Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- passer de la projection de Fischer d'un ose à son pyranose, reconnu comme un hémiacétal, et dessiner la chaise du β-D-glucopyranose;
- calculer la composition d'un mélange d'anomères à partir des pouvoirs rotatoires et distinguer un sucre réducteur d'un sucre non réducteur;
- attribuer la configuration d'un acide aminé, expliquer pourquoi la L-cystéine est (R), et calculer le point isoélectrique et la charge d'un acide aminé ou d'un petit peptide;
- décrire la liaison peptidique, les ponts disulfure et les niveaux de structure d'une protéine;
- relier la structure des lipides — acides gras cis et trans, triglycérides, phospholipides, stéroïdes — à leurs propriétés;
- expliquer l'appariement des bases des acides nucléiques et retrouver dans les enzymes les réactions du cours.
Ce dernier chapitre n'introduit pas de nouvelle réaction: il applique les quatorze précédents aux molécules du vivant. Un sucre est un polyalcool porteur d'un carbonyle, que la chimie des hémiacétaux (chapitre 10) referme en cycle; un acide aminé réunit une amine et un acide, et sa charge se lit avec l'acidité du chapitre 2; une protéine est un polyamide, une graisse un triester, l'ADN un polyphosphodiester porteur d'hétérocycles aromatiques. Chaque section cite le chapitre qui fournit l'outil. «Biochimie» prendra le relais pour le métabolisme et la structure des protéines, «ADN forensique» pour l'identification par l'ADN. Les données sont celles du cours: pouvoirs rotatoires classiques du glucose et des acides aminés du Lehninger à 25 °C.
Les glucides
Les oses et la projection de Fischer
Le glucose, (), possède quatre carbones stéréogènes, C2 à C5, donc stéréo-isomères (chapitre 4, Stéréochimie, théorème 4.2). On les dessine en : chaîne verticale, carbonyle en haut, liaisons horizontales vers l'observateur. Le préfixe ou se lit sur le (C5 d'un hexose): OH à droite pour D, à gauche pour L, par référence au glycéraldéhyde. Presque tous les oses naturels sont D. Dans le D-glucose, les OH de C2, C4 et C5 sont à droite et celui de C3 à gauche, soit (2,3,4,5). Deux oses qui ne diffèrent qu'en centre sont des : le D-mannose (en C2) et le D-galactose (en C4) sont des épimères du D-glucose, donc des diastéréo-isomères.
Le glucopyranose, un hémiacétal cyclique
Le chapitre 10 (Aldéhydes et cétones: additions nucléophiles, définition 10.3) a montré qu'un alcool s'additionne réversiblement sur un aldéhyde en hémiacétal, et que cet équilibre est défavorable entre deux molécules. Le glucose porte les deux groupes sur la même chaîne: l'hydroxyle de C5 attaque le carbonyle de C1 et forme un cycle à six atomes, la forme pyranose. Le cycle est presque sans tension (chapitre 3, Alcanes, conformations et cycloalcanes) et la réaction intramoléculaire ne perd pas d'entropie de translation: la chaîne ouverte ne représente plus qu'une fraction infime du glucose dissous, bien moins de 1 %. Le cycle à cinq chaînons, la forme furanose, est minoritaire pour le glucose mais c'est celle du ribose des acides nucléiques et du fructose du saccharose.
L'hydroxyle de C5 peut attaquer l'une ou l'autre face du carbonyle plan (faces Re et Si, chapitre 4): C1 devient stéréogène, et il existe deux glucopyranoses.
Les deux anomères se cristallisent séparément: pour l'α-D-glucopyranose, pour le β (unités du chapitre 4, définition 4.5). En solution, chacun redonne l'autre en passant par la chaîne ouverte, sous catalyse acide ou basique comme tout hémiacétal. Dissolvez l'α pur: le pouvoir rotatoire décroît en quelques heures jusqu'à ; partez du β: il monte jusqu'à la même valeur. Cette mutarotation prouve l'interconversion et donne la composition de l'équilibre.
Une solution fraîchement préparée de β-D-glucopyranose pur est placée dans un polarimètre. Que mesure-t-on au cours des heures qui suivent?
La chaise du β-D-glucopyranose
Comme le cyclohexane, le pyranose adopte une chaise (chapitre 3). Dans celle du β-D-glucopyranose, les cinq substituants — OH de C1 à C4 et de C5 — sont équatoriaux, un cas unique parmi les aldohexoses; l'anomère α n'en diffère que par son OH anomérique axial. Le passage de Fischer à la chaise suit des règles mécaniques.
À 25 °C, l'équilibre du D-glucose contient 36,4 % d'α et 63,6 % de β. Calculez de l'anomérisation dans le sens , en kJ/mol (prenez kJ/mol).
La liaison glycosidique et les sucres réducteurs
En milieu acide, l'OH anomérique est remplacé par un second alcool, selon le mécanisme du chapitre 10 (figure 10.2: protonation, départ d'eau, ion oxocarbénium, attaque de l'alcool): l'hémiacétal devient un acétal.
Comme tout acétal, la liaison glycosidique est stable en milieu basique, hydrolysée en milieu acide et par les glycosidases. Surtout, un carbone anomérique engagé ne peut plus s'ouvrir: il ne mutarote plus et ne donne plus d'aldéhyde. Or les tests de Tollens et de Fehling (chapitre 10) oxydent un aldéhyde: ils détectent les oses dont un carbone anomérique est libre, les sucres réducteurs. Le fructose réagit aussi, parce qu'en milieu basique il s'isomérise en aldoses par un ènediol (tautomérie, chapitre 12, définition 12.1).
Les diholosides courants sont le maltose (α-D-glucopyranosyl-(1→4)-D-glucopyranose, issu de l'amidon), le lactose (β-D-galactopyranosyl-(1→4)-D-glucopyranose, sucre du lait) et le saccharose (α-D-glucopyranosyl-(1→2)-β-D-fructofuranoside, ).
Un fil médical passe par ce carbone libre. La forme ouverte du glucose sanguin, bien que très minoritaire, donne lentement et sans enzyme une imine avec l'amine terminale de l'hémoglobine (chapitre 10, définition 10.5), qui se réarrange ensuite irréversiblement. Cette hémoglobine glyquée (HbA1c) s'accumule d'autant plus que la glycémie est restée haute pendant la vie des globules rouges, quelques mois: son dosage suit le diabète dans la durée.
Amidon, glycogène, cellulose
Les trois grands polyosides sont faits de D-glucose seul; ce qui les distingue est l'anomérie de la liaison. L'amidon des plantes est un mélange d'amylose, chaîne linéaire liée en α(1→4), et d'amylopectine, ramifiée par des liaisons α(1→6). Le glycogène, réserve animale du foie et des muscles, est une amylopectine plus ramifiée: chaque branche est une extrémité de plus où les enzymes prélèvent du glucose en parallèle. La cellulose est une chaîne linéaire liée en β(1→4).
La liaison α impose un coude, et l'amylose s'enroule en hélice accessible aux enzymes. La liaison β, dont les deux liaisons du pont sont équatoriales, donne une chaîne droite et plate, chaque unité retournée de 180° par rapport à la précédente. Les chaînes de cellulose s'empilent et se lient par de nombreuses liaisons hydrogène (Chimie générale, chapitre 7) en microfibrilles insolubles et résistantes: le bois, le coton. Nos α-glucosidases hydrolysent l'amidon, mais aucune de nos enzymes ne coupe la liaison β(1→4): la cellulose traverse le tube digestif sous forme de fibres. Les ruminants ne la digèrent que grâce aux micro-organismes de leur panse.
Les acides aminés
Structure et configuration
En projection de Fischer (carboxyle en haut, chaîne en bas), un L-acide aminé a son amine à gauche: la géométrie est la même pour tous. Le descripteur CIP, lui, dépend des priorités (chapitre 4). Pour la L-alanine, (N) passe d'abord; entre et , le carbone du carboxyle porte (O, O, O) contre (H, H, H): l'ordre est , et la L-alanine est (). Il en va de même chaque fois que la chaîne commence par un carbone ne portant que C, N, O ou H, car (O, O, O) n'est pas battu.
La cystéine, , fait exception. Son premier carbone porte (S, H, H). On compare les ensembles en commençant par leur atome le plus prioritaire: S (16) bat O (8), et la comparaison s'arrête là. Le passe devant le carboxyle, les priorités 2 et 3 s'inversent, et la L-cystéine est (R). Rien n'a bougé dans l'espace: seule l'étiquette change.
La L-sérine () et la L-cystéine () ont la même géométrie autour du carbone α. Quels sont leurs descripteurs CIP?
La thréonine et l'isoleucine ont un second centre dans leur chaîne. Les D-acides aminés existent dans la paroi des bactéries (D-alanine, D-glutamate), qu'ils protègent des protéases. Et un fil forensique part de cette configuration: dans la dentine, tissu qui ne se renouvelle pas, l'acide aspartique se racémise lentement au cours de la vie, par arrachement de l'hydrogène α, rendu acide par le carbonyle voisin (dans la protéine, surtout via un cycle succinimide qui accroît cette acidité; chapitre 12, Énols, énolates et condensations). La proportion de D-aspartate, mesurée par chromatographie après séparation des énantiomères, sert à estimer l'âge au décès en odontologie médico-légale. Étalonnée sur des dents d'âge connu et sensible à la température, c'est une horloge chimique, pas une date exacte.
Le zwitterion et les constantes d'acidité
Un acide aminé porte un acide ( voisin de 2) et un ion ammonium ( de 9 à 10). Le transfert interne du proton du carboxyle à l'amine est favorable d'un facteur de l'ordre de (chapitre 2, Effets électroniques, résonance et acidité, théorème 2.2): en solution comme dans le cristal, l'acide aminé est un zwitterion, , neutre mais doublement chargé. D'où ses propriétés de sel: fusion avec décomposition à haute température, solubilité dans l'eau, insolubilité dans les solvants organiques.
Le tableau donne les du cours (Lehninger, 25 °C), pour la forme acide de chaque groupe.
| Acide aminé | - | - | Chaîne latérale | Groupe de la chaîne |
|---|---|---|---|---|
| glycine (Gly) | 2,34 | 9,60 | — | — |
| alanine (Ala) | 2,34 | 9,69 | — | — |
| aspartate (Asp) | 1,88 | 9,60 | 3,65 | carboxyle |
| glutamate (Glu) | 2,19 | 9,67 | 4,25 | carboxyle |
| histidine (His) | 1,82 | 9,17 | 6,00 | imidazolium |
| cystéine (Cys) | 1,96 | 10,28 | 8,18 | thiol |
| tyrosine (Tyr) | 2,20 | 9,11 | 10,07 | phénol |
| lysine (Lys) | 2,18 | 8,95 | 10,53 | ammonium |
| arginine (Arg) | 2,17 | 9,04 | 12,48 | guanidinium |
Le carboxyle de la glycine (2,34) est bien plus acide que l'acide éthanoïque (4,76): le voisin stabilise le carboxylate par effet inductif, comme le chlore des acides chloroéthanoïques (chapitre 2). Les chaînes retrouvent leurs familles: le thiol de la cystéine rappelle l'éthanethiol (10,6, chapitre 9), le phénol de la tyrosine le phénol (10,0), l'imidazolium de l'histidine celui du chapitre 8 (≈ 7,0).
Le point isoélectrique
Démonstration. Pour la glycine, notons , et ses trois formes, avec et . La charge nette est nulle si , soit, en exprimant les deux à partir du zwitterion,
d'où , résultat exact pour deux groupes. Un troisième groupe de éloigné est, au voisinage du pI, presque entièrement dans un seul état; il n'ajoute qu'une correction de l'ordre de , et le raisonnement s'applique aux deux qui encadrent la forme neutre.
La démonstration suppose des groupes indépendants et des activités égales aux concentrations, deux bonnes hypothèses pour un acide aminé en solution diluée: pour l'aspartate et l'histidine, le calcul complet à trois groupes redonne la demi-somme à 0,001 près. La règle cesse d'être utile quand des sont voisins, comme dans une protéine; il faut alors résoudre l'équation de charge nulle.
La courbe de titrage de la glycine (figure 15.2) montre ces grandeurs. Partant du cation (chlorhydrate de glycine), on ajoute une base forte: deux paliers tampons (Chimie générale, chapitre 12) entourent les deux , et le saut de pH qui les sépare, au premier point d'équivalence, passe par le pI.
Choisissez un acide aminé et déplacez le pH. En haut, la fraction de chaque état de charge; en bas, la charge nette moyenne, qui s'annule au point isoélectrique. Le modèle traite chaque groupe ionisable indépendamment, avec l'équation de Henderson–Hasselbalch et les du tableau du chapitre (Lehninger, 25 °C). Regardez l'histidine près de pH 7: c'est le seul des quatre dont une chaîne latérale change d'état dans la zone physiologique.
L'explorateur isole une particularité de l'histidine: son imidazolium ( 6,00) est le seul groupe proche du pH physiologique. À pH 7,4, environ 4 % des chaînes d'histidine libre sont protonées, et cette fraction varie fortement avec le pH ou l'environnement. Dans une enzyme, l'histidine peut ainsi accepter puis céder un proton au cours d'un même cycle: c'est la base générale des protéases et des estérases (dernière section). Dans une protéine, le d'un groupe peut toutefois s'écarter de plusieurs unités de sa valeur libre.
Calculez le point isoélectrique de l'histidine (: α- 1,82; imidazolium 6,00; α- 9,17).
Les classes de chaînes latérales
| Classe | Acides aminés | Caractère |
|---|---|---|
| apolaires | glycine, alanine, valine, leucine, isoleucine, méthionine, proline | enfouies au cœur des protéines |
| aromatiques | phénylalanine, tyrosine, tryptophane | cycles plans, absorbent dans l'UV |
| polaires non chargées | sérine, thréonine, cystéine, asparagine, glutamine | liaisons hydrogène |
| acides | aspartate, glutamate | chargées − à pH 7 |
| basiques | lysine, arginine, histidine (en partie) | chargées + à pH 7 |
La proline, dont l'azote est pris dans un cycle, forme des liaisons peptidiques sans et casse les hélices; la cystéine est la seule à pouvoir lier deux chaînes de façon covalente.
Les acides aminés ont aussi un usage forensique classique. La sueur d'une empreinte digitale en laisse sur le papier, où ils restent longtemps fixés. La ninhydrine, une tricétone, forme une imine (chapitre 10, définition 10.5) avec leur amine primaire; l'adduit perd du dioxyde de carbone, s'hydrolyse, et le fragment azoté se condense sur une seconde ninhydrine en un colorant violet, le pourpre de Ruhemann, qui révèle les crêtes. La proline, amine secondaire, donne une teinte jaune.
Peptides et protéines
La liaison peptidique
Le chapitre 11 (Acides carboxyliques et dérivés) a expliqué la faible réactivité des amides par la délocalisation du doublet de l'azote sur le carbonyle. La liaison a donc un caractère partiel de double liaison: l'amide est plan, la rotation est bloquée, et la forme trans (carbones α de part et d'autre) domine largement, sauf devant une proline. Il ne reste que deux rotations libres par résidu, autour de et . La même résonance rend l'hydrolyse sans catalyseur extrêmement lente — une demi-vie de l'ordre de quelques centaines d'années dans l'eau neutre à 25 °C (environ 400 ans par extrapolation, Radzicka et Wolfenden, 1996) — alors que les protéases coupent une liaison peptidique en quelques millisecondes.
Deux acides aminés différents forment deux dipeptides isomères, Gly–Ala et Ala–Gly. Avec vingt acides aminés, une chaîne de résidus a séquences possibles: déjà pour cinq résidus.
Les ponts disulfure et les niveaux de structure
Deux thiols s'oxydent en disulfure, , réaction que le chapitre 9 (Alcools, amines, thiols et oxydoréduction, figure 9.3) a présentée. Deux cystéines forment ainsi un pont disulfure (la cystine), seule liaison covalente entre parties éloignées d'une chaîne. L'insuline (51 résidus) compte deux chaînes, A et B, reliées par deux ponts, plus un troisième dans la chaîne A: réduite, elle se sépare en deux chaînes inactives. La permanente des cheveux réduit les ponts de la kératine, remet la fibre en forme et les réoxyde.
On décrit une protéine à quatre niveaux, qualitativement ici:
- la structure primaire, la séquence, covalente, qui détermine tout le reste;
- la structure secondaire, repliement local du squelette tenu par des liaisons hydrogène entre le d'un amide et le d'un autre: hélice α entre résidus proches, feuillet β entre segments étendus;
- la structure tertiaire, forme de la chaîne entière, tenue par les chaînes latérales: cœur apolaire à l'abri de l'eau (effet hydrophobe), paires d'ions, liaisons hydrogène, ponts disulfure;
- la structure quaternaire, l'association de plusieurs chaînes, comme les quatre (deux α, deux β) de l'hémoglobine.
La drépanocytose montre que la séquence décide de tout: dans l'hémoglobine S, le glutamate 6 de la chaîne β est remplacé par une valine. Une chaîne chargée en surface devient apolaire, et les molécules désoxygénées s'agrègent en fibres qui déforment les globules rouges. La substitution retire aussi une charge négative par chaîne β, si bien que l'HbS ne migre pas comme l'hémoglobine normale: l'électrophorèse sert au diagnostic.
Séquencer un peptide: Sanger et Edman
Frederick Sanger a séquencé l'insuline au début des années 1950 avec le 1-fluoro-2,4-dinitrobenzène. L'amine N-terminale l'attaque par substitution nucléophile aromatique (chapitre 8, Aromaticité et substitution électrophile aromatique, définition 8.5): les deux nitro stabilisent le complexe de Meisenheimer, le fluorure part, et le résidu N-terminal porte un dinitrophényle qui survit à l'hydrolyse complète de la chaîne. La dégradation d'Edman (phénylisothiocyanate) détache au contraire le seul résidu N-terminal en laissant la chaîne intacte, ce qui permet de lire la séquence cycle après cycle. La spectrométrie de masse en tandem a pris le relais pour les protéines.
Les lipides
Les acides gras
Les lipides sont définis par une propriété, non par une fonction: ce sont les molécules biologiques insolubles dans l'eau et solubles dans les solvants apolaires, dominées par de longues chaînes hydrocarbonées.
Les plus courants sont l'acide palmitique (hexadécanoïque, 16:0), l'acide stéarique (octadécanoïque, 18:0), l'acide oléique ((9Z)-octadéc-9-énoïque, 18:1) et l'acide linoléique ((9Z,12Z)-octadéca-9,12-diénoïque, 18:2); la notation donne le nombre de carbones et de doubles liaisons.
Une chaîne saturée, toute en conformation anti (chapitre 3), est un zigzag droit: les chaînes s'alignent comme des crayons et les forces de London sont maximales (Chimie générale, chapitre 7). Une double liaison cis introduit un coude qui empêche cet empilement: les forces sont plus faibles et la fusion plus basse. Les graisses riches en acides saturés (beurre) sont solides à température ambiante, les huiles riches en acides cis (olive, colza) liquides. Une double liaison trans laisse la chaîne presque droite: un acide gras trans se range presque comme un saturé.
Rangez ces quatre acides gras à 18 carbones de la température de fusion la plus élevée à la plus basse.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- acide élaïdique (18:1, trans)
- acide linoléique (18:2, cis,cis)
- acide oléique (18:1, cis)
- acide stéarique (18:0)
Triglycérides, savons, membranes et stéroïdes
Une graisse est un triester, et sa chimie est celle du chapitre 11. En milieu basique, elle est saponifiée (définition 11.3): l'hydroxyde attaque chaque carbonyle par substitution nucléophile acyle et libère le glycérol et trois carboxylates, de façon irréversible puisque l'acide formé est aussitôt déprotoné. Ces carboxylates de sodium ou de potassium sont les savons: amphiphiles, ils forment dans l'eau des micelles dont le cœur hydrocarboné piège les graisses. Dans l'intestin, les lipases catalysent la même hydrolyse.
Les phosphoglycérides portent deux acides gras et, sur le troisième hydroxyle du glycérol, un phosphate lié à un petit groupe polaire (choline, éthanolamine, sérine). Deux queues sont trop encombrantes pour une micelle: dans l'eau, ces molécules forment spontanément une bicouche, queues face à face au centre, têtes vers l'eau des deux côtés. C'est la structure de toutes les membranes. Leur cœur hydrocarboné, épais de quelques nanomètres, arrête les ions et laisse passer les petites molécules neutres. C'est ce qui fonde le modèle de partition selon le pH du chapitre 2 (théorème 2.4), où seule la forme neutre d'un médicament diffuse. Les chaînes cis maintiennent la bicouche fluide.
Les stéroïdes ne dérivent pas des acides gras: leur squelette compte quatre cycles fusionnés (trois à six chaînons, un à cinq); dans le cholestérol, les jonctions trans le rendent presque plan et rigide (chapitre 3), alors que les acides biliaires, à jonction A/B cis, sont coudés. Le cholestérol, dont l'unique OH forme une petite tête polaire, s'insère entre les phospholipides et règle la fluidité des membranes. Il est le précurseur des hormones stéroïdes (cortisol, œstradiol, testostérone) et des acides biliaires. Les hormones ne diffèrent que par quelques groupes et configurations: identifier un stéroïde anabolisant, en antidopage ou en toxicologie, impose de séparer des isomères très voisins.
Les graisses trans
L'hydrogénation catalytique d'une huile (chapitre 7, Alcènes, alcynes et additions) sature une partie de ses doubles liaisons et la solidifie: c'était la fabrication des margarines. Mais sur le catalyseur, l'addition d'un premier hydrogène est réversible, et une double liaison cis non saturée peut se reformer en trans, plus stable. L'hydrogénation partielle crée ainsi des acides gras trans, presque absents des huiles de départ. Leur consommation est associée à un risque cardiovasculaire accru, et plusieurs pays, dont la Suisse, en limitent la teneur dans les aliments.
Nucléotides et acides nucléiques
Bases, nucléotides et squelette phosphodiester
Les quatre bases azotées sont des hétérocycles aromatiques (chapitre 8). L'adénine (A) et la guanine (G) sont des purines (un cycle à six chaînons accolé à un cycle à cinq); la cytosine (C), la thymine (T, ADN) et l'uracile (U, ARN) des pyrimidines. Le chapitre 8 a distingué l'azote de type pyridine, dont le doublet est dans le plan et qui accepte une liaison hydrogène, et l'azote de type pyrrole, dont le doublet est engagé dans le cycle et qui porte un H qu'il donne. L'alternance de donneurs et d'accepteurs sur le bord de chaque base permet l'appariement. Encore faut-il le bon tautomère (chapitre 12, définition 12.1): dans l'eau, les formes céto et amino dominent. Watson, qui partait des formes énol des manuels, ne trouva les paires A–T et G–C qu'après que le cristallographe Jerry Donohue lui eut signalé son erreur.
Dans un acide nucléique, chaque phosphate est estérifié par l'OH 3′ d'un nucléotide et l'OH 5′ du suivant: le squelette phosphodiester alterne sucre et phosphate, les bases pendant sur le côté. La chaîne a un sens, écrit de 5′ vers 3′. Le phosphodiester porte encore un OH très acide, ionisé à pH 7: l'ADN est un polyanion, soluble, attiré vers l'anode en électrophorèse et associé dans le noyau aux histones, riches en lysine et en arginine. Dans l'ARN, l'OH 2′ voisin du phosphodiester attaque le phosphore en milieu basique et coupe la chaîne; l'ADN, privé de ce nucléophile interne, est beaucoup plus stable — une qualité pour une molécule qui garde l'information, et pour une trace laissée sur une scène de crime.
L'appariement des bases
Justification. C'est une règle structurale établie par l'expérience, pas un théorème démontré: Chargaff avait mesuré les égalités de composition, et la diffraction des rayons X par des fibres d'ADN (les clichés de Rosalind Franklin) a donné les dimensions de l'hélice. La géométrie l'explique (figure 15.3): une purine face à une pyrimidine garde constant le diamètre de l'hélice, et seules A–T et G–C placent un donneur face à un accepteur à chaque position. La règle a des exceptions: appariements «bancals» dans l'ARN, erreurs de réplication.
Un ADN riche en G–C se sépare en ses deux brins (il se dénature) à plus haute température. Attribuer cela au seul nombre de liaisons hydrogène serait trop simple: dans l'eau, les bases en forment aussi avec le solvant, et la stabilité de l'hélice doit au moins autant à l'empilement des bases aromatiques, lui aussi plus favorable pour G–C. Le cours d'«ADN forensique» partira de ces propriétés: la dénaturation et le réappariement, la copie d'un brin par une polymérase selon la complémentarité (PCR), puis la lecture de régions où un court motif est répété un nombre de fois propre à chaque individu.
L'ATP
L'adénosine triphosphate (ATP) est un nucléotide dont le C5′ porte trois phosphates reliés par deux liaisons phosphoanhydride. Chimie générale (chapitre 9, Entropie et enthalpie libre, section «Le couplage de réactions») a montré comment son hydrolyse, , entraîne une réaction défavorable par un intermédiaire commun, et pourquoi «liaison riche en énergie» est trompeur: la liaison n'a rien d'exceptionnel, ce sont les produits qui sont stabilisés (moindre répulsion des charges, meilleure solvatation, résonance du phosphate), et la cellule maintient le rapport ATP/ADP loin de l'équilibre. Le transfert d'un phosphate de l'ATP vers un alcool, catalysé par les , est une : l'alcool attaque, l'ADP part, comme dans une substitution acyle (chapitre 11, définition 11.2), mais sur un phosphore.
Les réactions du cours dans la cellule
Les enzymes réalisent les réactions de ce cours, dans l'eau, à 37 °C et à pH voisin de 7, en abaissant l'enthalpie libre d'activation sans changer la constante d'équilibre (chapitre 5, Réactions, mécanismes et intermédiaires).
| Réaction du cours | Chapitre | Homologue enzymatique |
|---|---|---|
| SN2 sur un carbone méthyle | 6, définition 6.3 | méthylation par la S-adénosylméthionine (SAM): noradrénaline → adrénaline |
| transfert d'hydrure, oxydation d'un alcool | 9, figure 9.2 | déshydrogénases à : éthanol → éthanal (alcool déshydrogénase) |
| hydratation d'un alcène, addition anti | 7, définition 7.3 | fumarase: fumarate + eau → (S)-malate |
| hémiacétal, acétal | 10, définition 10.3 | cyclisation des oses; glycosidases et glycosyltransférases |
| imine (base de Schiff) | 10, définition 10.5 | phosphate de pyridoxal (PLP) lié à une lysine: transaminases |
| substitution nucléophile acyle, thioesters | 11, définition 11.2; 12 | coenzyme A: transferts d'acyle de l'acétyl-CoA |
| hydrolyse d'ester et d'amide | 11, définitions 11.3 et 11.4 | lipases, estérases, protéases à sérine (Ser, His, Asp) |
| tautomérie céto–énolique | 12, définition 12.1 | triose-phosphate isomérase (via un ènediol) |
| aldolisation, rétro-aldolisation | 12, définition 12.3 | aldolase de classe I (énamine sur une lysine), glycolyse; citrate synthase (addition de type aldol d'un énol de thioester) |
| condensation de Claisen | 12, définition 12.5 | thiolase, synthèse des acides gras |
La SAM porte son méthyle sur un soufre chargé positivement, excellent groupe partant (chapitre 6, Substitution nucléophile et élimination); l'inversion au carbone, invisible sur un méthyle, a été démontrée pour plusieurs méthyltransférases avec des méthyles rendus chiraux par marquage isotopique. Le NAD⁺ reçoit un ion hydrure sur l'une ou l'autre face de son pyridinium selon l'enzyme (faces Re et Si, chapitre 4); l'alcool déshydrogénase est celle du métabolisme de l'éthanol (chapitre 9, figure 9.2). Le PLP forme une imine avec l'acide aminé substrat, puis son azote pyridinium sert de puits d'électrons; les transaminases dosées dans le sang comme marqueurs hépatiques fonctionnent ainsi. L'acétyl-CoA est un thioester, plus réactif qu'un ester parce que le doublet du soufre se délocalise mal sur le carbonyle, et assez acide en α pour donner l'énolate qui attaque l'oxaloacétate dans la citrate synthase. Dans les protéases à sérine, l'histidine du site actif, de proche de 7, déprotone la sérine qui attaque l'amide; le chapitre 11 (définition 11.2) décrit l'intermédiaire tétraédrique qui suit, et l'aspirine qui acétyle une sérine de la cyclooxygénase.
Synthèse
- Un ose est un polyhydroxyaldéhyde ou -cétone; D/L se lit sur le carbone stéréogène le plus éloigné du carbonyle et ne se confond ni avec R/S ni avec le signe de rotation. En solution, le glucose est un hémiacétal cyclique dont le carbone anomérique est α ou β.
- La mutarotation du glucose ( ou vers ) donne 36,4 % d'α et 63,6 % de β (, kJ/mol). La chaise du β-D-glucopyranose a tous ses substituants équatoriaux; l' explique la forte part d'α.
Lequel de ces diholosides ne réduit pas la liqueur de Fehling?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
On dissout de l'α-D-glucopyranose pur à et l'on mesure la rotation dans une cuve de dm (données fictives), avec (chapitre 4, définition 4.5).
Le D-mannose est l'épimère en C2 du D-glucose, le D-galactose son épimère en C4.
- Donnez, pour chacun, le côté de l'OH en C2, C3, C4 et C5 dans la projection de Fischer.
- Dans la chaise du β-D-mannopyranose et dans celle du β-D-galactopyranose (même chaise que le β-D-glucopyranose), quel substituant est axial?
- Le D-mannose et le D-galactose sont-ils énantiomères, diastéréo-isomères ou épimères?
Solution
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D-glucose: droite, gauche, droite, droite. D-mannose: gauche, gauche, droite, droite. D-galactose: droite, gauche, gauche, droite. C5 est à droite dans les trois: trois D-oses.
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Inverser un centre du cycle fait passer son substituant d'équatorial à axial dans la même chaise. β-D-mannopyranose: l'OH de C2 est axial. β-D-galactopyranose: l'OH de C4 est axial. Avec l'exemple 15.2: un groupe à gauche en Fischer pointe vers le haut en Haworth, et en C2 comme en C4 l'axiale pointe vers le haut.
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Ils diffèrent en deux centres, C2 et C4: diastéréo-isomères, mais pas épimères (un seul centre) ni énantiomères (les quatre centres: l'énantiomère du D-glucose est le L-glucose).
Un mélange de glycine, d'aspartate, de lysine et d'histidine est déposé au milieu d'un gel tamponné à pH 6,0, entre une anode (+) et une cathode (−). Avec les du tableau:
- calculez la charge nette moyenne de chacun à pH 6,0;
- indiquez le sens et l'ordre de migration;
- à quel pH la glycine et l'histidine migreraient-elles en sens opposés?
Solution
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Avec pour chaque groupe:
- Combien de tripeptides contiennent une fois chacun la glycine, l'alanine et la lysine? Écrivez-les.
- Pourquoi la liaison d'un amide peptidique ne tourne-t-elle pas librement, alors que le peut? Quelle conformation domine?
- On réduit les disulfures de l'insuline. Qu'observe-t-on?
- On traite Lys–Gly–Ala par un excès de réactif de Sanger, puis on hydrolyse complètement. Quels acides aminés sont marqués, et combien de fois? Pourquoi la lysine est-elle un piège?
Solution
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: Gly–Ala–Lys, Gly–Lys–Ala, Ala–Gly–Lys, Ala–Lys–Gly, Lys–Gly–Ala, Lys–Ala–Gly (de N à C), six isomères de constitution.
Un diholoside X, , est extrait d'un hydrolysat de paroi végétale (données fictives, conformes à un composé réel):
- (a) X réduit la liqueur de Fehling et mutarote;
- (b) son hydrolyse acide complète ne donne que du D-glucose;
- (c) une β-glucosidase l'hydrolyse, une α-glucosidase est sans effet;
- (d) on méthyle tous ses hydroxyles libres en éthers (réaction de type Williamson, chapitre 6), puis on hydrolyse en milieu acide: on obtient en quantités égales le 2,3,4,6-tétra-O-méthyl-D-glucose et le 2,3,6-tri--méthyl-D-glucose.
Références
- Nelson, D. L. & Cox, M. M., Lehninger — Principes de biochimie, De Boeck/Flammarion ( des acides aminés, glucides, lipides, acides nucléiques, mécanismes enzymatiques).
- Clayden, J., Greeves, N. & Warren, S., Chimie organique, De Boeck (hémiacétals, effet anomère, chimie des biomolécules).
- Vollhardt, K. P. C. & Schore, N. E., Traité de chimie organique, De Boeck (glucides, acides aminés, peptides et acides nucléiques).
- McMurry, J., Chimie organique — les grands principes (avec E. Simanek), Dunod (biomolécules et chimie du vivant).
- Arnaud, P., Jamart, B., Bodiguel, J. & Brosse, N., Chimie organique — les cours de Paul Arnaud, Dunod (oses, acides aminés, lipides).