Chapitre 1

Objet et méthode de la macroéconomie

Agrégats, court et long terme, flux circulaire du revenu, modèles et données.

Objectifs du chapitre

À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:

  • expliquer ce qui distingue un raisonnement macroéconomique d'un raisonnement microéconomique, et énoncer les trois grandes questions de la discipline: la croissance de long terme, les fluctuations de court terme, l'inflation et le chômage;
  • lire le flux circulaire du revenu, y placer les ménages, les entreprises, l'État et le reste du monde, et y repérer les trois façons équivalentes de mesurer l'activité — par la production, par le revenu et par la dépense;
  • distinguer un stock d'un flux dans toutes les paires qui piègent les débutants (dette et déficit, capital et investissement, richesse et revenu, chômeurs et entrées au chômage) et calculer la durée moyenne d'un épisode à partir d'un stock et d'un flux;
  • caractériser le court, le moyen et le long terme par l'hypothèse que chacun fait sur la flexibilité des prix et des salaires, et situer les chapitres du cours sur cette carte;
  • décrire ce qu'est un modèle macroéconomique: variables endogènes et exogènes, équilibre, statique comparative, hypothèse ceteris paribus, et identifier un problème de composition comme le paradoxe de l'épargne;
  • expliquer d'où viennent les données macroéconomiques suisses, pourquoi elles sont révisées et désaisonnalisées, et pourquoi une grandeur réelle ne se lit pas comme une grandeur nominale;
  • séparer un énoncé positif d'un énoncé normatif et expliquer les quatre sources principales de désaccord entre macroéconomistes.

Ce que la macroéconomie étudie

Des agrégats, pas des décisions individuelles

La microéconomie part d'un consommateur, d'une entreprise, d'un marché, et demande comment ils décident. La macroéconomie part du pays tout entier et demande comment il se comporte. Elle ne s'intéresse pas au prix du pain ni au salaire d'un informaticien de Zurich, mais au niveau général des prix et au salaire moyen; pas à la production d'une usine, mais au produit intérieur brut; pas au chômage d'une personne, mais au taux de chômage. Ce sont des agrégats: des grandeurs obtenues en additionnant, ou en moyennant, des millions de situations individuelles.

Le passage de l'individuel à l'agrégé n'est pas une simple opération d'addition. C'est le premier avertissement de ce cours, et il reviendra à chaque chapitre: ce qui est vrai pour un agent ne l'est pas nécessairement pour tous les agents ensemble. Un ménage qui décide d'épargner davantage dispose effectivement de plus d'épargne à la fin de l'année. Si tous les ménages du pays décident simultanément d'épargner davantage, ils réduisent la consommation, donc les ventes, donc la production, donc les revenus — et il n'est pas du tout certain qu'ils épargnent au total un franc de plus. Cette situation, le paradoxe de l'épargne, est le sujet de l'explorateur interactif de ce chapitre et du modèle du chapitre 8. Un travailleur qui accepte un salaire plus bas augmente ses chances d'être embauché; si tous les travailleurs acceptent des salaires plus bas, la demande adressée aux entreprises baisse et l'emploi total peut ne pas augmenter. Une entreprise qui réduit ses coûts gagne des parts de marché; si toutes les entreprises les réduisent, les prix baissent et personne ne gagne de part de marché.

Ces renversements portent un nom, le problème de composition (ou fallacy of composition), et ils sont la raison d'être de la macroéconomie comme discipline séparée. Si l'économie agrégée se comportait comme un gros ménage, il suffirait d'agrandir la microéconomie. Ce n'est pas le cas, parce que la dépense de l'un est le revenu de l'autre: tout le monde ne peut pas dépenser moins que tout le monde ne gagne.

Les trois grandes questions

Toute la macroéconomie du premier cycle tient dans trois questions, et l'ordre dans lequel on les pose détermine la structure du cours.

Première question: pourquoi certains pays sont-ils riches et d'autres pauvres, et pourquoi un pays s'enrichit-il au fil des décennies? C'est la question de la croissance de long terme. Sur un siècle, elle écrase toutes les autres: un pays qui croît de 2 % par an voit son revenu par habitant multiplié par environ sept en cent ans, un pays qui croît de 1 % le voit multiplié par moins de trois. Les différences de niveau de vie entre la Suisse et un pays à revenu intermédiaire ne s'expliquent ni par les fluctuations conjoncturelles ni par la politique monétaire, mais par l'accumulation de capital, la qualification de la main-d'œuvre, la qualité des institutions et surtout par le progrès technique. C'est l'objet du chapitre 5.

Deuxième question: pourquoi l'activité fluctue-t-elle d'une année à l'autre? C'est la question des fluctuations de court terme, ou de la conjoncture. Les économies avancées connaissent des périodes d'expansion où la production croît plus vite que sa tendance et le chômage recule, puis des récessions où la production stagne ou recule et le chômage monte. La Suisse a connu une récession marquée après le choc financier de 2008, un ralentissement après l'abandon du taux plancher EUR/CHF en janvier 2015, et une contraction brutale et brève au printemps 2020. Ces épisodes n'ont rien à voir avec la capacité productive du pays: les usines, les machines et les travailleurs sont les mêmes en janvier et en décembre. Ce qui change est la demande, et c'est pourquoi les modèles de court terme (chapitres 8 et 9) la placent au centre.

Troisième question: d'où viennent l'inflation et le chômage, et peut-on choisir entre les deux? L'inflation ronge le pouvoir d'achat, désorganise les contrats et redistribue arbitrairement entre créanciers et débiteurs; le chômage gaspille des ressources et détruit des trajectoires individuelles. La politique économique voudrait les réduire tous les deux. La courbe de Phillips (chapitre 10) dit qu'à court terme il existe un arbitrage, et que ce n'est plus le cas à long terme; c'est l'un des résultats les plus discutés et les plus instructifs de la discipline, et nous verrons qu'il est aussi l'un des plus fragiles empiriquement.

Exercice

Laquelle de ces affirmations relève d'un raisonnement macroéconomique plutôt que microéconomique?

Le flux circulaire du revenu

Les agents et les marchés

Le premier outil de la macroéconomie n'est pas une équation mais un schéma: le flux circulaire du revenu. Il représente l'économie comme un circuit fermé dans lequel tout ce qui sort d'une poche entre dans une autre.

Quatre agents y figurent. Les ménages possèdent les facteurs de production — leur travail, et indirectement, par leurs placements, le capital des entreprises; ils consomment, épargnent et paient des impôts. Les entreprises produisent des biens et des services en combinant travail et capital; elles versent des salaires et des revenus du capital, et elles investissent. L'État — en Suisse, la Confédération, les cantons et les communes, auxquels s'ajoutent les assurances sociales — prélève des impôts et des cotisations, verse des transferts et achète des biens et des services. Le reste du monde achète les exportations du pays et lui vend ses importations, et lui prête ou lui emprunte des capitaux.

Ces agents se rencontrent sur trois marchés. Sur le marché des biens et services s'échange la production courante; son prix agrégé est le niveau général des prix . Sur le marché du travail s'échangent les heures de travail; son prix est le salaire nominal . Sur le marché des capitaux — ou marché des fonds prêtables, chapitre 6 — l'épargne des uns finance l'investissement des autres; son prix est le taux d'intérêt .

Marché des biens et servicesMarché du travailMénagesconsomment,épargnent,offrent le travailEntreprisesproduisent,investissent,embauchentÉtatMarché descapitauxReste dumondebiens achetésdépense Cbiens vendusrecettestravail offertsalairestravail employécoût du travailimpôts Timpôtsdépenses Gépargne Sfinancementflux decapitauximportationsexportationsflux réelsflux monétairesÉtat et extérieur
Figure 1.1. Le flux circulaire du revenu. Les flux réels (orange, trait plein) portent des biens, des services et du travail; les flux monétaires (bleu, traitillé) portent de l'argent et circulent en sens inverse: la dépense de consommation des ménages devient la recette des entreprises, qui devient le salaire des ménages. L'État prélève des impôts et achète des biens et services; le reste du monde fournit les importations et achète les exportations; le marché des capitaux relie l'épargne des ménages au financement de l'investissement et aux flux de capitaux avec l'étranger.

Le schéma se lit dans les deux sens, et c'est là tout son intérêt. Suivez la boucle extérieure: les ménages offrent du travail, ce travail parvient aux entreprises, les entreprises produisent des biens, ces biens parviennent aux ménages. Suivez maintenant la boucle intérieure, en sens inverse: les ménages dépensent, cette dépense devient la recette des entreprises, les entreprises paient des salaires, ces salaires deviennent le revenu des ménages. Les deux boucles décrivent le même circuit: l'une le compte en biens, l'autre en argent.

Trois façons de mesurer la même chose

De là découle la première grande idée de la comptabilité nationale, celle qui organisera tout le chapitre 2.

Démonstration. Considérons une unité productive. Elle vend sa production pour un montant et achète à d'autres unités des consommations intermédiaires pour . Sa valeur ajoutée est . Cette valeur ajoutée est intégralement distribuée: elle paie les salaires , les impôts nets sur la production, et ce qui reste est l'excédent brut d'exploitation, revenu des apporteurs de capital. Donc revenus distribués par cette unité: la mesure par la production et la mesure par le revenu coïncident unité par unité, donc au total.

Pour la troisième égalité, additionnons les valeurs ajoutées de toutes les unités résidentes. Dans cette somme, chaque consommation intermédiaire apparaît une fois en positif (chez le vendeur, dans sa production) et une fois en négatif (chez l'acheteur, retranchée de sa production): tout s'annule, sauf la production qui n'est consommée par aucune autre unité résidente en cours de période. Ce qui reste est donc l'ensemble des emplois finals: la consommation des ménages , l'investissement (y compris la variation des stocks, qui est un emploi final au sens comptable), les achats de biens et services de l'État , et les exportations . Enfin, les importations ont été comptées dans , , et alors qu'elles ne proviennent pas de la production résidente: on les retranche. D'où (1.1).

C'est l'ancrage du chapitre 2, qui détaillera chacune des trois voies, et c'est aussi la raison pour laquelle le flux circulaire est le premier schéma du cours: les trois mesures correspondent aux trois endroits du circuit où l'on peut poser un compteur. Un compteur à la sortie des entreprises mesure la production; un compteur sur les flèches qui descendent vers les ménages mesure le revenu; un compteur à l'entrée du marché des biens mesure la dépense. Comme le circuit est fermé, les trois compteurs affichent le même nombre.

Exercice

Dans un pays, on mesure pour une année (en milliards): consommation des ménages 420, investissement 95, dépenses publiques en biens et services 150, exportations 210, importations 240. Calculez le produit intérieur brut.

milliards

Stocks et flux

La distinction la plus rentable du cours

Si vous ne deviez retenir qu'une seule chose de ce chapitre, ce serait celle-ci.

L'image canonique est la baignoire. Le niveau d'eau est un stock; le robinet et la bonde sont des flux. On ne peut pas demander «combien d'eau par minute y a-t-il dans la baignoire?» ni «combien de litres coule le robinet?» sans commettre une faute de grammaire économique. Et surtout: le niveau peut être élevé alors que le robinet coule à peine, ou baisser alors que le robinet coule à flots, si la bonde est ouverte plus grand.

250 000Entrées au chômage40 000 par moisSorties du chômage40 000 par moisStock: 200 000 chômeurstaux de sortie 20 % par moisSi les entrées passaient à 50 000 par mois,le stock tendrait vers 250 000 (en traitillé).Durée moyenne = stock / flux= 200 000 / 40 000 = 5 mois
Figure 1.2. La baignoire du chômage (données fictives de la Sylvanie). Le stock de chômeurs vaut 200 000 personnes; 40 000 personnes entrent au chômage chaque mois et 40 000 en sortent, de sorte que le niveau est stationnaire. Le taux de sortie mensuel est donc 40 000 / 200 000 = 20 %, et la durée moyenne d'un épisode de chômage est stock / flux = 5 mois. Le traitillé gris marque le niveau vers lequel le stock tendrait (250 000) si les entrées montaient à 50 000 par mois sans que le taux de sortie change; la hauteur d'eau est proportionnelle au stock.

Quatre paires qu'il ne faut jamais confondre

La dette et le déficit. Le déficit est un flux: la différence, sur une année, entre les dépenses et les recettes de l'État. La dette est un stock: ce que l'État doit à une date donnée. La dette est l'accumulation des déficits passés, corrigée des intérêts. Il en découle un fait que le débat public manque presque toujours: si le déficit diminue mais reste positif, la dette continue d'augmenter. Réduire le déficit ralentit la montée du stock; il faut un excédent pour que le stock baisse — ou, comme nous le verrons au chapitre 11, une croissance nominale supérieure au taux d'intérêt, qui fait fondre le ratio dette/PIB même à solde primaire nul.

Le capital et l'investissement. Le capital est un stock: l'ensemble des machines, bâtiments, infrastructures et logiciels disponibles à une date. L'investissement est un flux: ce qui s'ajoute au stock pendant une année. Comme une partie du capital s'use ou devient obsolète, il faut distinguer l'investissement brut de l'investissement net, qui déduit la dépréciation :

C'est cette équation, et rien d'autre, qui fait tourner le modèle de croissance du chapitre 5.

La richesse et le revenu. La richesse (ou patrimoine) est un stock: ce qu'un ménage possède, net de ses dettes, à une date. Le revenu est un flux: ce qu'il gagne pendant une année. Un ménage peut avoir un patrimoine élevé et un revenu faible (un retraité propriétaire de son logement), ou l'inverse (un jeune cadre endetté). Confondre les deux conduit à des comparaisons absurdes, comme de rapporter la dette publique d'un pays (un stock) à son PIB annuel (un flux) et d'en conclure que le pays «doit plus d'un an de production»: le ratio dette/PIB, que le chapitre 11 utilisera abondamment, est un ratio commode parce que sans dimension, mais il ne mesure pas un délai de remboursement.

Les chômeurs et les entrées au chômage. Nous venons de le voir: le nombre de chômeurs est un stock, les entrées et les sorties sont des flux, et deux économies avec le même stock peuvent avoir des flux — donc des durées — radicalement différents.

Exercice

Dans un pays, 30 000 personnes entrent au chômage chaque mois et, chaque mois, un chômeur sur quatre retrouve un emploi ou quitte la population active. Quel est le stock de chômeurs en régime stationnaire?

personnes

Court terme, moyen terme, long terme

Un modèle macroéconomique n'est jamais «vrai» ou «faux» dans l'absolu: il est valable à un horizon. Et ce qui distingue les horizons tient en une seule hypothèse: de combien de temps les prix et les salaires disposent-ils pour s'ajuster?

À court terme — quelques trimestres, jusqu'à deux ans environ — les prix et les salaires sont largement rigides. Les catalogues sont imprimés, les contrats de travail sont signés pour l'année, les baux sont indexés selon des règles fixes, les entreprises hésitent à modifier leurs tarifs de peur de perdre des clients. Si la demande adressée à l'économie augmente, les entreprises ne montent pas leurs prix: elles produisent davantage et embauchent. À cet horizon, c'est la demande qui détermine la production, et la politique monétaire comme la politique budgétaire ont un effet réel. C'est le monde du modèle IS-LM (chapitre 8) et de la courbe de demande globale (chapitre 9).

À moyen terme — deux à dix ans — les prix et les salaires ont eu le temps de s'ajuster. Si la production dépasse ce que l'économie peut soutenir durablement, le marché du travail se tend, les salaires montent, les coûts montent, les prix montent, et la demande réelle recule jusqu'à ce que la production revienne à son niveau potentiel . À cet horizon, la production est déterminée par l'offre, le chômage revient vers son taux naturel , et la politique monétaire ne détermine plus que le niveau des prix. C'est le monde de la courbe d'offre globale de long terme (chapitre 9) et de la courbe de Phillips augmentée (chapitre 10).

À long terme — une décennie et au-delà — même le potentiel bouge: le stock de capital s'accumule, la population active change, la technologie progresse. La question n'est plus «où est la production par rapport à son potentiel?» mais «à quelle vitesse le potentiel lui-même s'élève-t-il?». C'est le monde du modèle de Solow (chapitre 5) et du marché des fonds prêtables (chapitre 6).

HorizonCourt terme0 à 2 ansMoyen terme2 à 10 ansLong terme10 ans et plusPrix etsalairesrigides:P est donnés'ajustentprogressivementparfaitementflexiblesCe quidétermine Yla demande globaleC + I + G + NXle retour versle potentiel Yⁿcapital, travail,technologieChômages'écarte de uₙrevient vers uₙu = uₙOù dansce courschap. 8 (IS-LM),9 et 12chap. 9, 10(Phillips) et 11chap. 5 (Solow),6 et 11temps laissé aux prix et aux salaires pour s'ajuster
Figure 1.3. Les trois horizons de la macroéconomie et la carte du cours. La ligne de partage est l'hypothèse faite sur la flexibilité des prix et des salaires: rigides à court terme, en cours d'ajustement à moyen terme, parfaitement flexibles à long terme. La production est déterminée par la demande à court terme, par le retour au potentiel à moyen terme, et par les facteurs d'offre — capital, travail, technologie — à long terme. Les bornes en années sont indicatives et varient selon les économies et les épisodes.
Exercice

Dans un modèle de court terme, on suppose que le niveau des prix est donné. Quelle conséquence cette hypothèse a-t-elle?

La méthode: qu'est-ce qu'un modèle macroéconomique?

Simplifier pour comprendre

Une économie comporte des millions d'agents, des millions de biens et des relations que personne n'observe entièrement. Un modèle est une représentation volontairement fausse de cette économie: il retient trois ou quatre relations jugées essentielles et ignore tout le reste. La carte du métro de Lausanne ne respecte ni les distances ni les orientations; elle est fausse sur presque tout et parfaitement adaptée à l'usage qu'on en fait. Un modèle macroéconomique est de la même nature. La bonne question n'est jamais «ce modèle est-il vrai?» mais «ce modèle est-il utile pour la question posée et à l'horizon considéré?».

Le partage entre endogène et exogène est le choix le plus lourd de conséquences dans la construction d'un modèle, et c'est souvent là que se logent les désaccords entre économistes. Traiter les anticipations d'inflation comme exogènes ou comme formées rationnellement par les agents change complètement les conclusions d'un modèle de désinflation (chapitre 10). Traiter le progrès technique comme exogène — ce que fait Solow — ou comme le produit de décisions d'investissement en recherche donne deux théories de la croissance très différentes.

La statique comparative

Une fois l'équilibre trouvé, tout l'usage du modèle tient dans une seule opération.

Cette opération se fait toujours sous une hypothèse: toutes les autres variables exogènes sont supposées inchangées. C'est la clause ceteris paribus («toutes choses égales par ailleurs»). Elle est indispensable — sans elle on ne peut isoler aucun effet — et elle est le talon d'Achille de toute application empirique, parce que dans les données, les autres choses ne sont jamais égales. Quand l'inflation et le chômage baissent en même temps, il est impossible de dire, à l'œil nu, laquelle des deux causes possibles a joué: c'est l'objet de l'économétrie, et c'est pourquoi tant de débats macroéconomiques restent ouverts.

Agrégation et problème de composition

Nous pouvons maintenant énoncer proprement le paradoxe annoncé en ouverture.

Démonstration. Dans une économie fermée et sans État, avec , donc . L'épargne réalisée est ce qui n'est pas consommé:

L'épargne réalisée vaut , quelle que soit la valeur de et quelle que soit . Une baisse de de fait donc baisser le revenu de et ne change pas .

Le mécanisme est limpide une fois écrit: les ménages voulaient épargner davantage; en consommant moins ils ont réduit les ventes, donc la production, donc les revenus; et sur un revenu plus faible, épargner une plus grande fraction donne exactement le même montant qu'auparavant. C'est le problème de composition à l'état pur: la décision individuelle réussit, la décision collective se neutralise.

Il faut immédiatement dire ce que ce résultat n'est pas. Ce n'est pas une condamnation de l'épargne. Il dépend entièrement de l'hypothèse que est exogène et que les prix ne bougent pas — autrement dit, c'est un résultat de court terme. À long terme (chapitre 5), un pays qui épargne davantage accumule davantage de capital et se retrouve avec un revenu par tête plus élevé; le marché des fonds prêtables (chapitre 6) montre comment l'épargne supplémentaire fait baisser le taux d'intérêt et stimule précisément l'investissement que nous venons de geler. Le paradoxe de l'épargne est donc un énoncé exact dans son cadre, et faux hors de son cadre: un excellent exemple de ce que signifie «un modèle est valable à un horizon».

Manipulez-le vous-même ci-dessous. Faites monter le taux d'épargne désiré et regardez les deux nombres qui comptent: le revenu d'équilibre chute, et l'épargne réalisée ne bouge pas d'un millième. C'est cette invariance qui est la leçon.

Explorateur: le paradoxe de l'épargne

Modèle didactique volontairement simplifié. Les ménages veulent épargner une fraction s d'un revenu de référence de 600 milliards UM et consomment une fraction c de tout revenu supplémentaire; l'investissement est fixé à 60. Montez l'effort d'épargne: la droite d'épargne désirée se déplace vers le haut, le revenu d'équilibre tombe — et l'épargne effectivement réalisée ne bouge pas.

2004006008004080120160revenu Y (milliards UM)S, II = 60épargne désirée S(Y)Y* = 600
Taux d'épargne désiré s10%
Propension marginale à consommer c0,75
Épargne désirée par ménage
20 000UM
Multiplicateur k = 1/(1−c)
4,00
Revenu d'équilibre Y*
600,0mia UM
Consommation C
540,0mia UM
Épargne réalisée S = YC
60,0mia UM
Épargne réalisée par ménage
20 000UM

Les données: d'où viennent les chiffres

Un modèle sans données est une opinion. Mais les données macroéconomiques ne tombent pas du ciel: elles sont produites, par des institutions, selon des conventions, avec des délais et des marges d'erreur. Savoir cela fait partie du métier.

Les révisions

Le PIB d'un trimestre n'est pas connu à la fin de ce trimestre. Une première estimation paraît avec environ deux mois de délai, fondée sur des données partielles et des indicateurs indirects. Elle est ensuite révisée, plusieurs fois, à mesure que les déclarations fiscales, les enquêtes d'entreprises et les comptes annuels arrivent; puis, tous les quelques années, une révision générale change les concepts, les années de base ou les sources, et réécrit l'histoire sur plusieurs décennies.

La conséquence pratique est sérieuse. Les décisions de politique économique sont prises sur des données provisoires. Une banque centrale qui pense l'économie au-dessus de son potentiel peut découvrir deux ans plus tard, révisions faites, qu'elle était en dessous. L'estimation du PIB potentiel et de l'écart de production est précisément l'exercice le plus sensible aux révisions, parce qu'il porte sur une grandeur non observée — nous y reviendrons aux chapitres 9 et 10. Lorsque vous lisez «la croissance a été révisée à la baisse», ce n'est ni un scandale ni une erreur: c'est le fonctionnement normal d'un système statistique qui publie tôt et corrige ensuite.

La désaisonnalisation

Beaucoup de séries ont un rythme saisonnier massif et parfaitement prévisible: la construction s'arrête en janvier, le tourisme explose en février et en août, le commerce de détail fait son quatrième trimestre en décembre, le chômage enregistré monte chaque hiver. Comparer le quatrième trimestre au troisième sans correction ne dit donc rien sur la conjoncture.

Deux solutions coexistent. On peut comparer un trimestre au même trimestre de l'année précédente (variation «sur un an»): la saisonnalité s'élimine, mais on perd en réactivité, car le chiffre mélange quatre trimestres d'histoire. Ou l'on peut désaisonnaliser: estimer et retirer le profil saisonnier moyen, pour publier une série corrigée des variations saisonnières (CVS) dont on peut lire les variations d'un trimestre à l'autre. Les séries CVS sont celles qu'il faut utiliser pour dater une récession, et elles sont elles-mêmes révisées à mesure que le profil saisonnier estimé change. Un chiffre annualisé, enfin, extrapole une variation trimestrielle sur quatre trimestres: une hausse trimestrielle de correspond à annualisé, un nombre bien plus spectaculaire que le premier et qu'il ne faut surtout pas confondre avec la croissance effectivement réalisée sur un an.

Nominal ou réel: la question à poser en premier

La même prudence vaut pour les comparaisons internationales, qui exigent de convertir des monnaies, et où le taux de change de marché et la parité de pouvoir d'achat donnent des classements différents (chapitre 12); et pour les comparaisons dans le temps, qui exigent un indice de prix dont le panier change lui-même (chapitre 3). Un chiffre macroéconomique nu — «le PIB a augmenté de 4 %» — n'est jamais interprétable. Il faut savoir: réel ou nominal? sur un an ou sur un trimestre? annualisé ou non? corrigé des variations saisonnières? par habitant ou au total? première estimation ou chiffre révisé?

Exercice

Vous lisez dans la presse: «le PIB a progressé de 1,2 % au deuxième trimestre». Ordonnez les questions à poser, de la plus fondamentale à la plus fine, pour savoir ce que ce chiffre signifie.

Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre

    1.
  • S'agit-il d'une première estimation ou d'un chiffre déjà révisé?
  • 2.
  • La série est-elle corrigée des variations saisonnières?
  • 3.
  • S'agit-il d'une grandeur réelle ou nominale?
  • 4.
  • La variation est-elle calculée sur le trimestre précédent ou sur le même trimestre de l'année précédente?
  • 5.
  • Si elle est trimestrielle, le chiffre est-il annualisé?

Positif et normatif, et pourquoi les macroéconomistes sont en désaccord

«Une hausse du taux directeur de la BNS d'un point de pourcentage réduit l'inflation d'environ un demi-point après six à huit trimestres» est une proposition positive: discutable, mesurable, possiblement fausse. «La BNS devrait accepter un peu plus d'inflation pour protéger l'industrie exportatrice» est une proposition normative: elle suppose qu'on sait comment pondérer le tort fait aux épargnants et l'emploi sauvé dans l'horlogerie. L'économiste a un avantage comparatif sur le premier énoncé, aucun sur le second — ce qui ne l'empêche pas d'avoir des opinions, mais lui impose de dire lesquelles sont lesquelles.

Reste le fait qui déroute les étudiants: les macroéconomistes sont réellement en désaccord, plus que les microéconomistes, et pas seulement sur le normatif. Quatre raisons, dans l'ordre d'importance.

On ne peut pas faire d'expérience. La macroéconomie n'a qu'une observation par pays et par année, et les «traitements» ne sont jamais assignés au hasard: un plan de relance est décidé parce que la conjoncture est mauvaise, ce qui rend son effet difficile à isoler. Toute la difficulté est de trouver des variations exogènes crédibles — c'est le programme de l'économétrie, et le taux de réussite y est modeste.

Les grandeurs clés ne sont pas observées. Le PIB potentiel, l'écart de production, le taux de chômage naturel (NAIRU), les anticipations d'inflation, le taux d'intérêt naturel: aucune de ces variables ne se mesure. Elles s'estiment, avec des intervalles de confiance larges, par des méthodes qui incorporent déjà une théorie. Deux économistes qui affirment «l'économie est en surchauffe» et «l'économie a encore des marges» peuvent parfaitement regarder les mêmes données.

Les modèles diffèrent sur les hypothèses les plus difficiles à tester. Comment les agents forment-ils leurs anticipations? À quelle vitesse les prix s'ajustent-ils? Les marchés financiers sont-ils efficients? Ces questions sont empiriquement ouvertes, et chaque réponse engendre une famille de modèles aux conclusions de politique économique opposées. L'histoire de la discipline est une alternance entre ces familles: consensus keynésien d'après-guerre, contre-révolution monétariste et anticipations rationnelles après la stagflation des années 1970, synthèse néo-keynésienne, remise en cause après 2008.

Les valeurs interviennent malgré tout. Le poids relatif à donner à l'inflation et au chômage, à la génération présente et aux générations futures, à l'efficacité et à la redistribution, n'est pas déterminé par la théorie. Il est donc légitime, et honnête, de dire: «sur ce point les données ne tranchent pas, et voici mon jugement de valeur».

Synthèse

  • La macroéconomie raisonne sur des agrégats et non sur des décisions individuelles, parce que la dépense des uns est le revenu des autres: ce qui est vrai d'un agent ne l'est pas nécessairement de tous ensemble (problème de composition). Elle pose trois questions: la croissance de long terme, les fluctuations de court terme, l'inflation et le chômage.
  • Le flux circulaire du revenu relie ménages, entreprises, État et reste du monde à travers les marchés des biens, du travail et des capitaux, et fait apparaître les trois mesures équivalentes de l'activité — production, revenu, dépense — dont l'identité de la dépense est la forme la plus utilisée. C'est une comptabilité, pas une théorie.
  • Un stock se mesure à une date, un flux par unité de temps, et . Dette et déficit, capital et investissement, richesse et revenu, chômeurs et entrées au chômage: quatre paires à ne jamais confondre. Le rapport d'un stock à son flux de sortie donne une durée moyenne: chômeurs pour sorties mensuelles font cinq mois.
  • Les trois horizons se distinguent par une seule hypothèse, la flexibilité des prix: rigides à court terme (la demande détermine la production), en ajustement à moyen terme (retour vers le potentiel), parfaitement flexibles à long terme (l'offre détermine tout). Aucun modèle de ce cours n'est valable aux trois horizons.
  • Un modèle détermine des variables endogènes à partir de variables exogènes; la statique comparative ceteris paribus compare deux équilibres sans décrire le chemin entre eux. Le paradoxe de l'épargne en est l'illustration: à investissement exogène, une hausse de l'effort d'épargne réduit le revenu de et laisse l'épargne réalisée égale à .
  • Les données sont produites par des institutions (OFS, SECO, BNS, AFF) selon des conventions internationales; elles sont révisées, souvent désaisonnalisées, et il faut toujours savoir si un chiffre est réel ou nominal. Enfin, l'analyse positive se distingue de l'analyse normative, et les désaccords entre macroéconomistes tiennent surtout à l'impossibilité d'expérimenter et à des variables clés non observées.

Série d'exercices du chapitre 1

Exercice 1 sur 5
Exercice

Parmi ces grandeurs, laquelle est un **flux**?

Problème guidé

Les comptes de la Sylvanie, pas à pas

Pour l'année 2024, la Sylvanie (données fictives, en milliards d'UM aux prix courants) enregistre: consommation des ménages , investissement , dépenses publiques en biens et services , exportations , importations , impôts nets des transferts , revenus primaires nets reçus de l'étranger . On veut reconstituer le PIB, la balance des biens et services, l'épargne du pays et son compte courant, et vérifier que tout se recoupe.

  1. 1

    Le PIB par la dépense

    Additionnez les emplois finals de la production résidente, en n'oubliant pas de retrancher les importations.

    Exercice

    Calculez le produit intérieur brut , en milliards d'UM.

    milliards UM
  2. Les exportations nettes

  3. L'épargne privée et l'épargne publique

  4. Le compte courant, et la vérification

Exercices

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Exercice 1.1 · Trois questions, trois horizons

Classez chacun des énoncés suivants selon (a) la grande question macroéconomique qu'il concerne — croissance de long terme, fluctuations de court terme, ou inflation et chômage — et (b) l'horizon auquel il faut se placer pour l'analyser. Justifiez chaque réponse en une phrase, en indiquant l'hypothèse faite sur la flexibilité des prix.

  1. «Après le choc de 2008, la production suisse a reculé pendant plusieurs trimestres, puis est revenue sur sa tendance.»
  2. «Le revenu par habitant de la Suisse est aujourd'hui plusieurs fois supérieur à ce qu'il était en 1900.»
  3. «Une hausse durable de la quantité de monnaie finit par se répercuter intégralement dans les prix.»
  4. «L'abandon du taux plancher EUR/CHF en janvier 2015 a immédiatement pesé sur les marges de l'industrie exportatrice.»
  5. «Le taux de chômage d'équilibre d'un pays dépend de la générosité de l'assurance chômage et de la facilité de licencier.»
Solution

1. Fluctuations de court terme, horizon court puis moyen terme. Le recul de la production par rapport à sa tendance est une fluctuation; le retour sur la tendance est l'ajustement de moyen terme. Les prix et les salaires étant rigides à court terme, un choc de demande se traduit d'abord en quantités; quand ils s'ajustent, l'économie revient vers son potentiel.

2. Croissance de long terme. Un facteur de plusieurs unités sur un siècle ne peut pas venir de la conjoncture: aucune fluctuation ne dure cent ans. C'est l'accumulation de capital, l'élévation du niveau de formation et surtout le progrès technique qui sont en cause (chapitre 5). À cet horizon, les prix sont supposés parfaitement flexibles et la production est au potentiel.

3. Inflation, horizon long terme. L'énoncé est la neutralité de la monnaie à long terme (chapitre 7): quand tous les prix ont eu le temps de s'ajuster, une variation du stock de monnaie ne change que l'unité de compte. À court terme, en revanche, la même hausse aurait un effet réel, parce que les prix ne bougent pas tout de suite.

4. Fluctuations de court terme. L'appréciation brutale du franc a renchéri les produits suisses exprimés en euros du jour au lendemain, alors que les prix de vente et les salaires étaient contractuellement fixés: c'est précisément la rigidité nominale de court terme qui a transformé un choc de change en choc de marges et d'emploi (chapitre 12).

5. Chômage, horizon moyen à long terme. Le taux de chômage d'équilibre ou naturel ne dépend pas de la conjoncture mais des institutions du marché du travail (chapitre 4). C'est une grandeur de moyen terme, et c'est aussi — il faut le dire — une grandeur non observée, estimée avec une incertitude considérable.

Exercice 1.2 · Reconstituer les comptes d'une économie

Pour une économie fictive, on observe pour une année (en milliards d'unités monétaires): , , , , , impôts nets des transferts . On suppose que les revenus primaires nets reçus de l'étranger sont nuls, de sorte que .

  1. Calculez le PIB et les exportations nettes.
  2. Calculez l'épargne privée, l'épargne publique et l'épargne nationale.
  3. Vérifiez l'identité et interprétez le signe obtenu.
  4. Le gouvernement envisage de porter à 210 sans modifier . En raisonnant uniquement sur l'identité comptable et à , , , et inchangés, montrez que cette identité ne peut pas être maintenue, et expliquez ce que cela révèle sur la différence entre une identité et un modèle.
Solution

1. milliards. milliards.

2. ; ; milliards.

3. . Le pays investit 30 de plus qu'il n'épargne, et cette différence est nécessairement empruntée au reste du monde; c'est le même nombre que le déficit de la balance des biens et services, puisque les revenus nets de l'étranger sont nuls. Le signe négatif signifie que le pays est emprunteur net vis-à-vis de l'extérieur cette année-là. Ce n'est pas en soi un déséquilibre: une économie en rattrapage, qui investit beaucoup, présente normalement un compte courant déficitaire.

4. Si passe à 210 avec tout le reste inchangé, l'identité de la dépense donnerait , ce qui contredit l'hypothèse « inchangé». Et si l'on impose , alors , et : l'identité est violée.

La leçon est importante. Une identité comptable est toujours vérifiée dans les données, donc on ne peut pas faire varier une de ses composantes «toutes choses égales par ailleurs»: quelque chose doit bouger. C'est justement le rôle d'un modèle de dire quoi. Ici, trois ajustements sont possibles et se produisent tous à des degrés divers: augmente (effet multiplicateur, chapitre 8), baisse (éviction par le taux d'intérêt, chapitres 6 et 8), ou se dégrade (déficits jumeaux, chapitre 12). L'identité contraint les réponses possibles; elle n'en choisit aucune.

Exercice 1.3 · Trois baignoires

Pour chacune des trois situations suivantes, identifiez le stock, le ou les flux, écrivez l'équation d'accumulation et calculez.

  1. Dette publique. La dette d'un pays vaut 240 milliards à la fin de 2023. En 2024, le taux d'intérêt nominal moyen sur la dette est de et le solde primaire (recettes moins dépenses hors intérêts) est un excédent de 30 milliards. Calculez les intérêts versés, le solde budgétaire total et la dette de fin 2024.
  2. Capital. Le stock de capital vaut 1 800 milliards, le taux de dépréciation par an, et l'investissement brut de l'année est de 120 milliards. Calculez la dépréciation, l'investissement net, le stock de capital de l'année suivante et le taux de croissance du capital.
  3. Chômage. Le stock de chômeurs est de 200 000 personnes au 1er janvier. Pendant le mois, 40 000 personnes entrent au chômage et 45 000 en sortent. Calculez le stock au 1er février, le taux de sortie mensuel effectif et la durée moyenne d'un épisode de chômage qu'il implique.
Solution

1. Dette publique. Stock: la dette . Flux: le déficit total, lui-même somme du solde primaire et des intérêts. L'équation d'accumulation est .

Intérêts: milliards. Solde budgétaire total: milliards, donc un excédent. Dette de fin 2024: milliards. La dette baisse de milliards, exactement le montant de l'excédent total: c'est bien l'équation (1.3) avec un flux sortant net.

2. Capital. Stock: . Flux: l'investissement brut (entrant) et la dépréciation (sortante). Équation (1.5): .

Dépréciation: milliards. Investissement net: milliards. Stock l'année suivante: milliards. Taux de croissance du capital: . Notez qu'un investissement brut important ne produit qu'une croissance modeste du stock: la dépréciation représente les trois quarts des investis, de sorte que les trois quarts de l'investissement servent uniquement à remplacer ce qui s'use.

3. Chômage. Stock: le nombre de chômeurs . Flux: entrées et sorties. , donc au 1er février.

Taux de sortie effectif du mois: , soit . La durée moyenne implicite est mois, contre mois lorsque le taux de sortie valait . Le chômage baisse donc ici par le haut de la baignoire comme par le bas: les sorties dépassent les entrées. Un même recul du stock pourrait venir d'une hausse des sorties (embauches) ou d'une baisse des entrées (moins de licenciements), et ces deux causes n'appellent pas les mêmes politiques — raison pour laquelle le chapitre 4 regarde les flux, et pas seulement le taux de chômage.

Exercice 1.4 · Le paradoxe de l'épargne, en détail

On considère une économie fermée sans État: , avec , et exogène. On prend , et (milliards).

  1. Calculez le revenu d'équilibre, la consommation et l'épargne réalisée. Vérifiez que .
  2. Les ménages deviennent plus économes: tombe à 100, restant inchangée. Recalculez les trois grandeurs et commentez.
  3. Démontrez dans le cas général que quelles que soient les valeurs de et de , et expliquez pourquoi ce résultat ne signifie pas que l'épargne est inutile.
  4. Supposons maintenant que l'investissement réagisse au revenu: avec . Recalculez et à l'équilibre, et montrez que l'épargne réalisée n'est plus invariante. Que devient le paradoxe?
Solution

1. . Consommation: . Épargne: . Le multiplicateur vaut .

2. ; ; à nouveau. Le revenu a chuté de 50 milliards, soit exactement , et l'épargne réalisée n'a pas bougé d'un centime. Les ménages ont bien réduit leur consommation de 20 milliards à revenu donné; mais ce faisant ils ont détruit 50 milliards de revenu, sur lequel ils épargnent la même fraction qu'avant. Voilà le paradoxe.

3. En général, et

L'épargne réalisée est entièrement déterminée par l'investissement, jamais par le désir d'épargner. La raison profonde est que l'épargne est un résidu comptable () et que, dans une économie fermée sans État, l'identité impose à chaque instant: l'égalité n'est pas un résultat, c'est la contrainte du circuit. Le modèle dit simplement par quoi elle se réalise: par l'ajustement du revenu.

Cela ne rend pas l'épargne inutile, pour trois raisons. D'abord, le résultat est de court terme et suppose exogène. Ensuite, dès que l'investissement réagit — question 4, ou chapitre 6 où le taux d'intérêt baisse quand l'épargne augmente —, l'épargne supplémentaire finance effectivement du capital nouveau. Enfin, à long terme (chapitre 5), un taux d'épargne plus élevé conduit à un stock de capital par tête plus élevé et donc à un revenu par tête plus élevé en état stationnaire. Le paradoxe est un énoncé de conjoncture, pas de croissance.

4. L'équilibre s'écrit , d'où

qui existe et est positif tant que (sinon la demande croît plus vite que le revenu et le modèle diverge: c'est le cas dégénéré à signaler). L'épargne réalisée vaut

c'est-à-dire l'investissement total : l'identité tient toujours, mais n'est plus une constante. Une baisse de réduit , donc réduit , donc réduit : l'épargne réalisée baisse quand les ménages veulent épargner davantage. Le paradoxe s'aggrave au lieu de disparaître, parce que la chute du revenu décourage l'investissement — c'est l'accélérateur. À l'inverse, si l'investissement réagissait au taux d'intérêt et que celui-ci baissait avec l'épargne, l'effet jouerait dans l'autre sens. Tout dépend donc de ce qu'on rend endogène: exactement la leçon de méthode de ce chapitre.

Exercice 1.5 · Lire une statistique sans se tromper

Un journal publie le communiqué suivant: «Selon la première estimation, le PIB a progressé de au deuxième trimestre, soit en rythme annualisé. Sur un an, la croissance atteint . Le PIB nominal, lui, progresse de sur un an.»

  1. Le taux annualisé de est-il exact? Calculez-le correctement à partir de la variation trimestrielle et commentez l'écart.
  2. À partir des chiffres réel et nominal sur un an, estimez le taux de croissance du déflateur du PIB, d'abord par l'approximation, puis exactement.
  3. Les trimestriels peuvent-ils être comparés directement aux sur un an? Quelles précautions faut-il prendre?
  4. Le communiqué précise «première estimation». Quelles conséquences cela a-t-il pour un décideur de politique économique?
Solution

1. L'annualisation correcte d'une variation trimestrielle est , et non . Ici , arrondi à . L'approximation est excellente parce que est petit; l'écart, de l'ordre de point, provient des termes en et au-delà. Il deviendrait sensible pour des variations trimestrielles fortes: une hausse trimestrielle de donne annualisé et non . Retenez surtout qu'un chiffre annualisé n'est pas une croissance réalisée: c'est ce que donnerait l'année si le trimestre se répétait quatre fois.

2. Par l'approximation (1.7), inflation du déflateur croissance nominale croissance réelle . Exactement: , soit . L'écart avec l'approximation est de point, négligeable ici mais pas toujours. Attention: le déflateur du PIB n'est pas l'IPC. Ils diffèrent par le panier (le déflateur couvre toute la production intérieure, l'IPC la seule consommation des ménages) et par le traitement des importations (exclues du déflateur, incluses dans l'IPC): le chapitre 3 y reviendra, et les chiffres de la Sylvanie l'illustrent déjà, avec un déflateur à en 2023 contre un IPC à .

3. Non, pas directement. Les mesurent la variation d'un trimestre au trimestre précédent et n'ont de sens que sur une série corrigée des variations saisonnières; les mesurent la variation par rapport au même trimestre de l'année précédente et ne nécessitent pas de correction saisonnière, mais intègrent quatre trimestres d'histoire, dont trois appartiennent au passé. Une économie qui a fortement rebondi il y a trois trimestres et qui stagne depuis affichera longtemps une bonne croissance «sur un an» alors que sa dynamique est nulle: c'est l'acquis de croissance. Les deux chiffres répondent donc à deux questions différentes — «où en est-on?» et «quel chemin a-t-on parcouru en un an?» — et il faut les lire ensemble.

4. Une première estimation repose sur des données partielles et sera révisée, parfois de plusieurs dixièmes de point, occasionnellement d'un changement de signe pour un trimestre. Un décideur agit donc sur une image floue du présent, alors même que ses instruments n'agissent qu'avec un délai de plusieurs trimestres. Cette conjonction — information imparfaite sur le présent et effets décalés — est l'argument classique contre un pilotage conjoncturel trop fin, et en faveur de règles simples et de stabilisateurs automatiques (chapitres 9 et 11). Elle explique aussi pourquoi l'estimation du PIB potentiel, qui n'est jamais observé, est encore plus incertaine que celle du PIB effectif.

Références

  • Blanchard, O., Amighini, A. et Giavazzi, F., Macroéconomie, Pearson, Montreuil, chapitres 1 et 2 (l'objet de la macroéconomie, les trois horizons, un tour du monde).
  • Mankiw, N. G., Macroéconomie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, chapitres 1 et 2 (la science macroéconomique, les données de la macroéconomie).
  • Burda, M. et Wyplosz, C., Macroéconomie: une perspective européenne, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, chapitres 1 et 2 (faits stylisés, comptabilité nationale et flux circulaire).
  • Krugman, P. et Wells, R., Macroéconomie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, chapitre 1 et introduction à la partie sur les agrégats.
  • Office fédéral de la statistique, Comptes nationaux et Indice suisse des prix à la consommation, Neuchâtel (méthodologie, calendrier de publication et politique de révision); Secrétariat d'État à l'économie, La situation sur le marché du travail, Berne.
  • Banque nationale suisse, Bulletin trimestriel et Rapport de gestion, Zurich et Berne (agrégats monétaires, balance des paiements, mandat de stabilité des prix).

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