Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- expliquer pourquoi un écart d'un point de croissance annuelle change tout sur un siècle, et utiliser la règle des 70 pour calculer un temps de doublement;
- écrire une fonction de production agrégée à rendements d'échelle constants, passer à sa forme intensive pour une Cobb-Douglas, et justifier l'ordre de grandeur ;
- établir l'équation d'accumulation , démontrer l'existence et l'unicité de l'état stationnaire et en calculer la valeur fermée ;
- analyser l'effet d'une hausse du taux d'épargne et de la croissance démographique, en distinguant un effet de niveau d'un effet de taux de croissance;
- déterminer le taux d'épargne de la règle d'or, démontrer qu'il vaut pour une Cobb-Douglas, et discuter le coût de transition qu'il implique;
- décomposer la croissance observée en contributions du capital, du travail et de la productivité globale des facteurs, et discuter ce que Solow explique, ce qu'il ne prédit pas, et ce que les données de convergence lui opposent.
Pourquoi la croissance est le sujet le plus important de la macroéconomie
Un point de croissance, un siècle plus tard
Les chapitres précédents ont installé les instruments de mesure: le produit intérieur brut et sa décomposition (chapitre 2), les prix et l'inflation (chapitre 3), l'emploi et le chômage (chapitre 4). Tous portent sur des grandeurs qui bougent d'une année à l'autre de quelques pourcents. Le présent chapitre change d'échelle de temps. Il ne demande plus «pourquoi la production a-t-elle reculé cette année?» mais «pourquoi le niveau de vie d'un pays est-il aujourd'hui dix fois, ou cinquante fois, celui d'un autre?».
La réponse tient dans une opération d'apparence banale: la capitalisation. Une grandeur qui croît au taux chaque année est multipliée par au bout de années. Sur un an, la différence entre et est imperceptible; sur cent ans, elle est de l'ordre d'un facteur trois.
Ce simple calcul explique pourquoi Robert Lucas écrivait que, une fois qu'on commence à réfléchir aux questions de croissance, il est difficile de penser à autre chose. Aucune politique conjoncturelle, aucun plan de relance, aucune baisse de taux directeur n'a jamais produit un effet comparable à celui d'un demi-point de croissance tendancielle maintenu pendant deux générations. La contrepartie est que les déterminants de la croissance de long terme sont beaucoup plus difficiles à manipuler que le taux directeur de la BNS.
La règle des 70
L'approximation est excellente dans la plage qui nous intéresse. Pour , la règle donne ans et la valeur exacte est ; pour , elle donne ans et la valeur exacte est ; pour , elle donne contre exactement. Elle se dégrade pour les taux élevés: à , la règle annonce ans contre réellement.
Le PIB par habitant d'un pays croît de 2,5 % par an. Environ combien d'années faut-il pour qu'il double?
Ce qu'il faut expliquer
Un modèle de croissance doit rendre compte de plusieurs faits stylisés, dégagés par Nicholas Kaldor dans les années 1960 et qui ont plutôt bien résisté depuis:
- la production par travailleur croît à un rythme à peu près constant sur de longues périodes dans les économies avancées, sans tendance à l'essoufflement;
- le stock de capital par travailleur croît à peu près au même rythme, si bien que le rapport capital/production reste à peu près stable;
- le taux de rendement du capital est à peu près stable, sans tendance marquée à la baisse;
- les parts du travail et du capital dans le revenu national sont à peu près constantes — c'est le fait qui a le plus été discuté depuis les années 2000, la part du travail ayant reculé dans plusieurs pays avancés;
- les taux de croissance diffèrent fortement entre pays, et ces différences persistent.
Ces régularités ne sont pas des lois de la nature: ce sont des approximations valables sur des décennies, dans un sous-ensemble de pays, et chacune souffre d'exceptions documentées. Mais elles fournissent la cible que le modèle de Solow va viser.
La fonction de production agrégée
Une usine par pays
L'objet est évidemment une abstraction violente: il n'y a pas plus d'«usine suisse» qu'il n'y a de «consommateur représentatif». Agréger des raffineries, des hôpitaux et des cabinets d'avocats en un seul et un seul suppose que la composition de la production ne change pas trop, ou du moins qu'elle ne change pas de façon à invalider les régularités qu'on cherche à expliquer. La critique est ancienne et sérieuse — elle a occupé la controverse dite «des deux Cambridge» dans les années 1960. On la retient, et on utilise malgré tout l'agrégat parce qu'il organise correctement les ordres de grandeur.
On impose deux propriétés.
Rendements d'échelle constants. Pour tout , : doubler simultanément le capital et le travail efficace double la production. L'argument est un argument de réplication — si l'on peut construire une seconde usine identique et l'équiper d'une seconde équipe identique, on double la production. Il exclut implicitement les facteurs fixes non reproductibles (la terre, les ressources naturelles), et c'est une limite dont la section sur l'environnement reparlera.
Productivité marginale décroissante de chaque facteur. À travail efficace donné, chaque unité de capital supplémentaire ajoute moins que la précédente: et . Ajouter un ordinateur à un bureau qui n'en a pas transforme le travail; ajouter le douzième ordinateur au même bureau ne change presque rien. C'est cette propriété, et elle seule, qui engendre toute la dynamique du modèle de Solow.
La forme intensive
Les rendements d'échelle constants permettent de diviser par et de tout ramener à des grandeurs «par unité de travail efficace». Posons
Démonstration. Posons dans la propriété d'homogénéité: , donc . Pour la Cobb-Douglas, . Les dérivées se calculent directement, et donne quand et quand .
Les conditions d'Inada ne sont pas un raffinement mathématique gratuit: ce sont elles qui garantiront, à la section suivante, qu'un état stationnaire existe et qu'il est unique. Elles disent que le premier kilo de capital est infiniment productif et que le capital finit par ne plus rien rapporter.
Pourquoi
La Cobb-Douglas a une propriété remarquable: si les facteurs sont rémunérés à leur productivité marginale, comme dans un marché concurrentiel, alors la part du capital dans le revenu national vaut exactement . En effet, la rémunération totale du capital est , et symétriquement la rémunération du travail vaut .
Cette identité fournit une calibration empirique: il suffit de lire dans les comptes nationaux la part des revenus du capital (excédent brut d'exploitation, revenus mixtes des indépendants pour leur composante capital, loyers imputés) dans la valeur ajoutée. Dans les économies avancées, les comptes nationaux placent la part du travail autour des deux tiers et celle du capital autour d'un tiers; c'est le fondement du choix retenu dans ce cours.
Dans une économie décrite par où les facteurs sont payés à leur productivité marginale, que vaut la part des salaires dans le revenu national?
Le modèle de Solow
Le modèle publié par Robert Solow en 1956 (et, la même année, de manière indépendante, par Trevor Swan) est le cadre de référence de toute la théorie de la croissance. Il est construit sur une seule équation d'accumulation et une hypothèse de comportement minimale: une fraction constante du revenu est épargnée, donc investie.
L'équation d'accumulation
Trois forces agissent sur le stock de capital par unité de travail efficace.
- L'investissement accroît le capital. En économie fermée, l'épargne est investie: , donc en unités efficaces .
- La dépréciation détruit une fraction du stock chaque année: une machine s'use, un logiciel devient obsolète.
- La dilution réduit le capital par unité de travail efficace même quand le stock physique ne bouge pas: si la population active croît au taux et l'efficacité du travail au taux , le dénominateur croît au taux , et il faut investir pour que chaque nouveau travailleur soit équipé comme les anciens.
Démonstration. Le stock physique évolue selon . En temps continu, . Comme , la dérivée logarithmique donne
En multipliant par et en notant , il vient , dont (5.5) est la version en temps discret avec un pas d'un an.
La figure 5.1 est le cœur du chapitre; presque tout le reste consiste à déplacer l'une de ses trois courbes. Remarquez qu'en , la courbe d'épargne coupe la droite de maintien: l'économie investit exactement de quoi compenser l'usure et la dilution, ni plus ni moins.
Existence et unicité de l'état stationnaire
Démonstration. Existence et unicité. Posons sur . On a , qui est strictement décroissante en , tend vers quand (condition d'Inada) et vers quand . Donc croît puis décroît: elle est strictement concave. Comme , est strictement positive au voisinage de et tend vers ; par le théorème des valeurs intermédiaires elle s'annule au moins une fois en un , et la stricte concavité avec interdit un second zéro strictement positif.
Calcul. Résolvons . En divisant par : , d'où et, en élevant à la puissance , la formule (5.7).
Stabilité. Pour , la stricte concavité de avec donne , donc et croît vers . Pour , , donc décroît vers . Dans les deux cas, la trajectoire est monotone et bornée par : elle y converge.
Une lecture économique de la démonstration éclaire le résultat. Le rapport est le taux de croissance brut du capital: comme est concave et , ce rapport décroît quand augmente. Le maintien, lui, coûte un taux constant . Une économie pauvre en capital a donc un rendement du capital élevé, épargne assez pour croître vite, et son rendement baisse à mesure qu'elle s'équipe, jusqu'au point où l'épargne ne fait plus que compenser l'usure et la dilution. Toute la dynamique de Solow est la décroissance de la productivité marginale du capital.
La dynamique hors de l'état stationnaire
Que se passe-t-il si la Sylvanie part d'un capital très inférieur à , par exemple après une destruction de guerre? L'équation (5.5) donne le taux de croissance de :
et celui de vaut fois celui de , puisque . Le tableau suivant applique (5.8) au calibrage de la Sylvanie.
| de départ | Croissance de | Croissance de (au-delà de ) | |
|---|---|---|---|
| 1,00 | 1,000 | 13,00 % | 3,90 % |
| 2,00 | 1,231 | 5,31 % | 1,59 % |
| 3,00 | 1,390 | 2,27 % | 0,68 % |
| 4,481 | 1,568 | 0,00 % | 0,00 % |
| 8,00 | 1,866 | −2,33 % | −0,70 % |
Une économie partie d'un capital quatre fois et demie inférieur à son état stationnaire voit son revenu par tête croître de points au-dessus de , soit par an au total; aux deux tiers du chemin, ce supplément n'est plus que de point; à l'état stationnaire, il est nul. C'est la mécanique du rattrapage d'après-guerre: les «trente glorieuses» européennes et japonaises, puis le décollage de la Corée du Sud ou de la Chine, sont d'abord des trajectoires de reconstitution de capital, et le ralentissement qui les suit est prédit par le modèle, pas subi comme un échec.
Pour la Sylvanie, , soit par an, et une demi-vie de ans. Retenez ce chiffre: la section sur la convergence montrera qu'il est environ deux fois trop rapide par rapport à ce que les données suggèrent, et que cet écart est l'un des indices les plus utiles que la théorie de la croissance ait produits.
Une économie de Solow subit une destruction massive de son stock de capital. Remettez dans l'ordre chronologique les étapes de son ajustement.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- La productivité marginale du capital devient très élevée
- L'économie retrouve et son revenu par tête croît de nouveau au taux
- À mesure que remonte, la productivité marginale du capital baisse et la croissance ralentit
- Le capital par unité de travail efficace tombe très en dessous de
- L'épargne dépasse largement l'investissement de maintien
- Le capital et le revenu par tête croissent nettement plus vite que
Statique comparative: épargne et démographie
Une hausse du taux d'épargne
Supposons que la Sylvanie, par une réforme de son système de prévoyance ou par un changement de comportement des ménages, porte durablement son taux d'épargne de à . La courbe se déplace vers le haut; la droite de maintien ne bouge pas; le point d'intersection se déplace vers la droite.
Par (5.7), le nouvel état stationnaire vaut
Le capital par unité efficace augmente de et le revenu de . Le contraste entre les deux chiffres est instructif: parce que est petit, il faut une énorme accumulation de capital pour gagner un peu de revenu. C'est la productivité marginale décroissante à l'œuvre.
Démonstration. En état stationnaire, est constant, donc croît au taux , quelle que soit la valeur de : le taux de croissance de long terme ne dépend pas de . En revanche, est strictement croissant en , donc le niveau augmente. Enfin, immédiatement après la hausse de , le stock est encore à son ancienne valeur, si bien que et : pendant toute la transition, croît en plus de , donc le revenu par tête croît à un taux supérieur à , qui décroît vers à mesure que .
Une économie a , , , et . Calculez son capital d'état stationnaire par unité de travail efficace .
Une hausse de la croissance démographique
Supposons maintenant que la croissance de la population active de la Sylvanie passe de à par an — par exemple à la suite d'une vague migratoire durable. La droite de maintien pivote vers le haut: chaque année, il faut équiper davantage de nouveaux travailleurs. La courbe d'épargne ne bouge pas, et l'intersection se déplace vers la gauche:
Le capital par unité efficace recule de et le revenu par tête de . Mais le taux de croissance du PIB total de long terme passe de à : le pays devient plus grand tout en devenant, par tête, un peu plus pauvre que dans le contre-factuel.
Un pays double durablement son taux d'épargne. Dans le modèle de Solow avec , quel est l'effet de long terme sur le revenu par unité de travail efficace?
La règle d'or de l'accumulation
Le niveau de capital qui maximise la consommation
Puisque tout taux d'épargne engendre son propre état stationnaire, lequel faut-il préférer? Un taux d'épargne nul donne et une consommation nulle; un taux d'épargne de donne un immense stock de capital et une consommation nulle aussi. Entre les deux, il existe un maximum.
Démonstration. La fonction est strictement concave (somme d'une fonction strictement concave et d'une fonction linéaire), donc son maximum est caractérisé par la condition du premier ordre , ce qui est (5.11). Les conditions d'Inada garantissent que ce point existe à l'intérieur du domaine: en et en , donc traverse la valeur exactement une fois.
Pour la Cobb-Douglas, , et (5.11) s'écrit , soit , ce qui donne la première égalité de (5.12).
Pour le taux d'épargne: en état stationnaire, (5.6) impose . Évalué en , et en utilisant :
La démonstration mérite d'être relue, parce que l'invariance qu'elle établit est contre-intuitive. Modifiez la dépréciation, la démographie, le rythme du progrès technique: le niveau de capital de la règle d'or bouge, la production bouge, la consommation maximale bouge — mais la fraction du revenu qu'il faut épargner pour y parvenir reste collée à . C'est exactement ce que l'explorateur ci-dessous vous invite à vérifier de vos yeux.
Le coût de la transition, et les limites du critère
L'exemple 5.3 a déjà chiffré la transition: passer de à coûte de consommation immédiatement, il faut vingt-sept ans pour revenir au point de départ, et le gain final n'est que de . C'est le cas général: rejoindre la règle d'or depuis la sous-accumulation exige de consommer moins aujourd'hui pour consommer plus demain. Le sens inverse serait indolore — une économie sur-accumulée qui réduit son épargne consomme plus immédiatement et à long terme, ce qui est précisément ce qui rend la sur-accumulation inefficace au sens de Pareto.
Explorateur du modèle de Solow
Fonction de production intensive f(k) = k^0,30, croissance de la population active n = 0,7 % et progrès technique g = 1,3 % (calibrage fictif de la Sylvanie, dont le taux d'investissement vaut 0,20). Déplacez le taux d'épargne s et le taux de dépréciation δ: l'état stationnaire se déplace, mais le taux d'épargne de la règle d'or reste collé à α = 0,30.
Une économie a , , , et un taux d'épargne de la règle d'or. De combien de pourcent sa consommation d'état stationnaire dépasse-t-elle celle d'une économie identique qui n'épargne que 20 %?
Le progrès technique
La seule source de croissance de long terme
Revenons à la définition de l'état stationnaire. En , est constant. Le revenu par tête vaut donc et croît exactement au rythme de :
C'est le résultat central du modèle, et il est à la fois puissant et frustrant. Puissant, parce qu'il identifie sans ambiguïté la seule variable qui puisse soutenir une hausse indéfinie du niveau de vie: le progrès technique, au sens large — technologies, méthodes d'organisation, qualité des institutions, compétences. Ni l'épargne, ni la démographie, ni la politique budgétaire ne peuvent faire croître le revenu par tête indéfiniment, parce que toutes se heurtent à la décroissance de la productivité marginale du capital.
Frustrant, parce que est exogène dans le modèle: Solow explique la croissance de long terme en supposant sa cause. Le modèle nous dit où regarder, mais pas ce que nous y trouverons. C'est précisément la faille dans laquelle s'est engouffrée, trente ans plus tard, la théorie de la croissance endogène.
Le résidu de Solow et la comptabilité de la croissance
Si n'est pas observable directement, on peut au moins le mesurer par soustraction. Partons de la Cobb-Douglas sous sa forme la plus commode pour la mesure,
où est la productivité globale des facteurs (PGF ou PTF). En prenant les logarithmes puis les variations relatives:
Démonstration. . En différenciant par rapport au temps et en divisant par les niveaux, , ce qui est (5.14). La forme par tête s'obtient en retranchant des deux membres.
Dans une économie où , le PIB croît de 3,4 % par an, le stock de capital de 4,0 % et l'emploi de 1,0 %. Calculez le résidu de Solow, en points de pourcentage par an.
Convergence: ce que le modèle prédit et ce que l'on observe
Convergence absolue et convergence conditionnelle
Le modèle de Solow prédit la convergence conditionnelle, pas l'absolue. Relisez (5.8): la croissance de dépend de l'écart entre et , et dépend de et de . Un pays pauvre parce qu'il a subi une guerre rattrape; un pays pauvre parce qu'il épargne peu ou que ses institutions découragent l'investissement ne rattrape rien du tout: il est déjà à son état stationnaire, qui est simplement bas.
Ce que disent les données
C'est ici que la théorie rencontre la réalité, et le verdict est net.
À l'échelle du monde entier, la convergence absolue est contredite par les données. Sur les décennies d'après-guerre, la corrélation entre le revenu par tête initial d'un pays et sa croissance ultérieure, sur un échantillon large de pays, n'est pas négative comme la convergence absolue l'exigerait; elle est proche de zéro, voire légèrement positive selon la période et l'échantillon. Autrement dit, les pays pauvres n'ont pas, en moyenne, rattrapé les pays riches; l'éventail des revenus par habitant s'est, pour une partie du monde, élargi. Ce résultat est l'un des plus solidement établis de la macroéconomie empirique, et il est répliqué avec les bases de données internationales de comptes nationaux successives.
Sur des sous-échantillons homogènes, en revanche, la convergence apparaît. Entre les pays de l'OCDE, entre les régions d'un même pays (les cantons suisses, les préfectures japonaises, les États américains), entre les pays européens depuis les élargissements, on observe bien que les plus pauvres croissent plus vite. Ces ensembles partagent institutions, technologies accessibles et taux d'épargne comparables: ils ont donc à peu près le même état stationnaire, et la convergence conditionnelle y devient observationnellement équivalente à la convergence absolue.
Le troisième résultat est celui qui a le plus fait avancer la théorie. Lorsqu'on estime la vitesse de convergence sur ces échantillons, en contrôlant les déterminants de l'état stationnaire, la littérature des régressions de croissance rapporte de manière récurrente un ordre de grandeur de 2 % par an — assez stable pour qu'on l'ait surnommée la «loi d'airain de la convergence». Or notre calibrage prédisait , soit une demi-vie de ans au lieu des ans qu'implique . Le modèle de Solow de base converge deux fois trop vite.
On observe que, sur un large échantillon de pays, le revenu par habitant initial n'est pas corrélé négativement avec la croissance des décennies suivantes. Qu'en conclure du modèle de Solow?
Au-delà de Solow
Le modèle de Solow laisse deux trous béants: il ne dit pas d'où vient , et il n'explique quantitativement ni les niveaux ni les vitesses observés. Quatre familles de réponses ont été explorées depuis. Elles sont présentées ici avec leur statut de recherche: certaines sont des extensions bien établies, d'autres des programmes de recherche encore ouverts.
Le capital humain
L'idée est simple: la formation, l'expérience et la santé sont du capital — coûteux à accumuler, productif, susceptible de se déprécier. On écrit alors et l'on recommence l'analyse. Formellement, rien ne change: les états stationnaires sont de même nature, mais l'exposant total du capital reproductible passe de à – selon les estimations, ce qui, comme on l'a vu, améliore nettement l'ajustement sur les niveaux et sur les vitesses.
Statut: extension bien établie et largement reprise dans l'enseignement. Ses points faibles sont la mesure du capital humain (les années de scolarité captent très imparfaitement ce qui est appris) et le fait que l'ajustement amélioré ne prouve pas la causalité: un pays peut avoir beaucoup d'années de scolarité parce que il est riche.
La croissance endogène
La théorie de la croissance endogène, développée à partir de la fin des années 1980 (Paul Romer, Robert Lucas, Philippe Aghion et Peter Howitt), rend endogène en faisant des idées un facteur de production d'une nature particulière.
Une idée est non rivale: le fait que je l'utilise ne vous empêche pas de l'utiliser. Une recette, un théorème, un protocole ne s'usent pas à l'usage. Il en découle une conséquence formelle décisive: si la production dépend des facteurs rivaux (, ) avec rendements d'échelle constants, alors en ajoutant le stock d'idées on obtient des rendements croissants au niveau agrégé. Doubler les hommes et les machines double la production; doubler les hommes, les machines et le stock de connaissances la fait plus que doubler. La décroissance de la productivité marginale, moteur unique de Solow, cesse alors d'être fatale.
Une idée est aussi partiellement excluable: brevets, secret industriel et avance temporelle permettent d'en capter une partie du rendement, sans quoi personne ne financerait la recherche. D'où le rôle central, dans ces modèles, des institutions de la propriété intellectuelle — et l'arbitrage entre l'incitation à créer (qui plaide pour des brevets forts) et la diffusion (qui plaide pour l'inverse).
Statut: cadre théorique majeur et fécond, mais dont la validation empirique reste contestée. Le point le plus discuté est la prédiction des modèles de première génération dite «effet d'échelle»: un pays qui double ses chercheurs devrait doubler son taux de croissance. Les données ne le montrent pas — l'effort de recherche a fortement augmenté dans les pays avancés sans accélération correspondante de la croissance de la PTF. Les modèles ultérieurs (dits semi-endogènes) corrigent ce point en supposant que les idées deviennent de plus en plus difficiles à trouver, ce que plusieurs travaux récents sur la productivité de la recherche défendent. Le débat n'est pas tranché.
Institutions et droits de propriété
Une troisième famille déplace la question: si les idées et les machines sont disponibles, pourquoi certains pays ne les emploient-ils pas? La réponse proposée par les travaux sur les institutions (Douglass North, puis Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson) est que l'investissement — en capital physique, humain ou en recherche — n'a lieu que si celui qui le finance peut en récolter le fruit. Cela suppose des droits de propriété protégés, des contrats exécutables, un pouvoir politique contraint, une administration prévisible, une fiscalité non confiscatoire.
Statut: programme de recherche influent, et l'un des rares en macroéconomie à avoir sérieusement affronté le problème de causalité, notamment par des stratégies d'identification historiques. Il reste critiqué sur deux points: la mesure des institutions (les indices utilisés sont souvent construits à partir de perceptions d'experts, elles-mêmes possiblement influencées par la performance économique observée) et la validité des instruments historiques employés. Prenez au sérieux le mécanisme, soyez prudents avec les estimations ponctuelles.
L'ouverture commerciale
L'ouverture agit sur la croissance par plusieurs canaux distincts, qu'il faut distinguer: la spécialisation selon les avantages comparatifs (un effet de niveau, pas de taux), l'accès à des biens d'équipement importés moins chers, la diffusion technologique par l'importation, l'investissement direct étranger et les chaînes de valeur, la pression concurrentielle qui pousse à l'innovation, et la taille du marché accessible qui rend rentable un effort de recherche.
Statut: la direction de l'effet est largement admise, son ampleur beaucoup moins. L'identification est difficile parce que l'ouverture n'est pas distribuée au hasard: les pays qui s'ouvrent réforment souvent tout le reste en même temps. Les revues de littérature concluent en général à un effet positif mais dont la taille reste très incertaine, et la distinction entre effets de niveau et effets de taux est trop souvent escamotée.
Croissance et environnement
La fonction de production ignore les ressources naturelles et les rejets. Trois positions structurent le débat contemporain, et ce cours les présente sans en trancher aucune.
Le découplage. Ce qui compte pour l'environnement n'est pas le PIB mais l'empreinte matérielle et les émissions. Si l'intensité en carbone du PIB baisse plus vite que le PIB ne croît, les émissions baissent en valeur absolue tout en laissant croître le revenu: c'est le découplage absolu. Plusieurs économies avancées ont réduit leurs émissions territoriales tout en croissant, sur des périodes récentes; les défenseurs de cette position y voient la preuve que la croissance est compatible avec la contrainte climatique, pourvu qu'on tarifie correctement les externalités (taxe CO₂, marchés de permis — chapitre 11 du cours de microéconomie). L'objection principale porte sur la comptabilité: une baisse des émissions territoriales peut refléter la délocalisation de la production plutôt qu'une amélioration réelle, et l'empreinte fondée sur la consommation raconte une histoire moins favorable. L'ampleur du découplage réellement atteint est donc une question de mesure, disputée.
Les limites matérielles. La deuxième position soutient que les rendements d'échelle constants supposent la reproductibilité de tous les facteurs, ce que la biosphère, les métaux critiques et la capacité d'absorption de l'atmosphère ne sont pas. On peut lui donner une forme technique: si la production dépend aussi d'un facteur fixe non reproductible , alors présente des rendements décroissants en et le progrès technique doit compenser en permanence la dilution de par tête. La question devient empirique: la substituabilité entre ressources naturelles et capital reproductible est-elle assez forte? Les réponses divergent profondément selon les domaines — elle est élevée pour l'énergie, beaucoup plus faible pour certains services écosystémiques.
La décroissance. La troisième position conteste l'objectif lui-même: si le découplage absolu suffisamment rapide n'est pas atteignable, alors il faut réduire volontairement la production matérielle dans les pays riches, en réorganisant le travail, la protection sociale et la répartition. Ses partisans soulignent que le PIB n'est pas le bien-être (une limite déjà discutée au chapitre 2) et que la croissance au-delà d'un certain niveau améliore peu les indicateurs sociaux. Ses critiques répondent que les transitions envisagées se heurtent à des obstacles macroéconomiques massifs — financement des retraites et de la dette dans une économie qui ne croît plus, chômage, faisabilité politique — et que l'effort devrait porter sur le contenu de la croissance plutôt que sur son taux.
Le cas suisse
La Suisse est un cas intéressant précisément parce qu'elle met en tension plusieurs mécanismes du chapitre. Les traits suivants sont des mécanismes structurels documentés par les statistiques publiques (comptes nationaux et statistiques de la R&D de l'OFS, rapports du SECO); aucun chiffre précis n'est avancé ici.
Petite économie ouverte. Le marché intérieur est étroit; les entreprises exportatrices visent d'emblée le marché mondial, et le taux d'ouverture (somme des exportations et des importations rapportée au PIB) est parmi les plus élevés des pays comparables. Cela joue dans les deux sens: accès à la taille de marché qui rend rentable un effort de recherche coûteux, mais exposition directe aux chocs extérieurs et au taux de change. L'abandon du taux plancher EUR/CHF en janvier 2015 et l'appréciation du franc qui a suivi ont constitué un choc de compétitivité massif pour l'industrie d'exportation; la réponse observée a moins été une contraction qu'une montée en gamme forcée et des gains de productivité — un rappel que la composition de la production répond aux prix relatifs.
Forte intensité en capital humain. Le système de formation duale, les hautes écoles spécialisées et les deux écoles polytechniques alimentent un stock de compétences élevé. Dans le langage de la section précédente, la Suisse est un pays où le terme pèse lourd — ce qui explique une part de son niveau de revenu bien mieux que son taux d'épargne physique.
R&D privée élevée. La dépense de recherche et développement rapportée au PIB place la Suisse dans le groupe de tête des pays de l'OCDE, avec une particularité: elle est financée et exécutée majoritairement par les entreprises, pharma et machines-outils en tête, davantage que par l'État. C'est cohérent avec les modèles de croissance endogène, où l'effort privé de recherche répond à la perspective de rentes temporaires protégées par les brevets.
Croissance du PIB par habitant modérée, niveau élevé. Ces deux faits vont ensemble et ne se contredisent pas. Le modèle de Solow l'explique directement: un pays proche de son état stationnaire, et proche de la frontière technologique mondiale, ne peut plus croître par rattrapage; il ne croît qu'au rythme du déplacement de la frontière elle-même. Une croissance par tête modeste dans un pays très riche n'est donc pas un symptôme de dysfonctionnement — c'est ce que le modèle prédit.
Immigration: PIB total contre PIB par tête. C'est l'application la plus directe de la statique comparative de la section précédente. La croissance de la population active, alimentée par l'immigration et par la libre circulation, explique une part substantielle de la croissance du PIB total suisse des dernières décennies. Son effet sur le PIB par habitant est bien plus ambigu, et dépend de trois mécanismes qui jouent en sens contraires.
- Dilution du capital (effet de Solow, négatif): plus de travailleurs à équiper, à loger, à desservir en infrastructures, à capital donné. Les tensions sur le logement et les transports en sont l'expression concrète.
- Composition du capital humain (effet positif ou négatif selon les flux): une immigration à qualification moyenne supérieure à celle de la population résidente relève le stock de compétences par tête; l'inverse le réduit. En Suisse, la structure des flux liés à la libre circulation a été plutôt qualifiée, ce qui joue en faveur du premier cas.
- Effets de marché et d'appariement (positif): un bassin d'emploi plus large réduit les tensions de recrutement dans les métiers en pénurie et améliore l'appariement entre postes et compétences, ce qui relève la productivité mesurée.
La leçon méthodologique est plus importante que le verdict: une même politique peut relever un agrégat et abaisser l'autre, et une discussion qui ne précise pas lequel des deux elle commente est vide. C'est aussi pourquoi la croissance du PIB par habitant est le bon indicateur pour parler de niveau de vie, et la croissance du PIB total le bon indicateur pour parler de recettes fiscales, de charge de la dette ou de taille du marché intérieur.
Synthèse
- La capitalisation rend la croissance de long terme plus importante que toute politique conjoncturelle: et par an conduisent, sur un siècle, à des revenus par tête dans un rapport de à . La règle des 70 convertit tout taux de croissance en temps de doublement.
- La fonction de production agrégée à rendements d'échelle constants se ramène à la forme intensive . Pour la Cobb-Douglas , la part du capital vaut exactement , calibrée à comme ordre de grandeur — pas comme une mesure fine.
- Le modèle de Solow repose sur . Grâce à la concavité de et aux conditions d'Inada, l'état stationnaire existe, est unique et est globalement stable. Pour la Sylvanie, , , .
- Une hausse du taux d'épargne produit un effet de niveau permanent et un effet de taux de croissance purement transitoire: c'est le résultat clé du chapitre. Une hausse de abaisse le revenu par tête d'état stationnaire mais relève la croissance du PIB total.
- La règle d'or maximise la consommation d'état stationnaire en , soit pour une Cobb-Douglas, indépendamment de , et . La Sylvanie, dont le taux d'investissement vaut , sous-accumule; rejoindre la règle d'or coûterait de consommation immédiate et vingt-sept ans d'attente pour à l'arrivée.
- Seul le progrès technique soutient la croissance du revenu par tête à long terme. La comptabilité de la croissance mesure le résidu de Solow, qui vaut et non . La convergence absolue est contredite par les données mondiales, la convergence conditionnelle est observée sur des échantillons homogènes, et la vitesse mesurée (de l'ordre de ) est deux fois inférieure à celle que prédit — d'où le capital humain, la croissance endogène et les institutions.
Série d'exercices du chapitre 5
Exercice 1 sur 5Dans le modèle de Solow, quelle grandeur croît au taux à l'état stationnaire?
La Borée rejoint-elle la règle d'or?
La Borée est une économie fictive décrite par , avec un taux d'épargne , une dépréciation , une croissance de la population active et un progrès technique . Son gouvernement envisage de porter durablement le taux d'épargne à 0,30 et vous demande d'évaluer l'opération: où se situe l'économie aujourd'hui, où irait-elle, et que coûterait le trajet?
- 1
L'état stationnaire actuel
Commencez par l'investissement de maintien , puis appliquez la formule fermée de .
ExerciceCalculez le capital d'état stationnaire par unité de travail efficace de la Borée.
Sous-accumulation ou sur-accumulation?
La cible de la règle d'or
Le coût du trajet
Exercices
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- Le PIB par habitant d'un pays vaut UM et croît de par an. Calculez, avec la règle des 70 puis exactement, le nombre d'années nécessaires pour qu'il double.
- Calculez son niveau après 40 ans.
- Un pays voisin part du même niveau mais croît de par an. Après 40 ans, quel est le rapport des deux revenus par habitant? Commentez.
- On entend souvent qu'«un demi-point de croissance en plus ne change pas grand-chose». Évaluez cette affirmation sur 50 ans, en partant de .
Solution
1. Règle des 70: ans. Exactement: ans. L'approximation est excellente.
2. UM.
3. UM. Le rapport vaut : doubler le taux de croissance ne double pas le revenu final, il le multiplie par 1,8 en quarante ans — et par sur un siècle. L'écart s'élargit sans limite parce qu'il est géométrique, mais il met du temps à devenir spectaculaire; c'est ce délai qui rend les politiques de croissance politiquement ingrates.
4. Sur 50 ans, . Un demi-point de plus pendant cinquante ans produit donc 28 % de revenu par habitant en plus, soit à peu près l'équivalent de seize à dix-sept années de croissance à . L'affirmation est fausse: un demi-point, capitalisé sur une vie active, est une transformation du niveau de vie.
Une économie est décrite par , avec , , et .
- Calculez , puis , , l'investissement et la consommation d'état stationnaire.
- Vérifiez l'identité d'état stationnaire et le partage de la production.
- Calculez le rapport capital/production de deux manières différentes.
- À quel rythme croissent , et à l'état stationnaire?
Solution
1. . Alors
, investissement , consommation .
2. Investissement de maintien: , égal à l'épargne ✓. Partage: ✓.
3. Directement: . Par la formule d'état stationnaire: ✓. (Ce n'est pas une coïncidence: en état stationnaire, par définition.)
4. et croissent au taux par an; croît au taux par an; et ne croissent pas.
- Démontrez que le niveau de capital qui maximise la consommation d'état stationnaire vérifie .
- Démontrez que, pour , le taux d'épargne correspondant vaut exactement , quels que soient , et .
- Appliquez-le à la Sylvanie (, , ): calculez , , et dites dans quel sens l'économie est décalée.
- Un ministre propose de porter immédiatement le taux d'épargne à la règle d'or. Quels arguments, économiques et non purement techniques, peut-on lui opposer?
Solution
1. À l'état stationnaire, , donc la consommation vaut . Comme est strictement concave, la fonction est strictement concave et son maximum est donné par la condition du premier ordre
Les conditions d'Inada assurent que ce point existe et est intérieur: passe continûment de à .
2. Pour , la condition s'écrit , soit
Or tout état stationnaire vérifie (diviser (5.6) par ). En :
Les paramètres , et se simplifient exactement: ils déplacent , mais pas la fraction du revenu à épargner.
3. ; ; . Comme , la Sylvanie est en sous-accumulation: et . Le test des rendements le confirme: .
4. Quatre objections au moins. (i) Le coût de transition: la consommation chute immédiatement de et ne retrouve son niveau qu'après vingt-sept ans, pour un gain final de ; ce sont des générations différentes qui paient et qui encaissent. (ii) Le critère lui-même: la règle d'or ne pondère pas les générations; dès qu'on introduit une préférence pour le présent, l'optimum (règle d'or modifiée, ) se situe en deçà de . (iii) La faisabilité: le taux d'épargne n'est pas un instrument de politique économique; on n'agit dessus qu'indirectement (fiscalité de l'épargne, prévoyance, solde budgétaire), avec des effets incertains. (iv) La robustesse du calibrage: tout le diagnostic tient dans la comparaison de avec , qui n'est qu'un ordre de grandeur. Ici le verdict résiste, puisqu'il ne s'inverserait que si la part du capital tombait sous , hors de la fourchette plausible; mais un de suffirait à annuler complètement le gain à attendre, et un de le réduirait déjà fortement. Un diagnostic de sous-accumulation doit toujours être publié avec la part du capital qui l'a produit.
Une économie observe, sur une décennie: PIB réel par an, stock de capital par an, heures travaillées par an. On retient .
- Décomposez la croissance en contributions du capital, du travail et de la PTF, et vérifiez que la somme est exacte.
- Calculez la croissance du PIB par heure travaillée et décomposez-la.
- Refaites le calcul avec . Que devient le résidu, et quelle leçon en tirer?
- Le résidu obtenu mesure-t-il le progrès technique? Discutez au moins trois raisons d'en douter.
Solution
1. Contribution du capital: point. Contribution du travail: point. Résidu: point. Contrôle: ✓. La PTF explique de la croissance.
2. par an. Par (5.15): ✓. L'intensification capitalistique (le capital par heure croît de ) apporte point, la PTF point.
3. Avec : capital ; travail ; résidu point. Le résidu chute de à , soit un tiers en moins, pour un changement de de dix points. La leçon: un résidu de Solow n'a de sens qu'accompagné de l'hypothèse de qui l'a produit, et comparer deux études qui retiennent des différents n'a pas de sens.
4. Non, pas directement. (i) Le résidu absorbe toutes les erreurs de mesure du capital: si les logiciels, les brevets, les bases de données et la formation sont mal capitalisés, de l'investissement réel est compté comme progrès technique. (ii) Il absorbe les variations d'intensité d'utilisation: en bas de cycle, machines et salariés tournent au ralenti, le stock mesuré ne baisse pas et le résidu chute mécaniquement sans qu'aucune technologie n'ait régressé. (iii) Il absorbe les changements de qualité du travail: une main-d'œuvre plus formée, comptée en heures brutes, apparaît comme du progrès technique. (iv) Il dépend de l'hypothèse de concurrence parfaite et de rémunération à la productivité marginale, qui fonde l'usage de comme pondération. D'où la formule de Solow lui-même: le résidu est «une mesure de notre ignorance».
- Montrez que, dans le modèle de Solow avec Cobb-Douglas, le rapport des revenus d'état stationnaire de deux pays qui ne diffèrent que par leur taux d'épargne vaut .
- Avec , quel rapport de taux d'épargne faudrait-il pour expliquer un rapport de revenus de 10? Le chiffre obtenu est-il plausible?
- La vitesse de convergence est . Calculez-la et calculez la demi-vie associée pour , d'abord avec , puis avec un capital élargi d'exposant .
- Que conclure sur la place à donner au capital humain dans un modèle de croissance?
Solution
1. Par (5.7), . Si les deux pays partagent , , et , le rapport vaut
2. Il faudrait , soit . Le chiffre est absurde: les taux d'épargne nationaux s'échelonnent tout au plus de à , soit un rapport de au maximum, qui ne produirait qu'un rapport de revenus de . Or les écarts de revenu par habitant entre pays riches et pays pauvres sont d'un ordre de grandeur bien supérieur en parité de pouvoir d'achat. Le capital physique ne peut pas porter l'explication.
3. Avec : , soit par an, et une demi-vie ans. Avec un exposant de capital élargi de : , soit par an et une demi-vie de ans. La seconde valeur est nettement plus proche de l'ordre de grandeur de que rapportent les régressions de croissance.
4. Les deux échecs du modèle de base — écarts de revenu trop petits, convergence trop rapide — se corrigent simultanément en élargissant la notion de capital reproductible au capital humain, ce qui revient à augmenter son exposant. C'est l'argument de Mankiw, Romer et Weil (1992). Deux réserves cependant: un meilleur ajustement n'est pas une preuve de causalité (la scolarité peut être une conséquence de la richesse autant qu'une cause), et le capital humain reste très mal mesuré (les années de scolarité ne disent rien de ce qui est appris). L'élargissement reste, malgré cela, la correction la plus économique en hypothèses parmi celles qui rendent le modèle quantitativement acceptable.
Références
- Blanchard, O., Amighini, A. & Giavazzi, F., Macroéconomie, Pearson — chapitres sur le long terme: épargne, capital et croissance, progrès technique.
- Mankiw, N. G., Macroéconomie, De Boeck — exposé de référence du modèle de Solow, de la règle d'or et de la comptabilité de la croissance.
- Jones, C. I., Macroeconomics, Norton — présentation moderne du modèle de Solow et de la croissance endogène, avec un traitement soigné des idées non rivales.
- Burda, M. & Wyplosz, C., Macroéconomie: une perspective européenne, De Boeck — croissance et convergence en Europe.
- Comptes nationaux et statistiques de la recherche et développement de l'Office fédéral de la statistique (OFS) — parts des facteurs, formation brute de capital fixe, dépenses de R&D par secteur d'exécution.
- Publications du Secrétariat d'État à l'économie (SECO) sur la croissance de la productivité et le potentiel de croissance de l'économie suisse.