Chapitre 3

Prix, inflation et coût de la vie

Indice des prix à la consommation, panier et pondérations, biais de mesure, indexation, taux d'intérêt réel et nominal.

Objectifs du chapitre

À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:

  • construire pas à pas un indice des prix à la consommation de type Laspeyres à partir d'un panier, de quantités et de relevés de prix, et décomposer l'inflation d'ensemble en contributions de chaque poste;
  • expliquer pourquoi l'IPC et le déflateur du PIB ne donnent pas le même chiffre, et interpréter l'écart observé en Sylvanie entre 97,8 et 98,2 pour l'année 2023;
  • nommer et discuter les quatre grands biais de mesure de l'IPC — substitution, produits nouveaux, qualité, circuits de distribution — en distinguant ce qui est documenté de ce qui est débattu;
  • calculer un taux d'inflation, un taux annualisé, une inflation sous-jacente, et distinguer désinflation, déflation et hyperinflation;
  • corriger de l'inflation un salaire, une rente ou un montant ancien, et comprendre ce que l'indexation protège et ce qu'elle propage;
  • passer du taux d'intérêt nominal au taux réel avec l'équation de Fisher exacte, mesurer l'erreur de l'approximation , et énumérer les coûts de l'inflation attendue et inattendue.

Mesurer le niveau général des prix

Un ménage de la Sylvanie qui compare sa feuille de salaire de cette année à celle de l'an dernier constate une hausse de 2 %. Est-il plus riche? La question paraît naïve; elle est en réalité le point de départ de toute la macroéconomie des prix. Si, dans le même temps, tout ce qu'il achète a renchéri de 3 %, il peut acheter moins qu'avant avec son salaire pourtant plus élevé. Pour trancher, il faut une mesure du prix non pas d'un bien, mais de l'ensemble des biens — un niveau général des prix. Ce chapitre construit cette mesure, en montre les limites, puis s'en sert pour corriger les grandeurs économiques de l'illusion monétaire et pour comprendre ce que coûte l'inflation.

Du prix d'un bien au niveau des prix

Le prix d'un bien est un nombre observable: un litre de lait coûte tant, un loyer mensuel tant. Le niveau des prix, lui, n'existe nulle part: aucun marché ne le cote. C'est une construction statistique, et comme toute construction, elle repose sur des conventions que l'on peut discuter. Le principe est simple: on choisit un ensemble représentatif de biens et de services — le panier —, on suit le prix de chacun d'eux au fil du temps, et on résume ces milliers de mouvements en un seul nombre, l'indice.

Le problème est que les prix ne bougent pas tous dans le même sens ni avec la même ampleur. Entre deux années, le loyer peut monter de 1 %, l'électricité de 12 %, le prix des téléviseurs baisser de 8 %. Résumer cela par un seul chiffre suppose de décider combien compte chaque poste. Un ménage qui consacre un tiers de son budget au logement et 2 % à l'électronique n'est pas affecté de la même façon par ces deux mouvements. D'où la règle fondamentale: un indice des prix est une moyenne pondérée des variations de prix, et les pondérations sont les parts de dépense.

L'IPC ne mesure donc pas le coût de la vie au sens strict — nous verrons plus bas pourquoi la nuance compte — mais le coût d'un panier donné. Cette distinction est le fil conducteur de la section sur les biais de mesure.

Le panier, les pondérations et le relevé des prix

La fabrication d'un IPC se fait en quatre opérations, que tout office statistique national exécute de la même manière.

1. Déterminer le panier. On ne peut pas suivre tous les prix de toutes les transactions. On retient donc un échantillon de produits représentatifs, regroupés en postes et en divisions (alimentation, logement et énergie, transports, santé, communications, loisirs, restauration et hôtellerie, etc.). Le choix est guidé par l'importance des postes dans la dépense des ménages, pas par leur importance «morale»: un bien acheté rarement mais cher pèse plus qu'un bien acheté souvent et bon marché.

2. Fixer les pondérations. Les parts de dépense proviennent d'une enquête sur le budget des ménages, où un échantillon de familles tient la comptabilité de ses dépenses pendant une période donnée. Ces pondérations sont révisées périodiquement — annuellement dans la plupart des pays européens, la Suisse comprise — mais restent fixes entre deux révisions: c'est là que naît le premier biais de mesure.

3. Relever les prix. Des enquêteurs relèvent chaque mois, dans un échantillon de points de vente, le prix effectivement demandé pour un article strictement défini (marque, contenance, qualité). La discipline du relevé est cruciale: si l'enquêteur remplace un article disparu par un autre sans ajustement, il attribue à l'inflation une différence qui vient du produit. En Suisse, l'Office fédéral de la statistique combine des relevés de terrain et des données de caisse transmises par les grands distributeurs.

4. Agréger. Les variations élémentaires sont agrégées en indices de poste, puis en divisions, puis en indice d'ensemble, à chaque étape par une moyenne pondérée par les parts de dépense.

L'indice de Laspeyres, construit pas à pas

Il existe plusieurs façons d'agréger. Celle qui domine dans les IPC nationaux est l'indice de Laspeyres, qui pondère les variations de prix par les quantités consommées au cours de la période de base. Sa concurrente théorique, l'indice de Paasche, utilise les quantités de la période courante; c'est la formule qu'emploie implicitement le déflateur du PIB, ce qui expliquera une partie de l'écart entre les deux mesures.

Démonstration. Notons la dépense totale du panier à la période de base. Alors

Il reste à reconnaître dans chaque terme le produit d'une pondération et d'une variation relative:

ce qui donne (3.2). L'exactitude vient de ce que les quantités sont les mêmes au numérateur et au dénominateur: l'indice de Laspeyres est une moyenne arithmétique pondérée des variations de prix, et une moyenne pondérée se décompose toujours en contributions additives.

Deux remarques sur la portée de ce résultat. D'abord, la décomposition (3.2) est exacte entre la période de base et la période ; si l'on veut décomposer l'inflation entre deux périodes courantes et , il faut pondérer par les parts de dépense à la période , valorisées aux quantités de base — une subtilité que les publications statistiques traitent en recalculant les pondérations chaque année. Ensuite, cette additivité est ce qui permet aux commentaires économiques d'affirmer que «l'énergie a contribué pour tant de dixièmes de point à l'inflation du mois»: cette phrase a un sens précis, et c'est celui de (3.2).

poste et pondérationvariationdu prixcontribution(points d'indice)Logement et énergie30,0 %+4,0 %+1,20Alimentation20,0 %+2,5 %+0,50Transports15,0 %−2,0 %−0,30Autres biens et services35,0 %+1,0 %+0,35Ensemble du panier — 100 % du budget+1,75 point → IPC 101,75Données fictives. Contribution = pondération × variation de prix.La somme des quatre contributions est exactement l'inflation d'ensemble.
Figure 3.1. Le panier de l'IPC du ménage type de la Sylvanie (données fictives). La largeur de chaque bloc de gauche est proportionnelle à la pondération du poste; la colonne de droite montre la contribution de chaque poste, calculée comme pondération × variation de prix, sur un axe centré sur zéro (les contributions négatives partent vers la gauche). Les quatre contributions s'additionnent exactement à l'inflation d'ensemble de +1,75 point, soit un indice de 101,75.
Exercice

Dans le panier de l'exemple 3.1, le poste «Autres biens et services» a la plus forte pondération (35 %) mais la contribution la plus faible parmi les postes dont le prix augmente. Pourquoi?

Exercice

Reprenez le panier de l'exemple 3.1, mais supposez que le prix du logement et de l'énergie augmente de 6 % au lieu de 4 %, les trois autres postes étant inchangés. Quelle est la nouvelle inflation d'ensemble, en pourcentage?

%

IPC et déflateur du PIB: deux thermomètres, deux paniers

Le chapitre 2 a introduit une seconde mesure du niveau des prix, le déflateur du PIB, défini comme le rapport du PIB nominal au PIB réel:

Les deux indices mesurent des prix; ils ne mesurent pas les prix des mêmes choses. Quatre différences les séparent, et il faut les avoir toutes en tête pour interpréter un écart.

Différence 1 — le champ des biens. L'IPC suit les biens et services achetés par les ménages. Le déflateur suit tout ce que l'économie produit: la consommation des ménages, mais aussi les machines et les bâtiments (biens d'équipement), les dépenses publiques en biens et services, et les exportations. Une machine-outil ou un logiciel d'entreprise entrent dans le déflateur et pas dans l'IPC; une coupe de cheveux entre dans les deux.

Différence 2 — les importations. L'IPC inclut les biens importés dès lors que les ménages les achètent: essence, café, électronique, vêtements. Le déflateur, lui, ne mesure que les prix de la production intérieure; les importations en sont exclues, puisqu'elles sont soustraites dans le calcul du PIB. C'est la différence la plus lourde de conséquences pour une petite économie ouverte comme la Sylvanie — ou comme la Suisse: un renchérissement du pétrole importé fait monter l'IPC et laisse le déflateur presque inchangé.

Différence 3 — les pondérations, fixes ou variables. L'IPC est un Laspeyres à panier fixe: les quantités sont celles de la période de base. Le déflateur est un Paasche implicite, puisqu'il rapporte la valeur de la production de l'année courante aux prix courants à cette même production aux prix de base: les quantités qui pondèrent sont donc celles de l'année courante, et elles changent chaque année. Quand les ménages se détournent d'un bien dont le prix monte, le déflateur enregistre automatiquement ce changement de structure; l'IPC, non.

Différence 4 — le traitement des biens d'équipement et des services publics. Les prix des biens d'investissement (informatique, machines) baissent souvent à qualité constante, ce qui tire le déflateur vers le bas; les services non marchands produits par l'État sont valorisés au coût, essentiellement salarial, ce qui rend le déflateur plus sensible que l'IPC à l'évolution des salaires publics.

Niveaux d'indice (2024 = 100)949698100102104202220232024202598,297,8100,0En 2023, l'IPC est 0,4 point sous le déflateur.Taux d'inflation annuel (%)2,92,320232,21,820241,82,12025IPCdéflateur du PIB
Figure 3.2. Deux mesures du niveau des prix en Sylvanie (données fictives). En haut, les niveaux d'indice: l'IPC (orange) reste sous le déflateur du PIB (bleu) jusqu'en 2024, année de base commune où les deux valent 100 par construction. En bas, les taux d'inflation annuels que ces niveaux impliquent, calculés à partir des indices: l'IPC monte plus vite que le déflateur en 2023 et 2024 — un renchérissement importé, présent dans le panier des ménages et absent de la production intérieure — puis moins vite en 2025, quand les prix intérieurs accélèrent. Les valeurs de 2023 et 2024 sont celles des comptes du cours; le déflateur de 2022 et les deux indices de 2025 sont des hypothèses propres à ce chapitre.
Exercice

Le prix du pétrole importé double. Toutes choses égales par ailleurs, qu'observe-t-on en Sylvanie?

Les biais de mesure de l'indice des prix

L'IPC mesure le coût d'un panier fixe. Le coût de la vie, lui, est le coût d'atteindre un niveau de satisfaction donné — et un ménage rationnel ne se contente pas de subir les prix: il s'adapte. L'écart entre les deux notions engendre plusieurs biais, tous orientés dans le même sens, celui d'une surestimation de l'inflation véritablement subie. Ces biais sont documentés depuis longtemps par la littérature statistique et leur existence n'est pas contestée; c'est leur ampleur qui l'est, et elle varie selon les pays, les périodes et les méthodes de correction employées.

Le biais de substitution. Quand le prix du bœuf monte et que celui du poulet reste stable, les ménages achètent plus de poulet. L'indice de Laspeyres, qui garde les quantités de la base, continue de facturer au ménage la même quantité de bœuf qu'auparavant: il surestime la hausse du coût réel de son alimentation. Plus les biens sont substituables et plus les prix relatifs bougent, plus le biais est grand. Les offices statistiques le réduisent en révisant les pondérations plus souvent (annuellement plutôt que tous les cinq ans) et en utilisant, au niveau élémentaire, des moyennes géométriques de prix plutôt qu'arithmétiques — une moyenne géométrique intègre une élasticité de substitution unitaire entre les articles d'un même poste.

Le biais d'introduction des produits nouveaux. Un produit n'entre dans le panier qu'avec un certain retard, le temps qu'il atteigne une part de marché significative et que les pondérations soient révisées. Or c'est souvent au début de sa vie qu'un produit connaît ses plus fortes baisses de prix. Le téléphone portable, l'accès à internet, les panneaux photovoltaïques ont tous vu leur prix chuter pendant leurs premières années; l'indice n'a capté que la fin de cette baisse. Plus profondément, l'apparition d'un bien nouveau augmente le bien-être d'une façon qu'aucun indice de prix ne sait mesurer: il n'existe pas de prix «avant» auquel comparer le prix «après».

Le biais de qualité. Une voiture de 2025 n'est pas une voiture de 2005: elle consomme moins, freine mieux, dure plus longtemps. Si son prix a augmenté de 20 % pendant que sa qualité a doublé, le prix du service rendu a en réalité baissé. Les statisticiens ajustent les prix de la qualité par des méthodes dites hédoniques, qui estiment économétriquement la valeur des caractéristiques d'un produit (puissance, mémoire, surface, consommation) et attribuent à l'amélioration de ces caractéristiques la part correspondante de la hausse de prix. Ces méthodes sont désormais standard pour l'informatique, l'automobile et les logements; elles sont discutées, parce qu'elles reposent sur un modèle et que le résultat dépend des caractéristiques retenues. Le biais de qualité est probablement le plus difficile à corriger et celui sur lequel les experts s'accordent le moins.

Le biais de changement des circuits de distribution. Quand un ménage achète le même produit moins cher chez un discounter ou sur une plateforme en ligne, il réalise une économie réelle. L'indice, lui, compare les prix à l'intérieur de chaque type de point de vente et traite le passage d'un circuit à l'autre comme un changement de produit, non comme une baisse de prix. Il rate donc une partie des gains que les consommateurs tirent de la transformation du commerce de détail. En Suisse, l'essor des discounters, du tourisme d'achat transfrontalier et du commerce en ligne a produit exactement ce type d'écart.

Exercice

Remettez dans l'ordre les étapes de la construction d'un indice des prix à la consommation.

Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre

    1.
  • Fixer les pondérations de chaque poste à partir des parts de dépense observées
  • 2.
  • Définir le panier: les postes retenus et les articles représentatifs de chacun
  • 3.
  • Enquêter sur le budget des ménages pour connaître la structure de leurs dépenses
  • 4.
  • Agréger les variations élémentaires en une moyenne pondérée et publier l'indice
  • 5.
  • Relever chaque mois le prix des articles retenus dans un échantillon de points de vente

Le taux d'inflation et ses variantes

Taux d'inflation et annualisation

L'IPC étant publié tous les mois, deux taux coexistent et il faut dire lequel on utilise. Le taux sur douze mois compare l'indice du mois à celui du même mois de l'année précédente: c'est la mesure la plus commentée, insensible à la saisonnalité, mais lente à réagir, car elle traîne pendant un an les mouvements anciens. Le taux mensuel compare le mois au mois précédent: il est réactif mais bruité, et fortement saisonnier (soldes, énergie, voyages).

Pour rendre un taux mensuel comparable à un taux annuel, on l'annualise: on calcule quel serait le taux sur un an si la variation du mois se répétait douze fois. L'opération est multiplicative, pas additive:

Une hausse mensuelle de 0,4 % donne ainsi , et non . L'écart, ici d'un dixième de point, vient de la capitalisation — les prix montent sur des prix déjà montés — et devient considérable dès que le taux mensuel est élevé: 5 % par mois ne font pas 60 % par an mais . Retenez la règle: les taux ne s'additionnent pas, ils se composent. La règle d'addition n'est qu'une approximation valable pour de petits taux.

L'inflation sous-jacente

Les prix de l'énergie et des produits alimentaires frais sont volatils pour des raisons — météo, tensions géopolitiques, cycles agricoles — sans rapport avec les pressions inflationnistes de fond. Une banque centrale qui réagirait à chaque soubresaut du prix du gaz mènerait une politique erratique. D'où l'usage d'une mesure épurée.

L'inflation sous-jacente n'est pas «la vraie» inflation: le ménage paie bel et bien son essence, et l'IPC d'ensemble est la mesure pertinente pour le pouvoir d'achat et pour l'indexation. Elle est un outil de diagnostic: si l'inflation totale est à 5 % et la sous-jacente à 1,5 %, le choc est probablement transitoire et localisé; si la sous-jacente est elle aussi à 4 %, la hausse s'est diffusée à l'ensemble des prix et des salaires, et elle exige une réponse. La poussée d'inflation qui a suivi la pandémie a précisément posé cette question aux banques centrales: elle a commencé par l'énergie et les biens dont les chaînes d'approvisionnement étaient perturbées, puis s'est partiellement transmise aux services, ce qui a déplacé le diagnostic de «transitoire» à «à combattre».

Désinflation, déflation, hyperinflation

Trois mots, souvent confondus, désignent trois situations.

  • La désinflation est un ralentissement de l'inflation: les prix continuent de monter, mais moins vite (de 5 % à 2 %, par exemple). Le niveau des prix continue d'augmenter; seul son rythme diminue. La désinflation Volcker aux États-Unis au début des années 1980 en est le cas d'école: une politique monétaire très restrictive a fait reculer l'inflation au prix d'une récession sévère.
  • La déflation est une inflation négative: le niveau des prix baisse. Elle paraît favorable au consommateur, et elle est en réalité redoutable, pour trois raisons. Elle augmente mécaniquement la valeur réelle des dettes (voir l'équation de Fisher plus bas), ce qui étrangle les débiteurs et peut déclencher une spirale de faillites et de ventes forcées. Elle incite à repousser les achats durables, puisque attendre fait baisser le prix, ce qui déprime la demande. Enfin, elle rend la politique monétaire impuissante, car le taux nominal ne peut guère descendre sous zéro alors que le taux réel, lui, monte. La Grande Dépression et l'expérience japonaise des années 1990–2010 sont les références.
  • L'hyperinflation est une inflation si rapide que la monnaie cesse de fonctionner. Le seuil conventionnel dans la littérature est une inflation de l'ordre de 50 % par mois, ce qui correspond à un facteur d'environ 130 sur un an. Nous y revenons dans la section sur les coûts.

La règle des 70

Démonstration. Le niveau des prix après années vaut . Il double lorsque , c'est-à-dire, en prenant le logarithme des deux membres, , d'où l'expression exacte. Pour l'approximation, on utilise le développement valable pour petit, avec : alors , que l'on arrondit à parce que 70 a beaucoup de diviseurs entiers. Comme pour , le dénominateur exact est plus petit que l'approché et le temps exact est donc plus long.

Quelques valeurs, à connaître pour juger vite d'un ordre de grandeur: à 2 % par an, les prix doublent en 35 ans (formule exacte: 35,00 ans — la règle est ici presque parfaite); à 5 %, en 14,2 ans (règle: 14); à 10 %, en 7,3 ans (règle: 7); à 25 %, en 3,1 ans (règle: 2,8, déjà 10 % trop courte). La même règle s'applique à toute croissance exponentielle: un PIB qui croît de 3,5 % double en vingt ans, une population qui croît de 1 % en soixante-dix ans. C'est l'outil mental le plus rentable de tout le cours.

Exercice

Les prix d'un pays augmentent de 0,5 % par mois. Quel est le taux d'inflation annualisé correspondant, en pourcentage?

%

Corriger une grandeur de l'inflation

Grandeurs nominales et réelles

La relation entre les taux de croissance découle de (3.7). Si est le salaire nominal et l'inflation, le salaire réel croît au taux

et l'approximation par soustraction est d'autant meilleure que les taux sont faibles — exactement comme pour l'équation de Fisher que nous verrons plus loin, dont (3.8) est la jumelle.

L'explorateur ci-dessous permet de sentir la force de la capitalisation: une inflation qui semble modeste ronge une part considérable du pouvoir d'achat sur la durée d'une carrière, et un salaire nominal qui progresse moins vite que les prix perd du terrain chaque année, silencieusement. Faites glisser l'inflation vers zéro ou en dessous: le temps de doublement disparaît, et la lecture en est faite explicitement.

Explorateur de l'inflation cumulée

Une inflation constante π et un salaire nominal qui progresse de g par an. Le niveau des prix suit 100·(1 + π)^t, le salaire réel 100·((1 + g)/(1 + π))^t. Les données sont fictives; le temps de doublement est comparé à la règle des 70, et le cas dégénéré (inflation nulle ou négative) est signalé explicitement.

010020030040006131925annéesindicedoublement (200)salaire nominalniveau des prixsalaire réel
Inflation annuelle π3,0%
Horizon (nombre d'années)25ans
Hausse du salaire nominal g4,0%
Niveau des prix (année 0 = 100)
209,4
Pouvoir d'achat de CHF 100
47,76CHF
Temps de doublement des prix
23,4ans
Règle des 70: 70/π
23,3ans
Salaire réel (année 0 = 100)
127,3
Variation du salaire réel
27,3%

L'indexation: ce qu'elle protège, ce qu'elle propage

Puisque l'inflation érode les grandeurs nominales, pourquoi ne pas simplement lier les contrats à l'indice des prix? C'est l'indexation, et elle est partout: rentes de vieillesse, loyers, contrats de fourniture de longue durée, pensions alimentaires, obligations indexées émises par certains États, et — dans certains pays et certaines conventions collectives — salaires.

Le mécanisme protège. Une rente non indexée versée pendant vingt ans à 6 % d'inflation perd, à la fin, plus de la moitié de son pouvoir d'achat: , il en reste 31 %. Une rente indexée conserve le sien par construction. Pour un rentier qui n'a plus de revenu du travail à faire progresser, la différence est vitale, et c'est la raison pour laquelle les systèmes de retraite prévoient à peu près tous un mécanisme d'adaptation — parfois à l'inflation, parfois à une moyenne de l'inflation et des salaires, parfois sur décision politique périodique.

En Suisse, l'indexation est présente mais encadrée et partielle, et cet équilibre est instructif. Les rentes du premier pilier sont adaptées périodiquement selon un mécanisme fixé par la loi, qui combine l'évolution des prix et celle des salaires. En droit du bail, l'adaptation des loyers ne suit pas directement l'IPC: elle dépend principalement du taux hypothécaire de référence, et l'IPC n'intervient que pour une fraction limitée du renchérissement, ce qui découple en partie les loyers de l'inflation courante. Quant aux salaires, la Suisse n'a pas d'indexation automatique généralisée: le renchérissement est un objet de négociation annuelle entre partenaires sociaux, branche par branche, et son plein report n'est jamais garanti.

Ce choix n'est pas un hasard, car l'indexation propage aussi.

La spirale prix-salaires. Supposons un choc exogène — une flambée du prix de l'énergie importée — qui pousse l'IPC de 4 %. Si les salaires sont intégralement indexés, ils augmentent de 4 %. Les coûts de production des entreprises augmentent alors à leur tour, et celles-ci répercutent la hausse sur leurs prix de vente. L'IPC monte de nouveau, les salaires suivent de nouveau, et le choc initial, au lieu de s'éteindre, se perpétue. Le mécanisme est bien décrit par la courbe de Phillips augmentée des anticipations (chapitre 10): l'indexation revient à imposer , c'est-à-dire des anticipations purement adaptatives, la configuration où l'inflation a le plus d'inertie et où la désinflation coûte le plus cher en chômage.

Le problème est que le choc initial appauvrit réellement le pays: une hausse du prix du pétrole importé transfère du revenu vers l'étranger, et ce revenu perdu doit bien être supporté par quelqu'un. L'indexation généralisée est une tentative collective de refuser cette perte, et comme personne ne peut l'éviter, le résultat n'est pas l'absence de perte mais de l'inflation supplémentaire. C'est la raison pour laquelle les économistes et les banques centrales regardent avec inquiétude les effets de second tour, et pourquoi la question «les salaires vont-ils suivre?» est devenue, lors de chaque poussée inflationniste, le principal indicateur de gravité.

Le paradoxe de l'indexation. Plus une économie est indexée, plus l'inflation y est persistante, et plus il est coûteux de la réduire; mais moins elle est indexée, plus l'inflation redistribue arbitrairement entre les agents. Les pays à longue histoire inflationniste (Amérique latine, Israël dans les années 1980) ont développé des systèmes d'indexation très fins qui ont rendu la vie supportable et la désinflation extrêmement difficile: certains ont dû, pour sortir de l'inflation, désindexer par la loi en même temps qu'ils stabilisaient la monnaie. Il n'existe pas de réponse universelle: l'indexation est une assurance dont la prime est payée en inertie.

Taux d'intérêt nominal et taux d'intérêt réel

L'équation de Fisher

Un épargnant qui place 1 000 UM à 5 % récupère 1 050 UM au bout d'un an. A-t-il gagné 5 %? Seulement si les prix n'ont pas bougé. Si tout a renchéri de 5 %, ses 1 050 UM achètent exactement ce qu'achetaient ses 1 000 UM un an plus tôt: son gain réel est nul. C'est l'objet de l'équation de Fisher, du nom de l'économiste américain Irving Fisher.

Démonstration. Placer UM au taux nominal donne UM au bout d'un an. Le pouvoir d'achat de cette somme, exprimé aux prix du début de période, s'obtient en déflatant par le facteur de hausse des prix , conformément à (3.7): il vaut . Le rendement réel est le rapport de ce pouvoir d'achat final au pouvoir d'achat initial, diminué de 1, d'où . En soustrayant 1 des deux membres:

ce qui est la seconde forme de (3.9). Comme pour petit, on obtient (3.10). Enfin, l'erreur de l'approximation vaut

Un exemple chiffré rend la chose tangible. Avec et — l'ordre de grandeur de la Sylvanie en 2024 —, l'approximation donne et la formule exacte : quatre centièmes de point d'écart, parfaitement négligeable pour un raisonnement. Mais avec et , l'approximation annonce alors que le taux réel exact n'est que : l'approximation surestime le rendement réel de plus de trois points, soit une erreur relative de 50 %. En régime de forte inflation, il faut utiliser la formule exacte.

Taux nominal fixé à i = 5 %0−10−20−30010203040taux d'inflation π (%)r (%)r = 0écart: 4,0 pointsexacte: r = (1 + i)/(1 + π) − 1approchée: r ≈ i − π
Figure 3.3. L'équation de Fisher pour un taux nominal fixé à i = 5 %. La courbe orange est le taux réel exact r = (1 + i)/(1 + π) − 1, la droite bleue tiretée l'approximation r ≈ i − π; la bande beige entre les deux est l'erreur d'approximation. À π = 10 % elle ne vaut que 0,5 point (−4,5 % contre −5,0 %), mais elle atteint 4 points à π = 25 % et 10 points à π = 40 %, où l'approximation annonce −35 % alors que le taux réel n'est que de −25 %. Les deux courbes sont échantillonnées à partir de leurs formules.

Remarquez au passage ce que la figure 3.3 montre sans qu'il faille le démontrer: le taux réel exact ne peut jamais descendre en dessous de , puisque reste positif, alors que l'approximation n'a pas de borne. C'est bien la preuve que la droite est une approximation locale et non une loi.

Ex ante et ex post

Une difficulté essentielle se cache dans (3.9): quand un prêt est signé, l'inflation de l'année à venir n'est pas encore connue. Il faut donc distinguer deux taux réels.

Deux prolongements méritent d'être signalés. D'une part, si les agents anticipent correctement l'inflation, ils exigent un taux nominal plus élevé: c'est l'effet Fisher, selon lequel une hausse durable de l'inflation anticipée se répercute point pour point dans les taux nominaux et laisse le taux réel inchangé. Il tend à se vérifier sur longue période et beaucoup moins à court terme, où la politique monétaire fait précisément bouger le taux réel. D'autre part, les obligations indexées sur l'inflation, émises par plusieurs États, versent un coupon réel garanti; l'écart entre le taux nominal d'une obligation classique et le taux réel d'une obligation indexée de même échéance fournit une mesure de marché de l'inflation anticipée, appelée point mort d'inflation.

Les coûts de l'inflation

Pourquoi combattre l'inflation? La question mérite d'être posée sérieusement, car une réponse honnête doit commencer par admettre que si tous les prix, tous les salaires, tous les contrats et tous les barèmes montaient exactement au même rythme, l'inflation serait presque sans conséquence: elle reviendrait à changer l'unité de mesure, comme on passerait du mètre au centimètre. Cette neutralité hypothétique est le bon point de départ, parce qu'elle oblige à identifier ce qui, dans la réalité, ne s'ajuste pas.

Les coûts d'une inflation parfaitement anticipée

Même parfaitement anticipée, l'inflation coûte quelque chose.

Les coûts de semelle. L'inflation est une taxe sur la détention de monnaie: les billets et les comptes courants ne rapportent pas d'intérêt et perdent chaque année de leur valeur réelle. Les agents réduisent donc leurs encaisses et multiplient les allers-retours vers la banque ou les arbitrages entre comptes — d'où l'image des semelles de chaussures usées à force de se rendre au guichet. Le coût n'est pas la perte de valeur elle-même (qui est un transfert vers l'émetteur de la monnaie) mais le temps et les ressources gaspillés à l'éviter. Sous hyperinflation, ce coût devient énorme: on dépense son salaire le jour même, on convertit tout en devises, des journées entières de travail sont consacrées à la gestion de trésorerie.

Les coûts de menu. Changer un prix coûte: réimprimer des catalogues et des cartes de restaurant, reprogrammer des caisses, renégocier des contrats, informer et parfois fâcher les clients. Plus l'inflation est forte, plus ces révisions sont fréquentes et plus la facture monte. Ces coûts sont individuellement petits et collectivement importants, et ils ont une conséquence théorique majeure: puisque changer un prix coûte, les entreprises ne le font pas en continu, ce qui rend les prix rigides à court terme et donne à la politique monétaire une prise réelle sur l'activité (chapitres 9 et 10).

Les distorsions des prix relatifs. Comme toutes les entreprises ne révisent pas leurs prix en même temps, l'inflation déforme continuellement les prix relatifs, ceux-là mêmes qui guident l'allocation des ressources. Un prix qui a monté est-il monté parce que le bien est devenu rare, ou parce que son vendeur vient de procéder à sa révision annuelle? Le signal-prix se brouille, les erreurs d'investissement se multiplient, et l'économie alloue moins bien ses ressources. Ce coût, difficile à chiffrer, est probablement le plus important de tous en régime d'inflation forte.

Les distorsions fiscales. La plupart des systèmes fiscaux taxent des grandeurs nominales: les intérêts perçus, les plus-values, parfois les barèmes de l'impôt sur le revenu. L'inflation fait alors payer de l'impôt sur un revenu qui n'existe pas.

Comparons deux situations où l'épargnant obtient le même rendement réel avant impôt, 2 %, avec un impôt de 30 % sur les intérêts nominaux.

  • Sans inflation: et . L'impôt prend point, le rendement net nominal est de et le rendement réel net également .
  • Avec 4 % d'inflation: pour offrir 2 % réels, il faut tel que , soit . L'impôt prend point, le rendement net nominal tombe à , et le rendement réel net vaut .

Le même placement, aussi rentable réellement dans les deux cas, rapporte donc après impôt 1,4 % dans un cas et 0,25 % dans l'autre: le rendement réel net est divisé par près de six, et le taux d'imposition effectif du rendement réel passe de 30 % à 88 %, alors que le taux d'imposition légal est resté à 30 %. Le phénomène a un cousin célèbre, la progression à froid: quand les barèmes de l'impôt sur le revenu ne sont pas indexés, une hausse de salaire purement inflationniste fait passer le contribuable dans une tranche supérieure et augmente son impôt réel sans que son pouvoir d'achat ait bougé. La Suisse corrige cet effet au niveau fédéral en indexant les barèmes, et plusieurs cantons font de même; là où la correction n'existe pas, l'inflation est une hausse d'impôt que personne n'a votée.

Les coûts d'une inflation inattendue

Tous les coûts précédents existent même si chacun voit l'inflation venir. Les coûts les plus lourds apparaissent quand elle surprend.

La redistribution arbitraire. L'exemple 3.4 l'a chiffré: toute inflation non anticipée transfère de la richesse des créanciers vers les débiteurs, et une inflation plus faible qu'anticipé fait l'inverse. Les perdants d'une inflation surprise sont les détenteurs de créances nominales longues — obligataires, assurés, rentiers dont la rente n'est pas indexée, salariés dont le contrat vient d'être signé; les gagnants sont les emprunteurs à taux fixe, l'État, les propriétaires endettés. Aucune de ces catégories n'a rien fait pour mériter son sort, et c'est précisément ce qui rend ce transfert politiquement explosif.

L'incertitude. Une inflation forte est presque toujours une inflation variable, et donc difficile à prévoir. Cette incertitude rend les contrats nominaux longs dangereux: personne ne veut prêter à trente ans à taux fixe quand l'inflation future peut aller de 2 % à 20 %. Les marchés de capitaux se raccourcissent, les prêteurs exigent une prime de risque d'inflation qui renchérit tout financement, et l'investissement productif — dont la rentabilité se juge sur des décennies — en souffre. On observe empiriquement une corrélation nette entre le niveau et la variabilité de l'inflation; il est plus difficile d'établir avec certitude l'ampleur de l'effet sur la croissance, et les estimations restent débattues, sauf aux niveaux d'inflation très élevés où la relation négative fait consensus.

La disparition de l'unité de compte. À un certain degré, la monnaie cesse de servir à mesurer. Les commerçants affichent en devises étrangères, les contrats sont libellés en monnaie forte ou en biens, la comptabilité des entreprises devient illisible — comment calculer un bénéfice quand les stocks achetés en début d'exercice ont été vendus à des prix trois fois plus élevés? Le système des prix, qui est le système nerveux d'une économie de marché, ne transmet plus l'information.

L'hyperinflation

L'hyperinflation n'est pas une inflation forte: c'est un phénomène de nature différente, et son mécanisme est presque toujours le même.

Un État perd l'accès au financement par l'emprunt — à cause d'une guerre, d'une révolution, d'une crise politique, de réparations à payer — alors que ses dépenses restent élevées. Il ne peut ni emprunter ni lever assez d'impôts. Il lui reste une ressource: faire créer de la monnaie par la banque centrale pour financer son déficit. Cette création monétaire, que l'on appelle seigneuriage, est une taxe implicite sur les détenteurs de monnaie. Or cette taxe se heurte à une limite: plus l'inflation monte, plus les agents réduisent leurs encaisses réelles pour y échapper, et plus l'assiette de la taxe se rétrécit. L'État doit alors créer encore plus de monnaie pour obtenir les mêmes ressources réelles — ce qui accélère l'inflation, réduit encore les encaisses, et ainsi de suite. Le processus est auto-entretenu, et il est achevé par le retournement des anticipations: dès que chacun s'attend à ce que les prix doublent, on dépense immédiatement, la vitesse de circulation de la monnaie explose, et les prix doublent effectivement.

Pourquoi viser une inflation faible, mais positive

Si l'inflation coûte, pourquoi ne pas viser zéro? La réponse des banques centrales, remarquablement convergente depuis les années 1990, est qu'une inflation faiblement positive est préférable à une inflation nulle, pour trois raisons.

1. La borne inférieure des taux nominaux. Le taux d'intérêt nominal ne peut pas descendre très en dessous de zéro, parce qu'au-delà d'un certain point les agents préfèrent détenir des billets, qui rapportent zéro. Or la politique monétaire agit par le taux réel, . Si la cible d'inflation est de 2 %, la banque centrale peut, en abaissant son taux directeur à zéro, obtenir un taux réel d'environ et soutenir l'activité en récession. Si la cible est zéro, le taux réel plancher est zéro, et l'arme est bien plus faible au moment précis où l'on en a le plus besoin. Une inflation modérée fournit donc de la marge de manœuvre. L'expérience des années 2010 a montré que cette borne n'est pas exactement à zéro — la BNS et plusieurs banques centrales ont pratiqué des taux directeurs négatifs, la Suisse de 2015 à 2022 — mais elle a aussi montré que la marge ainsi gagnée est limitée et coûteuse.

2. La rigidité des salaires nominaux à la baisse. Les salaires nominaux baissent très rarement: les contrats, les conventions collectives, le sentiment d'équité et l'effet démoralisant d'une baisse de salaire s'y opposent. Or une économie a constamment besoin d'ajuster les salaires relatifs entre secteurs en déclin et secteurs en expansion. Avec 2 % d'inflation, un secteur qui doit réduire son salaire réel de 2 % peut le faire en gelant simplement les salaires nominaux — personne ne perd d'unités monétaires, et l'ajustement se fait sans conflit. Avec une inflation nulle, le même ajustement exige une baisse nominale de 2 %, qui se heurte au refus et se traduit alors par des licenciements plutôt que par une baisse de salaire. L'inflation modérée agit ainsi comme le lubrifiant du marché du travail (chapitre 4).

3. Le biais de mesure. Puisque l'IPC surestime vraisemblablement le coût de la vie, viser 0 % mesuré reviendrait à viser une inflation véritablement négative, avec tous les risques de la déflation. Une cible légèrement positive intègre cette marge d'erreur de mesure.

Une dernière remarque sur la crédibilité. Ce qui fait qu'une cible d'inflation fonctionne n'est pas la cible elle-même, mais le fait que les agents y croient. Si les entreprises et les salariés sont convaincus que l'inflation reviendra à 2 %, ils négocient des salaires et fixent des prix compatibles avec 2 %, et la cible se réalise en grande partie d'elle-même: les anticipations sont ancrées. Si cette conviction se perd, il faut, pour la reconquérir, une récession — c'est toute l'histoire de la désinflation Volcker, et la raison pour laquelle les banques centrales défendent leur crédibilité avec une intransigeance qui peut sembler disproportionnée au regard de quelques dixièmes de point.

Synthèse

  • Un indice des prix est une moyenne pondérée des variations de prix, les pondérations étant les parts de dépense. L'IPC est un indice de Laspeyres (panier et quantités fixes) dont l'inflation se décompose exactement en contributions additives: dans le panier de la Sylvanie, point.
  • IPC et déflateur du PIB diffèrent par le champ (consommation contre production), par les importations (incluses dans l'IPC, exclues du déflateur), par les pondérations (fixes contre variables) et par les biens d'équipement. En Sylvanie, 97,8 contre 98,2 en 2023 signifie une inflation 2024 de 2,2 % pour l'IPC contre 1,8 % pour le déflateur: du renchérissement importé, invisible dans la production intérieure.
  • L'IPC mesure le coût d'un panier, non le coût de la vie: les biais de substitution, de produits nouveaux, de qualité et de circuits de distribution vont tous dans le sens d'une surestimation. Leur existence est documentée, leur ampleur reste débattue et dépend du pays, de la période et des méthodes.
  • Les taux se composent, ne s'additionnent pas: un taux mensuel s'annualise par , et les prix doublent en années. Distinguez désinflation (les prix montent moins vite), déflation (ils baissent) et hyperinflation (la monnaie cesse de fonctionner).
  • Déflater, c'est multiplier un montant par : un salaire nominal en hausse de 2,0 % avec 2,25 % d'inflation baisse de 0,24 % en termes réels; l'indexation protège les revenus fixes et propage les chocs (spirale prix-salaires) en ancrant les anticipations sur le passé. Le même raisonnement donne l'équation de Fisher , exacte, dont n'est qu'une approximation locale d'erreur ; le taux réel ex post décide de qui gagne et qui perd, et l'inflation inattendue transfère des créanciers vers les débiteurs, État compris.
  • Les coûts de l'inflation vont des coûts de semelle et de menu aux distorsions fiscales et à la confusion du signal-prix; les banques centrales visent une inflation faible mais positive à cause de la borne inférieure des taux nominaux, de la rigidité des salaires à la baisse et du biais de mesure. La BNS définit la stabilité des prix comme une hausse de l'IPC inférieure à 2 % par an, la déflation étant elle aussi exclue.

Série d'exercices du chapitre 3

Exercice 1 sur 5
Exercice

Un indice de Laspeyres à pondérations fixes, comparé à un indice qui tiendrait compte des substitutions des ménages, mesure une inflation...

Problème guidé

Du panier au pouvoir d'achat

Le panier d'IPC d'un pays comprend quatre postes: logement (pondération 35 %), alimentation (15 %), transports (10 %) et autres biens et services (40 %). Sur l'année écoulée, leurs prix ont varié respectivement de +3 %, +5 %, −4 % et +1 %. Un salarié de ce pays a obtenu une augmentation nominale de 2,5 %, et le taux d'intérêt nominal servi sur son compte d'épargne est de 3 %. Toutes ces données sont fictives.

  1. 1

    La contribution du poste le plus lourd en prix

    La contribution d'un poste est le produit de sa pondération par la variation de son prix.

    Exercice

    Calculez la contribution du logement à l'inflation d'ensemble, en points d'indice.

    points
  2. L'inflation d'ensemble

  3. Le salaire réel

  4. Le taux d'intérêt réel

Exercices

Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.

Exercice 3.1 · Construire un IPC de Laspeyres et mesurer le biais de substitution

Un ménage consomme trois biens. L'année de base est 2024; les quantités et les prix sont les suivants (données fictives).

BienQuantité 2024Prix 2024Prix 2025
Pain (kg)2003,00 UM3,30 UM
Électricité (kWh)4 0000,25 UM0,28 UM
Loyer (mois)121 200 UM1 224 UM
  1. Calculez le coût du panier en 2024 et en 2025, puis l'indice de Laspeyres de 2025 et le taux d'inflation.
  2. Calculez la pondération de chaque bien, la variation de son prix et sa contribution; vérifiez que les contributions somment à l'inflation.
  3. En 2025, le ménage réduit sa consommation d'électricité à 3 500 kWh, les deux autres quantités restant inchangées. Calculez l'indice de Paasche de 2025, qui utilise les quantités de 2025.
  4. Comparez les deux indices et interprétez l'écart.
Solution

1. Coût 2024: UM. Coût du même panier aux prix de 2025: UM. D'où

2. Pondérations: pour le pain, pour l'électricité, pour le loyer. Variations: , , . Contributions:

Somme: , exactement l'inflation trouvée au point 1. Remarquez que le loyer, dont le prix a le moins augmenté, fournit 62 % de l'inflation à cause de son poids écrasant dans le budget.

3. L'indice de Paasche rapporte le coût du panier de 2025 aux prix de 2025 à son coût aux prix de 2024:

d'où , soit une inflation de .

4. Le Laspeyres (2,925 %) dépasse le Paasche (2,854 %) de 0,071 point. L'écart vient de la substitution: le ménage a réduit sa consommation du bien dont le prix montait le plus (l'électricité, ), et le Laspeyres continue de lui facturer les 4 000 kWh de la base. Le Laspeyres surestime donc la hausse du coût réel de la vie de ce ménage; le Paasche, lui, sous-estime plutôt le coût d'un maintien du niveau de vie initial. La vérité se situe entre les deux, et c'est ce que cherche à approcher l'indice de Fisher, moyenne géométrique des deux: .

Exercice 3.2 · IPC, déflateur et croissance réelle en Sylvanie

On reprend les comptes de la Sylvanie: PIB nominal de 580 milliards UM en 2023 et de 600 en 2024; PIB réel aux prix de 2024 de 590,6 milliards en 2023 et de 600 en 2024; IPC de 97,8 en 2023 et de 100,0 en 2024.

  1. Calculez le déflateur du PIB de 2023 et de 2024 (base 2024 = 100).
  2. Calculez la croissance nominale et la croissance réelle du PIB en 2024, puis l'inflation mesurée par le déflateur.
  3. Vérifiez que croissance nominale, croissance réelle et inflation du déflateur sont reliées, et dites si la relation est exacte ou approchée.
  4. Comparez l'inflation du déflateur à celle de l'IPC et expliquez l'écart. Quel indice utiliseriez-vous pour calculer l'évolution du pouvoir d'achat d'un retraité? Pour déflater le PIB?
Solution

1. Par (3.3), et (la base est 2024, donc le déflateur y vaut 100 par construction).

2. Croissance nominale: . Croissance réelle: . Inflation du déflateur: .

3. Comme , les facteurs de croissance se multiplient exactement:

La relation additive , soit , n'est qu'une approximation: il manque le terme croisé point. C'est la même logique que pour l'équation de Fisher.

4. L'IPC monte de contre pour le déflateur, soit 0,42 point d'écart. Explication: l'IPC inclut les biens importés (énergie, alimentation, électronique) dont les prix ont fortement augmenté, alors que le déflateur ne couvre que la production intérieure; il inclut de surcroît des biens d'équipement dont les prix stagnent, et il pondère par les quantités de l'année courante, ce qui intègre les substitutions. Pour le pouvoir d'achat d'un retraité, qui achète un panier de consommation, c'est l'IPC qui est pertinent. Pour passer du PIB nominal au PIB réel, c'est par définition le déflateur: utiliser l'IPC reviendrait à déflater la production par les prix de la consommation, en y incluant des importations qui n'en font pas partie.

Exercice 3.3 · Salaires nominaux, salaires réels et comparaison d'époques

Un salarié de la Sylvanie a gagné 60 000 UM en 2022, 62 000 UM en 2023 et 63 500 UM en 2024. L'IPC vaut 95,0 en 2022, 97,8 en 2023 et 100,0 en 2024 (base 2024 = 100).

  1. Exprimez les trois salaires en UM de 2024.
  2. Calculez la variation réelle du salaire en 2023 puis en 2024, et la variation réelle cumulée sur 2022–2024.
  3. Comparez la hausse nominale cumulée à l'inflation cumulée sur la même période, et vérifiez la cohérence avec le point 2.
  4. Le salarié affirme: «J'ai gagné presque 6 % de plus en deux ans, l'inflation n'était que de 5 %, j'ai donc gagné 1 % de pouvoir d'achat.» Son raisonnement est-il exact? Corrigez-le.
Solution

1. Par (3.7):

UM de 2024.

2. Variation réelle 2023: . Variation réelle 2024: . Cumulée: . On vérifie la composition: .

3. Hausse nominale cumulée: . Inflation cumulée: . Par (3.8),

identique au point 2.

4. Le raisonnement donne le bon ordre de grandeur mais il est inexact: la soustraction surestime le gain réel de 0,028 point, car les taux se composent au lieu de s'additionner. Le gain réel exact est de , soit UM de 2024 sur deux ans. L'erreur est ici minime parce que les taux sont petits; elle ne le serait pas avec 30 % de hausse nominale et 25 % d'inflation, où la soustraction donnerait 5 points alors que le gain réel exact n'est que de .

Exercice 3.4 · Fisher: ex ante, ex post et impôt sur les intérêts nominaux

Une obligation d'un an sert un taux nominal . Au moment de l'achat, les investisseurs anticipent une inflation . L'inflation réalisée s'avère finalement de . Les intérêts nominaux sont imposés au taux de 25 %.

  1. Calculez le taux réel ex ante et le taux réel ex post, avec la formule exacte.
  2. De combien le détenteur de l'obligation a-t-il été lésé par rapport à ce qu'il attendait? Qui a bénéficié de ce transfert?
  3. Calculez le rendement réel après impôt effectivement obtenu.
  4. Que serait ce rendement réel après impôt si l'inflation réalisée avait été conforme à l'anticipation de 2 %? Commentez l'effet de l'inflation sur l'imposition effective de l'épargne.
Solution

1. Ex ante: . Ex post: .

2. L'écart est de points de rendement réel. Sur un placement de 100 000 UM, le pouvoir d'achat final attendu était UM et le pouvoir d'achat effectif UM: une perte de 2 463 UM de pouvoir d'achat. Le bénéficiaire est l'émetteur de l'obligation — l'entreprise ou l'État débiteur — qui rembourse en monnaie dépréciée. L'inflation inattendue transfère des créanciers vers les débiteurs.

3. L'impôt frappe les intérêts nominaux: point, d'où un rendement nominal net de . Le rendement réel après impôt vaut

Le placement fait donc perdre du pouvoir d'achat, alors même qu'il rapportait 5 % nominal et que le taux réel avant impôt était positif.

4. Avec : . Ici, le taux nominal ayant été fixé avant de connaître l'inflation, l'impôt prélevé est le même (1,25 point) dans les deux cas, et l'écart entre et ne mesure que la surprise d'inflation.

L'effet propre de l'inflation sur la fiscalité apparaît lorsque le taux nominal s'ajuste. Pour offrir le même rendement réel avant impôt de avec d'inflation, il faudrait , soit . L'impôt prélèverait alors point au lieu de , et le rendement réel après impôt serait au lieu de . Le taux d'imposition effectif du rendement réel passe donc de à , alors que le taux légal est resté à 25 %: l'État taxe la compensation de l'inflation, pas seulement le revenu réel. Plus l'inflation est forte, plus ce taux effectif monte, et il peut dépasser 100 %. C'est l'argument central en faveur d'une imposition des revenus du capital sur une base réelle — techniquement difficile, rarement mise en œuvre.

Exercice 3.5 · Inflation prolongée, indexation partielle et règle des 70

Un pays connaît une inflation stable de 6 % par an pendant douze ans. Un retraité y perçoit une rente dont l'indexation est partielle: elle est ajustée chaque année de 80 % de l'inflation constatée, soit 4,8 % par an.

  1. De quel facteur le niveau des prix est-il multiplié en douze ans? Que reste-t-il du pouvoir d'achat de 100 UM?
  2. Calculez le temps de doublement exact des prix et comparez-le à la règle des 70.
  3. Calculez la valeur réelle de la rente après douze ans, en indice (base 100 la première année), et la perte de pouvoir d'achat qui en résulte.
  4. Quel taux d'indexation aurait maintenu le pouvoir d'achat? Discutez brièvement l'arbitrage auquel fait face un législateur qui choisit un taux d'indexation partielle.
Solution

1. : les prix sont multipliés par un peu plus de deux. Le pouvoir d'achat de 100 UM tombe à UM, soit une perte de plus de la moitié.

2. Exact: ans. Règle des 70: ans. L'approximation est 0,23 an trop courte, soit 2 % d'erreur relative — cohérent avec le fait qu'elle se dégrade quand le taux augmente. Notez que le résultat du point 1 le confirme: en douze ans, un peu plus que le doublement.

3. La rente nominale suit et les prix ; sa valeur réelle suit donc

Le retraité perd 12,77 % de pouvoir d'achat en douze ans, soit environ 1,13 % par an — une érosion invisible année par année, considérable au bout d'une retraite. Avec 6 % d'inflation pendant vingt-quatre ans, il n'en resterait que .

4. Seule une indexation pleine (100 % de l'inflation, soit 6 % par an) maintient exactement le pouvoir d'achat, puisqu'alors . L'arbitrage du législateur est le suivant: l'indexation pleine protège intégralement les rentiers, mais elle coûte cher aux finances publiques ou à la caisse de pension, elle transfère tout le risque d'inflation au payeur, et — si elle est généralisée aux salaires — elle alimente la spirale prix-salaires en ancrant les anticipations sur l'inflation passée. L'indexation partielle répartit le risque, au prix d'une érosion lente et peu visible du pouvoir d'achat des bénéficiaires, ce qui en fait un instrument politiquement commode et économiquement discutable: la perte est réelle mais elle ne se voit pas dans une seule année.

Références

  • Blanchard, O., Amighini, A. et Giavazzi, F., Macroéconomie, Pearson, Montreuil (chapitres sur les prix, l'inflation et les taux d'intérêt nominaux et réels).
  • Mankiw, N. G., Macroéconomie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve (mesure du coût de la vie, indice des prix, monnaie et inflation).
  • Burda, M. et Wyplosz, C., Macroéconomie: une perspective européenne, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve (inflation, indexation et coûts de l'inflation en Europe).
  • Krugman, P. et Wells, R., Macroéconomie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve (inflation, désinflation et déflation).
  • Office fédéral de la statistique, Indice suisse des prix à la consommation: bases méthodologiques, Neuchâtel (panier, pondérations, relevé des prix et méthodes d'ajustement de la qualité).
  • Banque nationale suisse, Bulletin trimestriel et La Banque nationale suisse en bref, Zurich et Berne (mandat de stabilité des prix, prévision d'inflation conditionnelle).

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