurs limites: isomères de position et énantiomères.
Ce que voit chaque technique
Devant un flacon sans étiquette, comment savoir ce qu'il contient? Pendant un siècle, on dégradait le composé et l'on préparait des dérivés cristallins; depuis les années 1960, la réponse est spectroscopique. La spectroscopie infrarouge (IR) dit quels groupes fonctionnels la molécule porte; la spectrométrie de masse (SM, ou MS) dit combien elle pèse et de quels morceaux elle est faite; la RMN, objet du chapitre 14, dit comment les atomes sont enchaînés.
Chimie générale, chapitre 3, a rappelé que l'énergie d'un photon, , est proportionnelle au nombre d'onde , exprimé en , et qu'un photon infrarouge est trop peu énergétique pour rompre une liaison. Ce qu'il fait, c'est faire vibrer les liaisons. Le domaine utile au chimiste va de à ( à ). Un photon de , celui qu'absorbe le carbonyle d'une cétone, porte , dix-sept fois moins que l'énergie moyenne d'une liaison (): l'infrarouge examine la molécule .
La spectrométrie de masse n'est pas une spectroscopie: aucun photon n'y est absorbé. On ionise la molécule, on trie les ions selon leur rapport et on les compte. La molécule s'y fragmente: la technique est destructive, mais une fraction de microgramme suffit.
La spectroscopie infrarouge
Une molécule vibre
Les atomes d'une molécule oscillent sans cesse autour de leurs positions d'équilibre, même au zéro absolu, et ces mouvements se décomposent en mouvements simples et indépendants.
Sur les coordonnées des atomes, trois décrivent la translation de l'ensemble et trois sa rotation (deux pour une molécule linéaire); le reste est vibration. L'eau a modes, le linéaire , l'aspirine ( atomes) .
Ce nombre n'empêche pas l'analyse, parce que beaucoup de modes sont localisés: l'élongation d'une liaison très différente de ses voisines par la masse ou la raideur — une liaison à l'hydrogène, un carbonyle — se découple presque du reste de la molécule. Le carbonyle d'une cétone absorbe vers dans la propanone comme dans un stéroïde: c'est ce qui permet les tables de corrélation. Les déformations et les élongations du squelette, délocalisées, sont au contraire propres à chaque molécule.
L'oscillateur harmonique et la loi de Hooke
Modélisons une liaison comme deux masses et reliées par un ressort de longueur à vide et de raideur : c'est l'oscillateur harmonique.
Démonstration. Sur un axe, les atomes sont en et l'allongement du ressort vaut . Le ressort tire l'atome 1 avec la force et l'atome 2 avec :
En divisant par et et en soustrayant, , soit
l'équation d'un oscillateur harmonique de pulsation . Avec et , on obtient (13.1). Le centre de masse, sur lequel aucune force ne s'exerce, ne participe pas à la vibration.
La mécanique quantique ne change pas ce résultat, elle le discrétise. Les niveaux d'énergie de l'oscillateur harmonique sont
et une absorption fait passer la molécule de à : le photon absorbé a l'énergie , sa fréquence est la fréquence classique de vibration, et (13.1) se lit directement sur le spectre. À K, vaut ; par la loi de Boltzmann (chapitre 3, théorème 3.1), le niveau d'un carbonyle n'est peuplé qu'à fois le niveau , d'où partent pratiquement toutes les absorptions. Le terme , l', rappelle qu'une liaison ne s'immobilise jamais.
Le modèle a ses limites: une vraie liaison se rompt si on l'étire trop, et son énergie potentielle s'écarte de la parabole. Cette anharmonicité permet des transitions faibles , les harmoniques, vers le double du nombre d'onde fondamental: celle du carbonyle d'une cétone, vers , ne doit pas être prise pour un .
Ce que révèle une constante de force
La loi (13.1) s'utilise dans les deux sens: connaissant , on prévoit une bande; connaissant une bande, on mesure . Les masses sont celles des isotopes, avec .
Trois tendances découlent de (13.1) et organisent la table de corrélation. La masse: les liaisons à l'hydrogène vibrent au-dessus de , leur masse réduite étant proche de .
L'ordre de liaison: une liaison multiple est plus raide (Chimie générale, chapitre 6). absorbe à –, à –, la simple sous ; au milieu des deux premiers domaines, (13.1) donne et .
L'isotope: dans ce modèle, l'énergie de point zéro d'une liaison dépasse celle d'une liaison de . Rompre coûte donc un peu plus, et une étape qui rompt une liaison ralentit quand on deutère cet hydrogène. Cet dit si la rupture d'une liaison appartient à l'étape cinétiquement déterminante (chapitre 5), comme dans une élimination E2 (chapitre 6, définition 6.7).
Un alcool en solution très diluée dans un solvant apolaire montre une bande fine à . On échange l'hydrogène du groupe hydroxyle contre un deutérium. À quel nombre d'onde prévoyez-vous la bande ? Masses: ; H ; D .
La règle de sélection: une vibration doit faire varier le dipôle
Toutes les vibrations n'absorbent pas l'infrarouge: pour céder de l'énergie à un champ électrique oscillant, la molécule doit présenter une charge qui oscille avec lui.
Justification. Résultat de la théorie de l'interaction lumière–matière, admis ici: l'énergie d'interaction d'une molécule avec un champ est , où est son moment dipolaire. Si ne varie pas pendant la vibration, le champ n'a pas de prise; s'il oscille à la fréquence du mode, l'échange est résonant. La règle est stricte pour l'oscillateur harmonique; l'anharmonicité l'assouplit un peu.
Les conséquences découlent de la polarité des liaisons (Chimie générale, chapitre 6):
- , et n'ont aucune vibration active: l'air sec est transparent à l'infrarouge.
- Le , apolaire au repos, a une élongation antisymétrique et des déformations actives (son élongation symétrique ne l'est pas): avec l'eau, il est à l'origine de l'effet de serre.
La spectroscopie Raman, fondée sur la variation de la polarisabilité, voit souvent les vibrations inactives en IR: les deux techniques sont complémentaires.
Laquelle de ces élongations ne donne aucune bande d'absorption infrarouge?
Liaison hydrogène, conjugaison, solvant
Tout ce qui modifie la raideur d'une liaison déplace sa bande.
La liaison hydrogène. Dans un alcool pur, les liaisons (Chimie générale, chapitre 7) affaiblissent la liaison : la bande descend de (hydroxyle libre) à –, et s'élargit, parce qu'elle superpose des liaisons hydrogène de toutes forces. Dilué dans un solvant apolaire, l'alcool montre de nouveau la bande fine de l'hydroxyle libre. Les acides carboxyliques forment des dimères liés par deux liaisons hydrogène fortes: leur bande s'étale de à et englobe les , la signature la plus reconnaissable de l'infrarouge.
La conjugaison. Dans un carbonyle conjugué à une double liaison ou à un cycle aromatique, la forme limite (chapitre 2) pèse davantage: la liaison est moins raide, et la bande passe de (cétone saturée) à .
Les effets du substituant. Dans un amide, le doublet de l'azote se délocalise fortement vers le carbonyle (effet ): bande à –. Dans un ester, l'effet inductif attracteur () de l'oxygène domine: –. Dans un chlorure d'acyle, le du chlore l'emporte nettement: . Les montrent deux bandes ( et ), les deux carbonyles vibrant en phase et en opposition de phase. La position du carbonyle classe ainsi les dérivés d'acides presque dans l'ordre de leur réactivité (chapitre 11).
Le solvant et l'état physique déplacent les bandes de quelques à quelques dizaines, beaucoup plus pour les et : on compare un spectre à une référence enregistrée dans les mêmes conditions.
La table de corrélation
La table suivante, tirée des tables de corrélation standard (Silverstein; Pretsch), rassemble les positions caractéristiques; la figure 13.1 les place sur l'axe des nombres d'onde.
| Liaison, vibration d'élongation | () | Aspect |
|---|---|---|
| d'alcool, lié | – | large, intense; libre , fine |
| d'acide |
Le butan-1-ol et le butan-2-ol ont la même région diagnostique (un large, des , un ) mais des empreintes différentes. On ne lit pas l'empreinte, on la compare à une référence: c'est l'un des tests d'identité les plus sévères de la chimie. Seule exception: deux énantiomères ont le même spectre infrarouge, comme toutes leurs propriétés physiques en milieu achiral (chapitre 4).
Lire un spectre infrarouge
Un spectre infrarouge porte en abscisse le nombre d'onde, décroissant de gauche à droite, et en ordonnée la transmittance en pour cent: une absorption est un pic orienté vers le bas, décrit par sa position, son intensité et sa forme (fine ou large).
Le spectre infrarouge d'un composé montre une absorption très large de à et une bande intense à . De quelle famille s'agit-il?
L'infrarouge au laboratoire forensique
Les spectromètres modernes sont à transformée de Fourier (FTIR): toutes les fréquences traversent à la fois un interféromètre, et le spectre est reconstruit par le calcul en quelques secondes. Pour un solide, la technique de choix est la réflexion totale atténuée (ATR): la poudre est pressée contre un cristal, souvent du diamant, où le faisceau se réfléchit; à chaque réflexion, une onde évanescente pénètre de quelques micromètres dans l'échantillon. Ni préparation ni solvant.
L'identification se fait par comparaison à une bibliothèque: le logiciel classe les références par indice de similitude, mais c'est l'analyste qui décide, en vérifiant que les bandes principales coïncident et qu'aucune bande importante n'est inexpliquée. Trois pièges sont classiques avec les stupéfiants:
- les mélanges: le spectre d'une poudre coupée (sucre, caféine, paracétamol) est une somme, et la bibliothèque peut reconnaître le produit de coupage en manquant le principe actif;
- le sel et la base libre: le chlorhydrate d'une amine () et l'amine libre n'ont pas le même spectre (chapitre 2);
- les isomères: deux isomères de position ont des empreintes voisines, deux énantiomères des spectres identiques.
L'infrarouge mesure aussi l'alcool dans l'air expiré: les éthylomètres probatoires modernes, évoqués au chapitre 9, dosent l'éthanol par l'absorption de ses élongations vers (environ ) ou de sa liaison , en utilisant plusieurs longueurs d'onde pour ne pas le confondre avec d'autres composés volatils.
La spectrométrie de masse
Ioniser, trier, compter
Un spectromètre de masse comporte, sous vide, une source qui forme les ions, un analyseur qui les sépare selon et un détecteur qui les compte. Le spectre est un diagramme en bâtons: en abscisse, abondance en ordonnée.
La source classique, celle des bibliothèques de spectres, est l'ionisation électronique (EI): les molécules gazeuses traversent un faisceau d'électrons de , qui leur arrachent un électron:
L'ion formé est à la fois cation et radical: c'est un radical-cation, noté . L'électron arraché est le moins retenu: un électron d'un doublet non liant d'azote ou d'oxygène, sinon un électron . On écrit donc la charge et l'électron célibataire sur l'hétéroatome; c'est un modèle de charge localisée, commode pour prévoir les fragmentations, alors que la lacune est en réalité plus ou moins délocalisée.
Une dizaine d'électronvolts suffit à ioniser une molécule organique; font , près de vingt fois l'énergie d'une liaison , et la part transmise à l'ion suffit à le fragmenter. Cette énergie est une norme: elle rend les spectres reproductibles d'un instrument à l'autre, ce qui permet les bibliothèques de centaines de milliers de spectres.
En EI, les ions sont presque tous monochargés (): se lit comme une masse, et l'on dit «l'ion de 44».
Les analyseurs. Le quadrupôle est un filtre: quatre barres portent des tensions continues et alternatives telles que seuls les ions d'un choisi le traversent; on balaie le réglage. L'analyseur à temps de vol (TOF) accélère les ions sous une tension et mesure leur temps de parcours sur une distance ; de on tire
Pour un ion de 303 accéléré sous kV sur un mètre (valeurs typiques choisies pour l'exemple), , et l'ion de 304 arrive ns plus tard. Les analyseurs à temps de vol à réflecteur, et ceux qui mesurent la fréquence de mouvement des ions dans un piège, atteignent la haute résolution.
Masse nominale, masse exacte, masse moyenne
Chimie générale, chapitre 1, a souligné que la masse molaire est une moyenne sur les isotopes, la masse d'aucune molécule réelle. Le spectromètre voit les molécules une à une, chacune avec sa composition isotopique.
Pour la cocaïne, , la masse nominale vaut , la masse monoisotopique , la masse moyenne ; cette dernière n'apparaît nulle part dans un spectre. Les éléments lourds ont des masses exactes à leur nombre de masse ( ), l'hydrogène une masse supérieure à : ce est déjà une information de composition.
La règle de l'azote
La parité de la masse nominale renseigne sur le nombre d'atomes d'azote.
Démonstration. Comparons la parité de la masse nominale de l'isotope principal et celle de la valence: C (; ), H (; ), O (; ), S (; ), Cl (; ), Br (; ) ont la même parité, N (; ) non. Avec et la somme des valences , il vient . Dans une molécule à couche fermée, chaque liaison est comptée deux fois dans (une fois par atome): est , donc . Un radical neutre, lui, a une valence libre: impaire, et sa masse vérifie . Un cation à nombre pair d'électrons s'obtient en retirant un tel radical à : sa masse a la parité de son propre nombre d'azotes plus un.
Vérification sur les témoins du cours: amphétamine (), cocaïne (), paracétamol (), un azote et une masse impaire; aspirine () et butanone (), sans azote, une masse paire. Les fragments à nombre pair d'électrons qui gardent l'azote, 44 et 58, sont pairs; l'acylium de la butanone, sans azote, est à 43. La règle porte sur la masse , et suppose que l'ion moléculaire a été bien identifié: appliquée à un fragment pris pour M, elle conclut à l'envers.
Le spectre de masse EI d'un composé ne contenant que C, H, N et O montre un ion moléculaire à 194. Que peut-on dire de son nombre d'atomes d'azote?
Une fois la formule connue, le degré d'insaturation du chapitre 1 compte les cycles et les liaisons : pour la cocaïne, pour l'amphétamine.
Les massifs isotopiques
Un ion ne donne jamais un pic unique: chaque carbone a de chances d'être un , chaque chlore d'être un , chaque brome d'être un .
Les abondances du cours sont celles des tables de l'IUPAC (CIAAW), en pour cent d'atomes: ; ; ; ; ; ; . Chimie générale, exemple 1.2, en a tiré la masse atomique moyenne du chlore; nous en tirons la forme d'un pic.
Démonstration. Chaque atome est, indépendamment des autres, lourd avec la probabilité et léger avec la probabilité . Une configuration donnée de atomes lourds parmi a la probabilité , et il y a façons de choisir les positions: c'est la loi binomiale. La somme vaut par la formule du binôme. Pour deux éléments indépendants, la probabilité d'un décalage total est la somme, sur tous les partages , des produits des probabilités: c'est la définition de la convolution.
Le carbone et le pic M+1. Pour carbones, , d'où la règle pratique: M+1/M vaut environ par carbone. Pour l'amphétamine ( C), la contribution exacte du carbone est , la règle donne ; pour la cocaïne ( C), contre . C'est une , qui cède de trois façons. Elle ignore les autres contributeurs ( par azote, par hydrogène, par soufre): pour l'amphétamine, M+1/M passe de à . Le pic M+1 mesuré reçoit souvent des ions formés dans la source. Et à partir de carbones, dépasse : le pic M+1 devient plus haut que M. L'estimation du nombre de carbones par M+1/M reste donc grossière.
Le chlore et le brome. Un chlore donne M+2/M , le «»; un brome , deux pics presque égaux.
Avec deux halogènes, (13.4) et la convolution donnent les motifs de la figure 13.2, qui suffisent à reconnaître le nombre et la nature des halogènes d'un ion. Le soufre se trahit par un M+2 de par atome (), trop grand pour le seul carbone.
Choisissez la composition d'un ion: nombres d'atomes de carbone, de chlore, de brome et de soufre. Le massif est calculé en combinant les abondances naturelles des isotopes de chaque atome, puis normalisé à son pic le plus intense (100), comme un spectre de masse. Ajoutez des carbones et regardez M+1 grandir de 1,08 % de M par carbone; ajoutez un chlore, puis un brome, et comparez les rapports 3:1 et 1:1. Les isotopes de H, N et O, qui ajoutent quelques dixièmes de pour cent, sont ignorés.
L'explorateur 13.1 affiche aussi l'estimation de M+1/M par la règle de par carbone à côté de la valeur exacte, et la somme des fractions, qui reste égale à : un massif répartit les mêmes ions entre plusieurs masses.
Un ion moléculaire porte deux atomes de chlore. En ne tenant compte que des isotopes du chlore, quelle est la hauteur du pic M+2, en pour cent de celle du pic M?
La fragmentation
L'ion moléculaire emporte un excès d'énergie interne de plusieurs électronvolts, et une partie des ions se brisent avant d'atteindre l'analyseur. La rupture d'un radical-cation donne un cation et un radical neutre (ou, plus rarement, un radical-cation et une molécule neutre); seul le cation est détecté, et le radical perdu ne laisse que la différence de masse.
Les ruptures favorisées sont celles qui donnent le cation le plus stable, selon les critères du chapitre 5: substitution, résonance, et surtout charge portée par un hétéroatome à octet complet.
Les amines. Dans l'ion moléculaire de l'amphétamine, 1-phénylpropan-2-amine, la coupure rompt la liaison entre le carbone qui porte l'azote et le benzylique (figure 13.3). Elle donne l'ion iminium (, 44), stabilisé parce que chaque atome y a un octet (chapitre 2), et un radical benzyle neutre de masse : c'est le pic de base. La méthamphétamine donne de même (, 58), et : le pic de base porte l'information sur la substitution de l'azote. Quand le fragment benzylique garde la charge, on observe à 91, attribué à l'ion tropylium, aromatique (chapitre 8).
Les cétones. L'ion moléculaire de la butanone peut rompre ses deux liaisons . La perte du radical éthyle () donne l'ion acylium , 43, pic de base; celle du méthyle (), , 57. Que la perte du plus gros radical l'emporte est une , non une loi. L'acétate d'éthyle ( 88) a aussi son pic de base à 43: une masse de fragment ne suffit pas, c'est l'ensemble du spectre qu'on interprète.
Les alcools perdent facilement de l'eau (pic à M−18: 56 pour le butan-1-ol, de masse 74), et un alcool primaire donne par coupure l'ion à 31.
Le réarrangement de McLafferty, que nous nous contentons de nommer, concerne un carbonyle portant un hydrogène sur le carbone : par un état de transition à six chaînons, cet hydrogène passe sur l'oxygène, la liaison – se rompt, et il se forme un alcène neutre et le radical-cation d'un énol (chapitre 12). La pentan-2-one ( 86) donne ainsi à 58, une masse paire sans azote puisque l'ion a un nombre impair d'électrons.
La cocaïne. Son spectre EI montre l'ion moléculaire à 303, le pic de base à 82, ion du squelette tropane qui garde l'azote (), un ion à 182 (perte du radical benzoyloxy , ), et les ions benzoyle ( 105) et phényle (77). Le chapitre 11 décrit ses métabolites, benzoylecgonine et cocaéthylène, que l'on recherche de la même façon.
Haute résolution et masse exacte
Un spectromètre de basse résolution donne la masse nominale; un spectromètre de haute résolution mesure à quatre décimales ou plus, ce qui suffit, pour une petite molécule, à fixer la formule brute: les masses exactes des éléments ne sont pas entières, et chacun s'écarte de l'entier à sa façon.
Ionisation douce et couplages chromatographiques
L'ionisation électronique exige une molécule volatile et thermiquement stable, ce que ne sont pas les métabolites polaires (benzoylecgonine, glucuronides). L'électronébulisation (ESI) pulvérise la solution à travers un capillaire porté à quelques kilovolts; les gouttelettes chargées s'évaporent et libèrent des ions déjà formés en solution, surtout la molécule protonée (une amine s'y prête bien, chapitre 2) ou déprotonée . Ces ions à nombre pair d'électrons, peu énergétiques, ne se fragmentent presque pas; pour obtenir des fragments, on sélectionne l'ion et on le brise par collision avec un gaz inerte dans un second analyseur: c'est la spectrométrie en tandem (MS/MS).
Les spectromètres sont couplés à une chromatographie, qui sépare les composants d'un mélange avant la source.
- La GC–MS (chromatographie en phase gazeuse et EI) est la technique de référence des stupéfiants: elle fournit deux informations indépendantes, le temps de rétention, comparé à celui d'un étalon, et le spectre, comparé à une référence. Les recommandations internationales des laboratoires de stupéfiants (groupe SWGDRUG) demandent de combiner plusieurs techniques validées et indépendantes; une technique très discriminante (catégorie A: spectrométrie de masse, infrarouge, RMN…) doit être complétée par au moins une autre.
- La LC–MS/MS (chromatographie liquide, ESI et tandem) domine la toxicologie: elle dose dans le sang ou l'urine des métabolites polaires comme la 6-monoacétylmorphine, marqueur d'une prise d'héroïne, la benzoylecgonine et la cocaéthylène (chapitre 11). Le cours «Toxicologie forensique» développera ces méthodes.
Chaque technique a ses angles morts. Deux isomères de position peuvent donner des spectres EI presque identiques: la méthamphétamine et la phentermine (2-méthyl-1-phénylpropan-2-amine), toutes deux , perdent le même radical benzyle et ont toutes deux leur pic de base à 58 (problème guidé 13.1); seuls la rétention, une référence enregistrée dans les mêmes conditions ou une autre technique les départagent. Et deux énantiomères ont des spectres et des temps de rétention identiques sur une colonne ordinaire: savoir si une méthamphétamine saisie est l'énantiomère (S), le plus actif, demande une colonne ou une dérivation chirale (chapitre 4).
Synthèse
- L'infrarouge fait vibrer les liaisons sans les rompre. Les élongations des liaisons X–H et multiples, localisées, figurent dans une table de corrélation; la région sous sert d'empreinte digitale.
- La loi de Hooke (théorème 13.1) explique la table. De on tire , de , , constantes déduites des bandes; la deutération abaisse à .
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Trois flacons contiennent de la butanone, du butan-2-ol et de l'acide butanoïque. Leurs spectres infrarouges (données fictives, conformes aux tables) présentent:
- spectre A: une bande large et intense centrée vers , des bandes juste sous , une bande intense vers , rien entre et ;
Données: ; ; ; ; ; ; (exemple 13.1).
Les spectres EI de quatre composés halogénés montrent les ions suivants (données fictives; hauteurs rapportées au pic le plus haut du massif, contributions du carbone ignorées):
- composé 1: 156 et 158, hauteurs et ;
- composé 2: 146, 148 et 150, hauteurs , et ;
- composé 3: 190, 192 et 194, hauteurs , et ;
La butan-2-amine, , et la butan-1-amine, , sont isomères.
Un composé inconnu donne les données suivantes (données fictives, construites à partir des tables du cours).
- SM (EI, 70 eV): ion moléculaire à 154, accompagné d'un pic à 156 qui fait le tiers de sa hauteur; pic de base à 139, accompagné d'un pic à 141 dans le même rapport ; pic notable à 111 (et 113, ).
Références
- Silverstein, R. M., Webster, F. X. & Kiemle, D. J., Identification spectrométrique de composés organiques, De Boeck (vibrations, table de corrélation, ionisation électronique, fragmentations, haute résolution).
- Pretsch, E., Bühlmann, P. & Badertscher, M., Structure Determination of Organic Compounds — Tables of Spectral Data, Springer (domaines de nombres d'onde, masses et abondances isotopiques, fragments usuels).
- Moffat, A. C., Osselton, M. D. & Widdop, B. (éd.), Clarke's Analysis of Drugs and Poisons, Pharmaceutical Press (spectres de masse et infrarouge des stupéfiants, GC–MS et LC–MS en toxicologie).
- McMurry, J., Chimie organique — les grands principes (avec E. Simanek), Dunod (spectroscopie infrarouge et spectrométrie de masse au niveau du premier cycle).
- Clayden, J., Greeves, N. & Warren, S., Chimie organique, De Boeck (détermination de structure par les méthodes physiques).