Chapitre 11

Externalités, biens publics et information

Externalités et solutions (Pigou, Coase, marchés de droits), biens publics et ressources communes, sélection adverse et aléa moral.

Objectifs du chapitre

À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:

  • énumérer les conditions sous lesquelles un marché concurrentiel est efficace et reconnaître les quatre grandes familles de défaillances du marché;
  • distinguer coût marginal privé et coût marginal social, calculer la quantité de marché, la quantité optimale et la perte sèche en présence d'une externalité;
  • comparer les instruments de correction des externalités (taxe pigouvienne, subvention, norme, permis échangeables, négociation à la Coase) et connaître leurs applications suisses;
  • classer un bien selon la rivalité et l'exclusion, expliquer le problème du passager clandestin et déterminer la quantité optimale d'un bien public par la condition de Samuelson;
  • analyser la surexploitation d'une ressource commune et les remèdes possibles;
  • expliquer la sélection adverse et l'aléa moral, et interpréter les réponses des marchés et de l'État (obligation d'assurance, franchise, signaux, réglementation de l'information).

Les défaillances du marché

Le marché concurrentiel, référence de l'efficacité

Le chapitre 7 a établi le résultat central de la microéconomie: à l'équilibre d'un marché concurrentiel, le prix égalise le bénéfice marginal des acheteurs et le coût marginal des vendeurs, et la somme des surplus du consommateur et du producteur est maximale. Aucune réallocation ne peut améliorer la situation d'un agent sans détériorer celle d'un autre: l'équilibre est efficace au sens de Pareto. C'est le premier théorème du bien-être, que le chapitre 12 formulera dans un cadre d'équilibre général.

Ce résultat repose sur des hypothèses précises, qu'il est utile d'expliciter parce que chacune d'elles, lorsqu'elle est violée, ouvre la porte à une défaillance:

  1. les agents sont preneurs de prix (aucun n'a de pouvoir de marché);
  2. les coûts et les bénéfices de chaque transaction sont entièrement supportés par les parties à la transaction;
  3. les biens échangés sont privés: leur consommation est rivale et l'on peut en exclure ceux qui ne paient pas;
  4. l'information sur la qualité des biens et le comportement des agents est symétrique.

Typologie des défaillances

Chaque hypothèse défaillante définit une famille de problèmes:

Hypothèse violéeDéfaillanceChapitre
Preneurs de prixPouvoir de marché: monopole, oligopole, cartels8 et 9
Coûts et bénéfices internesExternalités (pollution, congestion, vaccination, recherche)11
Biens privésBiens publics et ressources communes11
Information symétriqueSélection adverse et aléa moral11

Le pouvoir de marché a été traité aux chapitres 8 et 9: le monopoleur restreint la quantité pour élever le prix, ce qui crée une perte sèche que la Commission de la concurrence (COMCO) et le Surveillant des prix cherchent à limiter. Ce chapitre traite les trois autres familles. Dans chaque cas, la démarche est la même: identifier l'écart entre l'incitation privée et l'intérêt collectif, mesurer la perte sèche, puis examiner comment un instrument (taxe, subvention, norme, droit de propriété, règle d'assurance) peut réaligner les incitations.

Exercice

Un cartel de cimentiers fixe des prix concertés dans plusieurs cantons; par ailleurs, la poussière émise par leurs usines abîme les cultures voisines. Quelles défaillances du marché ces deux faits illustrent-ils respectivement?

Les externalités

Définition et exemples

Les externalités négatives sont les plus visibles: les particules fines d'une cimenterie, le bruit d'un aéroport (Genève, Zurich et les riverains de Kloten), les gaz à effet de serre d'une chaudière à mazout, la congestion créée par chaque automobiliste supplémentaire sur l'autoroute A1 entre Lausanne et Genève, les antibiotiques utilisés en élevage qui favorisent les résistances. Dans chaque cas, celui qui décide de l'activité en tire un bénéfice et n'en paie qu'une partie du coût.

Les externalités positives sont tout aussi importantes: une personne qui se fait vacciner protège aussi ses proches, un laboratoire dont la recherche fondamentale sera utilisée par d'autres, l'apiculteur dont les abeilles pollinisent les vergers voisins, le propriétaire qui rénove sa façade et embellit la rue, l'entreprise qui forme un apprenti qui ira ensuite travailler ailleurs. Ici, celui qui décide n'en récolte qu'une partie du bénéfice.

Le mot clé de la définition est «sans transiter par un prix». Si la demande de logements à Zurich fait monter les loyers et pénalise les locataires, il ne s'agit pas d'une externalité mais d'un effet de prix: la hausse du loyer est le signal normal de la rareté et ne crée pas d'inefficacité. L'externalité est un effet hors marché: il n'existe précisément aucun marché où l'on achète le droit de faire du bruit ou d'émettre du CO₂.

Coût marginal privé et coût marginal social

Considérons un marché concurrentiel dont la production engendre un dommage à des tiers. Notons le prix de demande (le bénéfice marginal des acheteurs), le coût marginal privé des producteurs et le dommage marginal: le coût supplémentaire imposé aux tiers par la dernière unité produite.

Les producteurs ne voient que : l'offre du marché est la courbe de coût marginal privé (chapitre 7), et l'équilibre de marché vérifie . La société, elle, devrait comparer le bénéfice marginal au coût marginal social.

Démonstration. Le surplus social engendré par une production est la somme, sur toutes les unités produites, du bénéfice marginal diminué du coût marginal social:

D'après le théorème fondamental de l'analyse, . Comme décroît et que croît, est décroissante: est concave et son maximum est atteint là où s'annule, c'est-à-dire en (11.2). À l'équilibre de marché, : le surplus social décroît déjà, donc est au-delà de . La perte sèche vaut , qui est l'aire annoncée.

Dans le cas linéaire, avec , et un dommage marginal constant , on obtient explicitement

La perte sèche croît comme le carré du dommage marginal: un dommage deux fois plus élevé cause une perte sèche quatre fois plus grande, parce qu'il augmente à la fois la surproduction et le coût social de chaque unité excédentaire.

020406080100120255075100125150Q (milliers de tonnes)p (CHF/t)D = BmCm privéCm social = Cm privé + DD = t = 30MQ₁ = 5070SQ* = 3585perte sèche= 225 (milliers de CHF)
Figure 11.1. Marché du ciment avec externalité négative (exemple 11.1). L'offre du marché est le coût marginal privé; l'équilibre M (Q₁ = 50) se situe là où il coupe la demande. Le coût marginal social lui est parallèle, décalé vers le haut du dommage marginal D = 30, et coupe la demande à l'optimum S (Q* = 35). Entre 35 et 50, chaque tonne coûte à la société plus qu'elle ne rapporte: le triangle hachuré est la perte sèche, 225 000 CHF.

Externalités positives et sous-production

Le raisonnement est symétrique pour une externalité positive. Si chaque unité consommée procure un bénéfice externe marginal à des tiers, le bénéfice marginal social vaut . Le marché s'arrête là où ; l'optimum exige , donc une quantité supérieure à celle du marché. La perte sèche est cette fois le triangle entre et , de à : ce sont les unités qui auraient valu plus qu'elles ne coûtent et qui ne sont pas produites.

Exercice

Sur un marché, la demande est , le coût marginal privé et chaque unité produite impose un dommage de CHF à des tiers. Calculez la quantité socialement optimale .

Corriger les externalités

La taxe pigouvienne

Arthur Cecil Pigou (1920) a proposé la solution la plus directe: puisque le problème vient de ce que le producteur ne paie pas le dommage qu'il cause, faisons-le payer. Une taxe par unité produite, égale au dommage marginal, internalise l'externalité: le coût marginal perçu par le producteur devient le coût marginal social.

Démonstration. Une entreprise concurrentielle soumise à la taxe maximise , d'où la condition du premier ordre : l'offre du marché devient la courbe et l'équilibre vérifie . Posons . La quantité vérifie alors par (11.2): c'est donc bien l'équilibre du marché taxé, unique car est strictement décroissante. Pour la perte sèche résiduelle dans le cas linéaire: et , donc ; en , l'écart entre coût marginal social et demande vaut . Le triangle de perte sèche a pour aire , formule valable aussi si (la taxe est alors trop forte et le marché produit trop peu).

Dans l'exemple 11.1, la taxe optimale vaut CHF par tonne. Le prix payé par les acheteurs monte de à , le prix net reçu par la cimenterie tombe à , et l'État encaisse milliers de CHF. Cette recette n'est pas une perte pour la société: c'est un transfert, qui peut être redistribué, alors que la perte sèche de milliers de CHF a été supprimée. C'est ce que l'on appelle le double dividende de la fiscalité écologique: la taxe corrige l'externalité et fournit des recettes qui permettent d'alléger d'autres impôts distorsifs.

Explorateur de la taxe pigouvienne

Demande p = a − Q, coût marginal privé c + Q et dommage marginal constant D. Le marché produit là où la demande coupe le coût marginal privé; l'optimum social là où elle coupe le coût marginal social. Une taxe t par unité décale le coût marginal perçu par les producteurs: le triangle hachuré est la perte sèche qui subsiste (ou qui apparaît si la taxe dépasse le dommage).

02040608010012020406080100120Qp (CHF)DCm privéCm socialQ₁Q*perte sèche = (D − t)²/4 = 225,0
Q de marché (sans taxe)
50,0
Q optimale
35,0
Q avec la taxe
50,0
Perte sèche avec la taxe
225,0
Taxe optimale (= D)
30
Recette fiscale
0,0
Intercept de la demande a120
Coût marginal privé à l'origine c20
Dommage marginal D30
Taxe t par unité0

Trois propriétés de la taxe pigouvienne méritent d'être soulignées. D'abord, elle est fixée au niveau du dommage marginal à l'optimum, non au niveau du dommage marginal actuel: si croît avec , ces deux valeurs diffèrent. Ensuite, elle laisse aux producteurs le choix des moyens: chacun réduit sa production, ou sa pollution, tant que cela lui coûte moins que la taxe, ce qui répartit l'effort de dépollution là où il est le moins cher. Enfin, elle exige de connaître , ce qui est la principale difficulté pratique: estimer le coût d'une tonne de CO₂ ou d'un décibel supplémentaire mobilise des économistes, des épidémiologistes et des climatologues, et les estimations varient d'un facteur dix.

Exercice

Remettez dans l'ordre les étapes du calcul de la taxe pigouvienne et de la perte sèche qu'elle supprime, pour un marché dont on connaît la demande, le coût marginal privé et le dommage marginal.

Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre

    1.
  • Écrire le coût marginal social
  • 2.
  • Trouver la quantité de marché en résolvant
  • 3.
  • Trouver la quantité optimale en résolvant
  • 4.
  • Fixer la taxe et vérifier que redonne
  • 5.
  • Calculer la perte sèche: aire entre et de à
  • 6.
  • Calculer la recette fiscale et les prix payés et reçus

Subventions aux externalités positives

Le pendant de la taxe est la subvention pigouvienne: pour une externalité positive de bénéfice externe marginal , une subvention par unité déplace la demande perçue par les producteurs (ou abaisse le coût perçu par les acheteurs) et rétablit . C'est la logique des vaccinations gratuites, du soutien à la recherche par le Fonds national suisse, des subventions à la formation professionnelle et des primes à la rénovation de l'exemple 11.2. La difficulté est la même que pour la taxe: il faut estimer le bénéfice externe, et se garder de subventionner des activités que les agents auraient de toute façon entreprises (effet d'aubaine).

Réglementation et normes

La solution la plus répandue reste la réglementation directe: interdictions (amiante, CFC), normes d'émission (valeurs limites de l'ordonnance sur la protection de l'air), normes techniques (isolation minimale des bâtiments neufs), quotas de production. Une norme peut atteindre la même quantité qu'une taxe: dans l'exemple 11.1, il suffirait de plafonner la production à milliers de tonnes.

La différence apparaît dès que les pollueurs sont hétérogènes. Supposons que deux usines aient des coûts de dépollution différents: réduire d'une tonne coûte CHF à la première et CHF à la seconde. Une norme uniforme «chacun réduit de tonnes» coûte CHF. Une taxe de CHF par tonne conduit la première usine à réduire (puisque ) et la seconde à payer (puisque ): les tonnes de réduction sont obtenues par l'usine à bas coût pour CHF. La taxe égalise les coûts marginaux de dépollution entre pollueurs, ce que le régulateur ne pourrait faire par des normes qu'en connaissant les coûts de chaque entreprise. En revanche, la norme garantit le résultat physique, ce qui compte lorsque le dommage est catastrophique au-delà d'un seuil (substances toxiques), et elle est plus simple à contrôler.

Marchés de droits d'émission

Une troisième voie combine la certitude quantitative de la norme et l'efficacité de la taxe: l'État fixe un plafond global d'émissions , émet autant de permis (chacun autorise une unité), et laisse les entreprises les échanger. Celles qui dépolluent à bas coût vendent leurs permis, celles pour qui dépolluer est cher les achètent.

Démonstration. Avec un permis au prix exigé pour chaque unité produite, une entreprise maximise : son offre est , exactement comme sous une taxe . L'équilibre du marché du bien vérifie donc . Le marché des permis s'équilibre lorsque la quantité demandée de permis, qui est la production , égale l'offre : il faut , soit d'après (11.2). Le prix, la quantité et le comportement des producteurs sont identiques sous les deux instruments.

L'équivalence tombe en présence d'incertitude: si le régulateur se trompe sur les coûts de dépollution, la taxe fixe le prix mais laisse la quantité varier, alors que les permis fixent la quantité mais laissent le prix varier. Martin Weitzman (1974) a montré que la taxe est préférable lorsque le dommage marginal est peu sensible à la quantité (c'est le cas du CO₂, dont le dommage dépend du stock accumulé) et les permis lorsqu'il croît vite (seuils de toxicité).

Le théorème de Coase

Ronald Coase (1960) a renversé la perspective de Pigou. Selon lui, l'externalité n'est pas un mal que subit passivement un tiers: elle est réciproque (empêcher la cimenterie de polluer nuit à la cimenterie autant que la poussière nuit aux agriculteurs), et elle résulte de l'absence de marché pour le bien en cause, l'air propre. Si l'on crée ce marché en attribuant un droit de propriété, les parties peuvent négocier.

L'argument est celui de tout échange volontaire: tant que la quantité n'est pas efficace, il existe une unité dont le dommage pour l'un diffère du bénéfice pour l'autre, donc un prix auquel les deux gagnent à l'échanger. La négociation se poursuit jusqu'à ce que dommage marginal et bénéfice marginal net soient égaux, c'est-à-dire jusqu'à (11.2).

Les limites du théorème sont ses hypothèses. Lorsque les parties sont nombreuses (des milliers de riverains d'un aéroport, des milliards de personnes affectées par le climat), les coûts de transaction sont prohibitifs et chacun est tenté de laisser les autres négocier à sa place (nous retrouverons ce passager clandestin). L'information est souvent asymétrique: chaque partie a intérêt à exagérer son dommage ou son coût de dépollution. Et l'attribution initiale du droit, neutre pour l'efficacité, ne l'est pas pour l'équité: donner à la brasserie le droit de réchauffer la rivière revient à transférer à CHF par an de la pisciculture vers elle. Le message durable de Coase est ailleurs: les externalités naissent de droits mal définis, et bien des solutions (cadastre, servitudes, droit du voisinage, marchés de permis) consistent précisément à définir des droits.

Internalisation par fusion et normes sociales

Deux autres mécanismes méritent mention. Si la brasserie rachète la pisciculture, le dommage devient un coût interne de l'entreprise fusionnée, qui choisira d'elle-même la solution efficace: c'est l'internalisation par intégration, fréquente pour les externalités entre activités voisines (un domaine skiable qui possède aussi les hôtels de la station tient compte de l'effet de ses prix sur l'hôtellerie). Enfin, beaucoup d'externalités de la vie quotidienne (bruit dans un immeuble, propreté des espaces communs, respect des files d'attente) sont régulées non par des prix mais par des normes sociales, dont la violation coûte en réputation. Ces normes sont efficaces dans de petits groupes stables et s'effritent quand l'anonymat grandit, ce qui explique que la ville ait besoin de plus de règlements que le village.

Biens publics et ressources communes

Rivalité et exclusion

Ces deux caractéristiques, indépendantes l'une de l'autre, définissent quatre catégories:

ExcluableNon excluable
RivalBien privé: pain, vêtements, place de cinéma, autoroute à péage congestionnéeRessource commune: poissons du lac Léman, alpages en accès libre, nappes phréatiques, routes congestionnées sans péage
Non rivalBien de club: chaîne de télévision cryptée, autoroute à péage fluide, piscine couverte, logiciel sous licenceBien public: défense nationale, phare, éclairage public, prévisions de MétéoSuisse, connaissance scientifique, radio-télévision de service public

Le bien public «pur» cumule les deux propriétés: la défense nationale protège tout habitant, qu'il le veuille ou non, et protéger un habitant de plus ne coûte rien. La radio et la télévision hertziennes sont non rivales et, en l'absence de cryptage, non excluables: c'est pourquoi la SSR est financée non par des abonnements mais par la redevance obligatoire perçue auprès de tous les ménages. Le bien de club est non rival mais excluable: une fois le péage installé, l'autoroute fluide peut être vendue à l'usage, et le marché privé peut la fournir; le bien de club devient toutefois rival lorsque la congestion apparaît. La ressource commune enfin est rivale mais non excluable: chaque poisson pêché manque aux autres pêcheurs, mais nul ne peut être empêché de jeter ses filets.

Exercice

Parmi les biens suivants, lequel est un bien de club (non rival, excluable)?

Le problème du passager clandestin

Un bien public ne peut pas être fourni efficacement par le marché. Puisqu'on ne peut exclure personne, chacun a intérêt à laisser les autres payer et à profiter du bien gratuitement: c'est le passager clandestin (free rider). Si tout le monde raisonne ainsi, le bien n'est pas fourni, ou l'est en quantité insuffisante, alors même que sa valeur totale pour la collectivité dépasse largement son coût. En termes de théorie des jeux (chapitre 10), la contribution volontaire à un bien public est un dilemme du prisonnier à joueurs: ne pas contribuer est une stratégie dominante, et l'équilibre de Nash est inefficace.

Les expériences de laboratoire montrent que les contributions volontaires ne sont pas nulles (elles démarrent souvent vers à de la dotation) mais qu'elles déclinent au fil des répétitions, sauf si les participants peuvent sanctionner les passagers clandestins. Les phares, exemple canonique de bien public, ont d'ailleurs été financés en Angleterre par des redevances portuaires obligatoires plutôt que par des dons: la contrainte, fiscale ou sociale, est la réponse habituelle au passager clandestin.

Quantité optimale d'un bien public

Pour un bien privé, chaque consommateur choisit sa propre quantité au prix commun, et la demande du marché est la somme horizontale des demandes individuelles. Pour un bien public, tous consomment la même quantité , et ce qui s'additionne, ce sont les bénéfices marginaux que chacun en retire: la disposition collective à payer pour une unité supplémentaire est la somme verticale des dispositions individuelles.

Démonstration. Traitons le cas ; le cas général est identique. L'économie dispose d'un revenu total de biens privés, dont est consacré au bien public: . Une allocation est efficace si l'on ne peut augmenter sans diminuer . Fixons à un niveau , ce qui impose , et maximisons

Cette fonction de est concave (somme de fonctions concaves et de , convexe); sa dérivée s'annule en , ce qui est (11.5). Comme n'apparaît pas dans la condition, la quantité efficace est la même quelle que soit la répartition du bien-être entre et : avec des préférences quasi linéaires, l'efficacité détermine et seuls les transferts de bien privé restent à négocier.

01020304050607020406080100Q (lampadaires)CHF par lampadaire et par anBm ABm BBm A + Bm B (somme verticale)Cm = 10 + Q45 + 25 = 70SQ* = 30403010
Figure 11.2. Quantité optimale d'éclairage public dans un village (exemple 11.4). Les bénéfices marginaux des deux habitants, Bm A = 60 − Q et Bm B = 40 − Q, s'additionnent verticalement (à Q = 15: 45 + 25 = 70); la courbe somme est coudée en Q = 40, où le bénéfice de B s'annule. L'optimum S est à l'intersection avec le coût marginal Cm = 10 + Q: Q* = 30 lampadaires, où A valorise l'unité marginale 30 CHF et B 10 CHF, pour un coût marginal de 40 CHF.
Exercice

Deux habitants valorisent un bien public selon et (en CHF par unité); le coût marginal est constant, égal à CHF. Quelle est la quantité optimale ?

Fourniture publique et analyse coûts-bénéfices

Puisque le marché ne révèle pas la demande de biens publics, l'État doit décider lui-même de leur quantité: combien de kilomètres de routes nationales, de lignes de train, de places d'hôpital, de brigades de police? L'analyse coûts-bénéfices tente de reconstituer la somme des bénéfices marginaux de (11.5) par d'autres moyens: valeurs de marché de biens comparables, préférences révélées (le temps que les usagers acceptent de perdre pour éviter un péage mesure la valeur qu'ils attribuent au temps), enquêtes d'évaluation contingente. L'Office fédéral des routes et l'Office fédéral des transports appliquent ainsi des normes d'évaluation qui monétisent le temps gagné, les accidents évités, le bruit et les émissions des projets d'infrastructure.

Ressources communes et tragédie des communs

Une ressource commune est rivale: chaque utilisateur diminue ce qui reste pour les autres. Mais nul n'est exclu, de sorte que personne ne tient compte de cet effet. Garrett Hardin (1968) a baptisé le résultat «tragédie des communs», en pensant au pâturage villageois ouvert à tous.

Démonstration. Le profit total est , concave, maximal en . Un utilisateur qui rejoint la ressource en accès libre en obtient une part moyenne et paie : il entre tant que , si bien que l'équilibre vérifie , soit . Pour une fonction concave avec , on a (la corde est au-dessus de la tangente), donc : la production moyenne est partout supérieure ou égale à la production marginale. En , la moyenne dépasse donc , et il faut aller au-delà de pour qu'elle retombe à : . L'utilisateur qui entre ne voit que sa part moyenne; il ne tient pas compte de la baisse qu'il inflige aux autres: c'est une externalité négative, et la ressource en accès libre relève exactement de l'analyse du théorème 11.1.

Les applications contemporaines sont innombrables. La surpêche en haute mer, où les stocks de thon et de morue se sont effondrés, a conduit aux quotas individuels transférables (Islande, Nouvelle-Zélande) qui font de chaque tonne de poisson un droit de propriété échangeable, exactement comme un permis d'émission. La congestion routière est une tragédie des communs quotidienne: chaque automobiliste tient compte du temps qu'il perd, non de celui qu'il fait perdre aux autres. Londres (2003), Stockholm (2007) et Singapour ont introduit un péage urbain qui joue le rôle de la taxe pigouvienne; à Stockholm, le trafic vers le centre a diminué d'environ un cinquième et le péage, d'abord contesté, a été maintenu par référendum. Les nappes phréatiques partagées entre agriculteurs (Californie, Inde du Nord, mais aussi certaines régions de Suisse en été sec) s'épuisent parce que chaque pompage abaisse le niveau pour tous, jusqu'à ce que des concessions ou des tarifs de l'eau limitent les prélèvements.

Information asymétrique

La quatrième condition de l'efficacité est que les parties à l'échange sachent ce qu'elles échangent. Or, sur beaucoup de marchés, l'une des parties en sait plus que l'autre: le vendeur connaît mieux la voiture d'occasion, l'assuré connaît mieux sa santé et sa prudence, le salarié connaît mieux son effort. Les travaux de George Akerlof, Michael Spence et Joseph Stiglitz (prix Nobel 2001) ont montré que ces asymétries d'information peuvent faire disparaître des marchés entiers et expliquent bon nombre d'institutions.

Sélection adverse

0,00,20,40,60,81,02 0004 0006 0008 00010 00012 00014 000q: part de bonnes voitures offertesCHFvaleur pour le vendeur d'une bonne voiturevaleur pour le vendeur d'une mauvaise voitureprix maximal des acheteurs = 6 000 + 6 000·qq = 2/3q = 1/2: prix max. 9 000 (inférieur à 10 000)les bonnes voitures se retirent:seules les mauvaises s'échangentles deux qualités s'échangent
Figure 11.3. Marché des voitures d'occasion (exemple 11.6). Le prix maximal des acheteurs croît avec la part q de bonnes voitures offertes. Il n'atteint la valeur de réserve des vendeurs de bonnes voitures (10 000 CHF, pointillés bleus) que pour q ≥ 2/3: à gauche de ce seuil (zone claire), les bonnes voitures se retirent et seuls les citrons s'échangent, entre 4 000 et 6 000 CHF. Avec q = 1/2, la disposition à payer n'est que de 9 000 CHF.

Le mécanisme est général. Sur le marché de l'assurance, ce sont les assurés qui connaissent leur risque: une prime calculée sur le risque moyen est une bonne affaire pour les personnes à haut risque et une mauvaise pour les personnes à bas risque, qui renoncent à s'assurer; la prime doit alors augmenter, ce qui fait fuir les risques moyens, et ainsi de suite. Sur le marché du crédit, une banque qui élève son taux d'intérêt pour couvrir ses pertes décourage d'abord les emprunteurs les plus sûrs. Sur le marché du travail, un employeur qui ne peut évaluer la productivité offre un salaire moyen qui fait fuir les candidats les plus productifs.

L'assurance maladie suisse illustre la réponse institutionnelle à la sélection adverse. Avant 1996, l'assurance était facultative et les caisses pouvaient refuser les mauvais risques ou moduler les primes. La LAMal a imposé l'obligation d'assurance pour toute personne domiciliée en Suisse, l'obligation pour les assureurs d'accepter tout candidat, et une prime indépendante du risque individuel (elle ne varie qu'avec le canton, l'âge par grandes classes et la franchise choisie). L'obligation supprime le retrait des bons risques et rend possible la prime uniforme; la compensation des risques entre assureurs, qui transfère des fonds des caisses aux assurés jeunes et bien portants vers celles aux assurés âgés et malades, empêche les caisses de contourner l'interdiction de sélectionner en attirant les bons risques par des offres ciblées.

Signaux et filtrage

Les marchés développent leurs propres remèdes. Le signal est une action coûteuse, entreprise par la partie informée, qui n'est rentable que pour le bon type et révèle donc la qualité. Le vendeur d'une bonne voiture offre une garantie de douze mois, que le vendeur d'un citron ne peut se permettre; le fabricant investit dans une marque qu'un tromperie détruirait; le candidat obtient un diplôme.

Le modèle de Spence (1973) formalise ce dernier cas. Deux types de travailleurs ont des productivités de et CHF par an; l'employeur ne les distingue pas. Obtenir un diplôme coûte (en effort, en années) l'équivalent de CHF aux travailleurs productifs et aux autres, à qui les études sont plus pénibles. Si l'employeur paie aux diplômés et aux non-diplômés, les productifs étudient () et les autres non (): l'équilibre est séparateur, chacun est payé à sa productivité, et cela même si le diplôme n'augmente pas la productivité. Le signal est informatif parce que son coût diffère selon le type. Ce résultat provocateur ne nie pas que les études forment; il montre qu'une partie de leur rendement privé peut être un pur effet de tri.

Le filtrage (screening) est l'action symétrique de la partie non informée: elle propose un menu de contrats conçu pour que chaque type choisisse celui qui le révèle. L'assureur offre une prime basse avec franchise élevée et une prime haute sans franchise: les assurés à bas risque, qui s'attendent à peu de sinistres, choisissent la franchise, les autres non. La banque propose un taux plus bas contre une garantie hypothécaire; la compagnie aérienne vend des billets bon marché non modifiables que seuls les touristes acceptent, tandis que les voyageurs d'affaires paient la flexibilité (c'est aussi de la discrimination par les prix, chapitre 8). Dans la LAMal, le choix entre la franchise ordinaire de CHF et les franchises à option jusqu'à CHF, assorties de rabais de prime, est un menu de ce type.

Aléa moral

C'est la logique de la franchise et de la quote-part de la LAMal: après la franchise, l'assuré paie encore des frais, jusqu'à un plafond annuel de CHF pour les adultes. Ces montants ne visent pas à financer le système, mais à ce que chaque consultation ait un coût perçu, si petit soit-il, afin de freiner la demande de soins induite par la gratuité. Les études empiriques (l'expérience RAND aux États-Unis, les données des franchises à option en Suisse) confirment que la demande de soins est sensible à cette participation, mais aussi que les assurés y répondent en renonçant parfois à des soins utiles: la franchise optimale arbitre entre l'aléa moral et la protection contre le risque.

L'aléa moral est au cœur de la relation principal–agent: un principal (actionnaire, patient, propriétaire, électeur) confie une tâche à un agent (dirigeant, médecin, gérant, élu) dont il ne peut observer l'effort. Le principal ne peut payer l'effort, qu'il ne voit pas; il paie le résultat, qui dépend de l'effort et du hasard. Un contrat de rémunération incitative (bonus, actions, commission, tarif à la prestation) lie la rémunération au résultat et rétablit l'incitation à l'effort, au prix d'un transfert de risque vers l'agent, qui exigera en retour une prime de risque: c'est le même arbitrage que pour la franchise. Le paiement des médecins «à l'acte» ou «par forfait» (le débat suisse sur TARMED et TARDOC) et la rémunération des dirigeants en options sont deux applications de ce dilemme.

Exercice

Une caisse maladie constate que les assurés qui choisissent la franchise la plus basse ont des dépenses de santé bien plus élevées que les autres. Deux explications sont possibles: ces assurés savaient qu'ils seraient malades (a), ou la faible franchise les incite à consulter plus souvent (b). Comment nomme-t-on ces deux mécanismes?

Réglementation de l'information

Lorsque signaux et filtrage ne suffisent pas, l'État peut réduire l'asymétrie à la source. L'étiquetage obligatoire (composition des aliments, étiquette-énergie des appareils, origine des viandes) transforme une caractéristique cachée en caractéristique observable. L'autorisation préalable remplace l'évaluation individuelle par une évaluation experte: Swissmedic vérifie l'efficacité et la sécurité des médicaments avant leur mise sur le marché, parce qu'aucun patient ne peut le faire. Les professions réglementées (médecins, avocats, ingénieurs civils dont les plans sont contrôlés) conditionnent l'exercice à un diplôme reconnu, signal certifié par l'État. Sur les marchés financiers, la FINMA impose aux banques et aux assurances de publier des comptes normalisés, de détenir des fonds propres et d'informer leurs clients des risques des produits, tandis que le prospectus obligatoire des émissions de titres réduit l'asymétrie entre l'émetteur et les investisseurs. Enfin, la responsabilité civile et le droit de la garantie (le Code des obligations impose deux ans de garantie sur les biens neufs) font supporter au vendeur les défauts cachés, ce qui aligne ses incitations sur celles de l'acheteur.

Ces interventions ont un coût, et leur bénéfice dépend de la sévérité de l'asymétrie: pour des biens dont la qualité se découvre à l'usage et qui s'achètent souvent (biens d'expérience, comme un restaurant), la réputation et les avis suffisent largement; pour des biens dont la qualité reste invisible même après l'achat (biens de confiance, comme une réparation automobile ou un traitement médical), la réglementation est plus précieuse.

Synthèse

  • Un marché concurrentiel est efficace si les agents sont preneurs de prix, si tous les coûts et bénéfices sont internes à la transaction, si les biens sont privés et si l'information est symétrique. Chaque hypothèse violée définit une défaillance: pouvoir de marché, externalités, biens publics et ressources communes, information asymétrique.
  • Externalité: le marché produit là où , l'optimum exige (ou pour une externalité positive). La perte sèche est le triangle entre le coût marginal social et la demande; dans le cas linéaire avec dommage constant, .
  • Instruments: taxe pigouvienne ou subvention , normes (efficaces si les pollueurs sont homogènes ou le dommage catastrophique), permis échangeables (équivalents à la taxe sans coûts administratifs, prix du permis ), négociation à la Coase (efficace si les droits sont définis et les coûts de transaction faibles, quelle que soit l'attribution du droit).
  • Biens publics (non rivaux, non excluables): passager clandestin et sous-production; la quantité optimale vérifie la condition de Samuelson , obtenue par somme verticale des bénéfices marginaux; l'État les finance par l'impôt et les choisit par analyse coûts-bénéfices.
  • Ressources communes (rivales, non excluables): l'accès libre pousse l'effort jusqu'à ce que la production moyenne égale le coût, au-delà de l'optimum où la production marginale égale le coût; remèdes: quotas, redevances, droits de propriété, gestion communautaire.
  • Information asymétrique: la sélection adverse (caractéristique cachée avant le contrat) fait fuir la bonne qualité et peut détruire le marché; l'aléa moral (action cachée après le contrat) réduit l'effort de prévention. Réponses: signaux, filtrage par menus de contrats, franchises et rémunérations incitatives, obligation d'assurance, réglementation de l'information.

Série d'exercices du chapitre 11

Exercice 1 sur 5
Exercice

Une taxe pigouvienne correctrice d'une externalité négative de production doit être égale:

Problème guidé

Une usine polluante et sa taxe correctrice

Une usine vend sur un marché concurrentiel dont la demande est (prix en CHF, en tonnes). Le coût marginal privé de production est , et chaque tonne produite cause aux riverains un dommage constant de CHF. On cherche la quantité de marché, la quantité socialement optimale, la perte sèche, puis la taxe pigouvienne et la recette qu'elle procure.

  1. 1

    Quantité de marché

    L'usine ne tient compte que de son coût privé: l'équilibre est à l'intersection de la demande et du coût marginal privé.

    Exercice

    Calculez la quantité de marché (en tonnes).

    t
  2. Quantité optimale

  3. Perte sèche

  4. Taxe pigouvienne et recette

Exercices

Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.

Exercice 11.1 · Chauffage au bois et particules fines

Dans une vallée alpine, la demande de bois de chauffage est (CHF par stère, en centaines de stères par hiver) et l'offre des forestiers, égale à leur coût marginal privé, est . La combustion de chaque centaine de stères émet des particules fines dont le coût sanitaire pour la vallée est estimé à CHF, constant.

  1. Déterminez la quantité et le prix d'équilibre du marché.
  2. Déterminez la quantité socialement optimale et le prix de demande correspondant.
  3. Calculez la perte sèche de l'équilibre de marché, puis le dommage total au marché et à l'optimum.
  4. Quelle taxe par centaine de stères rétablit l'optimum? Calculez le prix payé par les ménages, le prix net reçu par les forestiers et la recette fiscale. Qui supporte la taxe?
Solution

1. donne , soit (centaines de stères) et CHF par stère.

2. Le coût marginal social est . L'optimum vérifie , soit et CHF.

3. Entre et , l'écart croît de à : la perte sèche est le triangle CHF (en unités de centaines de stères, soit CHF par hiver dans l'unité du problème). Remarquez que la formule de (11.3) ne s'applique pas telle quelle, car les pentes valent ici et non : avec des pentes et , et . Le dommage total vaut CHF au marché et CHF à l'optimum: l'optimum réduit la pollution d'un quart, il ne la supprime pas.

4. La taxe correctrice est CHF. L'offre devient et coupe la demande en . Les ménages paient CHF, les forestiers reçoivent CHF net (on vérifie: ). La recette vaut CHF, exactement le dommage résiduel. Par rapport à l'équilibre initial ( CHF), les ménages paient CHF de plus et les forestiers reçoivent CHF de moins: la charge de la taxe se répartit à parts égales, parce que les pentes de la demande et de l'offre sont égales (chapitre 4, incidence fiscale).

Exercice 11.2 · Négociation à la Coase entre voisins

Un club de tir s'entraîne le samedi après-midi à côté d'une auberge dont la terrasse se vide dès que les tirs commencent. L'aubergiste estime son manque à gagner à CHF par saison. Le club peut installer une paroi antibruit pour CHF par saison (amortissement), ou déplacer ses entraînements au samedi matin, ce qui lui coûte CHF par saison de cotisations perdues (plusieurs membres ne peuvent plus venir). L'aubergiste, de son côté, pourrait fermer sa terrasse le samedi et l'aménager en salle intérieure pour CHF par saison.

  1. Quelle est la solution efficace?
  2. Le règlement communal autorise le tir le samedi après-midi (le club a le droit de faire du bruit). Décrivez la négociation et son issue si les coûts de transaction sont nuls.
  3. Même question si le règlement interdit le bruit le samedi après-midi (l'aubergiste a le droit au silence).
  4. Les négociations exigent un médiateur et un avocat pour CHF par saison, à la charge de celui qui prend l'initiative. Quelle est l'issue dans chacun des deux cas? Que concluez-vous?
Solution

1. Les options et leurs coûts pour la société sont: ne rien faire ( de dommage), la paroi (), le déplacement des entraînements () et la salle intérieure (). La solution efficace est le déplacement au samedi matin, qui coûte CHF.

2. Le club a le droit de tirer; l'aubergiste, qui perd , a intérêt à lui proposer une compensation pour déplacer les entraînements. Le club accepte toute somme supérieure à ; l'aubergiste est prêt à payer jusqu'à (le coût de sa meilleure alternative, la salle intérieure). L'accord se conclut à un prix compris entre et CHF par saison, par exemple en partageant le surplus de . Les entraînements sont déplacés: solution efficace.

3. L'aubergiste a droit au silence. Le club doit soit indemniser , soit installer la paroi (), soit déplacer ses entraînements (): il choisit le déplacement, sans même négocier. On aboutit à la même solution efficace; mais c'est maintenant le club qui supporte les CHF, alors qu'au point 2 c'était l'aubergiste qui payait entre et . L'attribution du droit détermine la répartition des coûts, non l'allocation finale: c'est le théorème de Coase.

4. Dans le cas 2, l'aubergiste doit avancer de frais pour un gain de négociation maximal de CHF; la négociation reste rentable pour lui si sa part du surplus dépasse , ce qui n'est pas garanti (s'il obtient la moitié, , il perd). S'il renonce, il aménage la salle intérieure pour CHF: la société perd CHF d'efficacité (ou de coûts de transaction si la négociation a lieu). Dans le cas 3, le club agit seul, sans négociation ni frais: le déplacement des entraînements coûte et la solution est efficace. Conclusion: dès que les coûts de transaction sont positifs, l'attribution des droits compte pour l'efficacité, et il est préférable de donner le droit à la partie dont l'action unilatérale est la moins coûteuse (ici la victime, parce que la solution efficace est une action du pollueur). C'est un principe utilisé en droit du voisinage.

Exercice 11.3 · Un bien public à trois habitants

Trois habitants d'un hameau envisagent de financer le déneigement hivernal d'un chemin, mesuré en nombre de passages de la fraiseuse par hiver. Leurs bénéfices marginaux sont , et (CHF par passage), nuls au-delà du point où ils s'annulent. Chaque passage coûte CHF.

  1. Écrivez la somme verticale des bénéfices marginaux, en distinguant les intervalles de selon le nombre d'habitants dont le bénéfice est encore positif.
  2. Déterminez la quantité optimale par la condition de Samuelson. Attention: vérifiez que la solution se trouve bien dans l'intervalle où vous avez écrit la somme.
  3. Calculez les prix de Lindahl à l'optimum et vérifiez qu'ils couvrent le coût.
  4. Si l'habitant 1 finance seul le déneigement, combien de passages commande-t-il? Les habitants 2 et 3 en ajoutent-ils? Calculez le surplus net collectif dans cette situation et à l'optimum.
Solution

1. Pour , les trois bénéfices sont positifs: . Pour , : . Pour , seul subsiste: . Au-delà de , la somme est nulle. La courbe collective est décroissante, avec des coudes en et .

2. Sur le premier intervalle, donnerait , qui n'est pas dans : la solution est à rejeter. Sur le deuxième, donne : c'est la bonne. Donc passages. (Sur le troisième intervalle, donnerait , hors de .) À , l'habitant 3 ne retire plus aucun bénéfice marginal du déneigement; ce sont les habitants 1 et 2 qui justifient les derniers passages.

3. , , : les prix de Lindahl sont , et CHF par passage, et . L'habitant 3 ne paie rien à la marge, ce qui ne signifie pas qu'il ne bénéficie pas du service: il retire CHF de bénéfice total, dont il serait équitable qu'il finance une part par un forfait.

4. Seul, l'habitant 1 commande tel que , soit passages. Les habitants 2 et 3 profitent gratuitement de ces passages; l'habitant 2 n'en ajoute pas, car , ni l'habitant 3. Surplus net collectif à : bénéfices CHF, coût CHF, surplus net CHF. À l'optimum : bénéfices CHF, coût CHF, surplus net CHF. Le passager clandestin coûte donc CHF par hiver à la collectivité, et davantage encore à l'habitant 1, qui paie tout.

Exercice 11.4 · Pêche dans un lac en accès libre

Sur un lac, la prise annuelle totale (en tonnes) lorsque bateaux pêchent est . Le poisson se vend CHF la tonne et l'exploitation d'un bateau coûte CHF par an. Les pêcheurs sont preneurs de prix.

  1. Écrivez le revenu moyen par bateau et le revenu marginal d'un bateau supplémentaire pour le lac. Interprétez leur différence.
  2. Combien de bateaux pêchent en accès libre? Quelle est alors la prise totale et le profit total?
  3. Combien de bateaux maximisent le profit total du lac? Calculez la prise et le profit correspondants. Comparez les prises: la surexploitation réduit-elle ici la quantité de poisson pêchée?
  4. Un canton veut atteindre l'optimum par une redevance annuelle par bateau. Calculez-la, puis discutez brièvement l'alternative d'un quota individuel transférable.
Solution

1. Revenu total . Revenu moyen par bateau: . Revenu marginal: . La différence est la baisse de revenu infligée à l'ensemble des autres bateaux par l'arrivée d'un bateau supplémentaire ( CHF de moins pour chacun des bateaux): c'est l'externalité négative que l'entrant ignore.

2. En accès libre, des bateaux entrent tant que le revenu moyen dépasse le coût: donne bateaux. Prise: tonnes. Profit total: . Toute la rente du lac est dissipée.

3. Le profit total est maximal en , soit et bateaux. Prise: tonnes. Profit: CHF. La surexploitation réduit ici la prise ( tonnes contre ): au-delà de , la fonction décroît, chaque bateau supplémentaire diminue la prise totale (épuisement du stock). Deux fois plus de bateaux pêchent un tiers de poisson en moins, pour un profit nul au lieu de CHF.

4. Une redevance par bateau porte le coût à ; l'accès libre s'arrête alors en . Pour obtenir , il faut CHF par bateau. La redevance égale exactement l'externalité marginale : c'est une taxe pigouvienne. Elle rapporte CHF au canton, c'est-à-dire toute la rente, et les pêcheurs restants font un profit nul, comme en accès libre mais avec un lac en bon état; le canton peut redistribuer la recette. L'alternative est d'émettre licences (ou un quota total de tonnes réparti en quotas individuels) échangeables: le prix d'équilibre d'une licence sera CHF (théorème 11.3), la rente revenant aux détenteurs initiaux si les licences sont attribuées gratuitement, au canton si elles sont vendues aux enchères. Le quota transférable a l'avantage de garantir la prise même si le canton se trompe sur les coûts, et de laisser les pêcheurs les moins efficaces vendre leur licence aux plus efficaces.

Exercice 11.5 · Effondrement d'un marché à qualité continue (Akerlof)

Sur un marché de voitures d'occasion, la qualité d'une voiture est uniformément répartie sur (en unités de CHF). Le propriétaire d'une voiture de qualité la valorise ; un acheteur la valorise avec (les acheteurs valorisent davantage chaque voiture que son propriétaire, de sorte que tout échange crée un surplus). Les acheteurs sont nombreux, neutres au risque, et ne connaissent que la distribution de la qualité, pas la qualité de la voiture qu'on leur propose; les vendeurs connaissent .

  1. Si la qualité était observable, montrez que toutes les voitures s'échangeraient et calculez le surplus total créé.
  2. Pour un prix , déterminez l'ensemble des voitures mises en vente et la qualité moyenne des voitures offertes.
  3. En déduire le prix maximal que les acheteurs acceptent de payer lorsqu'ils anticipent correctement la qualité offerte à . Montrez que pour , aucun prix n'est un équilibre: le marché s'effondre entièrement.
  4. Montrez que le marché fonctionne (toutes les voitures s'échangent) si et seulement si . Interprétez.
Solution

1. Une voiture de qualité vaut pour le vendeur et pour l'acheteur: tout prix rend l'échange mutuellement avantageux, et chaque voiture s'échange. Le surplus créé par la voiture est ; en intégrant sur la distribution uniforme,

Pour : , soit CHF par voiture en moyenne.

2. Un propriétaire vend si et seulement si . Les voitures offertes sont celles de qualité . Comme est uniforme, la qualité moyenne des voitures offertes est le milieu de cet intervalle:

Plus le prix est bas, plus la qualité offerte est basse: c'est la sélection adverse. Notons que pour tout : la qualité moyenne offerte est toujours inférieure au prix.

3. Un acheteur neutre au risque accepte de payer au plus l'espérance de sa valorisation, . Un prix est un équilibre s'il existe des acheteurs disposés à l'acquitter, c'est-à-dire si , soit . Pour , la disposition à payer vaut : à tout prix , les acheteurs, anticipant la qualité moyenne , refusent d'acheter. Le prix baisse, ce qui fait fuir les meilleures voitures restantes, la qualité moyenne baisse à son tour, et ainsi de suite jusqu'à : aucune voiture n'est échangée, alors que chaque échange aurait créé un surplus positif. La perte sèche est le surplus total du point 1. Contrairement à l'exemple 11.6 à deux qualités, où seul le marché des bonnes voitures disparaissait, la qualité continue entraîne un effondrement total, parce qu'il n'y a pas de «plancher» de qualité en dessous duquel les acheteurs seraient rassurés.

4. Si , alors pour tout : le prix est un équilibre, auquel toutes les voitures sont offertes (puisque ), la qualité moyenne vaut et les acheteurs, qui valorisent la voiture moyenne , acceptent de payer . Tout le marché fonctionne. Réciproquement, si , on a vu qu'aucun n'est un équilibre. La condition signifie que les acheteurs doivent valoriser les voitures au moins deux fois plus que les vendeurs pour que l'asymétrie d'information soit surmontée, alors qu'avec information complète suffit: l'écart entre et mesure le prix de l'ignorance. Dans la réalité, les garanties, les expertises indépendantes (le contrôle du TCS avant achat), la réputation des garagistes et le droit de la garantie servent précisément à réduire cet écart en rendant partiellement observable.

Références

  • Varian, H. R., Introduction à la microéconomie, 9e éd., De Boeck, Louvain-la-Neuve, chap. 35 (externalités), 37 (biens publics) et 38 (information asymétrique).
  • Pindyck, R. S. et Rubinfeld, D. L., Microéconomie, 9e éd., Pearson, Montreuil, chap. 17 (marchés avec information asymétrique) et 18 (externalités et biens publics).
  • Mankiw, N. G. et Taylor, M. P., Principes de l'économie, 5e éd., De Boeck, Louvain-la-Neuve, chap. 10 (externalités) et 11 (biens publics et ressources communes).
  • Krugman, P. et Wells, R., Microéconomie, 4e éd., De Boeck, Louvain-la-Neuve, chap. 16 à 18.
  • Coase, R. H., «The Problem of Social Cost», Journal of Law and Economics, vol. 3, 1960; Akerlof, G. A., «The Market for “Lemons”», Quarterly Journal of Economics, vol. 84, 1970; Hardin, G., «The Tragedy of the Commons», Science, vol. 162, 1968.
  • Ostrom, E., Gouvernance des biens communs: pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, Bruxelles (trad. de Governing the Commons, 1990), chap. 3 (le cas de Törbel).
  • Office fédéral de l'environnement, Taxe sur le CO₂ et Système d'échange de quotas d'émission (fiches d'information); Office fédéral de la santé publique, Assurance obligatoire des soins: franchises et participation aux coûts.

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