Chapitre 6

La stratégie marketing

Objectifs, matrices d'Ansoff et BCG, stratégies génériques de Porter, avantage concurrentiel et plan marketing chiffré.

Objectifs du chapitre

À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:

  • distinguer une stratégie marketing d'une liste d'intentions, et formuler un objectif marketing chiffré, daté et budgété;
  • choisir une voie de croissance à l'aide de la matrice d'Ansoff, en décomposant un objectif de croissance en contributions vérifiables;
  • démontrer la formule de la courbe d'expérience et l'appliquer à un coût unitaire, tout en énonçant les conditions sous lesquelles elle est fausse;
  • calculer une part de marché relative, construire une matrice BCG et en critiquer les deux axes;
  • caractériser les stratégies génériques de Porter et les positions concurrentielles (leader, challenger, suiveur, spécialiste), et expliquer pourquoi attaquer coûte structurellement plus cher que défendre;
  • bâtir le compte de résultat prévisionnel d'un plan marketing, en calculer le point mort et analyser les écarts de volume, de prix et de mix.

Les chiffres de Cyclo Léman SA utilisés dans ce chapitre décrivent une entreprise fictive: ils sont construits pour l'exercice et n'ont pas vocation à décrire un fabricant réel.

De l'analyse à la décision

Une stratégie est un ensemble de renoncements

Les chapitres 2 à 5 ont produit de la connaissance: un environnement décrit, un marché mesuré, des segments identifiés, un positionnement énoncé. Rien de tout cela n'est encore une décision. La stratégie marketing est le moment où l'entreprise choisit elle va se battre, avec quoi et contre qui — et, symétriquement, ce qu'elle renonce à faire.

Le mot important est allocation. Les CHF 1,1 million de budget marketing de Cyclo Léman ne peuvent pas financer en même temps une campagne de notoriété en Suisse alémanique, le lancement d'un vélo cargo professionnel, l'ouverture de trois magasins propres et une baisse de prix générale. Un document qui énumère ces quatre ambitions sans en écarter aucune est une liste de souhaits. Le test est sévère: une stratégie qui ne dit pas ce que l'entreprise ne fera pas n'en est pas une.

Il disqualifie la plupart des «stratégies» que l'on rencontre: «être proche de nos clients» ou «devenir la référence du vélo électrique en Suisse» ne sont ni des choix ni des renoncements, puisque aucun concurrent ne revendiquerait le contraire. Une formulation stratégique est reconnaissable à ce qu'un concurrent raisonnable pourrait choisir l'option inverse: «servir en priorité les pendulaires urbains de Suisse romande, par un réseau de détaillants spécialisés, à un prix supérieur de à la moyenne du marché, en renonçant au segment loisirs et à la grande distribution» est une stratégie, parce qu'elle est réfutable.

Stratégie d'entreprise et stratégie marketing

La stratégie marketing s'emboîte dans une décision plus large. La stratégie d'entreprise (corporate strategy) répond à la question «dans quelles activités sommes-nous?»: quels domaines d'activité, quelles acquisitions, quelles cessions, quelle allocation de capital entre les activités. La stratégie d'activité (business strategy) répond, à l'intérieur d'un domaine, à la question «comment y gagnons-nous?». La stratégie marketing est l'expression, côté marché, de cette seconde question: elle traduit l'avantage recherché en choix de segments, de positionnement, d'offre et de moyens commerciaux.

Cette hiérarchie a une conséquence pratique: les matrices de ce chapitre ne se situent pas au même niveau. La matrice BCG est un outil d'allocation de capital entre activités et relève de la direction générale; les stratégies génériques de Porter décrivent la stratégie d'activité; la matrice d'Ansoff se lit aux deux niveaux. Confondre ces niveaux conduit à des débats sans issue, comme de discuter de l'avenir d'un «produit» sans dire s'il s'agit d'un article du catalogue ou d'un domaine d'activité entier.

Un objectif non chiffré et non daté n'est pas un objectif

Comparons.

Formulation courantePourquoi elle échoueFormulation exploitable
«Accroître la notoriété»ni grandeur, ni niveau, ni date, ni cible«Porter la notoriété assistée dans le segment pendulaire de à en Suisse romande d'ici au 31 décembre N+1, pour un budget de CHF 400 000»
«Être plus présents en ligne»l'activité est confondue avec le résultat«Porter la part de la boutique en ligne de à du chiffre d'affaires d'ici à fin N+2, à taux de retour inchangé»
«Fidéliser nos clients»aucune définition de la fidélité«Porter le taux de réachat à 36 mois de à sur la cohorte N, mesuré par le fichier du service après-vente»
«Gagner des parts de marché»ni combien, ni où, ni à quel prix«Porter la part de marché en volume de à sur le marché suisse du vélo électrique d'ici à fin N+2, sans que la marge de contribution unitaire descende sous CHF 900»

La dernière ligne mérite une remarque. En ajoutant une contrainte de marge, elle reconnaît qu'un objectif de part de marché peut être atteint de façon destructrice, en achetant du volume par le prix. Nous chiffrerons ce risque à l'exercice 6.5.

Cinq familles d'objectifs, et leurs conflits

  • Objectifs de volume: unités vendues, tonnes, contrats signés. Ils parlent à la production et à la logistique.
  • Objectifs de valeur: chiffre d'affaires, marge de contribution, résultat spécifique de l'activité. Ils parlent à la direction financière.
  • Objectifs de part de marché: en volume ou en valeur, sur un marché explicitement défini. Ce sont des objectifs relatifs: ils dépendent du comportement des concurrents autant que du nôtre.
  • Objectifs de notoriété et d'image: notoriété spontanée, assistée, attributs perçus, préférence déclarée. Ils se mesurent par enquête (chapitre 3) et se déplacent lentement.
  • Objectifs de fidélité et de relation: taux de réachat, taux d'attrition, part du client, satisfaction, recommandation.

Ces familles ne sont pas alignées, et c'est là que se joue la qualité d'une stratégie. Le conflit le mieux documenté oppose part de marché et rentabilité: un point de part de marché s'achète par le prix, la publicité, des remises au distributeur ou un élargissement de gamme qui fragmente les séries. Tant que la marge de contribution additionnelle dépasse la dépense engagée, l'opération crée de la valeur; au-delà, elle en détruit — même si le tableau de bord affiche une belle progression. De même, la promotion sur le lieu de vente produit du volume immédiat sans améliorer l'image, tandis qu'une campagne de marque déplace la notoriété sans effet mesurable sur les ventes du trimestre.

Aucune règle ne tranche ces arbitrages à votre place. Ce qui distingue une stratégie sérieuse d'une stratégie de façade, c'est que l'arbitrage y est explicite: on écrit combien de points de marge l'on accepte de perdre pour gagner combien de points de part de marché, et sur quel horizon.

Les stratégies de croissance

La matrice d'Ansoff

Igor Ansoff a proposé en 1957 une grille aujourd'hui universelle: croiser les produits (actuels ou nouveaux) et les marchés (actuels ou nouveaux). Les quatre cases ne sont pas quatre idées; ce sont quatre couples «levier, risque» différents.

Produits actuelsProduits nouveauxMarchés actuelsMarchés nouveauxPénétration de marchéfréquence d'achat, prix,distribution, part du clientIllustration: densifier unprogramme de fidélité en SuisseRisque1/4Développement de produitextension de gamme, variantes,services associés, innovationIllustration: nouvelles variantesd'une boisson pour ses clientsRisque3/4Développement de marchénouvelle région linguistique,export, nouveau canal, nouveau segmentIllustration: porter une chaussurede course suisse en Amérique du NordRisque2/4Diversificationliée (mêmes compétences)ou non liée (conglomérat)Illustration: un détaillant quiajoute banque, voyages, fitnessRisque4/4L'intensité du remplissage figure le risque déclaré; le rang des deux cases médianes dépend de l'entreprise.
Figure 6.1. La matrice d'Ansoff: quatre voies de croissance, leurs leviers, une illustration suisse et un niveau de risque relatif figuré par l'intensité du remplissage. L'ordre des deux cases médianes n'est pas universel: il dépend de ce que l'entreprise maîtrise le mieux, sa technologie ou son marché.

Pénétration de marché (produits actuels, marchés actuels). Leviers: augmenter la fréquence d'achat ou la quantité par achat, capter des clients de la concurrence, convertir des non-consommateurs relatifs, élargir la distribution, agir sur le prix. Voie la moins risquée, puisque l'entreprise ne change ni de savoir-faire ni de clientèle; c'est la première à examiner, et celle que l'on néglige le plus souvent au profit d'aventures plus flatteuses.

Développement de produit (produits nouveaux, marchés actuels). Extension de gamme, variantes, montée en gamme, services associés, abonnements. Le risque est technique et industriel; le risque commercial reste modéré puisque le client et le canal sont connus.

Développement de marché (produits actuels, marchés nouveaux). Une autre région linguistique, l'export, un nouveau canal, un nouveau segment d'usage. En Suisse, le passage de la Romandie à la Suisse alémanique est le cas d'école: il exige un réseau, une communication et un service en allemand, mais pas un nouveau produit. Le risque est commercial.

Diversification (produits nouveaux, marchés nouveaux). Les deux inconnues se multiplient, et c'est la voie dont le taux d'échec est de loin le plus élevé.

Croissance interne, intégration, acquisition

La matrice d'Ansoff dit croître, pas comment. Trois modalités coexistent.

  • La croissance interne (organique): lente, mais elle construit des compétences et n'exige pas de prime d'acquisition.
  • L'intégration verticale: remonter vers ses fournisseurs (amont: fabriquer soi-même ses batteries) ou descendre vers ses clients (aval: ouvrir ses magasins, vendre en ligne en direct). L'argument est le contrôle — qualité, marges du canal, relation client, données; le coût est la perte de flexibilité, puisque l'on immobilise du capital dans un métier qui n'est pas le sien et que l'on se prive de la concurrence entre fournisseurs. L'intégration aval est un enjeu central du commerce suisse depuis que les marques vendent directement en ligne, au risque d'entrer en conflit avec les détaillants dont elles dépendent (chapitre 10).
  • L'intégration horizontale: rachat ou fusion avec un concurrent du même stade. Elle achète immédiatement de la part de marché et, si l'effet d'expérience joue, un coût unitaire plus bas. Elle est soumise au contrôle des concentrations de la COMCO, qui peut interdire ou conditionner une opération créant ou renforçant une position dominante.

Diversification liée et non liée

Pour Cyclo Léman, fabriquer des remorques et des sacoches est une diversification liée; racheter une chaîne de restaurants serait une diversification non liée. La différence n'est pas de degré: dans le premier cas l'entreprise apporte quelque chose à la nouvelle activité, dans le second elle n'apporte que de l'argent — et un actionnaire peut diversifier son portefeuille lui-même, à moindre coût.

C'est pourquoi la littérature en stratégie, depuis les travaux de Rumelt dans les années 1970, converge sur un constat prudent mais robuste: les diversifications non liées échouent bien plus souvent qu'elles ne réussissent, et une part importante des acquisitions est revendue dans les années qui suivent. Les causes tiennent aux synergies surestimées, à la prime payée sur le prix d'acquisition, à la dilution de l'attention de la direction et à l'incompatibilité des cultures; les grands mouvements de recentrage des années 1990 et 2000 en sont la contrepartie visible.

Exercice

Cyclo Léman envisage de vendre ses vélos existants, sans modification, à des entreprises et des administrations qui constituent des flottes de service — une clientèle qu'elle n'a jamais servie, par un canal de vente directe. Dans quelle case d'Ansoff cette décision se situe-t-elle, et quel en est le principal risque?

L'effet d'expérience

Les deux sections suivantes — l'effet d'expérience puis la matrice BCG — sont dans cet ordre pour une raison précise: la matrice BCG n'a de sens que si l'effet d'expérience existe, et l'on ne peut pas critiquer la première sans avoir compris le second.

L'observation

Dans les années 1930, l'ingénieur T. P. Wright observa que les heures de travail nécessaires à l'assemblage d'un avion diminuaient d'un pourcentage à peu près constant chaque fois que le nombre cumulé d'avions produits doublait. La régularité fut confirmée sur d'autres productions industrielles, puis généralisée au coût unitaire complet par le Boston Consulting Group dans les années 1960 sous le nom de courbe d'expérience.

La forme mathématique

Démonstration. Posons , qui par l'hypothèse 1 ne dépend que de . Pour deux facteurs et , en insérant l'étape intermédiaire :

La fonction est donc multiplicative et strictement positive. Posons : la relation devient , l'équation fonctionnelle de Cauchy, dont les seules solutions continues sont les fonctions linéaires (cours d'Analyse I). Il existe donc un réel tel que , c'est-à-dire

L'hypothèse 2 s'écrit , soit , d'où et

Comme , on a bien . Enfin, en appliquant au facteur à partir de la première unité, , ce qui est (6.1). En prenant le logarithme, : la relation est affine en .

Trois lectures de (6.1) méritent d'être retenues.

  • Le taux se lit sur la pente. Une droite de pente en coordonnées logarithmiques correspond à : c'est ainsi que l'on estime un taux d'expérience, en ajustant une droite par moindres carrés sur les couples (production cumulée, coût unitaire réel) en échelle log–log.
  • Les gains sont de plus en plus lents. Passer de à unités cumulées procure la même baisse relative que passer de à , qui exige dix fois plus de production. D'où une courbe qui paraît s'aplatir en échelle linéaire tout en restant une droite en échelle logarithmique.
  • Le rapport de coûts entre deux concurrents ne dépend que du rapport de leurs productions cumulées: . Cette remarque est le pont vers la section suivante.
Échelles logarithmiques: une droiteÉchelles linéaires: une courbepente = −α = log₂ λC(Q) = C₁ Q−α, rendements décroissants1k2k4k8k16k32k140012001000800600production cumulée Qcoût unitaire (CHF)1400101169408k16k24k32k040080012001600production cumulée Qtaux 85 % (α = 0,234)taux 90 % (α = 0,152)référence: CHF 1400 au 1000e exemplaire
Figure 6.2. Courbe d'expérience C(Q) = C₁ Q^(−α), pour un taux de 85 % (trait plein) et de 90 % (tirets), avec comme référence CHF 1 400 au 1 000e exemplaire. À gauche, en échelles logarithmiques, la relation est une droite dont la pente vaut −α; à droite, en échelles linéaires, la même relation apparaît comme une courbe dont les gains s'épuisent. Les trois points marqués sont ceux de l'exemple 6.2.

Ce que l'effet d'expérience ne dit pas

La courbe d'expérience est un fait empirique dans certaines industries et une croyance dangereuse partout ailleurs. Quatre réserves.

Elle n'est pas automatique. La production cumulée ne fait pas baisser les coûts par elle-même: ce sont des décisions qui les font baisser — réorganiser un atelier, changer un outillage, redessiner une pièce, renégocier un contrat d'achat. La production cumulée mesure les occasions d'apprendre, pas l'apprentissage lui-même.

Elle n'est pas gratuite. Les investissements qui produisent la baisse consomment de la trésorerie et se décident des années à l'avance. Une stratégie fondée sur l'expérience est une stratégie de capital intensif: elle transforme des coûts variables en coûts fixes, ce qui augmente le point mort et la sensibilité au cycle.

Elle peut être annulée par un changement technologique. L'expérience accumulée sur une technologie perd sa valeur quand la technologie change: le fabricant de montres mécaniques le plus expérimenté du monde n'avait aucun avantage de coût sur le quartz, et c'est ce qui a produit la crise horlogère suisse des années 1970 et 1980. L'effet d'expérience protège le leader tant que la courbe ne change pas; il le rend vulnérable au moment où elle change.

Elle a servi à justifier des guerres de prix ruineuses. Le raisonnement séduisant — «baissons les prix, gagnons du volume, descendons la courbe» — n'est valable que si les concurrents ne font pas la même chose. Quand tous le font, le prix baisse sans que personne ne gagne de part de marché relative, et l'industrie détruit sa rentabilité. C'est le reproche adressé rétrospectivement à l'usage stratégique de la courbe dans les années 1970: la formule était juste, la stratégie qu'on en tirait ne l'était pas. L'exercice 6.5 chiffre ce piège.

Exercice

Une entreprise suit une courbe d'expérience de taux . De combien de pour cent son coût unitaire baisse-t-il lorsque sa production cumulée est multipliée par 10?

%

L'analyse de portefeuille

D'où viennent les deux axes de la matrice BCG

Une entreprise multi-produits doit répartir une trésorerie limitée entre ses activités. La matrice du Boston Consulting Group, popularisée au début des années 1970, propose de le faire à partir de deux variables seulement. C'est leur justification — non leur dessin — qui fait l'intérêt de l'outil.

Axe vertical: la croissance du marché, comme approximation du besoin de trésorerie. Une activité dont le marché croît vite consomme du cash: capacités, stocks, créances clients, recrutement commercial et communication, simplement pour conserver sa position. En première approximation, l'investissement nécessaire est proportionnel à la croissance.

Axe horizontal: la part de marché relative, comme approximation de la rentabilité. Rappelons que la part de marché relative, définie au chapitre 2 par la relation (2.3), rapporte la part de marché d'une marque à celle de son principal concurrent — et, lorsque la marque est elle-même leader, à celle du numéro deux, si bien qu'elle dépasse alors 1 et mesure l'avance du leader. C'est ici qu'intervient le théorème 6.1. Si tous les concurrents suivent la même courbe d'expérience, celui qui a produit le plus a le coût le plus bas. Comme les parts de marché sont, à structure de marché stable, approximativement proportionnelles aux productions cumulées, le rapport de nos coûts à ceux du leader vaut

Avec un taux d'expérience de (): une part relative de 2 correspond à un coût inférieur de à celui du concurrent principal; une part relative de 4, à un coût inférieur de ; une part relative de , à un coût supérieur de . À prix de marché commun, ces écarts de coût sont des écarts de marge.

Deux conséquences expliquent la forme si particulière de la matrice.

  • C'est la part de marché relative, et non absolue, qui figure en abscisse: ce qui compte n'est pas d'être gros, mais d'être plus gros que celui à qui l'on se compare. face à un leader qui en détient est une position faible; sur un marché où personne n'excède est une position de leader.
  • L'axe est logarithmique, parce que (6.2) est une loi de puissance: un même déplacement horizontal correspond partout au même rapport de coûts. Il est traditionnellement décroissant, pour que les positions favorables se trouvent à gauche.

C'est la convention du chapitre 2 sur le leader — mesuré contre le numéro deux — qui rend l'indicateur utilisable ici: sans elle, la frontière ne séparerait pas ceux qui dominent leur marché de ceux qui le subissent.

Les quatre cases, les trajectoires, l'équilibre

En croisant les deux axes aux frontières conventionnelles ( de croissance, part relative de 1), on obtient quatre situations.

CaseCroissancePart relativeTrésorerieDécision type
Vedette (star)fortedégage beaucoup, consomme beaucoup: solde ≈ 0maintenir la position, financer la croissance
Vache à lait (cash cow)faibledégage beaucoup, consomme peu: solde très positiftraire, sans laisser dépérir
Dilemme (question mark)fortedégage peu, consomme beaucoup: solde négatifinvestir massivement ou abandonner — mais choisir
Poids mort (dog)faiblesolde faible, dans les deux sensmaintenir tant qu'il contribue, sinon céder

La logique du portefeuille est un financement croisé: les vaches à lait financent quelques dilemmes sélectionnés, qui deviennent des vedettes, lesquelles deviennent à leur tour des vaches à lait lorsque leur marché mûrit. La trajectoire souhaitable est dilemme → vedette → vache à lait, la trajectoire redoutée dilemme → poids mort. Un portefeuille est équilibré si son flux de trésorerie net est positif ou nul, s'il contient des activités en forte croissance qui prendront le relais, et s'il ne compte pas plus de dilemmes qu'il ne peut en financer: un portefeuille de vaches à lait est confortable et condamné, un portefeuille de dilemmes est excitant et insolvable.

Portefeuille Cyclo Léman SA (entreprise fictive, chiffres construits pour l'exercice)aire des bulles ∝ chiffre d'affairesVedettes · autofinancéesDilemmes · consomment de la trésorerieVaches à lait · financent le restePoids morts · à réexaminer105210,50,20,10510152025part de marché relative (échelle log., décroissante)croissance du marché (%)Léman UrbainCHF 7,2 mio · pdm rel. 1,6Léman TrekkingCHF 6,0 mio · pdm rel. 1,3Léman CargoCHF 3,4 mio · pdm rel. 0,4Accessoires et piècesCHF 1,8 mio · pdm rel. 0,5frontières conventionnelles: croissance 10 %, part relative 1
Figure 6.3. Matrice BCG des quatre lignes de Cyclo Léman SA (entreprise fictive). L'axe horizontal est la part de marché relative, en échelle logarithmique décroissante comme dans la présentation originale; l'axe vertical le taux de croissance du marché. L'aire de chaque bulle est proportionnelle au chiffre d'affaires de la ligne, dont le total fait CHF 18,4 millions.

Le diagnostic se lit directement. Le Léman Urbain (CHF 7,2 millions, croissance , part relative ) est la vache à lait: c'est lui qui paie. Le Léman Trekking (CHF 6,0 millions, , ) est une vedette qui s'autofinance à peu près. Le Léman Cargo (CHF 3,4 millions, , ) est le dilemme: son marché est le plus prometteur, mais l'entreprise n'y est pas leader et doit décider si elle veut le devenir. Les accessoires et pièces (CHF 1,8 million, , ) sont un poids mort au sens de la grille — ce qui, nous le verrons, ne signifie pas qu'il faille les supprimer.

L'explorateur ci-dessous déplace une ligne dans la matrice et montre l'effet sur son flux de trésorerie et sur l'équilibre d'ensemble. Sa règle de flux n'est pas décrétée: le taux de marge y croît avec le logarithme de la part relative (effet d'expérience, relation 6.2), l'investissement est proportionnel à la croissance du marché (besoin de trésorerie), et le flux est la différence des deux.

Explorateur de portefeuille BCG

Quatre lignes de produits d'une entreprise fictive. Déplacez la croissance du marché et la part de marché relative du produit sélectionné: la bulle change de case, son flux de trésorerie estimé change de signe et l'équilibre du portefeuille se recalcule. Règle explicite: taux de marge τ = 12 % + 6 % × log₂(part relative), borné entre 2 % et 28 %; investissement = taux de croissance × chiffre d'affaires; flux = (τ − croissance) × chiffre d'affaires.

VedettesDilemmesVaches à laitPoids morts105210,50,20,1-50510152025part de marché relative (log., décroissante)croissance du marché (%)Léman Urbain+869 kCHFLéman Trekking+16 kCHFLéman Cargo−610 kCHFAccessoires et pièces+54 kCHF
Case du produit
Dilemme
Chiffre d'affaires
3,4 mioCHF
Taux de marge τ estimé
4,1 %
Flux de trésorerie du produit
−610 kCHF
Flux net du portefeuille
+330 kCHF
Verdict
portefeuille équilibré
Produit sélectionnéLéman Cargo
Taux de croissance du marché du produit sélectionné (%)22%
Part de marché relative du produit sélectionné0,4
Exercice

Sur le marché suisse des remorques à vélo, une entreprise détient de part de marché. Le leader en détient , le troisième . Calculez la part de marché relative de l'entreprise.

Critique de la matrice BCG

La matrice BCG est probablement l'outil de gestion le plus enseigné et le plus mal utilisé. Ses défauts tiennent à sa construction même.

Les deux axes sont des approximations discutables. La croissance n'est qu'un déterminant du besoin de trésorerie parmi l'intensité capitalistique, la longueur du cycle d'exploitation et les conditions de paiement: deux activités qui croissent à n'ont pas le même appétit de cash selon qu'elles vendent du logiciel ou des vélos. Quant à la part relative, elle ne prédit la rentabilité que si l'effet d'expérience joue, c'est-à-dire dans les industries manufacturières à technologie stable. Dans les services, le luxe ou les niches, la relation entre taille et marge est faible, voire inverse: Patek Philippe n'a pas la part de marché relative la plus élevée de l'horlogerie, et personne n'en conclut à un problème de rentabilité.

La définition du marché détermine le résultat. C'est la critique la plus dévastatrice, parce qu'elle est purement mécanique. L'exemple 6.3 l'a montré: le même vélo cargo est un dilemme sur «le marché suisse du vélo électrique» et une vedette sur «le marché suisse du vélo cargo urbain». Rien dans la matrice ne dit comment définir le marché, si bien qu'un dirigeant peut produire le diagnostic qu'il souhaite en resserrant ou en élargissant le périmètre. Une matrice BCG dont on ne discute pas la définition du marché ne prouve rien.

Elle est muette sur les synergies. Chaque case est traitée comme une activité indépendante, alors que les lignes partagent une marque, un réseau, une force de vente et une réputation. Les accessoires de Cyclo Léman sont un «poids mort» au sens de la grille; ils sont aussi ce qui fait revenir le client en magasin et ce qui améliore la marge du réseau. Les supprimer parce qu'une case l'indique serait une faute.

Elle est autoréalisatrice. C'est le reproche le plus grave. Une activité classée «poids mort» cesse d'être financée — budget de communication, meilleurs collaborateurs, projets de renouvellement. Sa part de marché baisse alors, ce qui confirme le diagnostic: le classement n'a pas prédit le déclin, il l'a provoqué. Le mécanisme joue en sens inverse pour les vedettes, dont la rentabilité n'est jamais réexaminée.

Réponses partielles. La matrice McKinsey–General Electric, développée dans les mêmes années, remplace les deux variables uniques par deux dimensions composites en neuf cases: l'attrait du marché (croissance, taille, rentabilité de la branche, intensité concurrentielle, barrières) et la position concurrentielle (part de marché, mais aussi qualité perçue, marque, coûts, distribution, technologie), chacune notée par une moyenne pondérée de critères explicites. On y gagne en richesse et en honnêteté, on y perd la simplicité et le lien direct avec la trésorerie. Surtout, la subjectivité n'a pas disparu: elle s'est déplacée dans le choix des critères et de leurs poids.

Les stratégies génériques de Porter

Trois façons de gagner

Michael Porter a proposé en 1980 de ramener les sources d'avantage à deux — un coût plus bas ou une valeur perçue plus élevée — et le champ d'action à deux — large ou étroit. Le croisement donne trois stratégies viables.

Les conditions de viabilité de chacune sont exigeantes et rarement énoncées.

La domination par les coûts suppose un marché où le prix décide de l'achat, des volumes importants, une technologie stable (sans quoi l'expérience accumulée s'évapore), une discipline permanente sur les frais de structure et une offre standardisée. Elle ne supporte pas plus d'un ou deux gagnants: si trois entreprises la poursuivent, aucune n'atteint le volume qui la valide et la guerre de prix ruine les trois. En Suisse, Denner, Aldi Suisse et Lidl Suisse, ainsi que les lignes de premiers prix des grands distributeurs, relèvent de cette logique.

La différenciation suppose que les clients perçoivent réellement la différence — un attribut supérieur mais invisible ne se facture pas —, qu'ils soient prêts à la payer, et qu'elle soit défendable dans le temps. Elle exige des dépenses durables (recherche, design, qualité, service, marque), son risque propre est l'imitation, et son test financier est simple: la prime de prix obtenue doit dépasser le surcoût consenti. Le Swiss made, l'horlogerie haut de gamme, Nespresso ou Freitag illustrent des différenciations très différentes — origine, savoir-faire, système, récit et rareté.

La concentration suppose un segment assez distinct pour que les généralistes le servent mal, et assez stable pour ne pas être absorbé dès qu'il devient attractif. C'est la voie naturelle des entreprises de taille moyenne, nombreuses dans le tissu industriel suisse: leaders mondiaux sur un créneau étroit, invisibles du grand public.

L'enlisement dans la voie médiane, et sa contestation

Porter soutenait qu'une entreprise qui ne choisit pas se retrouve «enlisée dans la voie médiane» (stuck in the middle): ses coûts sont trop élevés pour concurrencer les leaders de coûts, et son offre trop banale pour justifier une prime. Le raisonnement est fort, parce que les deux stratégies commandent des organisations opposées — standardisation contre variété, contrôle des coûts contre investissement dans la qualité, culture de l'efficience contre culture de l'innovation.

La thèse a cependant été sérieusement contestée. De nombreuses entreprises réussissent en combinant les deux: la qualité obtenue par de meilleurs processus réduit les coûts de non-qualité au lieu de les augmenter, l'automatisation permet la variété à coût maîtrisé, et une marque forte procure aussi des volumes qui alimentent l'effet d'expérience.

Le commerce de détail suisse l'illustre. Migros et Coop mènent simultanément une stratégie de coût sur leurs lignes de premiers prix — volumes considérables, marques propres, logistique intégrée — et une stratégie de différenciation sur leurs lignes haut de gamme, régionales ou biologiques. Ils ne sont pas «enlisés»: ils exploitent le fait que le même client, dans le même magasin, achète les deux. Ce sont en réalité deux stratégies distinctes sur deux segments distincts avec une infrastructure commune, ce qui reste compatible avec la logique de Porter. La leçon n'est donc pas «Porter avait tort», mais: l'unité d'analyse d'une stratégie générique est le couple produit–segment, pas la raison sociale.

Quand un avantage dure-t-il?

Un avantage n'a d'intérêt que s'il résiste. Le courant dit «des ressources» propose de tester tout avantage revendiqué par quatre questions, formulées ici sans jargon.

  1. Crée-t-il de la valeur pour le client? Une compétence que personne ne valorise n'est pas un avantage.
  2. Est-il rare? Ce que tous les concurrents possèdent est une condition d'entrée dans la branche, pas un avantage. Un site internet, une certification ISO ou une force de vente ne différencient personne.
  3. Est-il difficile à imiter? Un prix bas se copie en une nuit; un brevet tient vingt ans; une réputation construite sur trente ans, un réseau de 62 détaillants fidèles, une culture d'atelier ou une base de données de clients ne se copient pas rapidement, parce qu'ils résultent d'une accumulation dans le temps.
  4. Est-il difficile à contourner? L'imitation n'est pas la seule menace: un concurrent peut rendre l'avantage inutile par un autre chemin. Le service après-vente dense d'un fabricant perd de sa valeur si un concurrent conçoit un produit qui ne tombe pas en panne.

Ce filtre élimine la plupart des «avantages concurrentiels» inscrits dans les plans marketing: «la qualité de nos produits», «notre proximité client», «la passion de nos équipes» échouent au test de rareté. «Notre réseau de 62 détaillants spécialisés, construit depuis 2018, qui assure un service en 48 heures dans toute la Suisse romande» y résiste — et c'est un énoncé que l'on peut défendre, chiffrer et exploiter.

Les positions concurrentielles

Une stratégie ne se décide pas dans le vide: elle dépend de la place occupée. On distingue traditionnellement quatre positions.

Le leader détient la plus forte part de marché. Trois tâches, dans cet ordre. Étendre le marché total, car il en capte la plus grosse part: nouveaux utilisateurs, nouveaux usages, quantité par usage. Défendre sa part: défense de position (renforcer ce qui le rend préférable), défense mobile (innover avant d'y être contraint), défense de flanc (occuper les créneaux par lesquels on l'attaquerait), contre-offensive. Étendre sa part enfin, avec prudence: au-delà d'un certain seuil, un point supplémentaire coûte très cher et attire l'attention de la COMCO.

Le challenger vise la place du leader. Sa question n'est pas «attaquer?» mais «qui, et où?». Il peut attaquer le leader (fort rendement, coût élevé), un concurrent de taille comparable, ou de petits acteurs régionaux (peu risqué, faible rendement, mais c'est ainsi que se construisent beaucoup de positions). Le terrain compte plus que l'agressivité: l'attaque frontale oppose force à force sur le cœur de l'offre du leader; l'attaque de flanc vise un segment ou une zone qu'il sert mal; le contournement change de terrain (technologie, canal, modèle d'affaires); l'encerclement attaque sur plusieurs fronts et suppose des moyens supérieurs.

Le suiveur aligne prudemment son offre et ses prix, économise les dépenses de développement de marché et vit d'une rentabilité souvent honorable. Ce n'est pas déshonorant: c'est un choix, tant qu'il est lucide et compatible avec une taille suffisante.

Le spécialiste de niche sert un segment étroit avec une compétence particulière et y détient souvent une part relative supérieure à 1. Sa rentabilité peut être excellente; son risque est double, la niche peut disparaître ou devenir assez grande pour intéresser un généraliste.

Pourquoi attaquer coûte plus cher que défendre

L'asymétrie entre attaque et défense n'est pas une impression: elle a une cause arithmétique. Le défenseur amortit sa dépense sur toute sa base installée, l'attaquant sur le seul volume qu'il espère conquérir.

Supposons que le leader du vélo électrique suisse réalise CHF 100 millions de chiffre d'affaires et Cyclo Léman CHF 18,4 millions. Une campagne de CHF 2 millions représente du chiffre d'affaires du leader, mais de celui de Cyclo Léman. Pour égaler l'effort relatif du leader, l'attaquant ne pourrait dépenser que CHF 368 000, et n'obtiendrait qu'une fraction de la visibilité: à visibilité égale, il dépense cinq fois plus rapporté à sa taille. S'y ajoutent trois désavantages: le défenseur connaît son terrain, il peut riposter sur la seule zone attaquée, et les clients existants ont une inertie (coûts de changement, habitude, risque perçu) qui joue pour lui.

Une règle empirique héritée de la pensée militaire veut qu'une attaque frontale exige un avantage de ressources de l'ordre de trois contre un. Elle n'a aucun statut scientifique et ne doit pas être citée comme un résultat établi; elle résume seulement l'asymétrie que le calcul rend visible. La conséquence pratique, elle, est solide: un challenger qui attaque frontalement un leader mieux doté perd presque toujours, d'où la domination des attaques de flanc et de contournement parmi les challengers ayant réussi.

Exercice

Remettez dans l'ordre les étapes d'une décision d'attaque raisonnée par un challenger.

Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre

    1.
  • Décider, fixer les objectifs chiffrés et datés, et définir les indicateurs de renoncement
  • 2.
  • Chiffrer le coût de la conquête et le comparer à la marge de contribution supplémentaire attendue
  • 3.
  • Choisir la cible: le leader, un concurrent de taille comparable, ou de petits acteurs locaux
  • 4.
  • Définir le marché pertinent et mesurer les parts de marché, y compris la sienne en part relative
  • 5.
  • Simuler la riposte du défenseur — alignement des prix, effort promotionnel ciblé — et refaire le calcul dans cette hypothèse
  • 6.
  • Identifier les segments ou les zones où l'avantage relatif est le plus grand, pour attaquer de flanc plutôt que frontalement

Du plan au chiffre

Le plan marketing comme document

Une stratégie qui n'est pas écrite n'engage personne. Le plan marketing la rend exécutable; sa structure standard suit le parcours des chapitres précédents.

  1. Résumé pour la direction (une page, écrite en dernier).
  2. Analyse de la situation: macro-environnement, marché et sa mesure, concurrence, résultats de l'entreprise (chapitres 2 et 3).
  3. Diagnostic: SWOT, avec des forces et des faiblesses relatives à des concurrents nommés.
  4. Hypothèses: croissance du marché, comportement des concurrents, prix des composants, cours de change, cadre réglementaire. Elles doivent être écrites séparément, parce que ce sont elles qui invalideront le plan.
  5. Objectifs: chiffrés, datés, hiérarchisés, avec leurs arbitrages explicites.
  6. Segmentation, ciblage, positionnement (chapitre 5).
  7. Programme d'actions: les quatre politiques du mix (chapitres 7 à 11), chacune traduite en actions.
  8. Compte de résultat prévisionnel de l'activité concernée.
  9. Calendrier et responsables: chaque action a une date et un nom, sans quoi elle n'aura pas lieu.
  10. Dispositif de contrôle: indicateurs, fréquence de mesure, seuils d'alerte, critères de renoncement.

Le compte de résultat prévisionnel

C'est la partie que l'on saute et qui décide de tout. Sa structure est celle d'un compte de résultat par marge de contribution, familière du cours de comptabilité.

RubriqueCalculExemple (CHF)
Chiffre d'affaires attendu3 780 000
− Coûts variables−2 570 400
= Marge de contribution1 209 600
− Dépenses marketing spécifiquesbudget de l'action−640 000
− Autres charges fixes spécifiquesoutillage, amortissements dédiés−200 000
= Résultat spécifique de l'activité369 600

Deux points de vocabulaire, que le cours de comptabilité traite en détail. La marge de contribution unitaire est ce que rapporte une unité supplémentaire une fois payés ses coûts variables; elle couvre les charges fixes, et ce qui reste est le résultat. Le seuil de rentabilité (ou point mort) est le volume pour lequel la marge de contribution couvre exactement les charges fixes spécifiques :

On ne charge dans que les charges spécifiques à la décision étudiée: les frais de structure généraux existent que l'action ait lieu ou non, et les inclure conduirait à refuser des actions rentables. C'est une source d'erreur classique.

Exercice

Une action de communication coûte CHF 288 000. Elle porte sur un produit vendu CHF 1 480 au détaillant, dont le coût variable unitaire est de CHF 1 000. Combien d'unités supplémentaires l'action doit-elle faire vendre pour être tout juste rentable?

unités

Le contrôle: écarts de volume, de mix et de marge

Un plan sans contrôle est un vœu. Le contrôle marketing explique l'écart entre le résultat réalisé et le résultat budgété — non pour désigner un coupable, mais parce que la même perte de marge appelle des décisions opposées selon son origine: un écart de volume interroge la demande et l'effort commercial, un écart de prix la politique tarifaire et les remises, un écart de mix la structure des ventes, souvent le fait d'une force de vente qui pousse les produits les plus faciles plutôt que les plus rentables.

La décomposition usuelle, appliquée à la marge de contribution, comporte trois termes:

où l'exposant désigne le budget et le réalisé, la part budgétée du produit dans le volume total et la marge de contribution moyenne budgétée. La somme des trois écarts reconstitue exactement l'écart total de marge de contribution.

Synthèse

  • Une stratégie marketing est une allocation de ressources rares assortie de renoncements explicites. Un objectif n'existe que s'il porte une grandeur, un niveau, une date, un périmètre et un budget, et si ses conflits avec les autres — notamment part de marché contre rentabilité — sont arbitrés par écrit.
  • La matrice d'Ansoff ordonne quatre voies de croissance par risque croissant: pénétration, développement de marché et de produit, diversification. Toute décomposition d'un objectif de croissance selon ces cases doit se solder par une somme vérifiable.
  • La courbe d'expérience , avec , se démontre à partir de deux hypothèses explicites et devient une droite en coordonnées logarithmiques. Elle n'est ni automatique, ni gratuite, ni à l'épreuve d'un changement technologique, et son usage stratégique a justifié des guerres de prix destructrices.
  • La matrice BCG croise la croissance (besoin de trésorerie) et la part de marché relative (rentabilité via l'effet d'expérience, relation 6.2), et organise un financement croisé des dilemmes par les vaches à lait. Mais ses deux proxys sont discutables, la définition du marché détermine le diagnostic, les synergies lui échappent et le classement des poids morts est autoréalisateur; la matrice McKinsey n'y répond que partiellement.
  • Les stratégies génériques de Porter — coût, différenciation, concentration — ont chacune leurs conditions de viabilité; la thèse de l'enlisement se défend au niveau du couple produit–segment. Un avantage ne dure que s'il est utile au client, rare, difficile à imiter et difficile à contourner.
  • L'attaque coûte structurellement plus cher que la défense, parce que le défenseur amortit sa dépense sur toute sa base: d'où la supériorité des attaques de flanc et de contournement.
  • Le plan marketing se juge à son compte de résultat prévisionnel: marge de contribution, dépenses spécifiques, résultat spécifique, point mort et marge de sécurité. Son contrôle décompose l'écart de marge en volume, mix et marge unitaire, ces trois causes appelant des décisions différentes.

Série d'exercices du chapitre 6

Exercice 1 sur 5
Exercice

Parmi les formulations suivantes, laquelle constitue un objectif marketing exploitable?

Problème guidé

Diagnostic de portefeuille et décision de financement

Une PME romande fabrique trois produits. Produit A: part de marché , plus fort concurrent , croissance du marché , chiffre d'affaires CHF 6,0 millions. Produit B: part de marché , leader , croissance du marché , chiffre d'affaires CHF 2,5 millions. Produit C: part de marché , leader , croissance du marché , chiffre d'affaires CHF 4,0 millions. Le coût unitaire du produit B est de CHF 900 au e exemplaire cumulé et l'on retient pour lui un taux d'expérience de .

  1. 1

    Part de marché relative du produit A

    Attention au dénominateur: le produit A est leader sur son marché. On compare alors sa part à celle du deuxième.

    Exercice

    Quelle est la part de marché relative du produit A?

  2. Placement dans la matrice

  3. Coût unitaire du produit B au 8 000e exemplaire

  4. Quel produit financer?

Exercices

Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.

Exercice 6.1 · Reformuler cinq objectifs

Le plan marketing d'une PME vaudoise du secteur alimentaire contient les cinq énoncés suivants.

  1. «Accroître notre notoriété.»
  2. «Être présents sur les réseaux sociaux.»
  3. «Développer la Suisse alémanique.»
  4. «Fidéliser notre clientèle.»
  5. «Devenir un acteur incontournable du marché bio.»

Pour chacun: dites précisément ce qui manque, puis proposez une reformulation exploitable comportant une grandeur mesurable, un niveau de départ et d'arrivée, un périmètre, une date et, lorsque c'est pertinent, un budget ou une contrainte de rentabilité. Vous inventerez les chiffres, mais ils devront être plausibles et cohérents entre eux. Indiquez enfin lequel de vos cinq objectifs entre en conflit avec un autre, et comment vous arbitrez.

Solution

1. Manquent la grandeur (quelle notoriété: spontanée, assistée?), le niveau, la cible et la date. Reformulation: «Porter la notoriété assistée de la marque auprès des acheteurs de produits bio de 25 à 45 ans en Suisse romande de à d'ici au 31 décembre N+1, mesurée par une enquête en ligne de 600 répondants en décembre N et N+1, pour un budget média de CHF 250 000.»

2. C'est un moyen présenté comme un objectif. La question n'est pas d'être présent mais d'obtenir un résultat. Reformulation: «Porter le nombre de commandes en ligne attribuables aux réseaux sociaux de 400 à par an d'ici à fin N+1, à un coût d'acquisition inférieur à CHF 22 par commande.»

3. Manquent le périmètre exact, la grandeur et le niveau. Reformulation: «Réaliser CHF 1,8 million de chiffre d'affaires en Suisse alémanique en N+2, contre CHF 0,3 million en N, par un réseau de 40 points de vente référencés, avec un budget de développement de CHF 400 000 sur deux ans.»

4. «Fidéliser» n'est pas mesurable tant que la fidélité n'est pas définie. Reformulation: «Porter le taux de réachat à 12 mois de la cohorte des clients acquis en N de à pour la cohorte N+1, mesuré sur le fichier de la boutique en ligne.»

5. «Incontournable» n'a pas de définition opérationnelle. Reformulation: «Atteindre de part de marché en valeur sur le segment des produits bio de notre catégorie en Suisse romande d'ici à fin N+3, contre en N, en maintenant un taux de marge brute d'au moins

Conflit et arbitrage. Les objectifs 3 et 5 se disputent le même budget: développer la Suisse alémanique consomme des moyens qui ne renforceront pas la part de marché romande, et inversement. L'objectif 2 et l'objectif 5 peuvent aussi entrer en conflit si l'acquisition en ligne se fait par des promotions qui dégradent le taux de marge exigé au point 5. Arbitrage possible: donner la priorité à la consolidation romande (objectif 5) en N+1, en limitant la Suisse alémanique à un test sur deux cantons pour un budget plafonné à CHF 120 000, et ne déclencher le déploiement complet de l'objectif 3 en N+2 que si le test atteint CHF 400 000 de chiffre d'affaires. Écrire ce critère de déclenchement fait partie de l'objectif: c'est lui qui empêchera de financer indéfiniment une expansion qui ne prend pas.

Exercice 6.2 · Décomposer un objectif de croissance selon Ansoff

Une entreprise de matériel de montagne réalise en N un chiffre d'affaires de CHF 14,0 millions: CHF 11,0 millions en Suisse, CHF 3,0 millions à l'export. Elle vise CHF 20,3 millions en N+3.

  1. Calculez la croissance totale visée en pour cent, puis le taux de croissance annuel moyen.
  2. La direction retient les hypothèses suivantes: la pénétration du marché suisse apportera sur les CHF 11,0 millions actuels; l'export doublera; une nouvelle gamme de chaussures d'approche apportera CHF 1,4 million. Ces trois voies suffisent-elles à atteindre l'objectif? Sinon, de combien manque-t-on?
  3. Pour combler l'éventuel écart, la direction envisage la reprise d'un petit fabricant de sacs à dos réalisant CHF 1,0 million de chiffre d'affaires. Dans quelle case d'Ansoff cette opération se situe-t-elle, et quelle est sa nature (croissance interne, intégration horizontale, diversification)?
  4. Classez les quatre voies par risque croissant et justifiez brièvement.
Solution

1. Croissance totale: . Taux annuel moyen sur trois ans: par an.

2. Contributions:

VoieCalculContribution
Pénétration (Suisse)CHF 1,32 mio
Développement de marché (export)CHF 3,00 mio
Développement de produit (chaussures)donnéCHF 1,40 mio
TotalCHF 5,72 mio

L'objectif exige millions. Il manque donc million, soit un peu plus de de la croissance visée. Le plan n'est pas bouclé.

3. Les sacs à dos sont un produit nouveau pour l'entreprise, vendu à la même clientèle de montagne et par le même réseau: c'est un développement de produit au sens d'Ansoff, et une diversification liée si l'on raisonne au niveau du domaine d'activité. Par sa modalité, il s'agit d'une acquisition (croissance externe), plus précisément d'une intégration horizontale au sens large puisque l'on rachète un acteur du même stade de la filière. Elle apporte CHF 1,0 million, soit davantage que les CHF 0,58 million manquants — à condition que le chiffre d'affaires repris se maintienne après l'opération, ce qui n'est jamais acquis: une partie de la clientèle d'une petite marque est attachée à son indépendance.

4. Par risque croissant: (i) pénétration du marché suisse — ni produit ni marché nouveau, seule l'intensité de l'effort change; (ii) développement de produit par acquisition — le produit est nouveau mais existe déjà, avec ses clients et son savoir-faire, ce qui réduit fortement le risque technique, au prix d'un risque d'intégration; (iii) développement de produit interne (chaussures d'approche) — risque technique et industriel complet, sur un marché connu; (iv) doublement de l'export — deux fois plus de chiffre d'affaires à réaliser sur des marchés où l'entreprise est peu installée, avec des canaux, des réglementations et des concurrents différents; c'est ici la voie la plus incertaine, et c'est aussi la plus grosse contribution du plan, ce qui devrait alerter la direction.

Exercice 6.3 · Courbe d'expérience et coût cible

Un équipementier suisse produit un module électronique. Son coût unitaire réel est de CHF 1 200 lorsque la production cumulée atteint unités. Le taux d'expérience observé sur les cinq dernières années est de .

  1. Calculez le coefficient de la courbe d'expérience.
  2. Un client industriel exige un prix qui impose un coût cible de CHF 900. Quelle production cumulée faut-il atteindre? Combien de doublements cela représente-t-il?
  3. L'entreprise produit actuellement modules par an. Combien d'années lui faudrait-il, à ce rythme, pour atteindre la production cumulée de la question 2?
  4. Le directeur technique affirme qu'en portant la production annuelle à unités, «on divise ce délai par deux et l'on atteint le coût cible deux fois plus vite». Discutez cette affirmation.
  5. Un concurrent asiatique annonce le même module à CHF 950. Quelles hypothèses, autres qu'un taux d'expérience plus favorable, peuvent expliquer cet écart? Que devient l'argument de la courbe d'expérience?
Solution

1. .

2. On cherche tel que , soit . En passant au logarithme,

d'où , et

Nombre de doublements: . Vérification: , et . ✓

3. Il faut produire unités supplémentaires, soit années au rythme actuel. C'est un horizon considérable pour un module électronique, dont la génération technique changera vraisemblablement avant.

4. L'arithmétique est juste: à unités par an, il faut années. Mais l'affirmation dissimule trois hypothèses lourdes. Premièrement, il faut vendre ces modules: doubler la production sans débouché produit du stock, pas de l'expérience utile. Deuxièmement, la baisse de coût n'est pas automatique (section «Ce que l'effet d'expérience ne dit pas»): elle suppose des investissements — outillages, automatisation, reconception — dont le coût doit être comparé à l'économie attendue. Troisièmement, le pari est un pari sur la stabilité technologique: si le module change de génération dans trois ans, l'expérience accumulée est en grande partie perdue et l'investissement n'aura pas été amorti. L'affirmation est donc une prévision conditionnelle présentée comme un fait.

5. Plusieurs explications sont plus vraisemblables qu'un taux d'expérience supérieur: un coût du travail et un coût de l'énergie plus faibles; une production cumulée déjà bien plus élevée parce que le concurrent sert plusieurs clients avec le même module (c'est encore l'effet d'expérience, mais obtenu par le volume, pas par le taux); une spécification techniquement moins exigeante; des subventions ou un prix d'entrée en dessous du coût pour gagner le marché; un taux de change défavorable au franc suisse. L'argument de la courbe d'expérience ne disparaît pas, mais il change de rôle: il ne suffit plus à fonder une stratégie de coût, puisque l'entreprise ne rattrapera jamais la production cumulée du concurrent. Il indique au contraire qu'il faut chercher l'avantage ailleurs — différenciation technique, service, proximité, certification, délais — ou renoncer à ce module.

Exercice 6.4 · Parts de marché relatives et diagnostic de portefeuille

Une entreprise suisse de produits d'entretien commercialise quatre lignes. Les données de l'exercice N (chiffres construits pour l'exercice) sont:

LigneChiffre d'affaires (CHF)Part de marchéPart du leader du segmentCroissance du marché
Lessives classiques8 400 00015 %15 % (elle-même leader; 2e: 10 %)1 %
Lessives écologiques3 600 0007 %21 %16 %
Nettoyants ménagers5 000 00011 %11 % (elle-même leader; 2e: 9 %)4 %
Désinfectants professionnels1 000 0004 %20 %12 %
  1. Calculez les quatre parts de marché relatives et placez chaque ligne dans une case de la matrice BCG.
  2. Le portefeuille est-il équilibré? Appuyez votre réponse sur la structure du chiffre d'affaires et sur la logique de financement croisé.
  3. On applique la règle de flux de trésorerie de l'explorateur du chapitre: taux de marge borné entre et , investissement égal au taux de croissance multiplié par le chiffre d'affaires, flux . Calculez le flux de chaque ligne et le flux net du portefeuille.
  4. La direction envisage d'arrêter les désinfectants professionnels, «poids mort selon la matrice». Deux objections au moins sont possibles: formulez-les et concluez.
Solution

1. Parts relatives, en utilisant le deuxième du marché comme dénominateur lorsque l'entreprise est leader:

LigneCroissanceCase
Lessives classiques1 %vache à lait
Lessives écologiques16 %dilemme
Nettoyants ménagers4 %vache à lait
Désinfectants professionnels12 %dilemme

Remarquez que les désinfectants ne sont pas un poids mort: leur marché croît à , au-dessus de la frontière conventionnelle. C'est un dilemme, et de petite taille.

2. Le chiffre d'affaires total est de CHF 18,0 millions, dont CHF 13,4 millions (soit ) en vaches à lait et CHF 4,6 millions () en dilemmes. Le portefeuille dégage donc de la trésorerie, mais il est vieillissant: les trois quarts du chiffre d'affaires viennent de marchés qui croissent à et . Les relais de croissance existent — les lessives écologiques, sur un marché à — mais l'entreprise y est cinq fois plus petite que le leader. Le financement croisé est possible en trésorerie; la question est de savoir s'il est possible en position: transformer un dilemme à en vedette suppose de tripler sa part de marché face à un leader installé.

3. Avec :

LigneFlux (CHF)
Lessives classiques1 %+1 219 000
Lessives écologiques16 %−486 000
Nettoyants ménagers4 %+487 000
Désinfectants professionnels (borne)12 %−100 000
Total+1 120 000

Le portefeuille dégage environ CHF 1,12 million de trésorerie nette. Les deux vaches à lait financent largement les deux dilemmes: la contrainte n'est pas financière.

4. Première objection: le classement est faux. Les désinfectants professionnels ne sont pas un poids mort mais un dilemme, sur un marché en croissance de . Les arrêter, c'est renoncer au seul relais de croissance en dehors des lessives écologiques, et le faire sur la base d'une lecture erronée de la grille.

Deuxième objection: la définition du marché n'a pas été discutée. Une part de sur «les désinfectants professionnels» peut correspondre à une part bien plus élevée sur un segment pertinent — par exemple les désinfectants pour l'industrie alimentaire en Suisse romande. Avant d'arrêter une ligne, il faut examiner si l'entreprise n'y est pas déjà leader sur un périmètre plus étroit et défendable.

Troisième objection possible: les synergies. Cette ligne donne accès à une clientèle professionnelle, à un canal et à des références qui peuvent servir les autres lignes; elle absorbe une part des frais fixes de production et de laboratoire, qui ne disparaîtront pas avec elle.

Conclusion argumentée. Ne pas arrêter la ligne sur la base de la matrice. La décision correcte est en deux temps: redéfinir le marché pertinent des désinfectants et recalculer la part relative sur ce périmètre; puis, si l'entreprise n'y détient pas de position défendable, poser un critère de renoncement explicite — par exemple «atteindre CHF 1,6 million de chiffre d'affaires et une part relative de sur le segment retenu d'ici à N+2, faute de quoi la ligne est cédée». Le coût de ce délai est faible ( de flux par an, à comparer aux CHF 1,12 million dégagés par le portefeuille); le coût d'un arrêt prématuré, lui, est irréversible.

Exercice 6.5 · Quand la part de marché détruit de la valeur

Cyclo Léman vend vélos par an à un prix moyen de CHF 2 600 au détaillant, pour un coût variable unitaire de CHF 1 612. Sa production cumulée depuis la fondation atteint vélos et son taux d'expérience est estimé à . Un consultant propose de doubler le volume en une année en baissant le prix moyen de , «afin de descendre la courbe d'expérience et de devenir incontournable». Le doublement exigerait CHF 1 800 000 de charges fixes supplémentaires (capacité d'assemblage, logistique, service après-vente, animation du réseau).

  1. Calculez la marge de contribution actuelle de l'activité vélos.
  2. Calculez le coût variable unitaire atteint en fin d'année après le doublement, en supposant que la baisse de coût s'applique au niveau de production cumulée atteint en fin de période. Pourquoi cette hypothèse est-elle optimiste?
  3. Calculez la marge de contribution et le résultat spécifique de la stratégie proposée. Crée-t-elle ou détruit-elle de la valeur?
  4. Établissez la formule générale du prix plancher qui laisserait le résultat spécifique inchangé, en fonction du coût variable atteint, de la marge de contribution initiale , des charges fixes supplémentaires et du volume visé. Calculez-le et exprimez-le en baisse maximale de prix.
  5. Quelle hypothèse implicite du raisonnement du consultant n'a pas encore été discutée? Quelle recommandation formulez-vous?
Solution

1. Marge de contribution unitaire actuelle: , soit un taux de conforme à la marge brute de l'entreprise. Marge de contribution totale:

2. La production cumulée passe de à vélos, soit un facteur . Avec :

L'hypothèse est optimiste pour deux raisons. D'abord, elle applique à tous les vélos de l'année le coût atteint au dernier d'entre eux: le coût moyen de l'année est nécessairement plus élevé que le coût marginal de fin de période. Ensuite, elle suppose que la baisse est acquise du seul fait de produire, alors qu'elle exige des investissements dont une partie est justement dans les CHF 1 800 000 — et souvent davantage.

3. Nouveau prix: . Nouvelle marge unitaire: . Marge de contribution:

Résultat spécifique, après les charges fixes supplémentaires:

La stratégie détruit CHF 605 491 par an, alors même que le volume double, que la part de marché passe d'environ à et que l'effet d'expérience joue exactement comme annoncé. C'est le cœur de l'affaire: l'effet d'expérience est réel, il ne suffit pas. La baisse de coût unitaire () ne compense pas la baisse de prix (), et le volume supplémentaire ne compense pas non plus, parce qu'il a fallu l'acheter par CHF 1 800 000 de charges fixes.

4. Notons le facteur de multiplication du volume, le volume visé, le coût variable unitaire atteint et les charges fixes supplémentaires. Le résultat spécifique de la nouvelle situation est . L'égaler au résultat initial donne

Numériquement:

soit une baisse maximale de . Le consultant proposait : il dépassait le seuil de destruction de valeur de près de trois points. Et à exactement, l'entreprise ne gagne rien: elle produit deux fois plus, immobilise plus de capital, prend plus de risque et affiche le même résultat.

5. L'hypothèse non discutée est celle de l'immobilité des concurrents. Le raisonnement suppose que le doublement du volume est disponible au prix de , c'est-à-dire que les vélos supplémentaires seront pris à des concurrents qui ne réagiront pas. Or une baisse de prix de par un acteur de de part de marché est immédiatement visible; le leader, qui dispose de la meilleure position de coût (relation 6.2), peut s'aligner à moindre douleur. Dans ce cas, le volume supplémentaire ne vient pas, le prix a baissé, les CHF 1 800 000 sont engagés, et la perte est bien supérieure à CHF 605 000. C'est exactement le mécanisme des guerres de prix évoqué à la section sur l'effet d'expérience.

Recommandation. Rejeter la proposition sous sa forme actuelle. Trois éléments à retenir. Premièrement, la relation (6.5) fournit un garde-fou utilisable en comité: aucune baisse de prix au-delà de ne peut être justifiée par ce plan, et il faut encore une marge de sécurité pour l'hypothèse optimiste de la question 2. Deuxièmement, si l'entreprise veut du volume, elle doit le chercher là où le prix n'est pas l'arme principale: développement de marché en Suisse alémanique, segment des flottes d'entreprise, gamme cargo — toutes voies qui n'invitent pas le leader à une guerre de prix. Troisièmement, l'objectif de part de marché doit être reformulé avec une contrainte de marge, comme au tableau de la section 2: «porter la part de marché de à d'ici à N+2 sans que la marge de contribution unitaire descende sous CHF 900». Cette contrainte aurait, à elle seule, disqualifié la proposition du consultant dès la première page.

Références

  • Kotler, P., Keller, K. L. et Manceau, D., Marketing management, 16e éd., Pearson, Montreuil, chapitres consacrés à la planification stratégique et à l'analyse de portefeuille.
  • Lendrevie, J. et Lévy, J., Mercator. Tout le marketing à l'ère de la data et du digital, Dunod, Paris, partie «Stratégie marketing».
  • Ansoff, H. I., «Strategies for Diversification», Harvard Business Review, 35(5), 1957, p. 113–124.
  • Porter, M. E., Choix stratégiques et concurrence (Competitive Strategy), Economica, Paris, chap. 2 (les stratégies génériques).
  • Henderson, B. D., The Experience Curve Reviewed et The Product Portfolio, Boston Consulting Group, série «Perspectives», 1970–1974 — les textes fondateurs, à lire aussi pour ce qu'ils affirment sans le démontrer.
  • Barney, J. B., «Firm Resources and Sustained Competitive Advantage», Journal of Management, 17(1), 1991, p. 99–120 (le raisonnement par les ressources: valeur, rareté, imitabilité, substituabilité).

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