Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- distinguer les objectifs (équité, stabilité, recettes, correction des défaillances) et les instruments (prix administrés, taxes, subventions, quotas, réglementation) de l'intervention publique sur un marché;
- analyser un prix plafond et un prix plancher: quantité échangée, pénurie ou excédent, mécanismes de rationnement et perte sèche;
- calculer l'équilibre d'un marché avec une taxe unitaire, les prix payé et reçu, la recette fiscale et la perte sèche, et démontrer l'équivalence entre une taxe sur les vendeurs et une taxe sur les acheteurs;
- expliquer et démontrer la règle d'incidence fiscale: la part de la taxe supportée par chaque côté du marché dépend des élasticités, pas du nom du contribuable légal;
- traiter par symétrie les subventions, les quotas de production et les licences, et identifier les rentes qu'ils créent;
- analyser une petite économie ouverte: gains à l'échange, effets d'un droit de douane et d'un contingent d'importation, et les arguments du débat protectionniste.
Pourquoi l'État intervient
Objectifs et instruments
Le chapitre 2 a montré qu'un marché concurrentiel laissé à lui-même converge vers un équilibre où le surplus total, somme du surplus des consommateurs et du surplus des producteurs, est maximal. Pourquoi, alors, l'État intervient-il si souvent? Le loyer d'un appartement à Genève, le prix du lait à la ferme, le salaire d'un employé de nettoyage à Neuchâtel, le prix de l'essence à la pompe ou celui d'un paquet de cigarettes: aucun de ces prix n'est le produit du seul jeu de l'offre et de la demande. Quatre motifs reviennent constamment.
- L'équité. Le prix d'équilibre peut être jugé socialement inacceptable: trop élevé pour des biens essentiels (logement, soins), trop bas pour la rémunération du travail. L'État tente alors de déplacer la répartition du surplus vers un groupe (locataires, salariés, agriculteurs).
- La stabilité. Certains marchés, agricoles en particulier, connaissent des fluctuations de prix qui fragilisent les producteurs; des prix garantis ou des stocks régulateurs visent à les lisser.
- Les recettes. L'État a besoin de ressources pour financer les biens publics et la redistribution. Les taxes sur les transactions (TVA, impôts sur le tabac, l'alcool, les carburants) rapportent chaque année plusieurs dizaines de milliards de francs à la Confédération.
- La correction des défaillances de marché. Lorsque le marché produit trop d'un bien nuisible (émissions de CO₂, tabac) ou pas assez d'un bien bénéfique (vaccination, transports publics), l'équilibre concurrentiel n'est plus efficace et une taxe ou une subvention peut améliorer l'allocation. Ce dernier motif, le plus profond, fait l'objet du chapitre 11; dans ce chapitre, nous supposons que le marché est efficace avant l'intervention, ce qui permet d'isoler le coût de chaque instrument.
Pour atteindre ces objectifs, l'État dispose d'une boîte à outils que ce chapitre passe en revue: les prix administrés (plafonds et planchers), les taxes et les subventions, les quotas et les licences, la réglementation du commerce international (droits de douane, contingents). La réglementation qualitative (normes de sécurité, étiquetage, obligations d'assurance) relève de la même logique mais se prête moins bien à l'analyse graphique.
Évaluer une intervention: le retour du surplus
Nous mesurons les effets de chaque instrument avec les outils du chapitre 2: le surplus des consommateurs (aire entre la courbe de demande et le prix payé), le surplus des producteurs (aire entre le prix reçu et la courbe d'offre), auxquels s'ajoute désormais un troisième acteur, l'État, dont la recette (ou la dépense) compte dans le bilan social. Le critère est le surplus total
Une intervention peut avoir une perte sèche positive et être néanmoins souhaitable si l'objectif d'équité le justifie: l'analyse économique ne tranche pas ce débat, mais elle chiffre le prix à payer et compare les instruments qui permettent d'atteindre le même objectif à moindre coût. C'est le point de vue que nous adoptons tout au long du chapitre.
Le contrôle des prix
Le prix plafond
L'exemple emblématique est le contrôle des loyers. À Genève, où le taux de logements vacants reste inférieur à depuis des décennies, la loi cantonale sur les démolitions, transformations et rénovations (LDTR) plafonne pendant plusieurs années le loyer des logements rénovés, l'État fixe le loyer des logements subventionnés, et le droit fédéral du bail permet de contester un loyer initial jugé abusif. Quels sont les effets d'un tel plafond?
Lorsque le plafond est contraignant, le prix ne peut plus jouer son rôle d'équilibrage: au prix , la quantité demandée dépasse la quantité offerte . La quantité effectivement échangée est la plus petite des deux, , et la différence est la pénurie. Comme le prix ne peut pas rationner la demande, d'autres mécanismes s'en chargent:
- files d'attente et recherche coûteuse: à Genève, une visite d'appartement attire parfois des dizaines de candidats, et chacun dépense du temps, des dossiers et des «reprises» de meubles;
- marché noir et paiements détournés: reprises de mobilier surévaluées, pas-de-porte, sous-locations à prix libre;
- baisse de la qualité: le propriétaire, qui ne peut pas augmenter le loyer, réduit l'entretien, retarde les rénovations, et le stock se dégrade;
- discrimination: à prix bloqué, le bailleur choisit le locataire selon des critères non monétaires (revenu élevé, absence d'enfants, nationalité), ce qui peut aller à l'encontre de l'objectif d'équité.
À long terme, les effets s'aggravent: l'offre de logements est plus élastique qu'à court terme (chapitre 3), car les promoteurs cessent de construire, transforment des logements en bureaux ou vendent en propriété par étage. Sur la figure 4.1, une courbe d'offre plus plate au même plafond réduit encore et accroît la pénurie. C'est pourquoi la plupart des économistes préfèrent, pour aider les ménages modestes, des aides au logement ciblées plutôt qu'un blocage général des loyers.
Sur un marché où le prix d'équilibre vaut CHF 2 000, le canton fixe un loyer maximal de CHF 2 400. Qu'observe-t-on?
Sur le marché du logement d'une ville, et ( en CHF par mois). L'autorité fixe un loyer plafond de CHF 2 000. Calculez la pénurie (nombre de logements demandés mais non offerts).
Le prix plancher
Le salaire minimum est un prix plancher sur le marché du travail. En Suisse, il n'existe pas de salaire minimum fédéral (l'initiative de 2014 a été rejetée), mais plusieurs cantons en ont introduit un: Neuchâtel depuis 2017 (environ CHF 21,30 de l'heure en 2025), Genève depuis 2020 (environ CHF 24,50 en 2025, le plus élevé du monde), ainsi que le Jura, le Tessin et Bâle-Ville. Dans le modèle concurrentiel, un salaire minimum contraignant réduit la quantité de travail demandée par les entreprises et augmente celle offerte par les travailleurs: l'excédent est du chômage involontaire.
Les prix agricoles garantis sont l'autre grand exemple de prix plancher. Jusqu'aux années 1990, la Confédération garantissait aux paysans un prix du lait supérieur au prix d'équilibre, et devait donc acheter, stocker et écouler à perte l'excédent, sous forme de beurre et de poudre de lait subventionnés à l'exportation: les «montagnes de beurre» sont la traduction concrète de l'aire d'excédent de la figure 4.1. Ce mécanisme coûteux a été remplacé par les paiements directs (subventions découplées du prix, voir plus bas) et, jusqu'en 2009, par des contingents laitiers (quotas, voir plus bas).
Les taxes
Taxe unitaire et taxe ad valorem
Nous développons l'analyse pour la taxe unitaire, plus simple; la taxe ad valorem s'analyse de la même façon, avec une taxe unitaire équivalente au point d'équilibre (exercice 4.3).
Sur qui pèse légalement la taxe? Cela n'a aucune importance
Supposons que l'État prélève auprès des vendeurs. Un vendeur qui encaisse le prix de marché ne conserve que ; il se comporte donc comme si le prix était et offre . Graphiquement, la courbe d'offre se déplace vers le haut de : pour offrir une quantité donnée, les vendeurs exigent de plus. Si la taxe est prélevée auprès des acheteurs, un acheteur qui verse au vendeur paie en tout et demande : la courbe de demande se déplace vers le bas de .
Démonstration. Taxe sur les vendeurs: le prix de marché est celui que paient les acheteurs, , et la condition d'équilibre s'écrit ; en posant , c'est (4.1). Taxe sur les acheteurs: le prix de marché est celui que reçoivent les vendeurs, , et l'équilibre s'écrit ; en posant , c'est encore (4.1). Dans les deux cas, les inconnues vérifient le même système, qui a une solution unique lorsque la demande est décroissante et l'offre croissante.
Le résultat est contre-intuitif pour le grand public: que la TVA soit «payée par le consommateur» ou «versée par le commerçant» n'a aucun effet sur qui la supporte réellement. La seule chose qui compte est le coin fiscal.
Incidence et élasticités
Qui supporte la taxe? La figure 4.2 suggère la réponse: le côté du marché qui réagit le moins au prix, c'est-à-dire le moins élastique, en supporte la plus grande part. Le résultat se démontre exactement pour des courbes linéaires.
Démonstration. Sans taxe, donne . Avec la taxe, (4.1) s'écrit , d'où et ; puis . La quantité est . Pour passer aux élasticités, rappelons (chapitre 3) que et . En multipliant numérateur et dénominateur de par , on obtient , et de même pour les vendeurs.
La formule (4.3) contient toute l'intuition. Si la demande est parfaitement inélastique (), les acheteurs supportent de la taxe: ils achètent la même quantité quel que soit le prix, et les vendeurs n'ont aucune raison de baisser leur prix. Si l'offre est parfaitement élastique (), même conclusion: les vendeurs ne sont prêts à vendre qu'à un prix net donné, et le prix payé doit monter de tout le montant de la taxe. À l'inverse, une offre rigide (terrains, spectre radio) fait porter la taxe sur les vendeurs.
Quelques applications, à retenir avec la règle «le côté inélastique paie»:
- TVA: sur les biens de consommation courante, dont la demande est peu élastique, elle est très largement répercutée sur les consommateurs; sur les biens dont la demande est élastique (restauration, hôtellerie: taux spécial de ), une partie est absorbée par les marges des vendeurs.
- Essence: à court terme, la demande est inélastique et l'offre mondiale très élastique pour un petit pays comme la Suisse: l'impôt sur les huiles minérales est presque intégralement payé par les automobilistes, ce qui explique que les prix à la pompe suivent la taxe presque un pour un.
- Cotisations sociales sur les salaires: l'AVS est partagée «à parts égales» entre employeur et employé ( chacun), mais cette répartition légale n'a pas d'importance économique. L'offre de travail agrégée étant peu élastique, la théorie prédit que l'essentiel des cotisations, y compris la part «patronale», est supporté par les salariés sous forme de salaires nets plus bas.
Ordonnez les étapes du calcul de l'équilibre d'un marché linéaire soumis à une taxe unitaire prélevée auprès des vendeurs.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Résoudre pour obtenir le prix payé
- Écrire l'offre nette de taxe: les vendeurs offrent au prix de marché
- Calculer l'équilibre sans taxe: résoudre pour obtenir et
- Calculer la recette et la perte sèche
- En déduire le prix reçu et la quantité
Sur un marché, l'élasticité-prix de la demande vaut et celle de l'offre . Quelle fraction d'une petite taxe unitaire est supportée par les acheteurs? (Répondez par un nombre entre 0 et 1.)
Recette fiscale et perte sèche
La taxe rapporte à l'État , rectangle de hauteur et de largeur sur la figure 4.2. Mais elle réduit aussi la quantité échangée de : les unités qui ne sont plus produites valaient plus pour les acheteurs qu'elles ne coûtaient aux vendeurs, et cette valeur est perdue pour tout le monde.
Démonstration. Notons et les courbes de demande et d'offre inverses. Le surplus total sans intervention est : pour chaque unité, la disposition à payer moins le coût marginal. Avec la taxe, les premières unités sont toujours échangées et leur surplus est simplement réparti entre acheteurs (), vendeurs () et État (): rien n'est perdu. Les unités comprises entre et ne sont plus échangées, d'où
L'intégrande est une fonction affine de (différence de deux fonctions affines), qui vaut en et en : l'intégrale est l'aire d'un triangle de base et de hauteur , soit . Par (4.2), , ce qui donne (4.4); l'identité fournit la dernière écriture.
Une conséquence importante pour la politique fiscale: à recette égale, il vaut mieux plusieurs petites taxes sur des assiettes larges qu'une grosse taxe sur une assiette étroite, et il vaut mieux taxer les biens à demande ou à offre inélastique (règle de Ramsey, que vous retrouverez en économie publique). L'exemple 4.3 le vérifie: avec au lieu de , la quantité tombe à , la recette monte à millions (elle ne double pas tout à fait) et la perte sèche passe de à millions, soit quatre fois plus.
Explorez l'effet des élasticités et du montant de la taxe avec l'explorateur ci-dessous: les deux droites pivotent autour de l'équilibre initial, si bien que l'on voit directement comment la répartition du coin fiscal et l'aire du triangle dépendent des pentes.
Explorateur de l'incidence fiscale
Demande Q_d = 60 − b·(p − 50) et offre Q_s = 60 + d·(p − 50): les deux droites pivotent autour de l'équilibre sans taxe E = (60, 50). Faites varier la taxe unitaire t et les pentes b et d (en unités de quantité par franc): le coin fiscal, la recette (rectangle) et la perte sèche (triangle) se recalculent.
Les subventions
Une subvention unitaire est une taxe négative: l'État verse par unité échangée. Tout ce qui précède s'applique avec : le coin fiscal s'inverse (, le vendeur reçoit plus que ne paie l'acheteur), la quantité augmente de , et la répartition du gain entre acheteurs et vendeurs suit la règle (4.3): le côté inélastique du marché capte l'essentiel de la subvention. Deux différences avec la taxe méritent attention.
- Le coût pour l'État est , où : l'État subventionne non seulement les unités additionnelles, mais toutes les unités qui auraient été échangées de toute façon (effet d'aubaine).
- La perte sèche existe aussi: les unités supplémentaires, entre et , coûtent aux vendeurs plus qu'elles ne valent pour les acheteurs. Par le même calcul que dans le théorème 4.3, . Le gain total des acheteurs et des vendeurs est inférieur à la dépense publique.
Trois grands postes de subvention en Suisse illustrent ces mécanismes:
- Les paiements directs agricoles (environ 2,8 milliards de francs par an) sont, depuis les années 1990, découplés des quantités produites: ils rémunèrent des surfaces, des prestations écologiques et le maintien du paysage, ce qui évite de déplacer la courbe d'offre et de créer des excédents comme le faisaient les prix garantis.
- La réduction individuelle des primes d'assurance maladie (plus de 5 milliards par an, Confédération et cantons) est une subvention à l'achat d'un bien obligatoire: elle vise l'équité, et comme la demande est rigide (l'assurance de base est obligatoire), elle ne modifie guère la quantité et se traduit surtout par un transfert vers les ménages modestes.
- Les transports publics: le prix du billet couvre environ la moitié du coût du transport régional, le reste étant financé par la Confédération et les cantons. La subvention accroît la fréquentation (au détriment de la voiture, une externalité) et bénéficie surtout aux usagers si l'offre est élastique.
Sur un marché linéaire, l'État double une taxe unitaire, de à (les deux valeurs restent inférieures à la taxe prohibitive). Comment évoluent la recette fiscale et la perte sèche?
Quotas et licences
Le quota de production
Graphiquement, le quota est une offre verticale en ; ses effets sur la quantité et sur le surplus sont identiques à ceux d'une taxe , avec une différence essentielle: la «recette» n'est pas encaissée par l'État mais par les producteurs qui détiennent les droits. La perte sèche est le même triangle .
Contingents tarifaires et licences
Les contingents tarifaires à l'importation combinent quota et droit de douane: une quantité contingentée entre à un droit faible, tout ce qui dépasse est frappé d'un droit très élevé, souvent prohibitif. La Suisse les utilise pour la viande, les légumes en saison, le vin ou les pommes de terre; les parts de contingent sont attribuées par mise aux enchères (pour la viande), par prestation en faveur de la production indigène ou selon les importations passées. La mise aux enchères a un avantage: la rente de quota revient à l'État plutôt qu'aux importateurs.
Les licences limitent le nombre de vendeurs plutôt que la quantité: licences de taxi, concessions de radio, autorisations d'exploiter une pharmacie ou une officine notariale. Elles produisent la même rente, capitalisée dans la valeur de la licence.
Commerce international
Le petit pays preneur de prix
Pour la plupart des biens, la Suisse est un petit pays: le prix du blé, du pétrole ou de l'acier se forme sur les marchés mondiaux, et le prix intérieur en résulte, au taux de change près. Le franc fort abaisse le prix mondial exprimé en francs et accroît les importations.
Démonstration (graphique, cas des importations, ). Le prix intérieur passe de à . Les consommateurs gagnent l'aire entre les deux prix sous la courbe de demande, jusqu'à : un trapèze de hauteur et de bases et . Les producteurs perdent l'aire entre les deux prix à gauche de la courbe d'offre: un trapèze de même hauteur et de bases et . La différence des deux trapèzes est le triangle de hauteur et de base : c'est le gain net, strictement positif dès que . Le cas des exportations est symétrique: les producteurs gagnent un trapèze plus grand que celui perdu par les consommateurs, et la différence est le triangle de base .
Le droit de douane
Démonstration. Le point 1 découle de la loi de la demande et de l'offre appliquée à la hausse du prix intérieur. Pour le point 2, la perte des consommateurs est le trapèze entre et sous la demande; découpons-le, sur la figure 4.3, en quatre morceaux: le trapèze à gauche de l'offre, le triangle entre l'offre et la verticale en , le rectangle de recette et le triangle à droite. Le trapèze est exactement le gain des producteurs; le rectangle est la recette de l'État. Les triangles et ne sont récupérés par personne. Le triangle mesure le surcoût de production: les unités entre et sont produites sur place à un coût marginal compris entre et , alors qu'elles auraient pu être importées à . Le triangle mesure la consommation perdue: les unités entre et valaient plus que pour les consommateurs mais ne sont plus achetées. Avec des courbes linéaires, ces triangles ont pour aires les expressions du point 3.
Contingent d'importation ou droit de douane?
Un contingent d'importation limite directement la quantité importée à . Pour obtenir les mêmes importations que le tarif de l'exemple 4.7, il suffit de fixer : le prix intérieur monte à , exactement comme avec le tarif, et les effets sur la production, la consommation et les deux triangles de perte sèche sont identiques. La différence porte sur le rectangle: la recette douanière de millions devient une rente de contingent empochée par ceux qui détiennent les licences d'importation, souvent les exportateurs étrangers ou les importateurs historiques. Du point de vue du pays, un contingent dont les licences sont distribuées gratuitement coûte donc millions au lieu de ; s'il met les licences aux enchères, il récupère la rente et retrouve l'équivalence avec le tarif. Les contingents ont un autre inconvénient: lorsque la demande intérieure croît, le tarif laisse les importations augmenter, alors que le contingent fait monter le prix intérieur.
Le débat protectionniste et la politique agricole suisse
Si le libre-échange augmente le surplus total, pourquoi les droits de douane existent-ils? Parce que les gains sont diffus (quelques francs par consommateur) et les pertes concentrées (des exploitations entières), ce qui favorise le lobbying des perdants; et parce que certains arguments méritent examen.
- L'industrie naissante: une industrie jeune aurait besoin d'une protection temporaire pour atteindre la taille et l'expérience qui la rendront compétitive. L'argument est logiquement valable, mais l'expérience montre que la protection «temporaire» devient permanente et qu'une subvention ciblée, plus transparente, est un instrument moins coûteux qu'un tarif.
- La sécurité alimentaire et le paysage: la Constitution fédérale (art. 104) charge l'agriculture d'assurer l'approvisionnement de la population, d'entretenir le paysage et d'occuper le territoire de façon décentralisée. Ces objectifs justifient un soutien, mais le chapitre montre que les prix garantis et les droits de douane sont des instruments coûteux (excédents, rentes, prix élevés pour les consommateurs), tandis que les paiements directs découplés atteignent les mêmes buts avec une perte sèche moindre. La Suisse reste l'un des pays de l'OCDE où le soutien à l'agriculture est le plus élevé, et sa protection douanière agricole (contingents tarifaires, droits de douane élevés hors contingent) explique une part de l'écart de prix alimentaires avec les pays voisins.
- Les emplois et la balance commerciale: protéger un secteur sauve ses emplois mais en détruit ailleurs (dans les secteurs exportateurs, par la hausse des coûts et par les représailles commerciales). Le chapitre 1 a montré que l'échange fondé sur l'avantage comparatif est bénéfique, non pas malgré, mais grâce à la réallocation des ressources qu'il provoque.
Un petit pays a pour demande et pour offre ( en CHF, en milliers d'unités). Le prix mondial est . Calculez le gain net à l'échange par rapport à l'autarcie, en milliers de CHF.
Synthèse
- L'État intervient pour des raisons d'équité, de stabilité, de recettes ou de correction des défaillances; le surplus total recette de l'État permet de mesurer le coût de chaque instrument, la perte sèche, et de comparer les instruments.
- Un prix plafond contraignant () crée une pénurie, rationnée par les files d'attente, le marché noir et la baisse de qualité; un prix plancher contraignant () crée un excédent (chômage, montagnes de beurre). Dans les deux cas, la quantité échangée est la plus petite des quantités offerte et demandée, et la perte sèche est le triangle entre les courbes de échangée à .
- Une taxe unitaire ouvre un coin ; qu'elle soit prélevée auprès des vendeurs ou des acheteurs ne change rien. Sur un marché linéaire, , , et la part des acheteurs vaut : le côté inélastique paie.
- La recette est (parabole de Laffer en ) et la perte sèche croît avec le carré de la taxe et avec les élasticités: mieux vaut des taux faibles sur des assiettes larges.
- Une subvention est une taxe négative: elle accroît la quantité, coûte à l'État et crée une perte sèche ; un quota ou une licence agit comme une taxe dont la recette, la rente, revient aux détenteurs de droits et se capitalise dans leur prix.
- Pour un petit pays, le commerce au prix mondial augmente le surplus total (triangle de gain), avec des perdants. Un droit de douane relève le prix intérieur, crée une recette et deux triangles de perte sèche (production et consommation); un contingent d'importation a les mêmes effets, la recette devenant une rente pour les détenteurs de licences.
Série d'exercices du chapitre 4
Exercice 1 sur 5Sur un marché où le prix d'équilibre est , laquelle de ces mesures crée un excédent?
Une taxe sur les carburants
Le marché des carburants d'une région est décrit par la demande et l'offre ( en CHF par litre, en milliers de litres par jour). Le canton envisage une taxe de CHF 0,30 par litre, prélevée auprès des stations-service. On veut connaître le nouvel équilibre, la recette, la perte sèche et l'incidence de la taxe.
- 1
Équilibre sans taxe
Avant toute intervention, égalisez la quantité demandée et la quantité offerte.
ExerciceCalculez le prix d'équilibre en CHF par litre.
Prix payé et prix reçu avec la taxe
Recette fiscale et perte sèche
Incidence de la taxe
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Le marché des appartements de trois pièces d'une ville est décrit par et ( en CHF par mois).
- Calculez l'équilibre et les surplus des locataires et des propriétaires.
- La ville impose un loyer maximal de CHF 1 600. Calculez la quantité échangée, la pénurie et le loyer que le locataire marginal servi serait prêt à payer.
- Calculez les nouveaux surplus (en supposant que les logements vont aux ménages qui les valorisent le plus), le transfert des propriétaires vers les locataires et la perte sèche.
- Comment la réponse changerait-elle si les logements étaient attribués au hasard parmi les ménages demandeurs?
Solution
1. donne et . Le prix de réservation maximal est (demande nulle) et le prix minimal d'offre , donc et CHF par mois.
2. Le plafond est contraignant. logements sont loués; sont demandés: pénurie de . Le locataire marginal (le -ième sur la courbe de demande) accepterait CHF.
3. ; . Le transfert des propriétaires vers les locataires logés est CHF par mois. Le surplus total passe de à : la perte sèche est
Les locataires dans leur ensemble gagnent , moins que les perdus par les propriétaires.
4. Si les logements sont attribués au hasard parmi les demandeurs, la disposition à payer moyenne des locataires servis n'est plus celle des meilleurs, mais la moyenne sur toute la demande jusqu'à , soit au lieu de . Le surplus des locataires tombe à et la perte sèche monte à : le rationnement inefficace ajoute de perte. Toute ressource dépensée dans la file d'attente aggrave encore le bilan.
Le marché du travail peu qualifié d'un canton est décrit par et ( en CHF par heure, en milliers d'heures par semaine).
- Calculez le salaire et l'emploi d'équilibre, ainsi que les élasticités de la demande et de l'offre de travail à l'équilibre.
- Le canton instaure un salaire minimum de CHF 24,50. Calculez l'emploi, l'offre de travail et le chômage créé.
- Calculez la variation de la masse salariale et la perte sèche.
- Quels travailleurs gagnent et lesquels perdent? Que deviendrait le chômage si la demande de travail était plus élastique?
Solution
1. donne et . Élasticités: et .
2. : contraignant. , . L'emploi baisse de heures et heures offertes ne trouvent pas preneur: c'est le chômage créé, composé pour moitié d'heures perdues par des travailleurs auparavant employés et pour moitié d'heures nouvellement offertes, attirées par le salaire plus élevé.
3. Masse salariale: avant, après (milliers de CHF par semaine): elle baisse de , parce que la demande de travail est élastique (), contrairement à l'exemple 4.2. Le travailleur marginal encore employé aurait accepté ; la perte sèche est
4. Les heures conservées sont payées de plus: gain de pour ceux qui gardent leur emploi. Les heures perdues rapportaient entre et de surplus net pour les travailleurs concernés (la différence entre le salaire et leur salaire de réservation), soit une perte de ; les employeurs perdent . Bilan: , la perte sèche. Plus la demande est élastique (courbe plus plate), plus l'emploi chute pour une même hausse de salaire et plus le chômage est important; inversement, avec une demande inélastique, le salaire minimum transfère beaucoup vers les salariés au prix d'une faible perte d'emploi. C'est pourquoi l'élasticité de la demande de travail est le paramètre central du débat empirique.
Le marché d'une boisson est décrit par et ( en CHF par bouteille, en milliers de bouteilles par mois).
- Calculez l'équilibre et les élasticités à l'équilibre.
- L'État prélève CHF par bouteille auprès des producteurs. Calculez , , , la recette et la perte sèche. Vérifiez la règle d'incidence (4.3).
- Refaites le calcul avec la taxe prélevée auprès des consommateurs et comparez.
- Exprimez la recette pour un quelconque, déterminez la taxe qui la maximise et la recette maximale. Quelle est alors la perte sèche?
- Quelle taxe ad valorem (fraction du prix reçu par le vendeur) donnerait le même équilibre que la taxe unitaire de ?
Solution
1. donne et . et .
2. Offre nette: . Équilibre: , d'où , , . Recette ; perte sèche (milliers de CHF par mois). Les acheteurs paient CHF de plus sur : part de , et (4.3) donne (ou ).
3. Demande nette: . Équilibre: , soit , puis et : exactement les mêmes valeurs (théorème 4.1).
4. Par (4.2), , donc . La dérivée s'annule en CHF, et : maximum . La taxe prohibitive est CHF (). En , la quantité est réduite de moitié et la perte sèche vaut , soit la moitié de la recette: chaque franc prélevé détruit 50 centimes de surplus. Avec , ce rapport n'était que .
5. Une taxe ad valorem sur le prix reçu impose . Pour retrouver et , il faut , soit . Vérification: donne , soit . Au point d'équilibre, la taxe ad valorem coïncide avec la taxe unitaire; les deux diffèrent seulement lorsque les courbes se déplacent, car la taxe ad valorem croît avec le prix.
Un petit pays a pour demande et pour offre intérieure ( en CHF par kg, en milliers de tonnes). Le prix mondial est .
- Calculez le prix d'autarcie, puis la production, la consommation et les importations en libre-échange, et le gain à l'échange par rapport à l'autarcie.
- Un droit de douane est introduit. Calculez le nouveau prix intérieur, la production, la consommation, les importations, la recette douanière, la variation des surplus et les deux triangles de perte sèche. Vérifiez la comptabilité des surplus.
- Quel contingent d'importation produirait le même prix intérieur? Qui empoche alors les ?
- À partir de quel droit de douane les importations disparaissent-elles?
Solution
1. Autarcie: , soit et . En libre-échange à : , , importations . Gain à l'échange: milliers de CHF (les consommateurs gagnent , les producteurs perdent ).
2. Prix intérieur . , , . Recette . Les consommateurs perdent le trapèze ; les producteurs gagnent . Triangle de production , triangle de consommation : perte sèche . Comptabilité: .
3. Un contingent : la demande d'importations vaut pour , même prix intérieur, mêmes quantités et mêmes triangles. Les ne vont plus à l'État mais aux détenteurs des licences d'importation (rente de contingent); si ce sont des exportateurs étrangers, la perte pour le pays passe de à . Une mise aux enchères des licences rétablit l'équivalence avec le tarif.
4. Les importations s'annulent lorsque le prix intérieur atteint : le droit prohibitif est . Au-delà, le tarif n'a plus d'effet et le pays perd tout le gain à l'échange, , sans aucune recette.
Soient et avec , et (de sorte que ), et une taxe unitaire prélevée auprès des vendeurs, avec tel que .
- Établissez , et en fonction de , et montrez que et : l'incidence est indépendante du montant de la taxe.
- Montrez que la part des acheteurs vaut , les élasticités étant évaluées à l'équilibre sans taxe.
- Démontrez que la perte sèche vaut et que : la perte sèche marginale est égale à la réduction de quantité déjà causée par la taxe.
- Montrez que la recette est une fonction concave de , calculez la taxe qui la maximise et montrez qu'en ce point, la perte sèche vaut la moitié de la recette.
- Montrez que si l'offre est parfaitement élastique (courbe horizontale, ), les acheteurs supportent toute la taxe et .
Solution
1. Le vendeur qui encaisse reçoit et offre . L'équilibre donne , soit
Ces trois fonctions sont affines en ; leurs dérivées et sont constantes, d'où l'indépendance de l'incidence par rapport à (propriété propre aux courbes linéaires: avec des courbes quelconques, l'incidence dépend en général de , et la formule des élasticités n'est qu'une approximation pour une petite taxe).
2. À l'équilibre sans taxe, et . Donc
3. Avec les courbes inverses et , la fonction est affine de pente , nulle en (où demande et offre se coupent) et égale à en . La perte sèche est le surplus des unités non échangées:
aire d'un triangle. Comme (diviser numérateur et dénominateur par ), on obtient . En posant , et . Interprétation: augmenter la taxe de élimine unités supplémentaires, chacune valant environ de surplus net, mais ce coût marginal est aussi égal à parce que est linéaire; la perte sèche est convexe en , ce qui justifie de préférer des taxes faibles et étendues.
4. , avec : est concave. donne , où et . En ce point, . Au sommet de la courbe de Laffer, alors que : un franc de taxe supplémentaire ne rapporte plus rien et détruit du surplus.
5. Lorsque , et : , , les acheteurs supportent toute la taxe. Par ailleurs , donc et : la réduction de quantité est entièrement déterminée par la demande. C'est la situation d'un petit pays importateur qui taxe un bien au prix mondial fixe (comparez avec le triangle du théorème 4.5), ou d'une industrie à coûts constants (chapitre 7).
Références
- Varian, H. R., Introduction à la microéconomie, 9e éd., De Boeck, Louvain-la-Neuve, chap. 16 (équilibre, taxes et perte sèche).
- Pindyck, R. S. et Rubinfeld, D. L., Microéconomie, 9e éd., Pearson, Montreuil, chap. 9 (analyse des marchés concurrentiels: contrôle des prix, taxes, quotas, tarifs).
- Mankiw, N. G. et Taylor, M. P., Principes de l'économie, 5e éd., De Boeck, Louvain-la-Neuve, chap. 6, 8 et 9 (offre, demande et politiques publiques; coût de la fiscalité; commerce international).
- Krugman, P. et Wells, R., Microéconomie, 4e éd., De Boeck, Louvain-la-Neuve, chap. 5 et 7.
- Card, D. et Krueger, A. B., «Minimum Wages and Employment: A Case Study of the Fast-Food Industry in New Jersey and Pennsylvania», American Economic Review, 84(4), 1994, p. 772–793.
- Office fédéral de l'agriculture, Rapport agricole (annuel), Berne; Office fédéral de la statistique, Statistique des loyers et des logements vacants, Neuchâtel; Administration fédérale des contributions, Recettes fiscales de la Confédération, Berne.