Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- décomposer le budget d'un État en recettes et en dépenses, distinguer les transferts des achats de biens et services et expliquer pourquoi seuls les seconds figurent dans le du PIB;
- distinguer rigoureusement un flux (le déficit d'une année) d'un stock (la dette accumulée), et séparer solde primaire, solde total, dette brute et dette nette;
- décomposer un solde budgétaire en une composante conjoncturelle et une composante structurelle, et expliquer pourquoi cette décomposition dépend d'une estimation du PIB potentiel qui reste incertaine;
- énoncer ce qui fait varier la taille d'un multiplicateur budgétaire et pourquoi les estimations empiriques divergent;
- démontrer la loi d'évolution du ratio d'endettement , l'appliquer, en déduire la condition de stabilisation et reconnaître l'effet boule de neige;
- énoncer et démontrer l'équivalence ricardienne dans un cadre à deux périodes, puis lister précisément les hypothèses dont la levée la fait tomber;
- décrire le mécanisme du frein à l'endettement suisse, ses effets et ses critiques, et le comparer aux règles européennes.
Le budget de l'État
Les chapitres 8 et 9 ont traité et comme des instruments que l'on tourne à volonté. Ce chapitre ouvre la boîte: d'où viennent les recettes publiques, où vont les dépenses, ce que mesure un déficit, comment une dette s'accumule et à quelles conditions elle reste soutenable.
Comme dans tout ce cours, les chiffres de l'exemple filé — la Sylvanie, petite économie ouverte — sont fictifs mais internement cohérents: ils ne décrivent aucun pays réel et ne doivent jamais être cités comme des données. Les quelques éléments suisses que nous mentionnons sont institutionnels (une règle de droit, un mécanisme) ou donnés comme de simples ordres de grandeur, avec le type de source.
Les recettes
Les recettes publiques se rangent en trois grandes familles, auxquelles s'ajoutent des recettes non fiscales.
- Les impôts directs frappent le revenu et la fortune des personnes physiques, le bénéfice et le capital des personnes morales. Ils sont directs au sens où le contribuable légal est censé être celui qui les supporte, et ils sont l'instrument naturel de la progressivité: en Suisse, l'impôt fédéral direct est progressif et les barèmes cantonaux le sont également, à des degrés très variables d'un canton à l'autre.
- Les impôts indirects frappent une transaction plutôt qu'un revenu: la taxe sur la valeur ajoutée, les droits de douane, les impôts de consommation spécifiques sur le tabac, l'alcool, les huiles minérales, le droit de timbre. Ils sont plus faciles à percevoir, moins sensibles au cycle qu'un impôt sur le bénéfice, mais généralement régressifs rapportés au revenu: un ménage modeste consomme une part plus grande de son revenu, donc paie une part plus grande de son revenu en TVA.
- Les cotisations sociales financent les assurances sociales. Elles sont prélevées sur les salaires et partagées entre employeur et salarié. Économiquement, ce partage légal ne dit rien de l'incidence réelle: comme pour toute taxe, celle-ci dépend des élasticités de l'offre et de la demande de travail, et l'essentiel de la charge finit le plus souvent du côté dont l'offre est la plus rigide.
- Les recettes non fiscales: émoluments, redevances, bénéfices d'entreprises publiques, part du bénéfice de la banque centrale distribuée à la Confédération et aux cantons.
Les dépenses: transferts contre achats de biens et services
Du côté des dépenses, la distinction décisive pour la macroéconomie n'est pas administrative mais comptable.
Une quatrième catégorie de dépense mérite d'être isolée: les intérêts de la dette. Ils ne sont ni une consommation, ni un investissement, ni exactement un transfert social: ils rémunèrent les créanciers de l'État. Leur montant ne dépend pas des décisions de l'année mais du stock de dette hérité et des taux auxquels elle a été émise. C'est pourquoi on les retranche pour juger l'effort budgétaire courant, ce qui donne le solde primaire.
Le budget 2024 de la Sylvanie
L'État augmente de 500 millions les rentes versées aux retraités et, la même année, augmente de 500 millions ses achats de matériel informatique. Que dit la comptabilité nationale?
Déficit et dette: un flux et un stock
La distinction que tout le monde manque
La relation entre les deux est purement comptable:
Le solde total lui-même se décompose:
En substituant dans on obtient la loi d'accumulation de la dette:
C'est la relation fondamentale de tout le chapitre. Elle dit deux choses. D'abord, la dette croît mécaniquement au taux même si l'État équilibre son budget primaire (): les intérêts se capitalisent. Ensuite, seul un excédent primaire supérieur à la charge d'intérêts fait reculer le stock nominal.
Solde primaire contre solde total
Un État peut parfaitement afficher un excédent primaire et un déficit total: c'est la situation typique d'un pays très endetté à taux élevé, dont l'effort courant est réel mais entièrement absorbé par les intérêts. L'inverse existe aussi, et c'est la situation de la Sylvanie en 2024: excédent primaire de 30, charge d'intérêts de 3,6 seulement, excédent total de 26,4.
Dette brute contre dette nette
La distinction n'est pas académique. Un pays qui emprunte 10 milliards pour les placer dans un fonds voit sa dette brute augmenter de 10 et sa dette nette rester inchangée. Une définition juridique de la dette (les critères de Maastricht retiennent la dette brute consolidée des administrations publiques) peut ainsi pénaliser un État dont la situation patrimoniale est saine, et une définition nette peut au contraire flatter un État dont les actifs sont illiquides ou surévalués. La règle de lecture: demandez toujours quel périmètre et quelle définition avant de comparer deux ratios d'endettement. Selon les statistiques de finances publiques de l'OFS et de l'Administration fédérale des finances, la dette publique suisse au sens de Maastricht se situe, au milieu des années 2020, autour de 30 % du PIB, l'un des niveaux les plus bas de l'OCDE; ce chiffre est un ordre de grandeur et non une donnée d'exercice.
Un État entre dans l'année avec une dette de 240 milliards. Il encaisse 240 milliards de recettes, dépense 210 milliards hors intérêts, et paie un taux d'intérêt nominal moyen de 1,5 % sur sa dette. Quelle est sa dette à la fin de l'année, en milliards?
Solde conjoncturel et solde structurel
Les stabilisateurs automatiques
Le solde budgétaire bouge tout seul avec le cycle, sans qu'aucune décision ne soit prise. Deux mécanismes opèrent.
Du côté des recettes, l'assiette fiscale suit l'activité: en récession, les bénéfices des entreprises chutent plus que proportionnellement au PIB, les salaires et l'emploi reculent, la consommation taxée baisse. Avec un barème progressif, la recette baisse plus que proportionnellement au revenu. Du côté des dépenses, l'assurance-chômage verse davantage d'indemnités quand l'emploi recule — en Suisse, l'assurance-chômage régie par la LACI et, dans les épisodes de crise aiguë, les indemnités en cas de réduction de l'horaire de travail (le chômage partiel, RHT) jouent précisément ce rôle. L'aide sociale et les subsides suivent la même logique.
Leur force se mesure par la sensibilité conjoncturelle du budget : le nombre de points de PIB dont le solde se dégrade quand l'écart de production se creuse d'un point. Cette sensibilité est d'autant plus grande que les prélèvements et les dépenses sociales représentent une part importante du PIB — elle est donc structurellement plus élevée dans les États européens à secteur public large que dans les économies à faible pression fiscale. L'OCDE et la Commission européenne publient des estimations par pays; elles ne sont pas des constantes universelles et nous n'en citerons aucune ici. Dans tout ce chapitre nous retenons pour la Sylvanie une valeur didactique et déclarée, .
Formellement, si l'on note l'écart de production (output gap) en pourcentage du PIB potentiel,
on décompose le solde effectif rapporté au PIB, , en
Le point faible: le PIB potentiel n'est pas observé
Toute la décomposition repose sur , le PIB potentiel — et le PIB potentiel ne se mesure pas. On l'estime, et il existe au moins trois familles de méthodes qui ne donnent pas le même résultat:
- les filtres statistiques, qui extraient une tendance lisse de la série du PIB observé (filtre de Hodrick-Prescott et ses variantes). Simples, reproductibles — et affectés d'un défaut connu: en fin d'échantillon, le filtre ne dispose pas des observations futures et la tendance estimée se colle aux dernières valeurs, ce qui sous-estime l'écart de production juste au moment où l'on en aurait le plus besoin;
- l'approche par la fonction de production, qui reconstruit le potentiel à partir du stock de capital, de la population active tendancielle, du NAIRU et de la productivité globale des facteurs. Plus économique — mais elle déplace le problème: le NAIRU est lui-même une variable non observée, estimée avec une large incertitude (chapitre 10), et la productivité tendancielle se révise;
- les méthodes multivariées, qui utilisent conjointement l'inflation, le chômage et l'utilisation des capacités.
Remettez dans l'ordre les étapes du calcul d'un solde structurel.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Estimer le PIB potentiel de l'année considérée
- Calculer l'écart de production
- Retrancher cette composante conjoncturelle du solde effectif observé
- Multiplier l'écart de production par la sensibilité conjoncturelle du budget
- Comparer le solde structurel obtenu à celui de l'année précédente pour lire l'impulsion budgétaire
Les multiplicateurs budgétaires
Rappel: d'où vient le multiplicateur
Le chapitre 8 a établi le résultat de base. Sur le marché des biens, avec , et exogènes, l'équilibre donne
Avec la calibration du cours, et donc . Le mécanisme est la cascade des revenus: la dépense publique initiale devient un revenu, dont une fraction est redépensée, et ainsi de suite. Le multiplicateur des impôts est plus faible en valeur absolue, , parce que la première vague n'est pas de 1 mais de : le ménage épargne une partie de la baisse d'impôt. Le multiplicateur des transferts vaut de même .
Le chapitre 8 a aussi montré que ce chiffre de 4 est un plafond théorique que le modèle complet ne retient pas: dans IS-LM, une hausse de déplace IS vers la droite, ce qui élève le taux d'intérêt le long de LM, ce qui évince l'investissement privé. Le multiplicateur effectif de l'économie de la Sylvanie y est nettement inférieur à 4, et l'écart est précisément l'effet d'éviction.
Ce qui fait varier le multiplicateur
Le multiplicateur n'est pas une constante de la nature. Cinq facteurs, tous établis théoriquement et tous mesurables en principe, le font varier.
- La position dans le cycle. En bas de cycle, avec des capacités inutilisées et des ménages contraints, une dépense supplémentaire trouve des ressources oisives et se traduit en production. En haut de cycle, à capacités saturées, la même dépense se heurte à une offre rigide: elle fait monter les prix et évince la demande privée. La courbe d'offre globale du chapitre 9 dit exactement cela: plus l'offre est pentue, plus la dépense se dissipe en prix.
- La réaction de la politique monétaire. Si la banque centrale relève son taux pour contenir la surchauffe induite par la relance, l'éviction est forte et le multiplicateur faible. Si le taux directeur est à sa borne inférieure effective et que la banque centrale s'engage à l'y maintenir, l'éviction disparaît et le multiplicateur se rapproche de sa valeur théorique. Cette dépendance explique une part importante de la dispersion des estimations: mesurer «le» multiplicateur revient à mesurer une moyenne sur des régimes monétaires différents.
- L'ouverture de l'économie et la part importée de la dépense. Toute unité dépensée qui fuit à l'étranger ne nourrit pas la cascade intérieure. Avec une propension marginale à importer , le multiplicateur devient : pour et , il tombe de 4 à . Ce point est décisif pour la Suisse et pour la Sylvanie, toutes deux très ouvertes: une relance y profite en partie aux fournisseurs étrangers. Corollaire pratique: la composition compte. Un chantier d'infrastructure à forte main-d'œuvre locale a un contenu en importations plus faible qu'une subvention à l'achat d'équipements importés, et donc un multiplicateur plus élevé.
- La contrainte de liquidité des ménages. Un ménage qui peut emprunter librement lisse sa consommation et réagit peu à une hausse temporaire de son revenu disponible. Un ménage contraint — sans épargne, sans accès au crédit — dépense presque immédiatement ce qu'il reçoit. La part de ces ménages dans la population détermine donc directement l'effet d'un transfert ou d'une baisse d'impôt, et elle explique pourquoi un transfert ciblé sur les bas revenus a un multiplicateur plus élevé qu'une baisse d'impôt générale.
- La nature de l'instrument et sa persistance. Dépense en biens et services, transfert, baisse d'impôt, investissement public ne se valent pas; et une mesure annoncée comme temporaire n'a pas le même effet qu'une mesure permanente, car elle ne modifie pas le revenu permanent des ménages.
Deux pays lancent la même relance de 1 % du PIB. Le pays A est une petite économie très ouverte dont la banque centrale relève son taux directeur en réponse; le pays B est une grande économie fermée dont le taux directeur est bloqué à sa borne inférieure. Que prédit la théorie?
La dynamique de la dette
Ce qui compte pour juger de l'endettement d'un État n'est pas le stock nominal mais son rapport à la capacité de remboursement, mesurée par le PIB nominal. Nous passons donc de au ratio .
Démonstration. Partons de la loi d'accumulation , , et divisons les deux membres par le PIB nominal de l'année, :
c'est-à-dire exactement : . Retranchons des deux côtés:
Cette expression est exacte. Lorsque est petit devant 1, et l'on obtient l'approximation . Pour , le facteur négligé vaut : l'approximation surestime l'effet boule de neige d'environ 3 % de sa valeur, ce qui est sans conséquence sur le signe et sur l'ordre de grandeur. La condition s'obtient en posant dans .
L'effet boule de neige
Lorsque , le signe se retourne et la mécanique devient explosive. Le terme est proportionnel à la dette elle-même: plus la dette est élevée, plus elle croît vite, ce qui l'élève encore. Considérons un pays fictif entrant dans une crise avec du PIB, un taux d'intérêt moyen , une croissance nominale tombée à , et un excédent primaire honorable de du PIB maintenu chaque année. La récurrence exacte donne:
| Année | 0 | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 |
|---|---|---|---|---|---|---|
| (% du PIB) | 100,00 | 102,96 | 106,04 | 109,24 | 112,56 | 116,02 |
En cinq ans la dette gagne 16 points de PIB malgré un excédent primaire continu. Le solde primaire qui stabiliserait le ratio vaut du PIB (3,96 % avec la formule exacte): il faudrait quadrupler l'effort. Or cet effort a lui-même un coût: une consolidation de cette ampleur réduit la demande, donc , donc — et l'on tourne en rond. C'est la logique de la crise de la zone euro au début des années 2010: des pays dont la prime de risque avait fait monter pendant que la récession faisait tomber se sont trouvés obligés d'excédents primaires que leur économie ne supportait pas.
Le rôle de l'inflation
La dette publique est, dans l'immense majorité des cas, un engagement nominal: l'État doit rembourser un nombre d'unités monétaires fixé à l'émission. Une inflation plus forte que prévu érode donc la valeur réelle de ce stock — elle est, économiquement, une taxe sur les créanciers de l'État. Dans la relation , l'inflation apparaît deux fois: elle augmente , la croissance nominale, ce qui pousse vers le bas; et, à moyen terme, elle augmente sur les nouvelles émissions par l'effet Fisher (chapitre 3), ce qui annule progressivement le gain.
Trois conditions déterminent l'ampleur réelle de cette érosion.
- La maturité de la dette. Si la dette est longue et à taux fixe, la hausse des taux ne touche que les émissions nouvelles et le gain d'inflation dure des années. Si elle est courte, tout se refinance vite au nouveau taux et le gain s'évapore en quelques trimestres.
- La surprise. Seule l'inflation non anticipée enrichit l'État. Une inflation attendue est incorporée dans le taux nominal exigé par les prêteurs dès l'émission: l'État paie d'avance ce qu'il croit gagner ensuite.
- L'indexation. Une dette indexée sur les prix ne s'érode pas du tout, par construction.
Explorateur de la soutenabilité de la dette
Récurrence exacte d(t) = (1 + i)/(1 + g) · d(t−1) − s, à partir de d(0) = 35,6 % du PIB (la Sylvanie, chiffres fictifs). Le solde primaire stabilisant vaut s* = (i − g) · d / (1 + g), soit approximativement (i − g) · d. Regardez son signe: quand le taux d'intérêt est inférieur à la croissance nominale, s* est NÉGATIF — l'État peut afficher un déficit primaire et voir malgré tout sa dette reculer en pourcentage du PIB.
Un pays a une dette de 90 % du PIB, paie un taux d'intérêt nominal moyen de 4 % et connaît une croissance nominale de 1,5 %. Quel solde primaire, en pourcentage du PIB, stabiliserait son ratio d'endettement? Utilisez l'approximation .
La soutenabilité
La contrainte budgétaire intertemporelle
Un État ne rembourse jamais sa dette en une fois: il la refinance, en émettant de nouveaux titres pour rembourser ceux qui arrivent à échéance. La question n'est donc pas «l'État peut-il rembourser demain?» mais «la trajectoire des soldes primaires futurs est-elle compatible avec le stock actuel?».
Formellement, itérons vers l'avant. De on tire , puis, en répétant sur périodes,
Démonstration. La relation s'obtient par récurrence immédiate à partir de . Faisons tendre vers l'infini: le second terme est le terme de jeu de Ponzi, la valeur actualisée de la dette résiduelle. S'il ne tend pas vers zéro, l'État finance indéfiniment ses intérêts par de nouveaux emprunts, et sa dette croît au moins au taux : les prêteurs ne détiennent alors un titre que parce qu'ils croient pouvoir le revendre, jamais parce qu'il sera servi. Écarter ce cas, c'est imposer la condition de transversalité, et devient .
Deux lectures de méritent d'être retenues. La première: la contrainte ne porte pas sur le niveau de la dette mais sur la valeur actualisée des excédents futurs. Un pays très endetté dont l'économie croît et dont la capacité fiscale est intacte peut être solvable; un pays peu endetté dont l'assiette fiscale s'effondre peut ne pas l'être. La seconde: la condition de non-Ponzi n'interdit pas à la dette de croître — elle interdit qu'elle croisse au taux d'intérêt ou plus vite. Tant que , un État peut faire croître indéfiniment sa dette nominale et voir son ratio d'endettement baisser.
«L'État n'est pas un ménage»
Ce qui rend une dette dangereuse
Le niveau du ratio est un très mauvais indicateur pris isolément: des pays affichent durablement des ratios élevés sans difficulté de financement, d'autres ont fait défaut à des niveaux bien plus bas. Quatre caractéristiques comptent davantage.
- La monnaie d'émission. Dette en monnaie nationale ou en devise étrangère? Dans le second cas, l'État ne peut pas être secouru par sa banque centrale, et une dépréciation du change augmente mécaniquement le poids de la dette. C'est le mécanisme central des crises de dette des économies émergentes, souvent appelé péché originel.
- La maturité et la structure. Une dette longue à taux fixe met l'État à l'abri d'une remontée des taux pendant des années. Une dette courte doit être refinancée en permanence: un doute des marchés se transmet immédiatement au coût de financement. La duration moyenne de la dette est donc un indicateur de vulnérabilité au moins aussi informatif que son niveau.
- Les détenteurs. Dette détenue par des résidents (banques, caisses de pension, ménages) ou par des non-résidents? Une dette intérieure se paie à des créanciers qui sont aussi des contribuables — le service de la dette est alors une redistribution interne. Une dette extérieure est un transfert net vers l'étranger. Et un système bancaire domestique gorgé de titres publics crée une boucle de rétroaction entre risque souverain et risque bancaire.
- La croissance et la capacité fiscale. Le vrai déterminant de la soutenabilité est relativement à , et la capacité de l'État à lever l'impôt: une administration fiscale efficace, une assiette large et une acceptation sociale de l'impôt valent plus que dix points de PIB de dette en moins.
L'équivalence ricardienne
L'énoncé
Démonstration (modèle à deux périodes). Considérons un ménage représentatif vivant deux périodes, de revenus avant impôt et , payant des impôts forfaitaires et , et pouvant prêter ou emprunter au taux . Son épargne de première période est et sa contrainte de seconde période s'écrit . En éliminant on obtient sa contrainte budgétaire intertemporelle:
L'État, de son côté, dépense et , part sans dette et doit terminer sans dette. Sa dette de fin de première période vaut , qu'il rembourse avec intérêts en seconde période: . En divisant par et en réarrangeant, sa contrainte intertemporelle est
Substituons dans : la valeur actualisée des impôts est remplacée par celle des dépenses publiques, et
Le membre de droite ne contient plus ni ni : l'ensemble des paniers de consommation accessibles au ménage ne dépend que de la valeur actualisée des dépenses publiques, jamais de leur mode de financement ni du calendrier des impôts. L'ensemble de choix étant inchangé et les préférences aussi, le panier optimal est inchangé: et ne bougent pas.
Pourquoi elle tombe
Le théorème 11.3 est un repère théorique, pas une description du monde. Il dit ce qui se passerait dans un monde précis, ce qui permet d'identifier exactement quelles frictions donnent à la politique budgétaire sa puissance. Chaque hypothèse, une fois levée, ouvre une brèche.
- Horizon fini et générations qui se succèdent. Si les ménages qui bénéficient de la baisse d'impôt ne sont pas ceux qui paieront la hausse d'impôt future, ils ne l'internalisent pas. Barro y répond par l'altruisme intergénérationnel: un parent qui se soucie du bien-être de ses enfants ajuste son legs et le résultat tient. Mais l'altruisme n'est ni universel ni parfait, et les ménages sans descendance n'ont aucune raison d'épargner pour une dette qu'ils ne paieront pas.
- Contraintes de liquidité. Un ménage qui souhaiterait emprunter mais ne le peut pas se trouve en dehors de sa contrainte intertemporelle: il consomme son revenu courant. Une baisse d'impôt relâche directement sa contrainte et il la dépense. Comme on l'a vu à propos du multiplicateur, c'est probablement la brèche empiriquement la plus importante, et elle explique pourquoi les transferts ciblés sur les ménages modestes ont l'effet le plus fort.
- Impôts distorsifs. Les impôts réels ne sont pas forfaitaires: ils portent sur le revenu du travail, la consommation, le capital, et modifient les décisions d'offre de travail et d'épargne. Déplacer l'impôt dans le temps modifie alors le calendrier des distorsions, donc les comportements — et l'argument de lissage fiscal inverse la conclusion: pour minimiser la perte sèche totale, mieux vaut lisser les taux d'imposition dans le temps, donc emprunter en cas de dépense exceptionnelle plutôt que de faire bondir les taux.
- Incertitude. Les ménages ignorent quel sera l'impôt futur, qui le paiera et quand. Face à cette incertitude, l'anticipation d'un impôt futur est escomptée à un taux subjectif plus élevé que , et la compensation est partielle. Symétriquement, l'incertitude peut aussi jouer dans l'autre sens, via l'épargne de précaution.
- Taux d'intérêt différents. L'État emprunte à un taux inférieur à celui d'un ménage. Substituer de la dette publique bon marché à de la dette privée coûteuse enrichit le secteur privé, et l'équivalence tombe.
- Myopie et information. Comprendre qu'un déficit public d'aujourd'hui implique un impôt de demain demande une sophistication que peu de ménages mobilisent.
Les règles budgétaires
Le frein à l'endettement suisse
Un gouvernement qui décide chaque année librement de son solde est soumis à une tentation bien identifiée: le biais de déficit. Les bénéfices d'une dépense sont concentrés et immédiats, son coût est diffus et reporté; les échéances électorales sont plus courtes que l'horizon de la dette. D'où l'idée de se lier les mains par une règle.
Effets et critiques
Le frein à l'endettement est généralement crédité d'avoir contribué à la trajectoire de désendettement de la Confédération depuis le milieu des années 2000, et le très faible ratio d'endettement suisse en comparaison internationale est régulièrement cité comme son résultat. Prudence toutefois sur l'attribution causale: la même période a vu une croissance soutenue, des taux d'intérêt exceptionnellement bas — donc un durablement négatif, dont l'exemple 11.3 montre la puissance — et une immigration qui a élargi l'assiette fiscale. Séparer l'effet de la règle de l'effet de la conjoncture est précisément le genre de problème d'identification évoqué plus haut, et aucune évaluation ne peut le trancher de façon définitive. Ce que l'on peut dire sans forcer: la règle a coïncidé avec un désendettement marqué et n'a pas empêché une réponse budgétaire de grande ampleur lors des crises, grâce à la voie extraordinaire.
Trois critiques sérieuses lui sont adressées, et elles valent pour toutes les règles de ce type.
- Un biais restrictif possible. La règle est asymétrique dans ses effets pratiques: les excédents non anticipés alimentent le compte de compensation et servent à réduire la dette, alors que les découverts obligent à des économies. Sur une longue période, cela pousse la dette à la baisse au-delà de ce qu'exigerait la simple stabilisation. Est-ce un défaut? La réponse dépend de la cible que l'on se donne: si l'objectif était la stabilisation du ratio et non sa réduction continue, la règle est trop serrée; si l'on valorise une marge de manœuvre face aux chocs futurs et au vieillissement, elle ne l'est pas. C'est un arbitrage politique, que l'analyse économique éclaire sans le trancher.
- Le traitement de l'investissement public. La règle porte sur le total des dépenses et ne distingue pas une dépense courante d'un investissement dont les bénéfices s'étalent sur trente ans. Or l'argument économique de l'emprunt est le plus fort précisément pour l'investissement: faire payer une infrastructure par les seuls contribuables de l'année de sa construction, alors que plusieurs générations l'utiliseront, est difficile à justifier — c'est l'argument de la règle d'or des finances publiques, qui n'autoriserait l'emprunt que pour l'investissement net. L'objection classique à cette règle d'or est symétrique: la frontière entre investissement et consommation est poreuse et manipulable comptablement, et une dépense étiquetée «investissement» n'a pas nécessairement de rendement.
- La dépendance à une estimation. Le facteur conjoncturel repose sur un PIB tendanciel estimé par un filtre, avec tous les problèmes de fin d'échantillon décrits plus haut. La règle importe donc l'incertitude de cette estimation, et une tendance mal estimée autorise trop — ou trop peu — de dépenses au pire moment.
Comparaison avec les règles européennes
L'Union européenne applique depuis le traité de Maastricht des valeurs de référence chiffrées: un déficit public inférieur à 3 % du PIB et une dette inférieure à 60 % du PIB, mises en œuvre par le Pacte de stabilité et de croissance. Les différences avec le dispositif suisse sont instructives.
- Cible. La règle européenne vise directement un solde et un stock; la règle suisse vise un plafond de dépenses ajusté du cycle. Plafonner la dépense est plus facile à contrôler pour un gouvernement, puisque les recettes dépendent de la conjoncture et lui échappent.
- Application. La règle suisse est interne et sanctionnée par un mécanisme comptable automatique; la règle européenne est supranationale, et son application a longtemps buté sur la difficulté politique de sanctionner un État membre.
- Complexité. Les révisions successives du Pacte y ont ajouté un volet préventif fondé sur le solde structurel, des matrices d'ajustement et de multiples clauses, jusqu'à devenir difficilement lisible; la réforme entrée en vigueur en 2024 a cherché à y remédier en passant à des trajectoires pluriannuelles de dépenses nettes négociées pays par pays — une convergence vers la logique suisse du plafond de dépenses.
- Un cousin proche. L'Allemagne a introduit en 2009 dans sa Loi fondamentale un frein à l'endettement (Schuldenbremse) limitant le déficit structurel fédéral à une petite fraction du PIB, avec une clause pour circonstances exceptionnelles. Les critiques qui lui sont adressées — sévérité face aux besoins d'investissement, rigidité du plafond — sont exactement celles que nous avons énumérées.
Répartition intergénérationnelle et dette implicite
Qui paie la dette?
L'affirmation «la dette, ce sont nos enfants qui la paieront» est à la fois exacte et trompeuse.
Elle est trompeuse si l'on imagine un transfert de ressources vers le passé. La génération future ne peut pas envoyer des biens dans le temps: la dépense publique d'aujourd'hui est financée par les ressources réelles d'aujourd'hui. Si la dette est détenue à l'intérieur du pays, son remboursement est une redistribution entre contribuables et détenteurs de titres de la génération future: certains paient, d'autres reçoivent, et la génération dans son ensemble n'est pas appauvrie.
Elle est exacte sur deux canaux réels.
- La composition de la charge. Les contribuables futurs et les détenteurs futurs de titres ne sont pas les mêmes personnes. Le service de la dette redistribue donc à l'intérieur de la génération future, en général des contribuables vers les détenteurs de patrimoine financier.
- Le stock de capital. Si le déficit réduit l'épargne nationale (donc si l'équivalence ricardienne ne tient pas, ce qui est empiriquement le cas au moins partiellement), l'investissement baisse, le stock de capital légué est plus faible et la génération suivante hérite d'une économie moins productive. À cela s'ajoute, pour la part de la dette détenue par des non-résidents, un véritable transfert net vers l'étranger.
Le critère utile n'est donc pas le niveau de la dette mais ce qu'on en a fait. Emprunter pour financer une infrastructure ou un système éducatif dont la génération suivante héritera n'a pas la même signification intergénérationnelle qu'emprunter pour financer une consommation courante.
La dette implicite des assurances sociales
Le cas central est celui des régimes de retraite par répartition, dont l'AVS suisse est l'exemple: les cotisations des actifs d'aujourd'hui financent les rentes des retraités d'aujourd'hui. Il n'y a pas de capital accumulé en face des droits acquis — seulement une promesse, gagée sur la capacité des actifs de demain à cotiser. Le mécanisme du déséquilibre est simple et ne demande aucune projection chiffrée pour être compris.
Un régime par répartition est en équilibre lorsque, en notant le taux de cotisation, le salaire moyen, le nombre de cotisants, la rente moyenne et le nombre de retraités:
La relation est une contrainte comptable, pas une opinion. Le vieillissement démographique — allongement de l'espérance de vie et baisse durable de la fécondité sous le seuil de renouvellement, deux tendances documentées par les statistiques de population de l'OFS et par les organisations internationales — fait baisser le rapport . Mécaniquement, l'un au moins des trois termes suivants doit bouger:
- augmenter (cotisations plus élevées, ou financement complémentaire par l'impôt — la solution du financement additionnel par la TVA, plusieurs fois utilisée en Suisse);
- baisser (rentes moins généreuses relativement aux salaires, par exemple par une indexation moins favorable);
- augmenter (âge de la retraite plus élevé, taux d'activité plus élevé, immigration de travailleurs).
Aucune de ces trois voies n'est indolore, et toutes les réformes des retraites, en Suisse comme ailleurs, se ramènent à un dosage entre elles. La prévoyance professionnelle obligatoire (le 2ᵉ pilier, LPP), qui fonctionne par capitalisation, est moins directement exposée à la démographie — chacun épargne pour lui-même — mais dépend en revanche du rendement des marchés financiers et de l'espérance de vie au moment de la conversion du capital en rente.
Synthèse
- Le budget de l'État se lit en distinguant les transferts, qui déplacent un pouvoir d'achat sans production, des achats de biens et services, seuls comptés dans le du PIB. En Suisse, l'analyse doit consolider la Confédération, les cantons, les communes et les assurances sociales.
- Le déficit est un flux, la dette un stock: réduire le déficit ralentit la croissance de la dette sans la faire reculer. Le solde primaire isole l'effort courant en excluant les intérêts, et la dette ne recule que si le solde total est excédentaire.
- Le solde effectif mélange décision et conjoncture. Le solde structurel isole la décision, mais il repose sur un PIB potentiel non observé, estimé avec une incertitude qui se transmet intégralement au diagnostic.
- Le multiplicateur budgétaire n'est pas une constante: il croît avec les capacités inutilisées, la part de ménages contraints et l'inaction de la banque centrale; il décroît avec l'ouverture et la part importée. Sa valeur chiffrée est un sujet de recherche contesté, pour des raisons d'identification, de régime et d'horizon.
- La dette rapportée au PIB obéit à . Le terme est l'effet boule de neige; le solde primaire stabilisant vaut . Quand — le cas de la Sylvanie en 2024, où affronte — ce solde est négatif: la dette se résorbe même avec un déficit primaire modéré. Quand , la dynamique diverge d'elle-même.
- La solvabilité exige que la dette égale la valeur actualisée des soldes primaires futurs. L'État n'est pas un ménage — horizon indéfini, revenu endogène, monnaie d'émission, actifs en contrepartie — mais la contrainte existe, et son point de rupture dépend de la monnaie, de la maturité, des détenteurs et de la croissance bien plus que du niveau affiché.
- L'équivalence ricardienne est un repère théorique: dans un monde d'agents prévoyants à horizon infini, sans contrainte de liquidité ni impôts distorsifs, le financement d'une dépense est indifférent. Chacune de ces hypothèses, levée, rend la politique budgétaire efficace — et nommer laquelle est la discipline minimale de tout argument de relance.
- Le frein à l'endettement suisse plafonne les dépenses par les recettes corrigées du facteur conjoncturel, avec compte de compensation et clause d'exception. Il laisse jouer les stabilisateurs tout en interdisant un déficit structurel; ses critiques portent sur un biais restrictif possible, sur le traitement de l'investissement public et sur l'incertitude de l'estimation du PIB tendanciel.
Série d'exercices du chapitre 11
Exercice 1 sur 5Un État affiche une dette brute de 120 % du PIB et détient un fonds souverain valant 45 % du PIB. Que peut-on en dire?
Projeter la dette de la Sylvanie pour 2025
La Sylvanie termine 2024 avec une dette de 35,6 % du PIB (chiffres fictifs du cours). Pour 2025, on retient les hypothèses suivantes: taux d'intérêt nominal moyen sur la dette , croissance du PIB nominal , et un solde primaire excédentaire de du PIB. Vous allez projeter le ratio d'endettement de fin 2025 avec l'approximation , puis en tirer la lecture économique.
- 1
1. L'écart entre le taux d'intérêt et la croissance
Calculez , en points de pourcentage (négatif si le taux est inférieur à la croissance).
ExerciceValeur de , en points de pourcentage.
2. L'effet boule de neige
3. La variation totale du ratio
4. Le ratio de fin 2025 et sa lecture
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Le budget d'un État fictif pour l'année se présente ainsi (milliards UM): impôts directs 120, impôts indirects 70, cotisations sociales 90, autres recettes 20; consommation publique 150, investissement public 30, transferts aux ménages 105, intérêts de la dette 9. La dette de fin vaut 300 et le PIB nominal de l'année vaut 750.
- Calculez et au sens de la comptabilité nationale.
- Calculez le solde primaire et le solde total, en niveau et en pourcentage du PIB.
- Quel taux d'intérêt nominal moyen l'État paie-t-il sur sa dette?
- Calculez la dette de fin d'année et le ratio .
Solution
1. Les achats de biens et services sont la consommation publique plus l'investissement public:
Les impôts nets des transferts:
2. Solde primaire: , soit du PIB. Solde total: , soit du PIB. On vérifie directement sur le budget: recettes moins dépenses , d'où . ✔
3. La charge d'intérêts porte sur la dette héritée: , soit .
4. Par : . Vérification par le solde total: . ✔ Le ratio vaut du PIB.
Remarque. L'État affiche un excédent et sa dette nominale recule, mais de 6 seulement sur 300: l'essentiel de son excédent primaire est absorbé par les intérêts. C'est la configuration qui justifie de regarder les deux soldes.
Un État entre dans l'année 1 avec une dette de 100 milliards. Les soldes totaux des quatre années suivantes sont, dans l'ordre: , , , milliards (un nombre négatif est un déficit).
- Calculez la dette à la fin de chacune des quatre années.
- Entre l'année 2 et l'année 3, le déficit a été réduit de 6 à 3 milliards. Le gouvernement déclare: «nous avons réduit la dette de 3 milliards». Commentez.
- Le PIB nominal vaut 400 en année 0 et croît de 3 % par an. Calculez le ratio à la fin de chaque année et commentez son évolution par rapport à celle de la dette nominale.
Solution
1. Par :
| Année | 1 | 2 | 3 | 4 |
|---|---|---|---|---|
| Solde total | −4 | −6 | −3 | +2 |
| Dette en fin d'année | 104 | 110 | 113 | 111 |
2. La déclaration est fausse, et de la manière la plus classique qui soit: le gouvernement a réduit le déficit de 3 milliards, c'est-à-dire le rythme auquel la dette augmente. Pendant cette même année 3, la dette a augmenté de 3 milliards, passant de 110 à 113. La dette ne recule qu'en année 4, la seule où le solde total est excédentaire. Confondre le flux et le stock est l'erreur la plus fréquente du sujet.
3. PIB nominal: , puis ; ; ; (arrondis au centième, chaque valeur calculée à partir de la précédente).
| Année | 1 | 2 | 3 | 4 |
|---|---|---|---|---|
| Dette | 104 | 110 | 113 | 111 |
| PIB nominal | 412,00 | 424,36 | 437,09 | 450,20 |
| (%) | 25,24 | 25,92 | 25,85 | 24,66 |
Commentaire. En année 3, la dette nominale augmente de 110 à 113 alors que le ratio baisse légèrement, de 25,92 % à 25,85 %: la croissance nominale du dénominateur (3 %, soit environ 12,7 milliards de PIB) fait plus que compenser les 3 milliards de dette supplémentaire. C'est exactement le contenu de la relation : la dette peut croître en niveau et reculer en proportion. La grandeur économiquement pertinente est le ratio, parce que c'est le PIB qui mesure la capacité à servir la dette.
Un pays présente les données suivantes (fictives), en pourcentage du PIB et du PIB potentiel. Sa sensibilité conjoncturelle vaut .
| Année | Solde effectif | Écart de production |
|---|---|---|
| 1 | +0,8 | +1,6 |
| 2 | −1,4 | −2,2 |
| 3 | −0,6 | −1,0 |
- Calculez le solde structurel de chaque année.
- Calculez l'impulsion budgétaire de l'année 2 puis de l'année 3, et dites si la politique a été expansive ou restrictive.
- Un commentateur affirme qu'entre l'année 1 et l'année 2 «le gouvernement a relâché sa politique de 2,2 points de PIB». Que répondez-vous?
- On apprend en année 5 que le PIB potentiel des années 1 à 3 avait été surestimé de 1 point. Recalculez les soldes structurels et dites ce qui change dans le diagnostic.
Solution
1. :
- année 1: ;
- année 2: ;
- année 3: .
2. Impulsion = variation du solde structurel, changée de signe pour la lire comme une relance.
- Année 2: point. Le solde structurel se dégrade de 0,87 point: politique expansive.
- Année 3: point. Le solde structurel s'améliore: politique restrictive, malgré un déficit effectif encore négatif.
3. Le solde effectif s'est bien dégradé de à , soit 2,2 points. Mais l'écart de production est passé de à , soit un retournement conjoncturel de 3,8 points, qui dégrade à lui seul le solde de point par le jeu des stabilisateurs automatiques. La part discrétionnaire n'est que de point, ce qu'on retrouve en 2. Le commentateur surestime l'action du gouvernement d'un facteur d'environ 2,5.
4. Si était surestimé de 1 point, le véritable écart de production était plus élevé de 1 point à chaque année: ; ; . Les soldes structurels deviennent:
- année 1: ;
- année 2: ;
- année 3: .
Le diagnostic de niveau change qualitativement: l'année 1, jugée en léger excédent structurel (), devient déficitaire (), et le déficit structurel de l'année 3 passe de à , soit plus du double. Les variations, en revanche, sont rigoureusement inchangées: point en année 2 et point en année 3, exactement les valeurs du point 2. La raison est mécanique: une révision du potentiel de même ampleur chaque année décale tous les soldes structurels d'une même constante, qui disparaît dès qu'on prend une différence. C'est la leçon de méthode: une règle portant sur le niveau du solde structurel est très sensible à la révision du potentiel; une règle portant sur sa variation, ou sur un plafond de dépenses comme le frein à l'endettement, l'est beaucoup moins.
Un pays entre dans l'année 1 avec du PIB. Il paie et sa croissance nominale est .
- Démontrez la condition de stabilisation à partir de la relation , et calculez ici.
- Le pays affiche en réalité un solde primaire de du PIB. Calculez pour l'année 1, puis le ratio de fin d'année.
- En supposant , et inchangés, calculez le ratio à la fin des années 2 et 3 avec la même approximation, en repartant chaque fois du ratio de l'année précédente.
- Une consolidation porterait le solde primaire à du PIB mais réduirait la croissance nominale à . Le ratio de l'année 1 serait-il meilleur? Commentez le dilemme.
Solution
1. La stabilisation signifie . En posant on obtient immédiatement
Ici: , soit 3,3 % du PIB d'excédent primaire — simplement pour empêcher la dette d'augmenter.
2. , soit points de PIB. Le ratio passe à .
3. Année 2: effet boule de neige , soit points; ; ratio . Année 3: , soit points; ; ratio .
L'accélération est visible: la variation annuelle passe de à puis point. C'est la signature de l'effet boule de neige — la croissance de la dette est proportionnelle à la dette elle-même, donc la trajectoire est convexe.
4. Avec et : , soit point contre sans consolidation. Le ratio s'améliore donc, mais moins que les 2 points d'effort supplémentaire ne le laissaient espérer: la perte d'un point de croissance nominale a repris point sur les 2 gagnés. Avec une dette plus élevée ou un multiplicateur plus fort, l'arbitrage peut même s'inverser et la consolidation augmenter le ratio. C'est le cœur du débat sur l'austérité au début des années 2010: quand la dette est élevée et le multiplicateur grand — récession, taux directeur à sa borne, ménages contraints — le dénominateur réagit assez pour annuler l'effet du numérateur.
Un ménage vit deux périodes, avec , , et un taux d'intérêt . L'État dépense et , part sans dette et doit terminer sans dette.
- Écrivez la contrainte budgétaire intertemporelle de l'État et celle du ménage, et montrez que l'ensemble des consommations accessibles ne dépend pas du calendrier des impôts.
- L'État finance d'abord à budget équilibré (, ). Il décide ensuite de ramener à 20. Calculez , puis la variation de l'épargne privée de première période si la consommation reste inchangée. Que devient l'épargne nationale?
- Supposez maintenant qu'une fraction des ménages soit contrainte par sa liquidité et consomme intégralement son revenu disponible courant. Quelle est la hausse de la consommation agrégée de première période induite par la baisse d'impôt?
- Citez deux autres hypothèses du théorème 11.3 dont la levée ferait tomber l'équivalence, et dites dans quel sens.
Solution
1. État. La dette de fin de première période vaut , remboursée avec intérêts: . En divisant par :
Ménage. .
En substituant la contrainte de l'État:
La valeur actualisée disponible, 320, ne dépend que de la valeur actualisée des dépenses publiques. Le calendrier des impôts a disparu: l'ensemble de choix est inchangé, donc le choix optimal aussi.
2. . Vérification: . ✔
Le revenu disponible de première période passe de à . Si est inchangée, l'épargne privée augmente de , c'est-à-dire exactement le montant de la baisse d'impôt. L'épargne publique de première période passe de à . L'épargne nationale varie donc de : elle est inchangée, et avec elle le taux d'intérêt d'équilibre et l'investissement (chapitre 6).
3. Les ménages non contraints, en proportion , épargnent intégralement la baisse d'impôt: leur consommation ne bouge pas. Les ménages contraints, en proportion , consomment toute la hausse de revenu disponible. La hausse de consommation agrégée vaut donc
soit 40 % de la baisse d'impôt. L'équivalence ricardienne tient donc «à 60 %»: la compensation est partielle, ce qui est précisément la conclusion prudente de la littérature empirique. Remarquez que ce raisonnement fournit aussi le multiplicateur de première vague d'une baisse d'impôt: il est proportionnel à la part de ménages contraints, d'où l'intérêt de cibler les transferts.
4. Deux exemples parmi ceux du chapitre.
- Horizon fini sans altruisme. Si les contribuables de la seconde période ne sont pas ceux de la première — une nouvelle génération —, les bénéficiaires de la baisse d'impôt n'internalisent pas l'impôt futur et consomment davantage: l'équivalence tombe dans le sens d'une relance efficace, au prix d'un transfert intergénérationnel.
- Impôts distorsifs. Si l'impôt porte sur le revenu du travail plutôt que d'être forfaitaire, déplacer l'impôt dans le temps déplace aussi les distorsions et modifie l'offre de travail: le financement n'est plus neutre. L'argument du lissage fiscal en tire une conclusion normative opposée à l'intuition budgétaire courante — face à une dépense exceptionnelle, il vaut mieux emprunter et étaler l'impôt que faire bondir les taux une seule année, parce que la perte sèche d'un impôt croît plus que proportionnellement à son taux.
On pourrait ajouter l'incertitude sur les impôts futurs, l'écart entre le taux d'emprunt de l'État et celui des ménages, et la myopie. Dans les quatre cas, la conclusion pratique est la même: l'équivalence ricardienne est un repère qui oblige à nommer la friction sur laquelle on s'appuie, jamais une prédiction sur les données.
Références
- O. Blanchard, A. Amighini et F. Giavazzi, Macroéconomie, Pearson — chapitres consacrés à la politique budgétaire, à la dynamique de la dette et à l'équivalence ricardienne; la présentation de la contrainte budgétaire intertemporelle y est particulièrement soignée.
- N. G. Mankiw, Macroéconomie, De Boeck — pour la distinction transferts / achats de biens et services, la dette et le débat sur la charge intergénérationnelle.
- M. Burda et C. Wyplosz, Macroéconomie: une perspective européenne, De Boeck — pour les règles budgétaires européennes, la soutenabilité et les crises de dette souveraine.
- P. Krugman et R. Wells, Macroéconomie, De Boeck — pour les stabilisateurs automatiques et la lecture du solde structurel.
- Administration fédérale des finances (AFF), publications sur le frein à l'endettement et comptes de la Confédération — la source institutionnelle de référence pour le mécanisme décrit dans l'encadré normatif.
- Office fédéral de la statistique (OFS), statistiques des finances publiques selon le SEC — pour les données consolidées des trois niveaux et des assurances sociales.