Chapitre 4

Marché du travail et chômage

Population active, taux de chômage, chômage frictionnel et structurel, taux naturel, flux et durée, LACI.

Objectifs du chapitre

À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:

  • répartir une population entre population en âge de travailler, population active, personnes occupées, chômeurs et inactifs, et calculer les taux de chômage, d'activité et d'emploi;
  • distinguer le chômage au sens du Bureau international du travail du chômage inscrit auprès des offices régionaux de placement, et expliquer pourquoi les deux mesures ne coïncident jamais;
  • lire le marché du travail comme un marché de flux, démontrer la relation d'état stationnaire , l'appliquer numériquement et en déduire la durée moyenne du chômage ;
  • distinguer chômage frictionnel, structurel et conjoncturel, définir le taux de chômage naturel et expliquer pourquoi il s'agit d'une variable non observée, estimée avec une grande incertitude;
  • expliquer par le salaire minimum, la négociation collective, le salaire d'efficience et l'appariement imparfait pourquoi les salaires ne descendent pas jusqu'à éliminer le chômage;
  • construire l'équilibre entre la relation de fixation des salaires et la relation de fixation des prix , en déduire , et discuter l'hypothèse d'hystérèse ainsi que les institutions suisses du marché du travail.

Compter le travail: les catégories statistiques

Le chômage est, avec l'inflation, la grandeur macroéconomique qui pèse le plus directement sur la vie des gens. C'est aussi l'une des plus difficiles à mesurer, parce que le fait d'être «sans travail» n'est pas une donnée physique: c'est une construction statistique, qui dépend de conventions explicites. Avant toute théorie, il faut donc savoir ce que l'on compte.

Comme dans tout le cours, les chiffres de ce chapitre proviennent de la Sylvanie, une petite économie ouverte fictive dont les comptes sont cohérents entre eux et identiques dans tous les chapitres. Ils ne décrivent ni la Suisse ni aucun autre pays réel; lorsqu'il sera question de la Suisse, ce sera pour décrire des institutions et des mécanismes, jamais pour citer une statistique inventée.

De la population totale à la population active

On part de la population résidente totale et on la découpe en trois étapes emboîtées.

Une personne est occupée si elle a travaillé, contre rémunération, au moins une heure durant la semaine de référence — y compris les apprentis, les indépendants et les personnes momentanément absentes (vacances, maladie, service militaire). Ce seuil d'une heure surprend toujours: il n'est pas destiné à mesurer la qualité de l'emploi, mais à séparer proprement, et de la même manière dans tous les pays, ceux qui ont un lien avec le marché du travail de ceux qui n'en ont pas. Le prix de cette convention est que le taux de chômage ne dit rien du volume de travail: nous y reviendrons avec le sous-emploi.

Le chômage au sens du BIT

Les trois conditions sont exigeantes, et chacune exclut des situations que le sens commun rangerait volontiers dans le chômage. La personne qui a cessé de postuler parce qu'elle est convaincue qu'aucun employeur ne l'engagera n'est pas chômeuse: elle est inactive. L'étudiant qui cherche un emploi mais ne serait disponible qu'en juillet n'est pas chômeur. Le travailleur qui donne quatre heures de cours particuliers par semaine, faute de mieux, est occupé. Retenez la logique: le chômage BIT mesure une offre de travail immédiatement mobilisable et activement exprimée, rien de plus et rien de moins.

Chômage BIT et chômage inscrit: deux mesures qui coexistent

En Suisse, deux chiffres du chômage circulent chaque mois et ne sont jamais égaux.

  • Le chômage inscrit est un décompte administratif: le Secrétariat d'État à l'économie (SECO) additionne les personnes inscrites auprès d'un office régional de placement (ORP) comme demandeuses d'emploi, sans emploi et immédiatement plaçables. C'est un registre: il est exhaustif sur son périmètre, disponible très rapidement (quelques jours après la fin du mois) et décliné jusqu'à l'échelle communale.
  • Le chômage au sens du BIT est mesuré par une enquête par sondage auprès des ménages, l'enquête suisse sur la population active de l'Office fédéral de la statistique. C'est une mesure d'échantillon: elle est soumise à un aléa d'échantillonnage, publiée avec un délai plus long, mais elle applique la définition internationale et rend donc le chiffre comparable aux autres pays.

Pourquoi les deux ne coïncident-ils pas? Parce qu'ils ne posent pas la même question. Quatre écarts, systématiques, expliquent l'essentiel.

  1. Des chômeurs BIT qui ne sont pas inscrits. Chercher activement un emploi n'oblige personne à s'annoncer à un ORP. Les personnes qui n'ont pas (ou plus) droit aux indemnités — jeunes diplômés sans période de cotisation suffisante, personnes en fin de droits, indépendants, personnes de retour sur le marché après une interruption — ont peu à gagner à l'inscription et comptent pourtant comme chômeuses au sens du BIT.
  2. Des personnes inscrites qui ne sont pas chômeuses au sens du BIT. Une personne inscrite qui exerce un petit emploi rémunéré, ne serait-ce qu'une heure, est occupée pour le BIT tout en restant demandeuse d'emploi à l'ORP. Une personne inscrite qui, la semaine de référence, n'a effectué aucune démarche de recherche n'est pas non plus chômeuse au sens du BIT.
  3. Des périmètres et des calendriers différents. Le registre est un stock à une date; l'enquête interroge sur une semaine de référence. L'un est exhaustif mais conditionné par le droit des assurances sociales, l'autre est représentatif mais entaché d'une marge d'erreur statistique.
  4. Des dénominateurs différents. Le taux de chômage inscrit rapporte les inscrits à une population active tirée d'un recensement structurel, réactualisée à un rythme propre; le taux BIT rapporte les chômeurs de l'enquête à la population active de la même enquête.

La résultante est connue et stable: le taux de chômage au sens du BIT est régulièrement supérieur au taux de chômage inscrit en Suisse, l'effet 1 l'emportant sur l'effet 2. Aucun des deux n'est «le vrai»: le registre est l'instrument de la politique du marché du travail (il pilote le placement et l'assurance), l'enquête est l'instrument de la comparaison internationale et de l'analyse économique.

Les trois taux

Population totale: 8,0 millionsPopulation de 15 ans et plus6,51,5Moins de 15 ansPopulation active (LF)4,4Inactifs2,1Personnes occupées (L)4,2Chômeurs (U): 0,2Taux d'activité = LF / population 15+ = 4,4 / 6,5 = 67,7 %Taux d'emploi = L / population 15+ = 4,2 / 6,5 = 64,6 %Taux de chômage = U / LF = 0,2 / 4,4 = 4,5 %
Figure 4.1. Décomposition proportionnelle de la population de la Sylvanie en 2024 (millions de personnes, données fictives). Les largeurs des blocs sont proportionnelles aux effectifs: la population totale de 8,0 millions se scinde en 6,5 millions de personnes de 15 ans et plus et 1,5 million de moins de 15 ans; les 6,5 millions se partagent entre 4,4 millions d'actifs et 2,1 millions d'inactifs; les 4,4 millions d'actifs entre 4,2 millions d'occupés et 0,2 million de chômeurs. Le bloc des chômeurs ne fait que 11 pixels de large: son libellé est déporté au bout d'une ligne de rappel.

La relation (4.3) est immédiate: et . Elle a une conséquence pratique importante: un taux de chômage bas ne garantit pas un taux d'emploi élevé. Un pays où beaucoup de personnes se retirent du marché du travail affiche un taux de chômage flatteur et un taux d'emploi médiocre. C'est pourquoi les comparaisons internationales sérieuses regardent toujours les trois taux ensemble.

Exercice

Une personne sans emploi, disponible immédiatement, qui a cessé de postuler depuis six mois parce qu'elle est convaincue que personne ne l'engagera. Comment est-elle classée au sens du BIT?

Exercice

Dans un pays, la population de 15 ans et plus vaut 6,0 millions, la population active 4,1 millions et le nombre de personnes occupées 3,9 millions. Calculez le taux de chômage, en pour cent.

%

Ce que le taux de chômage ne dit pas

Le taux de chômage est une frontière nette tracée dans un continuum. Trois catégories, situées juste de l'autre côté de la frontière, décrivent des personnes dont l'offre de travail n'est pas satisfaite et que le taux de chômage ignore.

Ces catégories ne sont pas anecdotiques. Elles se comportent d'ailleurs différemment au fil du cycle: le découragement augmente dans les récessions longues, si bien que le taux de chômage sous-estime la dégradation au moment où elle est la plus forte, puis surestime l'amélioration au début de la reprise, quand les découragés se remettent à chercher et rentrent dans la population active. C'est un piège classique de lecture conjoncturelle.

Le marché du travail est un marché de flux

Stocks et flux

Le taux de chômage est un stock: une photographie prise un instant donné. Derrière cette photographie, un flux considérable de personnes traverse chaque mois les frontières entre emploi, chômage et inactivité. Deux économies peuvent afficher le même stock de chômeurs et fonctionner de manière radicalement différente: dans l'une, beaucoup de gens sont au chômage peu de temps; dans l'autre, peu de gens y sont très longtemps. Le coût humain et les politiques appropriées ne sont pas les mêmes.

Entrées: 47,8 milliers par moisEmploiL = 4,20 mioChômageU = 0,20 miou = 4,5 %Inactivité2,10 mios · L = 37,8f · U = 37,810,010,0Sorties: 47,8 milliers par moisÉtat stationnaire: u = s / (s + f) = 0,9 / (0,9 + 18,9) = 4,5 %Durée moyenne du chômage = 1 / f = 1 / 0,189 ≈ 5,3 moisFlux mensuels en milliers de personnes; flux avec l'inactivité supposés équilibrés.
Figure 4.2. Le stock de chômeurs de la Sylvanie et ses flux mensuels, en milliers de personnes (données fictives). L'épaisseur de chaque flèche est proportionnelle au flux: 37,8 milliers de séparations par mois depuis l'emploi (flèche épaisse, en couleur d'accent) contre 10,0 milliers d'entrées depuis l'inactivité (flèche fine); symétriquement 37,8 milliers d'embauches et 10,0 milliers de sorties vers l'inactivité (en bleu). Les entrées totales, 47,8, égalent les sorties totales: le stock de 0,20 million est stationnaire. Hypothèse de la figure: les flux échangés avec l'inactivité sont équilibrés, ce qui rend exact le modèle à deux états.

L'état stationnaire du chômage

Démonstration. Notons le stock de chômeurs au début de la période et le stock d'occupés. Durant la période, personnes entrent au chômage et en sortent, donc

En divisant par et en posant :

Le stock est stationnaire lorsque , c'est-à-dire lorsque , soit et finalement . La condition s'écrit aussi , c'est-à-dire : les entrées égalent les sorties. Enfin, comme dès que , la suite (4.5) est une suite arithmético-géométrique de raison strictement comprise entre 0 et 1: converge vers quel que soit le point de départ, et l'écart à l'état stationnaire est multiplié par à chaque période.

La formule (4.4) est d'une simplicité trompeuse. Elle dit que le taux de chômage ne dépend que du rapport entre la facilité à perdre son emploi et la facilité à en retrouver un. En la réécrivant , on voit que seul compte le rapport : doubler simultanément et ne change pas le taux de chômage, mais double la vitesse à laquelle les gens traversent le chômage.

La durée moyenne du chômage

Démonstration. La probabilité de rester au chômage exactement périodes puis d'en sortir est pour . Donc

Or est la dérivée terme à terme de la série géométrique , soit . D'où . Le même résultat se lit sur les stocks: à l'état stationnaire, personnes sortent chaque mois d'un stock de chômeurs, donc le temps moyen passé dans le stock est .

Deux économies, un même taux, deux mondes

Voici le point central de toute cette section. Considérons deux économies fictives:

  • Économie A, très fluide: et par mois. Alors et la durée moyenne est mois.
  • Économie B, très rigide: et par mois. Alors et la durée moyenne est mois.

Le même taux de chômage, à la décimale près, recouvre deux réalités opposées. En A, on perd son emploi cinq fois plus souvent, mais on en retrouve un en trois mois; le chômage est une transition. En B, on perd rarement son emploi, mais celles et ceux qui le perdent restent bloqués près d'un an et demi; le chômage est un état, concentré sur une minorité, avec toutes les conséquences du chômage de longue durée. Aucune politique sensée ne peut être la même dans les deux cas: en A, on soigne le revenu pendant la transition; en B, on s'attaque à ce qui empêche l'appariement — formation, mobilité, coût du licenciement, désincitations.

Cette lecture n'est pas qu'un exercice: elle correspond au contraste classique entre marchés du travail nord-américains, à forte rotation et courte durée, et plusieurs marchés d'Europe continentale, à faible rotation et longue durée, à taux de chômage parfois voisins. Les magnitudes exactes dépendent de la période et de la source; ce que le modèle établit avec certitude, c'est que le taux de chômage seul ne permet pas de trancher, et qu'il faut lui adjoindre la durée.

L'explorateur ci-dessous rend cette idée manipulable. Dans le plan (taux d'embauche , taux de séparation ), la droite issue de l'origine est le lieu des économies qui ont exactement le même taux de chômage que celle de vos curseurs: s'y déplacer ne change pas mais change la durée moyenne , affichée par la jauge de droite. Les deux marqueurs creux fixes correspondent à et par mois.

Explorateur des flux du chômage

Modèle à deux états: u = s/(s+f) et durée moyenne 1/f. La droite colorée est le lieu des couples (f, s) qui donnent exactement le même taux de chômage que le vôtre: déplacez-vous le long de cette droite et le taux de chômage ne bouge pas, alors que la durée moyenne du chômage change du simple au quintuple. Population active de référence: 4,4 millions (la Sylvanie, données fictives).

0102030400123Taux d'embauche mensuel f (%)s (%)Durée moyenne1/f (mois)061218245,3Même taux de chômage u = 4,5 %, durées très différentes:f = 6 % → 16,7 mois · f = 30 % → 3,3 mois · vous: 18,9 % → 5,3 mois
Taux de séparation mensuel s0,9%
Taux d'embauche mensuel f18,9%
Taux de chômage u = s/(s+f)
4,5%
Durée moyenne 1/f
5,3mois
Chômeurs (LF = 4,4 mio)
200milliers
Flux mensuel s·L = f·U
37,8milliers

Deux lectures à faire. D'abord, laissez les curseurs sur les valeurs de la Sylvanie et regardez les deux marqueurs creux: ils sont sur la même droite que vous, donc au même taux de chômage, et pourtant l'un correspond à 16,7 mois de chômage moyen et l'autre à 3,3 mois. Ensuite, déplacez les deux curseurs en gardant leur rapport constant — avec , puis avec : le point glisse le long de la droite, le taux de chômage affiché ne bouge pas d'un dixième, et la jauge de durée passe de seize mois à trois. C'est cette invariance qu'il faut retenir. Poussez enfin jusqu'à zéro: plus personne ne sort du chômage, le stock absorbe toute la population active et la durée devient infinie — la formule reste bien définie et vaut 1.

Exercice

Remettez dans l'ordre les étapes du calcul d'un taux de chômage à partir d'une enquête auprès des ménages.

Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre

    1.
  • Diviser le nombre de chômeurs par la population active
  • 2.
  • Parmi les personnes sans emploi, retenir celles qui sont disponibles et en recherche active: les chômeurs
  • 3.
  • Compter les personnes occupées: au moins une heure de travail rémunéré dans la semaine de référence
  • 4.
  • Délimiter la population résidente de 15 ans et plus
  • 5.
  • Additionner occupés et chômeurs pour obtenir la population active
  • 6.
  • Classer le reste comme inactifs et les écarter du calcul
Exercice

Dans une économie, le taux de séparation mensuel vaut et le taux d'embauche mensuel . Calculez le taux de chômage d'état stationnaire, en pour cent.

%

Les types de chômage et le taux naturel

Décomposer le chômage par cause permet de savoir quelle politique peut l'atteindre. La typologie classique en distingue trois.

Le mot «naturel», dû à Milton Friedman, est mal choisi et il a fait des dégâts. Il n'y a rien de naturel dans : il dépend de la structure démographique, du système éducatif, de la générosité et de la durée de l'assurance chômage, du droit du licenciement, de la fiscalité du travail, du degré de centralisation de la négociation salariale, de l'intensité de la concurrence sur les marchés de biens. Il change dans le temps et diffère entre pays. Blanchard préfère l'appeler «taux de chômage structurel»; c'est plus juste.

Exercice

Une région perd son industrie textile; dix ans plus tard, les anciens ouvriers sont toujours sans emploi alors que des postes de soins et d'informatique restent vacants à 80 km de là. De quel type de chômage s'agit-il principalement?

Pourquoi les salaires ne s'ajustent pas pour éliminer le chômage

Dans un marché concurrentiel standard, un excès d'offre fait baisser le prix jusqu'à ce que l'offre égale la demande. Appliqué au travail, ce raisonnement prédit qu'en présence de chômage les salaires baissent jusqu'à ce que tous ceux qui veulent travailler au salaire courant trouvent un emploi — c'est-à-dire jusqu'à un chômage nul. Cette prédiction est massivement démentie. Le chômage persiste, et les salaires nominaux baissent rarement, même dans les récessions profondes. Cinq familles d'explications, non exclusives, rendent compte de cette persistance.

Le salaire minimum

Un salaire minimum légal est un prix plancher: s'il est supérieur au salaire d'équilibre d'un segment du marché, il crée un excès d'offre sur ce segment. L'analyse graphique est celle du chapitre 4 du cours de microéconomie; ce qui nous intéresse ici est sa portée macroéconomique, qui est étroite. Un salaire minimum ne concerne, par construction, que les emplois dont la productivité est proche du plancher: il ne peut donc expliquer qu'une fraction du chômage, celle des travailleurs les moins qualifiés.

En Suisse, il n'existe pas de salaire minimum fédéral — l'initiative populaire qui en proposait un a été rejetée en votation en 2014. Plusieurs cantons en ont introduit un depuis (Neuchâtel, le Jura, Genève, le Tessin, Bâle-Ville), et de nombreuses conventions collectives de travail fixent des minima de branche étendus à tout le secteur. Le paysage suisse est donc fait de planchers sectoriels et cantonaux plutôt que d'un plancher national.

Le débat empirique est ouvert et il doit être présenté comme tel. Depuis les travaux de Card et Krueger au début des années 1990, une littérature abondante trouve des effets sur l'emploi faibles ou statistiquement indiscernables de zéro pour des hausses modérées, ce qui s'explique par le pouvoir de monopsone des employeurs sur des marchés locaux et par les autres marges d'ajustement des entreprises (prix, heures, rotation). D'autres travaux trouvent des effets négatifs significatifs, en particulier pour des minima élevés relativement au salaire médian. La position honnête est: l'effet dépend du niveau relatif du plancher, et personne ne dispose d'une estimation universelle.

Les syndicats et la négociation collective

Les salaires ne sont presque jamais fixés par une enchère individuelle. Ils résultent d'une négociation collective entre représentants des salariés et employeurs, formalisée en Suisse par les conventions collectives de travail (CCT), qui règlent salaires minimaux, durée du travail, vacances et préavis pour toute une branche. Certaines CCT sont déclarées de force obligatoire par les autorités et s'appliquent alors à toutes les entreprises du secteur, y compris non signataires.

Trois conséquences pour le chômage.

  • Le salaire négocié dépasse le salaire de réserve des travailleurs employés: les insiders, déjà en poste, ont un pouvoir de négociation que les outsiders au chômage n'ont pas, et ils n'ont aucun intérêt à ce que le salaire baisse pour faire entrer ces derniers. C'est le modèle insider–outsider de Lindbeck et Snower.
  • Le degré de centralisation compte, et de façon non monotone. L'hypothèse de Calmfors et Driffill soutient que les systèmes très centralisés (négociation nationale, comme dans les pays nordiques) et les systèmes très décentralisés (négociation d'entreprise) obtiennent de meilleurs résultats en emploi que les systèmes intermédiaires, de branche: les premiers internalisent les conséquences macroéconomiques des hausses salariales, les seconds sont disciplinés par la concurrence, les intermédiaires ont assez de pouvoir pour extraire des rentes et pas assez de vue d'ensemble pour s'en abstenir. La relation en U inversé est débattue et sa robustesse empirique est contestée; elle reste un cadre de discussion utile.
  • La paix du travail à la suisse. Depuis la convention de 1937 dans l'industrie des machines, le modèle suisse repose sur une obligation de paix relative pendant la durée de la convention et sur le règlement négocié des conflits. Le résultat est un nombre de jours de grève très bas et une grande stabilité des relations de travail, obtenus sans salaire minimum national ni encadrement légal étroit des licenciements.

Le salaire d'efficience

L'explication la plus profonde, parce qu'elle n'invoque ni la loi ni les syndicats, est que les entreprises choisissent volontairement de payer plus que le salaire qui viderait le marché. Pourquoi payer plus que nécessaire? Parce que le salaire influence la productivité.

Quatre mécanismes, qu'il faut savoir distinguer.

  1. Rotation (turnover). Recruter et former coûte cher. Un salaire supérieur à celui des concurrents réduit les démissions, donc les coûts de recrutement et la perte de capital humain spécifique à l'entreprise. Ce mécanisme est purement comptable: l'entreprise arbitre entre masse salariale et coûts de rotation.
  2. Sélection (adverse selection). L'employeur n'observe pas la productivité des candidats avant de les engager. Si les travailleurs les plus productifs ont de meilleures options extérieures, un salaire élevé améliore la composition du vivier de candidats. Baisser le salaire ne ferait pas seulement partir des gens: cela ferait partir les meilleurs, ce qui explique qu'une entreprise refuse de baisser les salaires même en présence de candidats prêts à travailler pour moins.
  3. Effort et discipline (shirking). Le travail n'est jamais parfaitement observable. Dans le modèle de Shapiro et Stiglitz, l'entreprise paie au-dessus du marché pour que la perte d'emploi soit coûteuse et que le salarié ait intérêt à ne pas se relâcher. Le point remarquable est que le chômage devient alors fonctionnel: si l'emploi était garanti instantanément après un licenciement, la menace n'aurait aucune force. Un certain volume de chômage est, dans ce modèle, l'ingrédient qui rend le contrat de travail incitatif.
  4. Normes de réciprocité et équité. Dans l'approche du don contre don d'Akerlof, la relation d'emploi comporte une part de réciprocité: un salaire perçu comme équitable — en comparaison des collègues, du passé, des entreprises voisines — suscite un effort supérieur au minimum contractuel. Symétriquement, une baisse de salaire est vécue comme une rupture de norme et provoque une chute d'effort et de coopération bien plus coûteuse que l'économie réalisée. C'est l'explication la mieux documentée de la rigidité nominale à la baisse des salaires: les entreprises préfèrent licencier plutôt que réduire les salaires nominaux, et les enquêtes auprès des dirigeants le confirment très régulièrement.

Les quatre mécanismes conduisent au même résultat macroéconomique — un salaire réel au-dessus du niveau d'apurement et un chômage d'équilibre — mais ils appellent des politiques différentes, et ils se distinguent empiriquement: le premier prédit une corrélation entre salaire et coût de recrutement, le troisième une corrélation entre salaire et difficulté de surveillance, le quatrième une asymétrie entre hausses et baisses.

L'appariement imparfait et la courbe de Beveridge

Même sans loi, sans syndicat et sans salaire d'efficience, un chômage subsisterait, parce que trouver un emploi prend du temps. Les postes vacants et les chômeurs coexistent: ils ne sont pas au même endroit, ne demandent pas les mêmes compétences, et ne se rencontrent qu'au terme d'un processus de recherche.

La courbe de Beveridge est un outil de diagnostic remarquable, parce qu'elle sépare deux choses que le seul taux de chômage confond.

  • Un déplacement le long de la courbe est conjoncturel: la demande globale monte ou baisse, et l'économie glisse vers le coin «peu de chômage, beaucoup de vacances» ou vers le coin opposé.
  • Un déplacement de la courbe vers l'extérieur — plus de chômeurs et plus de postes vacants en même temps — signale une perte d'efficacité de l'appariement ( baisse): inadéquation des qualifications, frein à la mobilité géographique, allongement des procédures de recrutement. C'est un diagnostic de chômage structurel, et la politique de demande n'y peut rien.
Exercice

Dans une économie, on compte 240 000 chômeurs et 120 000 postes vacants. La fonction d'appariement est par mois. Calculez le taux d'embauche mensuel , en pour cent.

%

Fixation des salaires et fixation des prix

Nous disposons maintenant de tous les ingrédients pour construire la représentation du marché du travail qui servira de fondation au chapitre 10. L'idée est d'abandonner l'offre et la demande de travail concurrentielles au profit de deux relations qui décrivent ce que font réellement les acteurs: les salaires sont négociés, les prix sont fixés par des entreprises qui appliquent une marge sur leurs coûts.

La relation de fixation des salaires

Les trois éléments de (4.7) méritent chacun une justification.

Pourquoi et non ? Parce qu'on négocie un salaire nominal, pour une période à venir, et que ce qui intéresse les deux parties est son pouvoir d'achat. Salariés et employeurs raisonnent donc en termes du salaire réel qu'ils anticipent, . La distinction paraît technique: elle est le cœur de la courbe de Phillips du chapitre 10 et de tout ce que l'on peut dire sur les erreurs d'anticipation.

Pourquoi décroissante en ? Parce qu'un chômage élevé affaiblit la position de négociation des salariés. Deux canaux, déjà rencontrés: le canal de la négociation (l'employeur remplace plus facilement, la menace de grève perd de sa force) et le canal du salaire d'efficience (un chômage élevé rend la perte d'emploi coûteuse, donc un salaire moins élevé suffit à obtenir l'effort ou la fidélité voulus).

Que contient ? Tout ce qui déplace le rapport de force sans passer par le chômage. Une assurance chômage plus généreuse relève le revenu de réserve et donc le salaire exigé; un salaire minimum plus élevé tire vers le haut le bas de la distribution; une protection de l'emploi plus stricte augmente le coût du remplacement et renforce les insiders.

Pour les calculs, adoptons la forme linéaire la plus simple, que nous garderons dans les figures et les exercices:

La relation de fixation des prix

Les entreprises ne sont pas parfaitement concurrentielles: elles fixent leur prix en appliquant une marge sur leur coût. Supposons, pour rester au niveau de ce cours, une technologie où une unité de travail produit une unité de bien; le coût unitaire de production est alors simplement le salaire , et

est le taux de marge, qui reflète le degré de pouvoir de marché des entreprises: en concurrence parfaite, d'autant plus élevé que la concurrence sur le marché des biens est faible. En divisant (4.9) par et en isolant le salaire réel:

Cette relation est remarquable par ce qu'elle ne contient pas: le salaire réel que les entreprises sont prêtes à concéder ne dépend pas du chômage. Dans le plan , la relation de fixation des prix est une droite horizontale. Toute la pente de l'équilibre vient du côté des salaires.

Le taux de chômage naturel comme intersection

Démonstration. De (4.7) avec on tire : c'est le salaire réel que la négociation produit. De (4.9) on tire : c'est le salaire réel que la fixation des prix rend possible. À l'équilibre, les deux doivent coïncider, d'où (4.11). Avec , l'équation se résout immédiatement en (4.12). La monotonie se lit sur (4.12): , et car décroît en . Comme est strictement décroissante en , l'intersection est unique.

Salaire réel W/P0246810120,800,850,900,951,001,05Taux de chômage u (en %)PS (m = 0,10)PS′ (m = 0,20)WS′ (z = 1,05)WSA: un = 4,5 %B: un = 7,0 %C: un = 8,3 %WS: W/P = z − 2u (u en fraction) · PS: W/P = 1/(1 + m)Tirets: z passe de 1,00 à 1,05 (WS′), ou la marge m de 0,10 à 0,20 (PS′).
Figure 4.3. Fixation des salaires et fixation des prix dans le plan (taux de chômage, salaire réel). La droite WS, décroissante, est échantillonnée depuis W/P = z − 2u; la droite PS, horizontale, depuis W/P = 1/(1+m). Leur intersection A donne le taux de chômage naturel de 4,5 % pour z = 1,00 et m = 0,10. En tirets: une hausse de z à 1,05 déplace WS vers le haut et porte le taux naturel à 7,0 % (point B), tandis qu'une hausse de la marge m à 0,20 abaisse PS et porte le taux naturel à 8,3 % (point C). Le salaire réel d'équilibre ne change que dans le second cas.
Exercice

Dans le modèle WS-PS avec et une technologie où une unité de travail produit une unité de bien, un renforcement du pouvoir de négociation des salariés produit à long terme:

L'hystérèse: le chômage d'aujourd'hui fait-il le taux naturel de demain?

Jusqu'ici, est une constante structurelle et le chômage effectif y revient après chaque choc. L'hypothèse d'hystérèse conteste cette séparation.

Les mécanismes invoqués

  • Dépréciation du capital humain. Les compétences se perdent quand elles ne servent pas, et les technologies évoluent. Après deux ans sans emploi, un travailleur est objectivement moins productif qu'au moment de son licenciement, ce qui abaisse son taux de sortie et alourdit durablement le stock.
  • Stigmatisation et sélection par les employeurs. À candidatures comparables, une longue période sans emploi est utilisée comme signal négatif par les recruteurs. Des expériences d'envoi de candidatures fictives, menées dans plusieurs pays, montrent que le taux de rappel diminue avec la durée du chômage déclarée dans le CV. Le mécanisme est auto-réalisateur: les chômeurs de longue durée deviennent peu employables parce qu'ils sont chômeurs de longue durée.
  • Détachement du marché du travail. Le découragement, le basculement vers l'invalidité ou la retraite anticipée retirent des personnes de la population active. Elles n'exercent plus de pression à la baisse sur les salaires: du point de vue de la courbe WS, c'est comme si augmentait.
  • Pouvoir des insiders. Si les salariés en poste négocient sans tenir compte des chômeurs, un choc qui réduit l'emploi réduit aussi le nombre de négociateurs: les survivants peuvent maintenir leurs exigences salariales sur la base du nouvel effectif, ce qui empêche le retour à l'emploi antérieur.
  • Moindre investissement et destruction de capital. Une récession prolongée réduit le stock de capital et l'entrée de nouvelles entreprises, donc le nombre de postes ouverts à la reprise.

Les arguments contre

L'hystérèse n'est pas un fait établi, et il faut savoir en présenter la critique.

  • La forme forte est difficilement compatible avec les données. Une hystérèse complète impliquerait que le taux de chômage ne revienne jamais et qu'il soit une marche aléatoire. Or plusieurs pays, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, ont vu leur chômage remonter puis redescendre nettement après des chocs majeurs; en zone euro également, le chômage est redescendu après les pics de la crise de la dette. La persistance élevée est incontestable; l'irréversibilité ne l'est pas.
  • Identification difficile. Distinguer une hystérèse d'une série très persistante, ou d'un qui a réellement changé pour d'autres raisons (démographie, institutions, technologie), est un problème économétrique redoutable. Ce que l'on mesure est la persistance, et attribuer cette persistance à un mécanisme causal exige des hypothèses fortes.
  • Explication concurrente: les institutions. Une lecture alternative, défendue notamment par Blanchard et Wolfers, est que les chocs des années 1970 ont eu des effets durables parce qu'ils ont rencontré des institutions rigides, et non parce que le chômage s'auto-entretient. L'interaction chocs institutions explique une bonne part des différences entre pays européens, sans invoquer d'hystérèse.

Pourquoi cela change tout pour la politique économique

L'enjeu n'est pas académique. Si l'hystérèse est réelle, la lenteur d'une politique de stabilisation a un coût permanent. Laisser une récession durer ne coûte pas seulement la production perdue pendant la récession: cela relève le taux de chômage structurel pour des années. Le calcul coûts-bénéfices d'une relance budgétaire ou d'un assouplissement monétaire s'en trouve modifié, et c'est l'un des arguments les plus utilisés en faveur d'une réaction rapide et ample aux chocs. Symétriquement, les politiques qui protègent la relation d'emploi pendant le choc — le chômage partiel, précisément — acquièrent une valeur que le modèle sans hystérèse ne leur reconnaît pas.

Les institutions suisses du marché du travail

Les institutions décrites ci-dessous sont des faits juridiques et organisationnels, pas des statistiques. Elles se lisent toutes dans le langage du chapitre: elles agissent sur , sur , sur ou sur la taille de la population active.

L'assurance chômage: la LACI

Traduit dans le modèle: la LACI augmente (le revenu de remplacement relève le salaire de réserve et donc les exigences salariales) et peut réduire à la marge en allongeant la recherche. Mais elle a aussi des effets qui vont dans l'autre sens et qu'on oublie souvent: en assurant un revenu, elle permet une recherche plus sélective, donc de meilleurs appariements et une productivité plus élevée; et en stabilisant la consommation des ménages touchés, elle agit comme stabilisateur automatique (chapitre 11). Le couplage indemnités–contrôle–conseil est précisément conçu pour capter le premier effet sans payer trop cher le second.

La réduction de l'horaire de travail (RHT), ou chômage partiel

La RHT est l'amortisseur central du marché du travail suisse, et le chapitre permet de comprendre précisément pourquoi.

  • Elle agit sur , pas sur les indemnités. En évitant la séparation, elle empêche l'entrée au chômage. Dans le modèle à deux états, réduire abaisse et réduit le nombre d'épisodes de chômage, donc l'exposition de la population au risque de chômage de longue durée.
  • Elle préserve l'appariement. Le capital humain spécifique à l'entreprise, la relation de confiance, la connaissance des procédures — tout ce qu'un licenciement détruit et qu'il faut reconstituer à la reprise — est conservé. À la sortie du choc, l'entreprise redémarre sans coût de recrutement ni délai de formation.
  • Elle est l'instrument anti-hystérèse par excellence. Si le chômage de longue durée dégrade l'employabilité, alors empêcher l'épisode de chômage vaut mieux que bien l'indemniser.
  • Elle a un coût et un risque. La RHT subventionne le maintien de postes qui peuvent ne plus être viables, ce qui peut ralentir la réallocation des travailleurs vers les secteurs en croissance et maintenir en vie des entreprises non rentables. C'est l'argument classique contre: on paie la préservation de l'appariement par un ralentissement de la destruction créatrice. D'où les garde-fous — caractère temporaire, exclusion des risques d'exploitation normaux, plafonnement de la durée.

La bonne manière de raisonner est donc conditionnelle au type de choc. Face à un choc temporaire et général (arrêt administratif d'activité, rupture brève d'une chaîne d'approvisionnement), la RHT est le bon outil: l'emploi redeviendra viable. Face à un choc structurel et permanent (disparition durable d'un débouché, changement technologique), la RHT retarde un ajustement nécessaire et il vaut mieux financer la reconversion. Le problème pratique est qu'on ne sait pas toujours, sur le moment, à quel type de choc on a affaire.

Le service public de l'emploi

Les offices régionaux de placement (ORP), gérés par les cantons, exercent trois fonctions distinctes qu'il faut savoir distinguer.

  1. Le placement et le conseil. L'ORP met en relation demandeurs d'emploi et employeurs, conseille sur la stratégie de recherche et finance des mesures relatives au marché du travail: cours de formation, stages de perfectionnement, programmes d'emploi temporaire, aide à l'établissement comme indépendant, allocations d'initiation au travail. Dans le vocabulaire du chapitre: l'ORP cherche à relever et l'efficacité d'appariement .
  2. Le contrôle. L'ORP vérifie les recherches d'emploi, convoque à des entretiens, apprécie le caractère convenable des emplois proposés et peut prononcer des suspensions du droit à l'indemnité. Cette fonction vise à contenir l'effet de sur les exigences salariales et la durée de recherche.
  3. L'observation du marché du travail. C'est le registre des inscrits, source du taux de chômage inscrit publié par le SECO, avec lequel nous avons ouvert ce chapitre.

Le cumul des fonctions 1 et 2 dans la même institution — conseiller et sanctionner — est un choix assumé du modèle suisse. Il facilite l'individualisation du suivi, mais il crée une tension bien documentée dans la relation entre conseiller et demandeur d'emploi. L'évaluation des politiques actives du marché du travail est, du reste, un des domaines où la méthodologie d'évaluation causale a le plus progressé; le résultat le plus robuste de cette littérature est que les programmes ne se valent pas — l'aide à la recherche et les formations courtes et proches de l'emploi obtiennent de meilleurs résultats que les grands programmes d'emploi public, et les effets apparaissent souvent avec retard.

Libre circulation des personnes et croissance de la population active

Depuis l'entrée en vigueur de l'accord sur la libre circulation des personnes avec l'Union européenne, l'offre de travail en Suisse peut s'ajuster par la migration. C'est un mécanisme d'ajustement dont ne disposent pas les économies fermées, et il change la lecture des agrégats du chapitre.

  • La population active devient endogène. Quand la demande de travail est forte, les entrées nettes augmentent, la population active croît, et une partie de la tension du marché du travail se résorbe par l'offre plutôt que par les salaires. Le chômage peut alors rester bas sans que les salaires s'emballent.
  • Le dénominateur bouge. Un taux de chômage stable peut recouvrir une hausse simultanée de et de . Quand la population active croît, l'emploi doit croître au même rythme rien que pour maintenir le taux de chômage: en raisonnant en niveaux plutôt qu'en taux, on se trompe de diagnostic.
  • Les effets sur les salaires des résidents sont l'objet d'un débat empirique classique, celui de l'incidence de l'immigration sur les salaires et l'emploi des natifs, avec des estimations dispersées et sensibles à la méthode d'identification (comparaison entre régions, entre professions, ou épisodes d'afflux soudain). En Suisse, des mesures d'accompagnement — contrôle des conditions de travail, possibilité d'étendre des conventions collectives, obligation d'annonce des postes dans les professions à fort chômage — ont été adoptées précisément pour limiter la pression à la baisse sur les conditions salariales.
  • Le vieillissement joue en sens inverse. À moyen terme, le départ à la retraite de classes d'âge nombreuses réduit la croissance de la population active et peut rendre le marché du travail structurellement plus tendu: moins de chômeurs par poste vacant, davantage de pression sur les salaires, et une croissance potentielle plus faible (chapitre 5).

Les quatre institutions se répondent: la LACI et les ORP agissent sur la durée et la qualité de la recherche, donc sur et ; la RHT agit sur ; la libre circulation agit sur . Ensemble, elles déterminent le taux de chômage naturel de l'économie bien davantage que n'importe quelle mesure conjoncturelle.

Synthèse

  • La population se décompose en personnes occupées, chômeurs et inactifs; le chômage au sens du BIT exige trois conditions cumulatives — sans emploi, disponible, en recherche active — et diffère systématiquement du chômage inscrit auprès des ORP, qui est un registre administratif lié au droit aux indemnités. En Sylvanie: , taux d'activité , taux d'emploi , avec .
  • Le taux de chômage cache le sous-emploi, les travailleurs découragés et le temps partiel subi; un taux de sous-utilisation élargi peut valoir près du double du taux officiel, sans qu'aucun des deux ne soit faux.
  • Le marché du travail est un marché de flux: avec un taux de séparation et un taux d'embauche , l'état stationnaire vérifie , soit , et la durée moyenne du chômage vaut . Deux économies peuvent partager le même avec des durées de 3 et de 17 mois: le taux de chômage seul ne décrit pas un marché du travail.
  • Le chômage est frictionnel, structurel ou conjoncturel; le taux naturel couvre les deux premiers. C'est une variable non observée, estimée avec de larges intervalles de confiance et fortement révisée: aucune politique sérieuse ne doit reposer sur un écart mesuré au dixième de point.
  • Les salaires ne descendent pas jusqu'à éliminer le chômage à cause du salaire minimum, de la négociation collective, du salaire d'efficience (rotation, sélection, effort, normes de réciprocité) et de l'appariement imparfait, dont la courbe de Beveridge sépare la composante conjoncturelle (mouvement le long) de la composante structurelle (déplacement vers l'extérieur).
  • La relation de fixation des salaires et celle de fixation des prix déterminent ensemble par : le salaire réel d'équilibre dépend de la seule marge, et tout renforcement du pouvoir de négociation se paie en chômage, pas en salaire. C'est la fondation du chapitre 10.
  • L'hystérèse — le chômage long qui détruit du capital humain et relève — est un mécanisme plausible et discuté, pas un fait acquis; s'il opère, la rapidité de la stabilisation a une valeur permanente et la RHT suisse, qui agit sur plutôt que sur les indemnités, en est l'instrument le mieux adapté.

Série d'exercices du chapitre 4

Exercice 1 sur 5
Exercice

Laquelle de ces personnes est comptée comme chômeuse au sens du BIT?

Problème guidé

Des stocks aux flux dans une petite économie

Une économie fictive compte 5,0 millions de personnes de 15 ans et plus, une population active de 3,4 millions et 3,2 millions de personnes occupées. On suppose la population active constante, les flux avec l'inactivité équilibrés et le marché du travail à l'état stationnaire. Le taux d'embauche mensuel observé vaut . On veut passer de la photographie des stocks à la description des flux.

  1. 1

    Le taux de chômage

    Commencez par le nombre de chômeurs, puis rapportez-le au bon dénominateur.

    Exercice

    Calculez le taux de chômage, en pour cent.

    %
  2. Le taux d'activité

  3. Le taux de séparation implicite

  4. Flux mensuel et durée

Exercices

Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.

Exercice 4.1 · Catégories, taux et découragement

Dans un pays, la population de 15 ans et plus vaut 6,0 millions, la population active 4,1 millions et le nombre de personnes occupées 3,9 millions.

  1. Calculez le nombre de chômeurs, le nombre d'inactifs, puis les taux de chômage, d'activité et d'emploi. Vérifiez la relation (4.3).
  2. Une récession pousse 50 000 chômeurs à cesser toute recherche. Recalculez les trois taux et commentez.
  3. Dans quel sens le taux de chômage officiel se trompe-t-il alors sur l'état du marché du travail? Quel indicateur corrigerait ce biais?
  4. La reprise ramène ces 50 000 personnes à la recherche d'un emploi, sans qu'aucune n'en ait encore trouvé. Que deviennent les trois taux?
Solution

1. million et les inactifs sont million. Les taux:

Contrôle: .

2. Les 50 000 personnes deviennent inactives: , , inchangé à , inactifs . Alors

Le taux de chômage baisse de 4,88 % à 3,70 % alors qu'aucun emploi n'a été créé. Le taux d'activité baisse de 0,83 point et le taux d'emploi ne bouge pas d'un iota: c'est lui qui dit la vérité.

3. Le taux de chômage officiel sous-estime la dégradation, parce que le découragement vide le numérateur et le dénominateur en même temps. Deux correctifs: suivre le taux d'emploi, insensible aux reclassements entre chômage et inactivité, et publier un taux de sous-utilisation élargi qui réintègre les découragés: — on retrouve exactement le taux initial, ce qui est la preuve que le mouvement était purement classificatoire.

4. On revient à la situation du point 1: , taux d'activité , taux d'emploi . Le taux de chômage remonte pendant la reprise, sans aucune destruction d'emploi. C'est le piège de lecture conjoncturelle annoncé dans le chapitre: au sortir d'une récession, le retour des découragés dans la population active gonfle le chômage mesuré au moment même où le marché s'améliore.

Exercice 4.2 · Chômage BIT et chômage inscrit

Une petite économie compte 2,00 millions d'actifs. L'enquête auprès des ménages dénombre 100 000 chômeurs au sens du BIT. Le registre des offices de placement compte 80 000 demandeurs d'emploi inscrits sans emploi. On dispose des informations suivantes: 25 000 chômeurs BIT ne sont pas inscrits; 5 000 personnes inscrites exercent un petit emploi rémunéré et sont donc occupées au sens du BIT.

  1. Calculez les deux taux de chômage et l'écart entre eux, en points de pourcentage.
  2. Combien de personnes sont à la fois chômeuses au sens du BIT et inscrites? Vérifiez la cohérence des deux décomptes et identifiez la catégorie résiduelle.
  3. Pourquoi l'écart va-t-il presque toujours dans ce sens en Suisse?
  4. Un gouvernement souhaite «faire baisser le chômage» et décide de durcir les conditions d'inscription. Que se passe-t-il pour chacun des deux indicateurs?
Solution

1. Taux BIT: . Taux inscrit: (on retient ici le même dénominateur pour isoler l'effet de définition; dans la réalité, les dénominateurs diffèrent aussi, ce qui ajoute un écart). Écart: 1,00 point de pourcentage.

2. Chômeurs BIT également inscrits: . Du côté du registre: inscrits sans aucun emploi rémunéré — les deux décomptes se recoupent, ce qui valide la cohérence des données. La catégorie résiduelle du registre est donc constituée des 5 000 personnes inscrites et occupées au sens du BIT (petits emplois), auxquelles s'ajouteraient, dans la réalité, les inscrits n'ayant effectué aucune démarche de recherche durant la semaine de référence.

3. Parce que l'effet «chômeurs BIT non inscrits» domine l'effet «inscrits non chômeurs BIT». S'inscrire n'a d'intérêt que si l'on a droit à des prestations ou à un accompagnement: les jeunes sans période de cotisation suffisante, les personnes en fin de droits, celles qui reviennent sur le marché après une longue interruption et une partie des indépendants cherchent activement sans s'inscrire. Ils comptent pour le BIT, pas pour le registre.

4. Le taux inscrit baisse: c'est un compteur administratif, et durcir l'accès au registre réduit mécaniquement le nombre d'inscrits. Le taux BIT ne bouge pas: la définition BIT ne fait aucune référence à l'inscription, et les personnes concernées continuent d'être sans emploi, disponibles et en recherche. L'exercice illustre une règle générale: un indicateur administratif est sensible aux règles administratives, et un gouvernement qui voudrait vraiment améliorer la situation devrait agir sur , sur ou sur , pas sur le guichet. C'est aussi la raison pour laquelle les comparaisons internationales n'utilisent jamais de registres.

Exercice 4.3 · Deux marchés du travail, un même taux de chômage

On compare deux économies fictives ayant chacune une population active de 4,4 millions de personnes.

  • Économie A: taux de séparation mensuel , taux d'embauche mensuel .
  • Économie B: , .
  1. Démontrez la relation à partir de l'équation d'évolution du stock de chômeurs.
  2. Calculez le taux de chômage d'état stationnaire de chaque économie, le nombre de chômeurs et la durée moyenne d'un épisode de chômage.
  3. Calculez le nombre mensuel d'entrées au chômage dans chaque économie et le nombre d'épisodes commencés en une année rapporté à la population active. Commentez.
  4. Quelles politiques recommanderiez-vous à chacune? Pourquoi la seule comparaison des taux de chômage serait-elle trompeuse?
Solution

1. Avec constante, . En divisant par : . À l'état stationnaire , donc , c'est-à-dire

La raison est strictement comprise entre 0 et 1 dès que , donc l'état stationnaire est globalement stable.

2.

Les deux taux sont identiques (le rapport vaut 20 dans les deux cas). Nombre de chômeurs: million, soit environ 209 500 personnes dans chaque économie. Durées moyennes: mois en A, mois en B — cinq fois plus long.

3. Entrées mensuelles avec millions:

Sur un an: environ épisodes en A, soit de la population active, contre environ en B, soit . En A, le chômage est une expérience courante et brève, partagée par une personne sur six chaque année; en B, il est rare mais frappe durablement une petite minorité. Contrôle des sorties: en A et en B, égales aux entrées .

4. En A, le problème est la fréquence, pas la durée: l'assurance chômage joue pleinement son rôle de lissage du revenu pendant des transitions courtes, et le maintien des droits d'une transition à l'autre est l'enjeu central. En B, le problème est la durée: risque de dépréciation du capital humain, de stigmatisation et d'hystérèse. Les instruments pertinents sont ceux qui relèvent — aide intensive à la recherche, formation courte et proche de l'emploi, aide à la mobilité géographique, réduction des obstacles au recrutement — bien avant ceux qui touchent au niveau des indemnités. Comparer les seuls taux de chômage conclurait que les deux économies ont le même problème, ce qui est faux: le taux de chômage est un ratio de flux, , et deux économies peuvent partager ce ratio en ayant des flux dix fois plus intenses dans un cas que dans l'autre.

Exercice 4.4 · Fixation des salaires et des prix

Une économie est décrite par la relation de fixation des salaires et par la relation de fixation des prix , avec initialement et .

  1. Calculez le salaire réel d'équilibre et le taux de chômage naturel.
  2. Une réforme de l'assurance chômage porte à 1,03. Calculez le nouveau salaire réel d'équilibre et le nouveau taux naturel. Qui gagne, qui perd?
  3. Une vague de concentration porte la marge à , revenant à 1. Recalculez. Comparez avec le point 2.
  4. Que faudrait-il faire de pour qu'une hausse de ait moins d'effet sur le chômage? Quelle interprétation économique donneriez-vous à un élevé?
Solution

1. Fixation des prix: . Fixation des salaires à anticipations réalisées: . L'égalité donne

2. La marge est inchangée, donc le salaire réel reste : aucun gain de pouvoir d'achat. Le taux naturel devient

soit 2 points de plus. Qui gagne? Les salariés qui restent en emploi ne gagnent rien en salaire réel, mais tous les assurés bénéficient d'une meilleure couverture du risque de chômage — ce que le modèle ne valorise pas et qui est pourtant l'objet même de la réforme. Qui perd? Les 2 points de population active supplémentaires qui se retrouvent durablement au chômage, c'est-à-dire, pour une population active de 4,4 millions, environ 88 000 personnes. Le modèle ne dit pas que la réforme est mauvaise: il en chiffre le prix en emploi, et c'est à l'arbitrage politique de trancher.

3. et

Cette fois le salaire réel baisse de à , soit , et le chômage monte de 3,76 points. La différence avec le point 2 est essentielle: une hausse de déplace WS et ne touche que le chômage; une hausse de déplace PS et touche le chômage et le salaire réel. Les salariés perdent deux fois.

4. est la sensibilité du salaire négocié au chômage. Comme , un plus grand amortit l'effet d'un choc institutionnel sur le chômage: il suffit alors d'un faible surcroît de chômage pour ramener les exigences salariales à ce que la fixation des prix autorise. Économiquement, un élevé décrit un marché du travail où le rapport de force salarial est très sensible à la conjoncture: faible protection des insiders, indemnisation courte, négociation décentralisée, forte concurrence entre travailleurs. Un faible décrit l'inverse — et c'est précisément la configuration où un choc défavorable produit une longue période de chômage élevé, donc celle où le risque d'hystérèse est le plus sérieux.

Exercice 4.5 · Une récession, sa dynamique et le chômage partiel

La Sylvanie part de son état stationnaire: , par mois, , population active 4,4 millions. Une récession porte brutalement le taux de séparation à et abaisse le taux d'embauche à , tous deux supposés constants pendant l'épisode.

  1. Calculez le nouveau taux de chômage d'état stationnaire et la nouvelle durée moyenne du chômage.
  2. Écrivez la dynamique et calculez après 1, 6 et 12 mois. Calculez la demi-vie de l'écart à l'état stationnaire.
  3. Le gouvernement active la RHT: la moitié des séparations supplémentaires est évitée, si bien que , restant à 12,0 %. Recalculez l'état stationnaire et le chômage après 12 mois. Combien de personnes la mesure épargne-t-elle au bout d'un an?
  4. Quelles limites opposeriez-vous à cette mesure, et dans quel cas serait-elle contre-indiquée?
Solution

1.

Le taux de chômage de long terme triple et la durée moyenne passe de 5,3 à 8,3 mois: la récession frappe par les deux bouts, davantage d'entrées et des sorties plus lentes.

2. La raison de la récurrence est . En partant de :

En itérant: et . On peut aussi utiliser la forme fermée : pour , et . La demi-vie résout , soit

L'ajustement est rapide au début et traîne ensuite: au bout d'un an, l'économie a parcouru 84 % du chemin vers son nouvel état stationnaire.

3. Avec :

La raison devient , et , d'où

L'écart avec le scénario sans RHT est de points de pourcentage, soit personnes au chômage en moins au bout d'un an. Et comme la durée moyenne reste de 8,3 mois dans les deux cas, ces 132 500 personnes ne sont pas seulement «moins nombreuses au chômage»: ce sont autant d'épisodes de chômage qui n'ont pas commencé, donc autant de relations d'emploi et de compétences spécifiques préservées.

4. Quatre limites. Premièrement, la RHT coûte: elle est financée par l'assurance chômage, donc par les cotisations, et un usage massif et prolongé pose la question de son financement. Deuxièmement, elle subventionne le maintien de postes dont certains ne seront plus viables après le choc; elle freine la réallocation du travail vers les secteurs en croissance, ce qui pèse sur la productivité — c'est l'argument de la destruction créatrice. Troisièmement, elle protège les salariés en poste, non les outsiders: les jeunes qui entrent sur le marché et les travailleurs temporaires ne bénéficient pas du maintien du contrat, et l'ajustement se concentre sur eux. Quatrièmement, l'aléa moral: une entreprise peut demander une RHT pour une baisse de travail qui relève de son risque normal d'exploitation, d'où l'exigence d'une perte temporaire et inévitable, l'autorisation préalable de l'autorité cantonale et le plafonnement de la durée.

La mesure est contre-indiquée face à un choc structurel permanent: si la demande ne reviendra pas, la RHT ne fait que retarder des licenciements inévitables tout en gelant des travailleurs dans des emplois condamnés. Elle est en revanche exactement adaptée à un choc temporaire, général et de grande ampleur, où l'appariement conservé retrouvera sa valeur à la reprise. Toute la difficulté pratique est de savoir, au moment de décider, à quel type de choc on a affaire — et cette incertitude est un argument en faveur de règles claires et de durées plafonnées plutôt qu'en faveur d'un jugement au cas par cas.

Références

  • Blanchard, O., Amighini, A. et Giavazzi, F., Macroéconomie, Pearson — chapitres sur le marché du travail, la relation WS-PS et le taux de chômage naturel; la présentation du modèle de fixation des salaires et des prix de ce chapitre en est directement inspirée.
  • Mankiw, N. G., Macroéconomie, De Boeck — chapitre sur le chômage: définitions, chômage frictionnel et structurel, salaire d'efficience, approche par les flux.
  • Burda, M. et Wyplosz, C., Macroéconomie: une perspective européenne, De Boeck — marché du travail européen, négociation collective, courbe de Beveridge et institutions.
  • Krugman, P. et Wells, R., Macroéconomie, De Boeck — présentation accessible des catégories statistiques et des types de chômage.
  • SECO, statistiques mensuelles du chômage inscrit et documentation sur l'assurance chômage, la réduction de l'horaire de travail et les offices régionaux de placement.
  • Office fédéral de la statistique (OFS), enquête suisse sur la population active: définitions du chômage au sens du BIT, du sous-emploi et des taux d'activité et d'emploi.

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