Constante d'équilibre, quotient réactionnel, tableau d'avancement, principe de Le Chatelier et lien avec l'enthalpie libre.
Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
décrire l'équilibre chimique comme un état dynamique, où deux réactions opposées se poursuivent à vitesses égales, et justifier expérimentalement cette description en approchant le même équilibre par les deux côtés;
écrire la constante d'équilibre K d'une réaction quelconque, en sachant qu'elle est définie sur les activités et qu'elle est donc adimensionnelle, omettre correctement les solides purs, les liquides purs et le solvant, et passer de Kc à Kp par Kp=Kc(RT/p∘)Δn;
prévoir l'effet sur K d'une inversion, d'une multiplication par un facteur et d'une addition d'équations, et calculer une constante inconnue à partir de constantes connues;
calculer le quotient réactionnelQ, le comparer à K pour prévoir sans ambiguïté le sens d'évolution, et relier ce critère à ΔrG=ΔrG∘+RTlnQ du chapitre 9;
dresser un tableau d'avancement à l'équilibre, résoudre l'équation obtenue exactement ou par approximation, et vérifier systématiquement la licéité de l'approximation au critère des 5 %;
appliquer le principe de Le Chatelier en repassant chaque fois par Q contre K, en connaître les deux pièges — le gaz inerte et le catalyseur — et l'utiliser pour comprendre le compromis thermodynamique-cinétique du procédé Haber-Bosch.
L'équilibre est un état dynamique
Une réaction qui s'arrête sans que rien ne s'arrête
Chauffez du dihydrogène et du diiode dans une ampoule scellée. La couleur violette du diiode pâlit, puis cesse de pâlir. Attendez une heure, un jour, un an: la teinte ne bouge plus. Analysez le contenu: il reste du H2, il reste du I2, et il s'est formé du HI. La réaction n'est pas allée jusqu'au bout, et pourtant elle a manifestement cessé de progresser.
Deux lectures sont possibles. La première, naïve, est que la réaction s'est arrêtée: les molécules ne se rencontrent plus, plus rien ne se passe. La seconde est que la réaction directe continue à transformer H2 et I2 en HI, mais qu'une réaction inverse transforme simultanément HI en H2 et I2, exactement à la même vitesse — de sorte que les quantités ne changent plus alors que les molécules, elles, changent sans cesse.
C'est la seconde lecture qui est correcte, et ce n'est pas une préférence esthétique: elle se démontre.
L'argument décisif: approcher l'équilibre par les deux côtés
Si l'équilibre était un arrêt, la composition finale dépendrait de l'histoire du système: on s'arrêterait là où l'on s'est arrêté. S'il est au contraire un état où deux vitesses s'égalisent, alors cet état est déterminé par la seule composition globale et par la température, et on doit pouvoir l'atteindre par n'importe quel chemin — y compris en partant des produits.
C'est exactement ce que montre l'expérience.
Figure 11.1. Approche de l'équilibre H₂(g) + I₂(g) ⇌ 2 HI(g) à 425 °C, par les deux côtés. Les six courbes sont intégrées numériquement (Runge-Kutta d'ordre 4) à partir du modèle cinétique v = k𝑓[H₂][I₂] − k𝑟[HI]², avec k𝑓/k𝑟 = K = 54,3; la valeur absolue de k𝑓 est didactique et ne fixe que la durée du transitoire. En trait plein, l'expérience A part de 10,00 mmol·L⁻¹ de H₂ et d'I₂ et de zéro HI; en tireté, l'expérience B part de 20,00 mmol·L⁻¹ de HI seul, c'est-à-dire des mêmes atomes. Les deux trajectoires, parties de deux états opposés, rejoignent les mêmes paliers: [HI] = 15,73 et [H₂] = [I₂] = 2,13 mmol·L⁻¹. Un arrêt de réaction n'aurait aucune raison de tomber deux fois sur le même point.
Regardez la figure sans lire les nombres: deux familles de courbes viennent de deux endroits différents et se rejoignent. C'est tout le contenu du chapitre en une image. L'état final n'appartient pas au chemin, il appartient au système — comme une fonction d'état du chapitre 8, mais pour la composition.
Notez le raisonnement: nous n'avons jamais eu besoin de savoir comment la réaction se déroule, ni à quelle vitesse, ni par quel mécanisme. L'état d'équilibre est indifférent au chemin. C'est ce qui rend l'équilibre chimique calculable — et c'est aussi ce qui rend la thermodynamique muette sur les durées, sujet du chapitre 10.
Exercice
Un mélange de H2, I2 et HI est à l'équilibre à 425∘C dans une ampoule scellée. On remplace une partie du H2 par du D2 (deutérium), sans rien changer d'autre. Que prévoyez-vous?
La constante d'équilibre
La loi d'action des masses
L'exemple 11.1 a utilisé un nombre, K=54,3, sans le justifier. C'est le moment de le définir proprement.
Le mot activité mérite qu'on s'y arrête, parce que c'est lui qui rend K adimensionnelle et parce que la plupart des erreurs d'unités du chapitre viennent de son oubli.
En pratique, personne n'écrit les activités dans un exercice. On écrit directement les concentrations ou les pressions, en sachant qu'elles sont sous-entendues divisées par c∘ ou p∘. D'où les deux notations usuelles:
les concentrations étant en molL−1 et les pressions en bar, c'est-à-dire rapportées à l'état standard. Avec cette convention, Kc et Kp sont des nombres purs, et l'on peut parler de «K» sans plus de précaution lorsque la réaction ne fait intervenir qu'un seul type d'espèces.
Passer de Kc à Kp
Les deux constantes ne sont en général pas égales, et la relation qui les lie est une conséquence directe de la loi des gaz parfaits du chapitre 7.
Démonstration. Pour un gaz parfait, piV=niRT, donc pi=ciRT avec ci=ni/V. L'activité s'écrit alors
ai=p∘pi=p∘ciRT=c∘ci⋅p∘c∘RT.
Le second facteur est le même pour toutes les espèces: il ne dépend que de T. En reportant dans (11.2) et en regroupant les puissances,
Kp=i∏(c∘ci)νi(p∘c∘RT)∑iνi=Kc(p∘c∘RT)Δn,
où νi est compté positivement pour les produits et négativement pour les réactifs, de sorte que ∑iνi=Δn. Comme c∘=1molL−1, le facteur vaut numériquement RT/p∘, ce qui donne (11.4). □
Retenez l'ordre de grandeur du facteur: RT/p∘=0,08314T en litres par mole. À 298,15K il vaut 24,79; à 700K, 58,20. Autant dire que dès que ∣Δn∣≥1, confondre Kc et Kp fait une erreur d'un ou deux ordres de grandeur.
Exercice
Pour PCl5(g)⇌PCl3(g)+Cl2(g) à 500K, on mesure Kc=0,0420. Que vaut Kp à la même température? On prend R=0,08314Lbarmol−1K−1.
Écrire K sans se tromper
Trois règles d'écriture, et trois pièges correspondants.
1) Les exposants sont les coefficients stœchiométriques de l'équation telle qu'elle est écrite. Pas les indices de la formule, pas les quantités introduites: les coefficients. Pour N2+3H2⇌2NH3, c'est [H2]3 au dénominateur et [NH3]2 au numérateur.
2) Les solides purs et les liquides purs n'apparaissent pas, parce que leur activité vaut 1. Pour la décomposition du calcaire,
CaCO3(s)⇌CaO(s)+CO2(g),K=p∘pCO2.
La justification physique est aussi importante que la règle: l'activité d'un solide pur ne dépend ni de sa quantité ni de sa surface, parce qu'un solide pur a une composition fixe et une «concentration» qui n'a pas de sens variable — la masse volumique du calcaire est ce qu'elle est. Ajouter dix kilos de calcaire dans le four ne change donc rien à la pression de CO2 à l'équilibre. C'est contre-intuitif et c'est vrai; nous y reviendrons avec Le Chatelier.
3) Le solvant n'apparaît pas lorsqu'il est en très large excès. Dans une solution aqueuse diluée, [H2O]=55,5molL−1 et varie de moins d'un pour mille au cours de la réaction: son activité reste 1 à la précision des mesures. C'est pourquoi l'autoprotolyse de l'eau s'écrit Ke=[H3O+][OH−]=1,0×10−14 à 25∘C et non avec un [H2O]2 au dénominateur. Attention: si l'eau est un réactif gazeux, comme dans CO(g)+H2O(g)⇌CO2(g)+H2(g), elle apparaît évidemment.
Manipuler les équations: les trois règles
Une même chimie peut s'écrire de plusieurs façons, et K change avec l'écriture. Trois transformations suffisent à tout faire.
Démonstration. Les trois règles découlent de la seule structure de (11.2).
Inversion. Inverser l'équation échange le rôle des produits et des réactifs, donc échange numérateur et dénominateur: K′=1/K.
Multiplication. Multiplier tous les coefficients par n multiplie tous les exposants par n, donc élève le quotient tout entier à la puissance n: K′′=Kn. En particulier, diviser une équation par 2 donne K.
Addition. Écrivons les deux quotients. Les espèces qui apparaissent comme produit dans la première équation et comme réactif dans la seconde figurent au numérateur de K1 et au dénominateur de K2 avec le même exposant si les coefficients coïncident: elles se simplifient dans le produit K1K2, et il ne reste que les activités des espèces de l'équation somme, affectées des bons exposants. Donc K3=K1K2. □
On peut aussi obtenir les trois règles d'un coup depuis le chapitre 9. Puisque ΔrG∘=−RTlnK, et que ΔrG∘ change de signe par inversion, est multipliée par n par multiplication et s'additionne par addition (c'est la loi de Hess du chapitre 8, valable pour G comme pour H), on a respectivement lnK′=−lnK, lnK′′=nlnK et lnK3=lnK1+lnK2. Les logarithmes s'additionnent, donc les constantes se multiplient. Cette dérivation est plus courte et explique pourquoi les règles sont multiplicatives: parce que lnK, lui, est additif — comme une énergie.
Exercice
À une certaine température, 2SO2(g)+O2(g)⇌2SO3(g) a pour constante K=2,5×1010. Que vaut la constante de SO3(g)⇌SO2(g)+21O2(g) à la même température?
Ce que dit l'amplitude de K
K est un nombre, et sa valeur numérique se lit directement comme une information sur la composition d'équilibre.
K≫1 (disons K>103): à l'équilibre le numérateur écrase le dénominateur, donc les produits dominent. La réaction est dite quasi totale: il reste des réactifs, mais en quantité souvent indétectable. Pour la synthèse de l'ammoniac à 298K, K=5,4×105: thermodynamiquement, l'azote et l'hydrogène «devraient» se combiner presque entièrement à température ambiante.
K≪1 (disons K<10−3): les réactifs dominent, la réaction est très peu avancée. Pour la décomposition du calcaire à 298K, K=1,0×10−23: la pression d'équilibre du CO2 au-dessus d'un morceau de craie à température ambiante est de 10−23bar, soit environ 4×1019 fois moins que la pression partielle du CO2 de l'air que vous respirez. Ce n'est pas «zéro molécule» — l'exercice 11.5 en compte quelques dizaines de milliers dans une salle de 100m3 — mais c'est un air dans lequel le quotient réactionnel de la section suivante dépasse K de près de vingt ordres de grandeur: dans l'atmosphère réelle, c'est la réaction inverse qui est spontanée, et la craie ne se décompose pas.
K≈1 (disons entre 10−3 et 103): réactifs et produits coexistent en quantités comparables. C'est le domaine où le chapitre est vraiment utile, parce que ni «la réaction se fait» ni «la réaction ne se fait pas» ne décrit correctement la situation. La conversion du gaz à l'eau à 700K, avec K=7,60, en est un exemple parfait.
Deux mises en garde. D'abord, ces seuils sont conventionnels: il n'y a pas de discontinuité physique à K=103. Ensuite, l'amplitude de K ne dit rien de la composition tant qu'on n'a pas tenu compte des coefficients et des quantités introduites: pour A⇌B, K=100 signifie 99% de B; mais pour 2A⇌B en solution diluée, un K=100 peut laisser une majorité de A. Seul le tableau d'avancement tranche.
Le quotient réactionnel et le sens d'évolution
Définir Q
Le critère
Origine de la relation. Le chapitre 9 a établi que l'enthalpie libre de réaction dans un état quelconque vaut
ΔrG=ΔrG∘+RTlnQ,(11.6)
et qu'une transformation spontanée à T et p constantes est celle pour laquelle ΔrG<0. À l'équilibre le système n'évolue plus, donc ΔrG=0, et (11.6) donne 0=ΔrG∘+RTlnK, c'est-à-dire
ΔrG∘=−RTlnK(11.7)
— la relation centrale du chapitre 9, que nous retrouvons ici comme un cas particulier. En reportant (11.7) dans (11.6):
ΔrG=−RTlnK+RTlnQ=RTlnKQ.(11.8)
Le signe de ΔrG est donc le signe de ln(Q/K), et le critère du théorème s'en déduit immédiatement: Q<K donne ΔrG<0, évolution directe; Q>K donne ΔrG>0, évolution inverse; Q=K donne ΔrG=0, équilibre. □
La relation (11.8) est plus qu'une reformulation: elle quantifie la force motrice. Un système dont Q vaut le dixième de K a ΔrG=RTln(0,1)=−2,3RT, soit environ −5,7kJmol−1 à 298K; un système dont Q vaut K/106 a ΔrG=−34kJmol−1. C'est ainsi que la biochimie maintient des réactions «défavorables» en marche: en gardant Q très bas, par consommation immédiate du produit.
Exercice
Remettez dans l'ordre la méthode générale pour traiter un problème d'équilibre à partir d'un état quelconque.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
1.
Écrire l'équation bilan équilibrée et l'expression de K correspondante, solides et solvant omis
2.
Calculer Q avec les quantités de l'état initial, et le comparer à K pour connaître le sens d'évolution
3.
Écrire la condition d'équilibre Q=K et résoudre l'équation en l'avancement, exactement ou par approximation
4.
Dresser le tableau d'avancement en trois lignes, en orientant la variation dans le sens prévu
5.
Vérifier: bilan de matière fermé, concentrations toutes positives, et K recalculé depuis la composition trouvée
Le tableau d'avancement à l'équilibre
La méthode
Le tableau d'avancement en trois lignes des chapitres 1 et 2 s'applique tel quel aux équilibres; la seule différence est que la dernière ligne ne se termine plus par «réactif limitant épuisé» mais par la condition Q=K.
Le point 4 mérite son propre développement, parce que c'est là que se jouent la plupart des erreurs.
Quand l'approximation est-elle licite?
Lorsque K est très petite devant les concentrations initiales, l'avancement x est petit et l'on est tenté d'écrire c0−x≈c0 pour linéariser l'équation. C'est légitime — à condition de le vérifier ensuite.
Exercice
Pour H2(g)+I2(g)⇌2HI(g) à 425∘C (K=54,3), on introduit 0,0100mol de H2 et 0,0200mol de I2 dans un récipient de 1,00L. Quelle est la concentration de HI à l'équilibre, en molL−1?
Explorateur d'équilibre: K ne dépend que de la température
Synthèse de l'ammoniac N₂(g) + 3 H₂(g) ⇌ 2 NH₃(g) à volume constant, la concentration initiale de dihydrogène étant fixée à 3,00 mol·L⁻¹. K est calculé depuis Δ_rH° = −91,8 kJ·mol⁻¹ et Δ_rS° = −198,1 J·mol⁻¹·K⁻¹ (tables du cours), transporté par la relation de van 't Hoff en supposant ces deux grandeurs indépendantes de la température, puis converti en constante sur les concentrations. La composition d'équilibre est résolue par bisection. Déplacez les deux curseurs de concentration: les barres changent, le quotient initial change, le sens d'évolution peut s'inverser — et K ne bouge pas d'un chiffre. Déplacez la température: c'est la seule chose qui le fasse bouger.
[N2]01,00mol·L⁻¹
[NH3]00,00mol·L⁻¹
Température T700K
Constante d'équilibre K
1,08
Quotient initial Q
0
Sens d'évolution
Q < K: vers la droite (formation de NH₃)
Avancement volumique x
0,549mol·L⁻¹
[N2] à l'équilibre
0,451mol·L⁻¹
[H2] à l'équilibre
1,354mol·L⁻¹
[NH3] à l'équilibre
1,098mol·L⁻¹
Contrôle: K recalculé depuis l'équilibre
1,08
Le principe de Le Chatelier
Énoncé
Le mot important de l'énoncé est partiellement. Si le système annulait complètement la perturbation, ajouter du réactif ne changerait rien à la composition, ce qui est faux: le déplacement atténue l'effet sans le supprimer. À l'exemple 11.5, doubler la vapeur d'eau n'a pas fait disparaître tout le monoxyde de carbone: la conversion est passée de 73,4 à 90,2%, pas à 100%.
Figure 11.2. Trois perturbations appliquées au même équilibre N₂(g) + 3 H₂(g) ⇌ 2 NH₃(g) à volume constant, avec l'état de référence [N₂] = 0,451, [H₂] = 1,354, [NH₃] = 1,098 mol·L⁻¹ (équilibre à 700 K). Dans chaque panneau, la barre claire est l'état juste après la perturbation — avant que le système n'ait réagi — et la barre foncée le nouvel équilibre; toutes les compositions sont calculées par bisection sur l'avancement. Sous chaque panneau figure la valeur de K. Elle est identique, 1,077, pour l'ajout de N₂ et pour la compression, où seule la position Q a changé; elle ne devient 0,1958 que dans le panneau de température. C'est tout le propos de la figure: une perturbation de concentration ou de volume déplace l'équilibre sans toucher à K, une perturbation de température change K lui-même.
Traiter chaque cas par Q contre K
Plutôt que de réciter le principe, appliquons la méthode sûre: la perturbation change Q (ou change K), on compare, on conclut. Nous prenons partout la synthèse de l'ammoniac à 700K, où Kc=1,077.
Ajout d'un réactif. On ajoute 1,00molL−1 de N2 à l'équilibre de référence, à volume et température constants. [N2] passe à 1,451, tout le reste est inchangé. Le quotient
est maintenant inférieur à K=1,077, parce que le dénominateur a grossi. Donc évolution vers la droite: le système consomme une partie du N2 ajouté et forme du NH3. Le nouvel équilibre, calculé par bisection, est [N2]=1,350, [H2]=1,051, [NH3]=1,299molL−1. On retrouve bien la prédiction de Le Chatelier — «le système s'oppose à l'ajout» — mais on a en plus les nombres, et surtout on n'a pas eu à deviner.
Retrait d'un produit. Symétriquement, retirer du NH3 diminue le numérateur, donc diminue Q: le système repart vers la droite. C'est le principe de tous les procédés à soutirage continu: on condense l'ammoniac au fur et à mesure et on recycle les gaz non convertis, ce qui maintient Q en permanence au-dessous de K et permet de dépasser, sur l'ensemble du circuit, le rendement d'un passage unique.
Variation de volume ou de pression totale. C'est le cas le plus riche. Comprimer le réacteur de moitié double instantanément toutes les concentrations. Le quotient est alors multiplié par un facteur qui dépend de Δn:
Q′=(2[N2])(2[H2])3(2[NH3])2=2422Q=2−2Q=2ΔnQ.
En général, diviser le volume par f multiplie Q par fΔn. La règle générale se lit directement:
si Δn<0 (moins de moles de gaz du côté des produits), une compression diminueQ et déplace l'équilibre vers la droite;
si Δn>0, une compression augmenteQ et déplace l'équilibre vers la gauche;
si Δn=0, Q est inchangé et rien ne se passe — c'est le cas de la conversion du gaz à l'eau, insensible à la pression.
Numériquement, pour l'ammoniac: Q′=0,269<K=1,077, évolution vers la droite, et le nouvel équilibre est [N2]=0,696, [H2]=2,087, [NH3]=2,609molL−1. Les trois concentrations ont augmenté, puisque le volume a diminué — mais celle de l'ammoniac a plus que doublé (2,609 contre 2×1,098=2,195) alors que celles des réactifs ont moins que doublé. Le déplacement est bien réel, et le raisonnement en Q le montre sans ambiguïté là où une lecture naïve des barres pourrait tromper.
Variation de température. C'est la seule perturbation qui change K. Nous lui consacrons la section suivante; retenons pour l'instant que porter le mélange de 700 à 800K à volume constant ne change aucune concentration dans l'instant — donc Q reste à 1,077 —, mais fait tomber K à 0,1958. Désormais Q>K: le système évolue vers la gauche et détruit de l'ammoniac. Nouvel équilibre: [N2]=0,594, [H2]=1,782, [NH3]=0,812molL−1.
Ajout d'un solide pur ou de solvant pur. Sans effet sur Q, puisque leur activité vaut 1 quoi qu'il arrive. Ajouter du calcaire dans un four à chaux ne modifie pas la pression de CO2 à l'équilibre; en revanche, retirer tout le calcaire détruit l'équilibre, qui n'existe plus faute de l'une de ses phases.
Les deux pièges
Exercice
Pour CO(g)+H2O(g)⇌CO2(g)+H2(g), on comprime le réacteur de moitié à température constante. Que devient la composition à l'équilibre?
L'effet de la température: la relation de van 't Hoff
La seule perturbation qui change K
Toutes les perturbations précédentes déplaçaient Q en laissant K tranquille. La température, elle, change la cible elle-même. La raison se lit dans (11.7): lnK=−ΔrG∘/(RT), et T y figure explicitement, et au dénominateur.
Démonstration. Partons de (11.7) et de la définition de l'enthalpie libre:
C'est déjà (11.10): lnK est une fonction affine de 1/T, de pente −ΔrH∘/R et d'ordonnée à l'origine ΔrS∘/R, pourvu que ΔrH∘ et ΔrS∘ soient constantes. En écrivant cette relation à deux températures et en soustrayant, le terme entropique — le même aux deux températures — disparaît:
lnK2−lnK1=−RΔrH∘(T21−T11).□
La disparition de ΔrS∘ est ce qui rend (11.9) si commode: pour transporter une constante d'équilibre d'une température à une autre, il suffit de connaître l'enthalpie de réaction. Et réciproquement, mesurer K à plusieurs températures et tracer lnK contre 1/T donne ΔrH∘ par la pente et ΔrS∘ par l'ordonnée à l'origine: c'est la méthode calorimétrique indirecte, celle qui permet d'obtenir une enthalpie de réaction sans jamais mesurer une chaleur.
Notez la parenté avec la droite d'Arrhenius du chapitre 10, lnk=−Ea/(RT)+lnA: même forme, même tracé en 1/T, même méthode d'exploitation. Mais ce sont deux choses différentes: Arrhenius décrit une vitesse et fait intervenir une barrière Ea, van 't Hoff décrit un équilibre et fait intervenir une enthalpie de réaction ΔrH∘. Confondre les deux est un classique des examens.
Figure 11.3. Droites de van 't Hoff pour une réaction exothermique et une réaction endothermique, calculées depuis ln K = −Δ𝑟H°/R · (1/T) + Δ𝑟S°/R avec les tables du cours. En orange, la synthèse de l'ammoniac (Δ𝑟H° = −91,8 kJ·mol⁻¹): pente positive de +11 042 K, donc ln K chute quand la température monte (l'abscisse étant 1/T, la température croît vers la gauche). En bleu, la décomposition du calcaire (Δ𝑟H° = +179,0 kJ·mol⁻¹): pente négative de −21 530 K, donc K croît avec la température, et K franchit la valeur 1 à 1117 K, soit 844 °C — la température au-dessous de laquelle un four à chaux ne décompose plus le carbonate sous 1 bar de CO₂. Les deux pentes sont de signes opposés parce que les deux enthalpies de réaction le sont: c'est le contenu de la relation.
Exercice
La conversion du gaz à l'eau, CO(g)+H2O(g)⇌CO2(g)+H2(g), a K=7,60 à 700K et ΔrH∘=−41,2kJmol−1. Que vaut K à 900K?
Pourquoi chauffer «consomme» de la chaleur
Le principe de Le Chatelier donne de (11.9) une lecture mnémotechnique commode: traitez la chaleur comme un réactif ou un produit.
N2(g)+3H2(g)⇌2NH3(g)+chaleur(exothermique)
Chauffer, c'est «ajouter de la chaleur», donc ajouter quelque chose du côté droit, donc déplacer vers la gauche. Pour une réaction endothermique, la chaleur est du côté gauche et chauffer déplace vers la droite. Le procédé marche toujours, à condition de ne pas oublier que c'est K qui a changé, pas Q — ce que la mnémotechnique masque, et c'est pourquoi il faut la manier avec prudence.
Le procédé Haber-Bosch: quand la thermodynamique et la cinétique se contredisent
Le problème
L'azote de l'air est inépuisable et inutilisable: la triple liaison N≡N, avec ses 945kJmol−1, est l'une des plus fortes de la chimie. Toute l'agriculture mondiale dépend de la capacité à la rompre pour fabriquer de l'ammoniac, matière première des engrais azotés. On estime aujourd'hui qu'une part très importante de l'azote contenu dans le corps humain est passée par un réacteur Haber-Bosch — c'est le procédé chimique qui a le plus changé la démographie du XXᵉ siècle, et aussi l'un des plus gros consommateurs d'énergie de l'industrie mondiale.
Elle est exothermique et diminue le nombre de moles de gaz (Δn=−2). Les trois leviers du chapitre disent donc, sans ambiguïté:
basse température: K y est immense (5,4×105 à 298K) et s'effondre quand on chauffe;
haute pression: Δn=−2, donc comprimer déplace vers l'ammoniac;
retrait continu du produit: maintient Q sous K.
Et c'est ici que le chapitre 10 entre en scène et contredit le chapitre 9. À 298K, la vitesse de la réaction est nulle à toutes fins pratiques: rompre N≡N demande de franchir une barrière d'activation énorme, et le mélange stœchiométrique d'azote et d'hydrogène, thermodynamiquement condamné à former de l'ammoniac, peut être conservé indéfiniment dans une bouteille. Un système peut avoir un K de 5×105 et ne strictement rien faire: K ne dit rien du temps.
Le compromis, en chiffres
La solution industrielle combine les trois leviers en acceptant de sacrifier partiellement le premier:
une température intermédiaire, typiquement 400 à 500∘C (673 à 773K): assez chaude pour que la cinétique existe, assez froide pour que K ne soit pas dérisoire;
une pression élevée, typiquement 150 à 300bar: c'est le levier qui compense la perte due à la température, et c'est lui qui a fait la difficulté technique du procédé;
un catalyseur au fer promu par des oxydes: il ne change rien à K — voir le piège 2 — mais il rend la réaction praticable à 700K au lieu de plusieurs milliers de degrés;
un recyclage avec condensation de l'ammoniac: on ne convertit qu'une fraction à chaque passage, on liquéfie le NH3 formé (il est bien plus condensable que N2 et H2), et l'on renvoie les gaz non convertis. Le rendement global du circuit dépasse ainsi largement le rendement d'un passage.
Chiffrons le levier de pression. Avec Kp(723K)=1,93×10−4 obtenue par van 't Hoff, et en partant d'un mélange stœchiométrique 1:3, la fraction molaire d'ammoniac à l'équilibre calculée dans le modèle des gaz parfaits vaut:
Pression totale
1 bar
100 bar
200 bar
300 bar
x(NH3) à l'équilibre, 723 K
0,4%
25,2%
36,4%
43,4%
et le levier de température, à 200bar:
Température
573 K (300 °C)
723 K (450 °C)
873 K (600 °C)
x(NH3) à l'équilibre, 200 bar
68,0%
36,4%
16,8%
Les deux tableaux disent tout: à pression ordinaire, l'équilibre est inexploitable; à 300bar il devient intéressant; et chaque centaine de degrés gagnée coûte environ la moitié du rendement d'équilibre. Le point de fonctionnement industriel est le résultat d'une optimisation économique entre le prix des compresseurs et des aciers, le coût du chauffage, et le temps de séjour dans le réacteur — pas d'un optimum chimique.
Ce que le procédé enseigne
Haber-Bosch est le meilleur exemple de synthèse des trois derniers chapitres, parce qu'il montre qu'aucun d'eux ne suffit seul.
Le chapitre 9 dit où l'on peut aller: ΔrG∘<0 à basse température, K énorme, l'ammoniac est le produit favorisé.
Le chapitre 10 dit qu'on ne peut pas y aller: la barrière d'activation interdit la réaction à cette température, et un catalyseur est indispensable.
Le chapitre 11 dit comment négocier: si l'on doit chauffer pour des raisons cinétiques, on perd sur K; on récupère par la pression, parce que Δn<0; et on triche sur Q en retirant le produit.
Trois grandeurs, trois rôles distincts: ΔrG∘ fixe K; Ea fixe la vitesse; Q fixe où l'on se trouve. Aucune ne remplace les autres.
Synthèse
L'équilibre chimique est un état dynamique: les deux réactions opposées se poursuivent à vitesses égales, et l'on atteint le même état d'équilibre en partant des réactifs ou des produits. C'est cette indépendance vis-à-vis du chemin qui le rend calculable.
La constante d'équilibre K est définie sur les activités, donc adimensionnelle. En pratique on écrit Kc avec des concentrations rapportées à c∘=1molL−1 et Kp avec des pressions rapportées à p∘=1bar, reliées par Kp=Kc(RT/p∘)Δn. Les solides purs, les liquides purs et le solvant n'y figurent pas, leur activité valant 1.
K change avec l'écriture de l'équation: inversion →1/K, multiplication par n→Kn, addition → produit des constantes. Ces trois règles sont le reflet multiplicatif de l'additivité de lnK, c'est-à-dire de celle de ΔrG∘.
K ne dépend que de la température et de l'équation écrite — jamais des quantités introduites, du volume, de la pression totale, d'un gaz inerte ou d'un catalyseur. C'est le quotient réactionnel Q qui, lui, change: Q<K fait évoluer vers la droite, Q>K vers la gauche, et ΔrG=RTln(Q/K) chiffre la force motrice.
Le tableau d'avancement en trois lignes ramène tout problème d'équilibre à une équation en l'avancement. On la résout exactement ou par approximation, mais toute approximation doit être vérifiée au critère des 5 %: la même approximation peut être excellente à 1molL−1 et fausse de 18% à 10mmolL−1.
Le principe de Le Chatelier prévoit correctement les cas usuels mais reste une heuristique: il échoue notamment à pression totale constante. La méthode sûre est de repasser par Q contre K. Deux pièges: un gaz inerte ne déplace rien à volume constant et déplace à pression constante; un catalyseur n'agit jamais sur K, seulement sur la vitesse d'y arriver.
La température est la seule perturbation qui change K, selon la relation de van 't Hoff ln(K2/K1)=−(ΔrH∘/R)(1/T2−1/T1): K croît avec T pour une réaction endothermique et décroît pour une réaction exothermique. Le procédé Haber-Bosch est l'arbitrage industriel entre ce que la thermodynamique voudrait (froid) et ce que la cinétique exige (chaud), résolu par la pression et le catalyseur.
Série d'exercices du chapitre 11
Exercice 1 sur 5
Exercice
Quelle est l'expression correcte de la constante d'équilibre de CaCO3(s)⇌CaO(s)+CO2(g)?
Problème guidé
Dimensionner un réacteur Haber-Bosch
Vous êtes chargé de justifier les conditions opératoires d'un réacteur de synthèse d'ammoniac, N2(g)+3H2(g)⇌2NH3(g). Données du cours: ΔfH∘(NH3)=−45,9kJmol−1; Sm∘(NH3)=192,8, Sm∘(N2)=191,6, Sm∘(H2)=130,7Jmol−1K−1; R=8,314Jmol−1K−1. On suppose les gaz parfaits et ΔrH∘, ΔrS∘ indépendantes de la température.
1
1. La constante à température ambiante
Commencez par ΔrH∘, ΔrS∘ et ΔrG∘ à 298,15K, puis passez à K par ΔrG∘=−RTlnK.
Exercice
Quelle est la valeur de ΔrG∘ à 298,15K, en kJmol−1?
2. Pourquoi il faut malgré tout chauffer
3. Ce que coûte le chauffage en termes d'équilibre
4. Récupérer par la pression
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Exercice 11.1 · Écrire des constantes d'équilibre
Pour chacun des équilibres suivants, écrivez l'expression de la constante K (en pressions pour les gaz, en concentrations pour les solutions), donnez Δn et dites si une compression à température constante déplace l'équilibre et dans quel sens.
a) 2SO2(g)+O2(g)⇌2SO3(g)
b) C(s)+CO2(g)⇌2CO(g)
c) H2(g)+I2(g)⇌2HI(g)
d) CH3COOH(aq)+H2O(l)⇌CH3COO−(aq)+H3O+(aq)
Solution
a) Tous les constituants sont gazeux:
K=(pSO2)2pO2(pSO3)2,Δn=2−3=−1.
Δn<0: une compression multiplie Q par fΔn=f−1<1, donc diminue Q au-dessous de K, et l'équilibre se déplace vers la droite (formation de SO3). C'est ce que fait le procédé de contact pour l'acide sulfurique — même s'il travaille en réalité à pression modérée, parce que le gain thermodynamique ne justifie pas le coût de la compression.
b) Le carbone est un solide pur, d'activité 1:
K=pCO2(pCO)2,Δn=2−1=+1
(on ne compte que les gaz). Δn>0: une compression augmente Q, donc déplace vers la gauche. Ajouter du charbon ne change rien.
c)K=(pHI)2/(pH2pI2), Δn=2−2=0. Une compression multiplie Q par f0=1: aucun déplacement. Les concentrations changent toutes, les rapports non.
d) L'eau est le solvant, en très large excès, donc d'activité ≈1 et absente de l'expression:
Ka=[CH3COOH][CH3COO−][H3O+].
Δn ne se définit pas ici, puisqu'il n'y a aucun gaz; la notion de «compression» n'a pas de sens pour une solution, les liquides étant pratiquement incompressibles. C'est la constante d'acidité que le chapitre 12 exploitera; avec pKa=4,76 pour l'acide acétique, Ka=1,74×10−5.
Exercice 11.2 · Deux équilibres, une seule constante
À 425∘C, la constante de H2(g)+I2(g)⇌2HI(g) vaut K=54,3.
a) On introduit 0,0500mol de H2 et 0,0500mol de I2 dans un récipient de 2,00L porté à 425∘C. Calculez la composition à l'équilibre.
b) Reprenez le calcul avec le même mélange dans un récipient de 1,00L. Commentez.
c) Quelle est la constante de 2HI(g)⇌H2(g)+I2(g), et quelle serait la composition d'équilibre si l'on partait de 0,100mol de HI dans 2,00L?
Solution
a) Les concentrations initiales sont [H2]0=[I2]0=0,0500/2,00=0,0250molL−1, et [HI]0=0, donc Q=0<K: évolution vers la droite.
H2
I2
HI
initial
0,0250
0,0250
0
variation
−x
−x
+2x
final
0,0250−x
0,0250−x
2x
Les deux concentrations initiales étant égales, l'équation est un carré parfait:
D'où [H2]=[I2]=5,337×10−3 et [HI]=3,933×10−2molL−1.
Contrôles. Bilan de l'hydrogène: 2(5,337×10−3)+3,933×10−2=5,000×10−2=2×0,0250 ✓. K recalculé: (3,933×10−2)2/(5,337×10−3)2=(7,3694)2=54,3 ✓. Taux de conversion: 1,9663×10−2/0,0250=78,7%.
b) Dans 1,00L, les concentrations initiales valent 0,0500molL−1, soit exactement le double. La même équation donne
x=9,36890,0500×7,3689=3,9327×10−2molL−1,
soit [H2]=[I2]=1,0673×10−2 et [HI]=7,865×10−2molL−1: toutes les concentrations ont exactement doublé, et le taux de conversion est resté à 78,7%.
Ce n'est pas un hasard: Δn=0, donc une variation de volume ne déplace pas cet équilibre. C'est la vérification numérique du quiz sur la compression de la conversion du gaz à l'eau, plus haut. Pour une réaction avec Δn=0, le taux de conversion aurait changé.
c) Par la règle d'inversion, K′=1/54,3=1,842×10−2.
Partant de [HI]0=0,100/2,00=0,0500molL−1, avec un avancement y:
D'où [H2]=[I2]=5,337×10−3 et [HI]=0,0500−1,0674×10−2=3,933×10−2molL−1: exactement la composition de la question a). C'est logique — le mélange de départ contient les mêmes atomes, et l'état d'équilibre ne dépend pas du chemin. C'est le contenu de la figure 11.1, retrouvé par le calcul.
Exercice 11.3 · Approximation: quand elle passe et quand elle casse
Le chlorure de nitrosyle se décompose selon
2NOCl(g)⇌2NO(g)+Cl2(g),K=1,60×10−5aˋ35∘C
(valeur tabulée standard, type Chang). On part de NOCl pur.
a) Calculez la composition à l'équilibre pour [NOCl]0=1,00molL−1, en utilisant l'approximation [NOCl]0−2x≈[NOCl]0. Vérifiez explicitement que l'approximation est licite.
b) Même question pour [NOCl]0=1,00×10−3molL−1. L'approximation tient-elle encore?
c) Que peut-on dire, sans calcul, de l'effet d'une dilution sur le taux de dissociation?
Solution
a) Tableau, avec x l'avancement volumique:
NOCl
NO
Cl2
initial
1,00
0
0
variation
−2x
+2x
+x
final
1,00−2x
2x
x
K=(1,00−2x)2(2x)2x=(1,00−2x)24x3=1,60×10−5.
Avec l'approximation1,00−2x≈1,00:
4x3=1,60×10−5⟹x3=4,00×10−6⟹x=1,587×10−2molL−1.
Vérification du critère. La grandeur négligée est 2x=3,175×10−2 devant 1,00, soit 3,17%: inférieur à 5 %, l'approximation est licite.
Contrôle par la résolution exacte. L'équation complète 4x3=1,60×10−5(1,00−2x)2 est cubique; son membre de gauche croît et son membre de droite décroît sur 0<x<0,500, donc la racine est unique et une bisection la donne sans peine: x=1,554×10−2molL−1. L'écart avec la valeur approchée 1,587×10−2 est de 2,1%, du même ordre que les 3,2% négligés: l'approximation était bien légitime, et elle vous a épargné une cubique.
Contrôles. Bilan de l'azote: 0,9689+3,109×10−2=1,000 ✓. Bilan du chlore: 0,9689+2(1,554×10−2)=1,000 ✓. K recalculé: (3,109×10−2)2(1,554×10−2)/(0,9689)2=1,60×10−5 ✓. La composition approchée aurait donné 1,71×10−5, soit 6,7% d'écart sur K: notez qu'une erreur de 2% sur x devient une erreur de 7% sur K, parce que K dépend de x au cube.
b) Avec [NOCl]0=1,00×10−3, la même approximation donne 4x3=1,60×10−5, donc le mêmex=1,587×10−2molL−1 — ce qui est absurde, puisqu'il n'y a que 1,00×10−3molL−1 de NOCl au départ. L'approximation n'est pas seulement mauvaise: elle est incohérente, ce qui est le signe le plus net qu'il faut l'abandonner.
Il faut résoudre l'équation cubique complète
(1,00×10−3−2x)24x3=1,60×10−5,
par exemple par bisection sur 0<x<5,00×10−4. Le membre de gauche est strictement croissant sur cet intervalle (le numérateur croît, le dénominateur décroît), donc la racine est unique. On trouve x=1,299×10−4molL−1, soit [NOCl]=7,402×10−4, [NO]=2,598×10−4 et [Cl2]=1,299×10−4molL−1. Le taux de dissociation est 2x/c0=26,0%: on est très loin des 3,1% du cas précédent.
Contrôles. Bilan de l'azote: 7,402×10−4+2,598×10−4=1,000×10−3 ✓. Bilan du chlore: 7,402×10−4+2(1,299×10−4)=1,000×10−3 ✓. K recalculé: (2,598×10−4)2(1,299×10−4)/(7,402×10−4)2=1,600×10−5 ✓.
c) Sans calcul: la réaction transforme 2 moles de gaz en 3, donc Δn=+1. Diluer, c'est augmenter le volume à quantité de matière constante, donc détendre: Q est multiplié par fΔn avec f<1, donc Q diminue, donc l'équilibre se déplace vers la droite. Le taux de dissociation augmente quand on dilue — ce que confirment les 3,1% et les 26,0% calculés. C'est la même conclusion que pour N2O4 à l'exemple 11.6, et pour la même raison.
Exercice 11.4 · Q contre K, et l'enthalpie libre qui va avec
Pour CO(g)+H2O(g)⇌CO2(g)+H2(g) à 700K, on a K=7,60 et ΔrH∘=−41,2kJmol−1.
a) Un réacteur de 1,00L contient 0,500mol de chacune des quatre espèces. Calculez Q, déduisez-en le sens d'évolution, et chiffrez ΔrG.
b) Calculez la composition à l'équilibre.
c) On porte ensuite le réacteur à 900K. Sans refaire le calcul complet, dites dans quel sens le système va évoluer et pourquoi.
Solution
a) Les quatre concentrations valent 0,500molL−1, donc
Q=(0,500)(0,500)(0,500)(0,500)=1,00.
Q=1,00<K=7,60: évolution vers la droite. La force motrice vaut, par (11.8),
Ce n'est pas une coïncidence si l'on retrouve exactement ΔrG∘: l'état choisi a précisément Q=1, c'est-à-dire l'état standard au sens de la définition. C'est une bonne occasion de vérifier que ΔrG∘ est bien «le ΔrG quand Q=1», et non une propriété mystérieuse.
Remarquez que l'on retrouve la même composition qu'en partant de 1,000molL−1 de CO et H2O seuls (exemple 11.5, cas symétrique): normal, les deux mélanges contiennent les mêmes atomes.
c) La réaction est exothermique (ΔrH∘<0), donc chauffer diminueK; l'exercice interactif de la section van 't Hoff donne K(900K)=1,58. Les concentrations ne changent pas dans l'instant, donc Q reste à 7,60, valeur qui est maintenant supérieure au nouveau K. Le système évolue donc vers la gauche: il détruit du CO2 et du H2 pour reformer du CO et de la vapeur.
C'est exactement la raison pour laquelle l'industrie fait la conversion du gaz à l'eau en deux étages de températures décroissantes: chaque abaissement de température augmente K, donc pousse la conversion plus loin, au prix d'une cinétique plus lente qu'il faut compenser par un catalyseur adapté.
Exercice 11.5 · Le four à chaux
La calcination du calcaire, CaCO3(s)⇌CaO(s)+CO2(g), est l'une des plus anciennes opérations chimiques industrielles et reste la base de la fabrication du ciment. Données du cours à 298K: ΔfH∘(CaCO3)=−1207,6, ΔfH∘(CaO)=−635,1, ΔfH∘(CO2)=−393,5kJmol−1; Sm∘(CaCO3)=91,7, Sm∘(CaO)=38,1, Sm∘(CO2)=213,8Jmol−1K−1.
a) Calculez ΔrH∘, ΔrS∘, ΔrG∘ et K à 298K. Interprétez la valeur de K en termes de pression de CO2.
b) À quelle température K vaut-elle 1? Que signifie physiquement cette température?
c) Calculez la pression d'équilibre de CO2 à 1000K et à 1200K.
d) Dans un four industriel, on balaie en permanence l'enceinte par un courant d'air. Expliquez, en termes de Q contre K, pourquoi cela permet de calciner à plus basse température, et pourquoi ajouter du calcaire ne servirait à rien.
Solution
a) Enthalpie et entropie de réaction:
ΔrH∘=(−635,1)+(−393,5)−(−1207,6)=+179,0kJmol−1,
ΔrS∘=38,1+213,8−91,7=+160,2Jmol−1K−1.
La réaction est endothermique (il faut casser un carbonate) et augmente fortement l'entropie (un gaz apparaît à partir d'un solide). Puis
Comme K=pCO2/p∘, la pression d'équilibre du dioxyde de carbone au-dessus d'un mélange calcaire-chaux à 25∘C vaut 1,0×10−23bar. Comptons les molécules, en prenant garde aux exposants. La pression en pascals vaut p=1,0×10−23bar×105Pabar−1=1,0×10−18Pa, donc dans une salle de 100m3:
Environ vingt-quatre mille molécules de CO2, donc — un nombre qui n'est ni nul ni impressionnant, et c'est tout l'intérêt de le calculer plutôt que de l'imaginer. Ce qui rend le calcaire stable n'est pas que cette quantité soit «zéro», c'est qu'elle est ridicule devant ce que l'atmosphère apporte déjà: à 420ppm, le CO2 de l'air de cette même salle représente 1,7mol, soit 4×1019 fois plus. Le quotient réactionnel réel, Q=pCO2/p∘=4,2×10−4, écrase donc K=1,0×10−23 de près de vingt ordres de grandeur: dans l'air ordinaire, le sens spontané n'est pas la décomposition mais la carbonatation de la chaux. Et c'est heureux pour les Alpes calcaires.
C'est la température d'inversion du chapitre 9, et elle a ici un sens très concret: c'est la température au-dessus de laquelle la pression d'équilibre de CO2 dépasse 1bar, donc la température à partir de laquelle le calcaire se décompose à l'air libre, en chassant l'atmosphère au lieu d'attendre son bon vouloir. Les fours à chaux traditionnels fonctionnent autour de 900∘C, ce qui est cohérent.
c) La relation (11.10) donne directement lnK=−21530/T+19,27 (pente −ΔrH∘/R=−179000/8,314, ordonnée ΔrS∘/R=160,2/8,314). À 1000K:
lnK=−21,530+19,269=−2,261⟹K=0,104,
soit pCO2=0,104bar. À 1200K:
lnK=−17,942+19,269=+1,327⟹K=3,77,
soit pCO2=3,77bar. Deux cents kelvins multiplient la pression d'équilibre par 36: c'est l'effet exponentiel de van 't Hoff, ici avec une pente très raide parce que ΔrH∘ est grande.
d) Le balayage d'air évacue le CO2 au fur et à mesure, donc maintient pCO2 — c'est-à-dire Q — très au-dessous de K. La condition de décomposition n'est pas «K>1» mais «Q<K», c'est-à-dire pCO2 réelle inférieure à la pression d'équilibre. Si le balayage maintient la pression partielle de CO2 à 0,01bar, il suffit que K>0,01, ce qui est acquis dès lnK>−4,605, soit −21530/T+19,269>−4,605, donc T>21530/23,874=902K=629∘C. Le balayage fait donc gagner plus de deux cents degrés — une économie d'énergie considérable à l'échelle d'une cimenterie.
Ajouter du calcaire, en revanche, ne changerait rien: l'activité d'un solide pur vaut 1 quelle que soit sa quantité, le carbonate n'apparaît pas dans Q, et la pression d'équilibre de CO2 à une température donnée est la même avec un gramme ou avec une tonne. Le seul rôle de la quantité de calcaire est de déterminer combien de temps l'équilibre pourra être maintenu avant que la phase solide ne soit épuisée — question de capacité, pas de position d'équilibre.
Références
P. Atkins, L. Jones, L. Laverman, Principes de chimie, De Boeck Supérieur — chapitre «Équilibres chimiques»: loi d'action des masses, activités, Kp et Kc, tableaux d'avancement et principe de Le Chatelier.
R. Chang, J. Overby, Chimie générale, Dunod — chapitre «L'équilibre chimique», avec de nombreux exercices résolus sur les approximations et le critère des 5 %.
R. H. Petrucci et al., Chimie générale, Pearson — traitement détaillé du quotient réactionnel, des équilibres hétérogènes et du procédé Haber-Bosch.
P. Atkins, J. de Paula, Chimie physique, De Boeck Supérieur — pour le fondement thermodynamique: potentiel chimique, activités et coefficients d'activité, démonstration complète de ΔrG∘=−RTlnK et de la relation de van 't Hoff.
CRC Handbook of Chemistry and Physics, CRC Press — tables d'enthalpies et d'entropies standard de formation, et de constantes d'équilibre en fonction de la température.
Recommandations de l'IUPAC sur les grandeurs, unités et symboles de la chimie physique (Green Book) — définitions de l'activité, de l'état standard et de la constante d'équilibre thermodynamique.
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