Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- délimiter un système, le classer (ouvert, fermé, isolé) et distinguer une fonction d'état comme ou d'une grandeur de chemin comme ou , en justifiant la distinction sur un exemple à deux chemins;
- appliquer le premier principe avec la convention de signe du cours, calculer un travail de pression-volume et reconnaître les cas et ;
- relier et par et estimer quand l'écart est négligeable;
- exploiter un calorimètre à pression constante et une bombe calorimétrique: écrire , tenir compte de la capacité du calorimètre et vérifier que le bilan thermique se ferme;
- calculer l'énergie d'un chauffage traversant des changements d'état, paliers de fusion et de vaporisation compris;
- utiliser la loi de Hess et les enthalpies standard de formation pour obtenir une enthalpie de réaction inaccessible à la mesure directe, et comparer ce résultat exact à l'estimation par les enthalpies de liaison.
Le vocabulaire de la thermodynamique
Système, milieu extérieur, frontière
La thermochimie mesure et prévoit les échanges d'énergie qui accompagnent les transformations de la matière. Avant tout calcul, il faut décider de quoi l'on parle. On trace, réellement ou par la pensée, une frontière; ce qui est à l'intérieur est le système, tout le reste est le milieu extérieur.
Le découpage n'est pas donné par la nature: c'est vous qui le choisissez, et un choix intelligent simplifie beaucoup les calculs. Dans une neutralisation en bécher, prendre pour système «les ions qui réagissent» force à traiter la solution comme milieu extérieur — c'est exactement ce qu'on veut, puisque c'est l'échauffement de la solution que l'on mesure. Prendre pour système «le contenu entier du gobelet, calorimètre compris» donne au contraire un système quasi isolé, dont l'énergie ne change pratiquement pas: c'est le point de vue du bilan thermique . Les deux descriptions sont correctes et donnent le même résultat; mélanger les deux en cours de calcul est une source d'erreur classique.
Variables d'état
Un système à l'équilibre est décrit par un petit nombre de grandeurs mesurables: la pression , le volume , la température , les quantités de matière de chaque constituant. Ce sont les variables d'état. Elles ne sont pas indépendantes: pour moles de gaz parfait, l'équation d'état du chapitre 7 en lie trois, de sorte que deux suffisent à fixer la troisième.
On distingue les variables extensives, proportionnelles à la taille du système (, , la masse, l'énergie), et les variables intensives, indépendantes de la taille (, , la concentration, la masse volumique). Couper en deux un ballon de gaz homogène divise et par deux, mais laisse et inchangées. Le rapport de deux grandeurs extensives est intensif: c'est ainsi qu'on passe d'une capacité thermique à une capacité thermique massique ou molaire.
Fonction d'état contre grandeur de chemin
Nous arrivons au concept qui organise tout le chapitre.
Les variables d'état , , , sont évidemment des fonctions d'état. Le résultat central de ce chapitre est que l'énergie interne et l'enthalpie en sont aussi, alors que la chaleur et le travail n'en sont pas. Un système possède une énergie interne; il ne «possède» ni chaleur ni travail. La chaleur et le travail sont des modes de transfert, c'est-à-dire des choses qui arrivent pendant une transformation, comme les kilomètres parcourus et non comme l'altitude atteinte.
L'analogie de la montagne est usée mais exacte. L'altitude d'un sommet est une fonction d'état: entre le parking à et la cabane à , la dénivellation vaut , par le sentier direct comme par le grand détour. La distance parcourue, elle, dépend du chemin: par l'un, par l'autre. La dénivellation est une différence de fonction d'état; la distance est une grandeur de chemin.
Cette analogie convainc rarement en chimie, parce qu'elle ne montre pas de nombres. Faisons donc le calcul.
Parmi ces grandeurs, lesquelles sont des fonctions d'état?
Plusieurs réponses possibles
Énergie, travail et chaleur
Trois mots, une seule grandeur
L'énergie interne d'un système est la somme de toutes les énergies de ses constituants à l'échelle microscopique: énergies cinétiques de translation, de rotation et de vibration des molécules, énergies potentielles d'interaction entre elles, énergies des liaisons chimiques et des électrons. On ne sait pas mesurer dans l'absolu — il faudrait additionner tout cela — mais on sait très bien mesurer ses variations, et c'est tout ce dont la chimie a besoin.
Un système fermé n'a que deux manières de faire varier son énergie interne: par transfert thermique (la chaleur ), qui résulte d'une différence de température de part et d'autre de la frontière, et par travail (), qui résulte d'une force déplaçant son point d'application — en chimie, le plus souvent une pression déplaçant une paroi ou un piston.
Le travail de pression-volume
Le travail qui intéresse le chimiste est presque toujours celui qu'échange un système dont le volume varie contre une atmosphère. Imaginez un piston de section sur lequel l'extérieur exerce la pression , donc la force . Si le gaz repousse le piston de vers l'extérieur, le système fournit du travail: il en reçoit . En intégrant sur une transformation où reste constante:
Le signe se retient sans formule: une détente () coûte de l'énergie au système, donc ; une compression () lui en apporte, donc . À volume constant, quelle que soit la pression.
Un gaz est comprimé de à sous une pression extérieure constante de . Quel travail (en joules, avec son signe) le gaz reçoit-il?
Le premier principe de la thermodynamique
Signification. Le premier principe est la loi de conservation de l'énergie étendue aux transferts thermiques. Son contenu n'est pas l'égalité (8.4), qui est presque une définition de une fois et définis, mais l'affirmation qu'une telle fonction existe: on peut associer à chaque état d'équilibre un nombre tel que la somme mesurée sur n'importe quel chemin reliant deux états donne toujours la même différence. C'est un fait expérimental, établi par Joule entre 1843 et 1850 en montrant qu'un même échauffement d'une masse d'eau s'obtient indifféremment par frottement mécanique, par travail électrique ou par contact thermique. L'exemple 8.1 en est l'illustration arithmétique: trois couples très différents, une seule somme.
Le cas du volume constant
Si la transformation se déroule à volume constant et que le seul travail possible est celui de pression-volume, alors et le premier principe se réduit à
où l'indice rappelle la contrainte. Autrement dit: la chaleur échangée à volume constant mesure directement la variation d'une fonction d'état. C'est remarquable, parce que n'est pas une fonction d'état en général; c'est la contrainte « constant» qui, en fixant le chemin, lui confère cette propriété. C'est aussi ce qui donne tout son intérêt à la bombe calorimétrique, dont le récipient d'acier est justement indéformable.
L'enthalpie
Pourquoi une nouvelle fonction
Les réactions que l'on fait au laboratoire ne se déroulent presque jamais à volume constant. Un bécher, un ballon surmonté d'un réfrigérant, une cuve de fermentation, une réaction dans une cellule vivante: tout cela est ouvert sur l'atmosphère, donc à pression constante, et le volume varie librement. Dans ces conditions , et la chaleur mesurée ne vaut plus :
L'astuce consiste à donner un nom à la combinaison qui apparaît.
Démonstration. Partons de la définition (8.6) et faisons varier l'état du système à pression constante :
Le premier principe donne , et le seul travail étant celui de pression avec , on a . En substituant:
Le gain est considérable et mérite d'être formulé en français: la chaleur qu'un bécher échange avec la pièce, à l'atmosphère, est la variation d'une fonction d'état. On peut donc la tabuler, l'additionner, la combiner, la prévoir — tout ce qu'on ne peut pas faire avec une grandeur de chemin. Toute la thermochimie tient dans cette phrase.
Relier et
Puisque , les deux grandeurs diffèrent du terme . Pour les solides et les liquides, la variation de volume au cours d'une réaction est minuscule et ce terme est de l'ordre du joule: négligeable. Pour les gaz, en revanche, , de sorte qu'à température constante
où est la variation de la quantité de matière gazeuse entre produits et réactifs, lue directement sur les coefficients stœchiométriques. À , : chaque mole de gaz apparue ou disparue déplace l'écart de environ.
Pour la réaction , que vaut et quel est le signe de ?
Réactions exothermiques et endothermiques
Le vocabulaire et le diagramme
Une réaction exothermique fait monter le thermomètre plongé dans le milieu; une réaction endothermique le fait descendre. Le piège classique est d'inverser: le milieu se réchauffe parce que le système perd de l'enthalpie, donc un thermomètre qui monte signale .
L'écriture thermochimique d'une équation
Une équation thermochimique est une équation bilan accompagnée de son et de tous les états physiques. Sans ces deux informations, elle ne dit rien de quantitatif.
Deux règles en découlent, et ce sont les deux erreurs les plus fréquentes du chapitre.
1) est proportionnel aux coefficients stœchiométriques. L'enthalpie est extensive: doubler les coefficients double . Ainsi
Les deux écritures décrivent la même chimie; elles ne décrivent pas le même avancement. Inverser le sens de l'équation change le signe:
2) dépend des états physiques. Comparez, avec les valeurs du cours:
L'écart, , n'est pas un artefact de tabulation: c'est exactement l'enthalpie de vaporisation de l'eau à , puisque la différence des deux équations est . Former de l'eau liquide libère davantage de chaleur que former de la vapeur, parce que la condensation en rend encore. Oublier de préciser l'état de l'eau dans une combustion, c'est se tromper de par mole d'eau — sur la combustion du méthane, qui en produit deux, cela fait d'écart entre et , soit près de .
Calorimétrie: mesurer une chaleur
Capacité thermique
Quelques ordres de grandeur, en (valeurs tabulées standard à , type CRC Handbook): eau liquide ; glace ; vapeur d'eau ; éthanol ; aluminium ; fer ; cuivre ; plomb . L'eau se distingue par une capacité massique exceptionnellement grande: c'est pourquoi les lacs tempèrent le climat des rives — la masse d'eau du Léman restitue en hiver une chaleur accumulée l'été — et pourquoi l'eau est le fluide caloporteur par défaut du chauffage et de l'industrie.
Notez aussi la régularité de Dulong et Petit: pour les métaux solides, la capacité molaire vaut environ , si bien que . C'est une règle empirique, en défaut aux basses températures et pour les éléments légers comme le carbone, mais elle permet d'estimer une masse molaire à partir d'une mesure calorimétrique, ce que fit Dulong dès 1819.
Le calorimètre à pression constante
Le calorimètre le plus simple est un gobelet isolant fermé par un couvercle percé d'un thermomètre et d'un agitateur: ouvert sur l'atmosphère, il travaille à pression constante et mesure donc . On le suppose adiabatique, ce qui n'est vrai qu'approximativement: on corrige en extrapolant la courbe de refroidissement, ou l'on se contente d'une mesure rapide.
Le principe est toujours le même. On isole thermiquement l'ensemble {réaction + solution + calorimètre}; l'énergie n'en sort pas, donc les chaleurs échangées à l'intérieur se compensent:
La capacité propre du calorimètre, , se détermine une fois pour toutes par un étalonnage (on y verse une quantité de chaleur connue et l'on mesure ).
La bombe calorimétrique
Une combustion ne se fait pas dans un gobelet. On enferme l'échantillon dans une bombe calorimétrique: un récipient d'acier épais, rempli de dioxygène sous une vingtaine de bars, immergé dans une masse d'eau connue et allumé par un filament électrique. Les parois sont rigides, donc le volume est constant et la bombe mesure , pas . Si l'on veut l'enthalpie, il faut convertir par (8.8).
On caractérise l'appareil par sa capacité totale (bombe, eau, accessoires), obtenue en brûlant une masse connue d'une substance de référence.
Explorateur de calorimétrie: le bilan thermique qui boucle
Un solide chaud est plongé dans l'eau d'un gobelet calorimétrique, à pression constante; l'eau est initialement à 20,0 °C. Le modèle suppose l'ensemble adiabatique, néglige la capacité propre du gobelet et exclut tout changement d'état. Faites bouger les curseurs: la température d'équilibre se déplace, les deux chaleurs changent d'ampleur, mais leur somme reste nulle — c'est le bilan thermique, et il ne dépend d'aucun réglage.
Remettez dans l'ordre les étapes d'une détermination d'enthalpie de combustion par bombe calorimétrique.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Calculer , puis
- Étalonner le calorimètre en brûlant une masse connue d'une substance de référence, pour obtenir
- Peser précisément l'échantillon et le placer dans la bombe, que l'on remplit de dioxygène sous pression
- Convertir en enthalpie par
- Déclencher l'allumage et suivre la température jusqu'à sa valeur maximale, d'où
Changements d'état et chaleurs latentes
Chauffer un corps ne le fait pas toujours monter en température. Tant qu'un changement d'état est en cours, l'énergie fournie sert à rompre les interactions entre molécules — les forces de van der Waals et les liaisons hydrogène du chapitre 7 — et la température reste rigoureusement constante. L'énergie ainsi absorbée est la chaleur latente, et pour une transformation à pression constante c'est une enthalpie: enthalpie de fusion , de vaporisation , de sublimation . Elles sont toutes positives dans le sens indiqué (fondre, vaporiser, sublimer coûte de l'énergie) et changent de signe dans le sens inverse: solidifier ou condenser en restitue autant.
La disproportion entre les deux paliers a une raison structurelle. Fondre la glace ne rompt qu'une partie du réseau de liaisons hydrogène: l'eau liquide reste fortement associée, elle est même plus dense que la glace, ce qui est exceptionnel. Vaporiser, en revanche, sépare complètement les molécules les unes des autres: il faut rompre ce qui reste de liaisons hydrogène. C'est aussi pourquoi la transpiration refroidit si efficacement, et pourquoi une brûlure par la vapeur à est bien plus grave qu'une brûlure par l'eau bouillante à la même température: la vapeur qui se condense sur la peau y dépose d'abord par gramme.
Quelle énergie, en kilojoules, faut-il fournir pour faire fondre de glace déjà à ? On prend et .
La loi de Hess
Énoncé et démonstration
Beaucoup d'enthalpies de réaction ne se mesurent pas. La formation du monoxyde de carbone, , est un cas d'école: si l'on brûle du carbone dans une quantité limitée de dioxygène, on obtient toujours un mélange de et de , jamais du pur, et la chaleur mesurée ne se rapporte à aucune équation bien définie. La loi de Hess contourne l'obstacle.
Démonstration. La loi de Hess n'est pas un principe indépendant: c'est une conséquence immédiate du fait que est une fonction d'état. Soit une réaction menant d'un état (les réactifs) à un état (les produits), et une décomposition en étapes passant par des états intermédiaires . Par définition d'une fonction d'état, la variation sur chaque étape est une différence de valeurs de , et la somme se télescope:
Tous les termes intermédiaires se simplifient deux à deux, et le résultat ne dépend ni du nombre d'étapes ni des états intermédiaires choisis. Le caractère réalisable ou fictif des étapes n'intervient nulle part: seule compte l'existence des états.
Conséquence pratique: on manipule les équations thermochimiques comme des équations algébriques. On peut les additionner, les multiplier par un nombre (en multipliant par le même nombre) et les renverser (en changeant le signe de ).
Première application: l'enthalpie de formation du monoxyde de carbone
Seconde application: une enthalpie de formation à partir de trois combustions
Les enthalpies standard de formation
L'état standard
Additionner des enthalpies suppose qu'on parle des mêmes conditions. D'où une convention, qui n'est pas une loi de la nature mais un accord international.
Ainsi est l'enthalpie de , et celle de — avec des coefficients fractionnaires, parce que la définition impose une mole de produit. Notez enfin que n'est pas nul: le diamant n'est pas l'état de référence du carbone, même s'il est métastable à température ambiante.
La relation maîtresse
Origine de la relation. C'est encore la loi de Hess. Construisons un chemin fictif en deux temps: d'abord décomposer tous les réactifs en leurs corps simples dans leur état de référence, ensuite recomposer les produits à partir de ces mêmes corps simples. La première étape est l'inverse des réactions de formation des réactifs, donc coûte ; la seconde est la somme des réactions de formation des produits, donc coûte . Comme est une fonction d'état, ce détour par les corps simples donne la même variation que la réaction directe, ce qui est (8.14).
Le moyen mnémotechnique «produits moins réactifs» est correct mais dangereux si on l'applique sans réfléchir: n'oubliez pas les coefficients, et n'oubliez pas que les corps simples contribuent par sans disparaître du raisonnement.
Les enthalpies de liaison: une méthode approchée
Le principe
Le chapitre 5 a introduit l'enthalpie de liaison: l'énergie nécessaire, en phase gazeuse, pour rompre une mole de liaisons données. Rompre coûte de l'énergie (), former en restitue (). Si l'on imagine une réaction comme une démolition suivie d'une reconstruction, on obtient l'estimation
Attention au sens: ici c'est «rompues moins formées», l'inverse de l'ordre de (8.14). Les deux relations n'ont pas la même structure parce que les enthalpies de liaison sont comptées positivement pour la rupture.
Cette méthode a trois limites qu'il faut énoncer avant de l'utiliser. D'abord, les valeurs tabulées sont des moyennes sur de nombreuses molécules: l'énergie d'une liaison n'est pas la même dans le méthane, dans le benzène ou dans le chloroforme. Ensuite, la relation (8.15) suppose toutes les espèces gazeuses: appliquée à une réaction produisant de l'eau liquide, elle oublierait la condensation. Enfin, elle ignore la résonance (chapitre 5), qui stabilise certaines molécules bien au-delà de la somme de leurs liaisons.
La comparaison chiffrée
Mettons les deux méthodes face à face sur la même réaction, la combustion du méthane avec de l'eau gazeuse, puisque c'est la seule version que la méthode des liaisons puisse traiter:
On reprend les mêmes énergies de liaison moyennes qu'au chapitre 5 (valeurs tabulées standard, type Chang / Atkins, en , toutes espèces gazeuses): ; ; dans ; .
Liaisons rompues. Le méthane apporte et les deux apportent :
Liaisons formées. Le compte et les deux molécules d'eau :
Estimation. .
Valeur exacte par les enthalpies de formation, calculée plus haut: .
L'écart est de , soit . Il serait malhonnête de s'en féliciter: cet accord est en grande partie fortuit, car les liaisons et du méthane et de l'eau sont précisément celles sur lesquelles les moyennes tabulées ont été ajustées. Le chapitre 5 donne l'ordre de grandeur réellement représentatif sur la synthèse de l'ammoniac: estimé contre exact, soit d'écart. Quelques pour-cent, voilà ce qu'on peut attendre de la méthode.
Un second enseignement, lui, ne doit rien au hasard. L'estimation par les liaisons ne peut être comparée qu'à la version eau gazeuse de la réaction. Confrontée à la version «eau liquide», , elle se tromperait de , soit — non parce qu'elle est mauvaise, mais parce qu'on lui aurait demandé de prévoir une condensation dont elle ne sait rien: les de l'enthalpie de vaporisation de l'eau à n'apparaissent nulle part dans un bilan de liaisons. C'est le même piège des états physiques que plus haut, sous un autre déguisement.
Applications
Pouvoir calorifique des combustibles
Le pouvoir calorifique d'un combustible est l'énergie libérée par sa combustion complète, rapportée à l'unité de masse (ou de volume pour un gaz). On distingue le pouvoir calorifique supérieur (PCS), qui compte l'eau des fumées condensée à l'état liquide, et le pouvoir calorifique inférieur (PCI), qui la compte à l'état vapeur. La différence est exactement l'enthalpie de vaporisation de l'eau produite — encore la distinction / .
Avec les seules valeurs du cours, et divisé par la masse molaire:
| Combustible | , eau liquide | PCS | PCI |
|---|---|---|---|
| Méthane , | |||
| Éthanol , | |||
| Dihydrogène , | |||
| Carbone , |
Trois lectures. D'abord, le dihydrogène est, de très loin, le meilleur combustible par unité de masse — c'est ce qui motive son emploi comme vecteur énergétique, en Suisse comme ailleurs. Mais son intérêt s'effondre par unité de volume: à et , une mole occupe environ , et il faut donc le comprimer à plusieurs centaines de bars ou le liquéfier, avec le coût énergétique que cela suppose. Ensuite, le carbone n'a pas de PCI distinct de son PCS, puisque sa combustion ne produit pas d'eau. Enfin, l'écart de entre PCS et PCI du méthane est exactement ce que récupère une chaudière à condensation: en refroidissant les fumées sous le point de rosée, elle récupère l'enthalpie de vaporisation de l'eau formée. C'est aussi pourquoi les rendements de ces appareils, calculés sur le PCI, dépassent — une bizarrerie comptable, pas un mouvement perpétuel.
Contenu énergétique des aliments
L'étiquette d'un produit alimentaire annonce une valeur énergétique en kilojoules et en kilocalories (). Elle n'est pas mesurée directement en bombe calorimétrique sur chaque lot: elle est calculée à partir de la composition, avec des facteurs de conversion réglementaires — en Suisse comme dans l'Union européenne, pour les glucides et pour les protéines, pour les lipides, pour l'éthanol.
Ces facteurs sont des moyennes métaboliques, pas des enthalpies de combustion. Ils tiennent compte du fait que la digestion n'est pas complète et que l'organisme n'oxyde pas les protéines jusqu'au bout — l'azote part en urée, qui contient encore de l'énergie. Le seul point où thermochimie et nutrition se recoupent presque exactement est l'éthanol: la combustion mesurée en bombe donne , et le facteur réglementaire vaut . Pour les lipides, l'écart entre les deux est faible; pour les protéines, il est substantiel, et c'est la biochimie, non la calorimétrie, qui l'explique.
Bilan énergétique d'un procédé
La thermochimie sert enfin à chiffrer un procédé avant de le construire. Reprenons la calcination du calcaire de l'exemple 8.9c, qui est la réaction fondatrice de l'industrie du ciment — une industrie bien présente en Suisse.
Par kilogramme de chaux vive produite, il faut au minimum . Si cette chaleur vient de la combustion de méthane à (PCI, car les fumées d'un four sortent chaudes et l'eau n'y condense pas), il en faut , qui libèrent eux-mêmes de . À cela s'ajoute le de procédé, celui qui sort du carbonate lui-même:
Soit, au total et dans le meilleur des cas thermodynamiques, environ de par kilogramme de chaux vive, dont plus de viennent de la réaction elle-même et non du combustible. C'est un résultat qu'aucune amélioration de four ne peut effacer: il est inscrit dans l'équation bilan. Toute décarbonation réelle de ce procédé passe donc par la capture du , par un changement de liant, ou par les deux — et c'est la thermochimie, pas l'ingénierie thermique, qui le dit.
Synthèse
- Un système est ce que vous décidez d'étudier; et sont des fonctions d'état, dont la variation ne dépend que des états initial et final, tandis que et sont des grandeurs de chemin. Trois chemins entre les mêmes états peuvent donner , et ; leur somme est toujours la même.
- Premier principe: , avec la convention «reçu par le système, positif». À volume constant ; à pression constante et sans autre travail, . Le travail de pression vaut , soit pour des gaz parfaits.
- donne , avec à : l'écart vaut sur la combustion du méthane mais sur la synthèse de l'ammoniac. Il n'est pas systématiquement négligeable.
- Une équation thermochimique n'a de sens qu'avec ses coefficients et ses états physiques: double si l'on double les coefficients, change de signe si l'on renverse la réaction, et vaut ou pour la formation de l'eau selon qu'elle est liquide ou gazeuse.
- La calorimétrie repose sur le bilan : gobelet à pression constante pour , bombe à volume constant pour , sans oublier la capacité propre du calorimètre. Les changements d'état consomment de l'énergie à température constante, et vaporiser l'eau coûte fois plus que la fondre.
- La loi de Hess découle du caractère de fonction d'état de : on additionne les équations comme des équations algébriques. Les enthalpies standard de formation en sont la forme tabulée, avec et zéro pour les corps simples dans leur état de référence. Les enthalpies de liaison ne donnent qu'une estimation, bonne à quelques pour-cent pour des gaz simples.
Série d'exercices du chapitre 8
Exercice 1 sur 5Une réaction se déroule dans un ballon fermé par un piston mobile, sous pression atmosphérique constante. Le thermomètre plongé dans le milieu extérieur monte. Que peut-on affirmer?
Dimensionner un chauffe-eau au gaz
Un chauffe-eau domestique brûle du méthane pour porter d'eau de à . Son rendement, c'est-à-dire la fraction de l'énergie de combustion effectivement transmise à l'eau, vaut . On prend , , , , et l'on suppose l'eau des fumées condensée (chaudière à condensation), de sorte que .
- 1
1. L'énergie à fournir à l'eau
Aucune réaction ici, seulement un échauffement: avec .
ExerciceQuelle énergie, en mégajoules, l'eau doit-elle recevoir?
2. Le pouvoir calorifique du méthane
3. La masse de méthane nécessaire
4. Le dioxyde de carbone émis
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Un gaz enfermé dans un cylindre reçoit de chaleur et se détend en fournissant de travail au milieu extérieur.
a) Quelle est la variation d'énergie interne du gaz?
b) Le gaz est ensuite ramené à son état initial par un chemin au cours duquel il cède de chaleur. Quel travail reçoit-il sur ce second trajet?
c) Sur le cycle complet, que valent , et ? Commentez.
Solution
a) La convention du cours compte positivement ce que le système reçoit. Le gaz reçoit et fournit de travail, donc il en reçoit :
b) Revenir à l'état initial signifie , puisque est une fonction d'état. Avec :
Le gaz reçoit de travail: on le comprime.
c) Sur le cycle, l'état final est l'état initial, donc — c'est la définition même d'une fonction d'état. En revanche
et leur somme est bien nulle. Ni ni ne revient à zéro sur un cycle: le système a reçu du travail et rendu de la chaleur, ce qui est exactement le fonctionnement d'une pompe à chaleur ou d'un réfrigérateur. C'est l'illustration la plus nette du fait que et sont des grandeurs de chemin.
Pour la réaction à :
a) Calculez à partir des enthalpies standard de formation du cours: et .
b) Calculez .
c) L'écart entre les deux est-il négligeable? Comparez avec le cas de la combustion du méthane traité dans le cours.
Solution
a) Avec :
La réaction est exothermique, bien que les deux composés soient l'un et l'autre d'enthalpie de formation positive: c'est la différence qui compte, jamais le signe des valeurs individuelles.
b) , et :
c) L'écart vaut , soit de . C'est près de quatre fois plus, en valeur relative, que les de la combustion du méthane, dont le est pourtant deux fois plus grand en valeur absolue. La raison est que la combustion du méthane libère alors que celle-ci n'en libère que : ce qui décide n'est pas mais son rapport à . Règle pratique: dès que descend sous une centaine de kilojoules par mole, le terme doit être écrit.
On chauffe d'un métal inconnu à , puis on le plonge rapidement dans d'eau à contenus dans un calorimètre de capacité propre négligeable. La température d'équilibre est .
a) Calculez la capacité thermique massique du métal.
b) Vérifiez que le bilan thermique se ferme.
c) Estimez la masse molaire du métal par la règle de Dulong et Petit () et proposez une identification.
Solution
a) L'ensemble étant isolé, , soit
D'où
Trois chiffres significatifs, limités par .
b) et . La somme est nulle: l'eau reçoit exactement ce que le métal cède. Notez la disproportion des variations de température: l'eau ne monte que de pendant que le métal chute de , parce que la capacité de l'eau () est dix-sept fois celle du métal ().
c) . La valeur est très proche de celle du fer (), dont la capacité massique tabulée vaut . La règle de Dulong et Petit est empirique et ne vaut que pour les métaux à température ordinaire — elle échoue pour le carbone, le bore ou le béryllium, et à basse température pour tous les solides —, mais elle suffit ici à trancher entre des candidats de masses molaires très différentes.
On donne, à :
a) Déduisez-en et comparez à la valeur du cours.
b) Calculez de et expliquez pourquoi ce n'est pas .
c) Dessinez mentalement le cycle et vérifiez qu'il boucle.
Solution
a) La somme de (1) et (2) donne
Le se simplifie: il apparaît comme produit dans (1) et comme réactif dans (2), avec le même coefficient . Cette équation forme deux moles de à partir des corps simples dans leur état de référence; l'enthalpie de formation, définie pour une mole, vaut donc
exactement la valeur tabulée dans le cours. Oublier de diviser par deux est l'erreur la plus fréquente de cet exercice.
b) L'équation demandée est (2) divisée par deux, donc
Ce n'est pas parce que est proportionnel aux coefficients stœchiométriques: il se rapporte à une mole d'avancement de l'équation telle qu'elle est écrite, et non à une mole d'une espèce choisie. On peut vérifier autrement: . ✓
c) Le cycle comporte trois niveaux: à , à , et à . La voie directe monte de ; la voie en deux étapes monte d'abord de puis redescend de , soit . Les deux voies coïncident, l'écart est nul, et l'on voit au passage que le niveau intermédiaire est plus haut que l'arrivée: la formation du dans les moteurs et les fours coûte beaucoup d'énergie, ce qui explique qu'elle n'ait lieu qu'à très haute température.
On veut transformer de glace initialement à en vapeur d'eau à , sous , en brûlant du méthane. Données: , , ; et ; ; avec eau liquide; .
a) Calculez l'énergie totale nécessaire.
b) Quelle masse de méthane faut-il brûler, en supposant tout transfert parfait?
c) Quelle part de l'énergie totale la vaporisation représente-t-elle? Que se passerait-il si l'on visait seulement sans vaporiser?
Solution
a) . Cinq étapes, comme dans l'exemple 8.6:
| Étape | Calcul | Valeur |
|---|---|---|
| glace | ||
| fusion | ||
| liquide | ||
| vaporisation | ||
| vapeur | ||
| Total |
b) L'énergie libérée par gramme de méthane vaut , donc
Moins de trente grammes de gaz pour un demi-kilo d'eau menée jusqu'à la vapeur surchauffée: c'est l'ordre de grandeur qui rend les combustibles fossiles si difficiles à remplacer.
c) La vaporisation pèse du total. S'arrêter à l'eau liquide à ne demanderait que , soit de méthane: 3,9 fois moins. Toute l'économie d'un procédé de séchage, de distillation ou d'évaporation se joue sur ce palier, et c'est pourquoi l'industrie recomprime les buées pour en récupérer la chaleur latente plutôt que de la rejeter.
Références
- P. Atkins, L. Jones, L. Laverman, Principes de chimie, De Boeck Supérieur — chapitres de thermodynamique: premier principe, enthalpie, calorimétrie, loi de Hess et enthalpies de formation.
- R. Chang, J. Overby, Chimie générale, Dunod — chapitre «Thermochimie», avec de nombreux exercices de calorimétrie résolus.
- R. H. Petrucci et al., Chimie générale, Pearson — traitement détaillé de la distinction / et de la bombe calorimétrique.
- P. Atkins, J. de Paula, Chimie physique, De Boeck Supérieur — pour le formalisme thermodynamique complet: travail réversible, capacités thermiques, loi de Kirchhoff (dépendance de avec la température).
- CRC Handbook of Chemistry and Physics, CRC Press — tables d'enthalpies standard de formation, de capacités thermiques massiques et d'enthalpies de liaison.
- Recommandations de l'IUPAC sur les grandeurs, unités et symboles de la chimie physique (Green Book) — définitions de l'état standard, de la pression standard et des conventions de signe.