Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- reconnaître une suite explicite, une suite récurrente, une suite arithmétique ou géométrique, et calculer la somme de leurs premiers termes;
- énoncer la définition ε–N de la limite d'une suite, la lire en français et l'appliquer pour prouver une convergence simple;
- calculer des limites à l'aide des opérations sur les limites, du théorème des gendarmes et des croissances comparées;
- utiliser le théorème de la limite monotone et les suites adjacentes pour établir la convergence d'une suite sans connaître sa limite;
- énoncer le théorème de Bolzano–Weierstrass et le critère de Cauchy, et expliquer leur lien avec la complétude de ;
- calculer la limite supérieure et la limite inférieure d'une suite bornée et les interpréter comme sa plus grande et sa plus petite valeur d'adhérence;
- mener l'étude complète d'une suite récurrente : points fixes, monotonie, intervalle stable, convergence.
Suites: définitions et premiers exemples
Une suite est la façon la plus simple de décrire un phénomène qui évolue par étapes: le solde d'un compte d'année en année, la position d'un robot à chaque tic d'horloge, la valeur d'un signal échantillonné toutes les millisecondes, ou l'approximation successive d'une racine calculée par un ordinateur. L'analyse commence par les suites parce que tout le reste (séries, limites de fonctions, intégrales) se ramène à des limites de suites.
Il ne faut pas confondre la suite , qui est une fonction, avec l'ensemble de ses valeurs : la suite n'a que deux valeurs, mais une infinité de termes.
Suites explicites et suites récurrentes
Une suite peut être donnée de deux manières.
- De façon explicite, par une formule en : , , .
Suites arithmétiques et géométriques
Ces deux familles sont connues du gymnase; on rappelle les formules qui serviront tout au long du cours.
La formule (3.2) se démontre en une ligne: si , alors . Elle est à la base des séries géométriques (chapitre 4) et des calculs d'annuités. Par exemple .
Suites bornées, suites monotones
Pour étudier la monotonie, on examine le signe de ou, si les termes sont strictement positifs, la position du quotient par rapport à 1. Ainsi vérifie , quotient inférieur à 1 dès que : la suite décroît à partir du rang 3, bien que , et soient croissants.
Parmi les suites suivantes, laquelle est bornée?
Limite d'une suite
La définition ε–N
Dire que «tend vers» , c'est dire que est aussi proche de qu'on le veut pourvu que soit assez grand. La définition suivante, due à Cauchy et Weierstrass, traduit cette phrase en quantificateurs.
Lisons (3.3) en français: «quelle que soit la tolérance , aussi petite soit-elle, il existe un rang à partir duquel tous les termes de la suite sont à distance moins de de ». Le rang dépend de (on le note parfois ou ): plus la tolérance est petite, plus il faut attendre. Géométriquement, tous les points finissent dans la bande horizontale , et seul un nombre fini de termes reste à l'extérieur (figure 3.1).
La suite vaut aux rangs impairs et aux rangs pairs: elle converge vers , mais l'écart n'est pas monotone. Choisissez la tolérance et l'amplitude : le rang est le premier après le dernier terme hors de la bande , pas le premier terme qui y entre.
Pour la suite , déterminez le plus petit entier tel que pour tout .
Premières propriétés
Démonstration. Supposons que et avec , et posons . Il existe tel que pour , et tel que pour . Pour , l'inégalité triangulaire donne
ce qui est absurde. Donc .
Cette démonstration est le prototype de nombreux raisonnements du chapitre: on choisit en fonction de la conclusion voulue, on prend le maximum des rangs, et l'inégalité triangulaire fait le reste.
Démonstration. Soit . Appliquons la définition avec : il existe tel que , donc , pour tout . Les termes d'indice inférieur à sont en nombre fini; posons . Alors pour tout .
La réciproque est fausse: est bornée mais ne converge pas. En effet, si elle convergeait vers , on aurait pour et assez grand , alors que pour tout . La suite est l'exemple type de suite : elle ne tend ni vers un réel ni vers l'infini.
Suites divergentes vers l'infini
Par exemple (prendre ), et pour (par l'inégalité de Bernoulli, ). Une suite qui tend vers l'infini n'est pas bornée; une suite non bornée ne tend pas forcément vers l'infini, comme le montre .
Opérations sur les limites
Somme, produit, quotient
Démonstration (somme et produit). Soit . Il existe tel que pour et tel que pour . Pour ,
Pour le produit, on écrit . La suite est convergente, donc bornée (théorème 3.2): pour tout , et l'on peut choisir . Alors
Soit . À partir d'un certain rang, et , donc . Le point 3 se démontre de même en écrivant et en minorant par à partir d'un certain rang; le point 4 découle de .
Ces règles s'étendent partiellement aux limites infinies: et minorée impliquent ; et impliquent ; implique . En revanche, certaines combinaisons ne permettent aucune conclusion.
Passage à la limite dans les inégalités et théorème des gendarmes
Démonstration. Si l'on avait , on poserait ; pour assez grand, , contradiction.
Attention: les inégalités strictes ne passent pas à la limite. On a pour tout , mais , pas . Le passage à la limite transforme toujours une inégalité stricte en inégalité large.
Démonstration. Soit . Il existe tel que, pour , on ait simultanément , et . Alors , c'est-à-dire .
Le cas particulier le plus utile est le suivant: si avec , alors . Par exemple car , et car
Limites usuelles et croissances comparées
Démonstration (partielle). Le point 1 a été vu dans l'exemple 3.2 (cas , le cas s'en déduit par ) et à la section précédente. Pour le point 3, posons ; la formule du binôme donne , donc et par les gendarmes. Pour , on écrit et, pour assez grand, avec un entier , d'où . Pour , fixons un entier ; pour , chacun des facteurs est au plus , donc . La limite a été établie ci-dessus par les gendarmes.
Sont admis ici, faute des outils nécessaires: la limite pour un réel quelconque et le point 2 lorsque n'est pas rationnel (les puissances à exposant réel sont définies au chapitre 6); la limite (le logarithme est défini au chapitre 6); et le point 4, démontré au chapitre 6 avec les propriétés du logarithme (théorème 6.10, qui établit plus généralement ).
La règle mnémotechnique de (3.4): à l'infini, le logarithme est écrasé par les puissances, les puissances par les exponentielles, les exponentielles par la factorielle, et la factorielle par . Numériquement, , mais vaut encore pour : la croissance comparée ne dit rien sur les premiers termes.
Remettez dans l'ordre les étapes de la démonstration du théorème des gendarmes.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Écrire, pour , la chaîne
- Conclure que converge vers par la définition
- Choisir un rang à partir duquel , et
- En déduire pour tout
- Fixer un réel quelconque
Suites monotones
Le théorème de la limite monotone
Les résultats précédents supposent la limite connue, ou au moins devinée. Le théorème suivant permet de prouver qu'une suite converge sans savoir vers quoi: c'est le premier résultat d'existence du cours, et il repose sur l'axiome de la borne supérieure du chapitre 1.
Démonstration. Soit croissante et majorée. L'ensemble est une partie non vide et majorée de ; par l'axiome de la borne supérieure, elle admet une borne supérieure . Soit . Comme n'est pas un majorant de , il existe un indice tel que . Pour , la croissance donne , et par définition de , . Donc pour tout : . Le cas décroissant s'obtient en considérant . Enfin, si est croissante et non majorée, pour tout il existe avec , et alors pour .
Suites adjacentes
Démonstration. La suite est décroissante (différence d'une suite décroissante et d'une suite croissante) et tend vers 0, donc pour tout (sinon, à partir d'un certain rang, elle resterait inférieure à un nombre strictement négatif). Ainsi : la suite est croissante et majorée par , donc converge vers un réel (théorème 3.7). De même , décroissante et minorée par , converge vers . Enfin . L'encadrement découle de .
L'intérêt pratique est l'encadrement: à chaque étape, on connaît une valeur par défaut et une valeur par excès de , donc une borne d'erreur . Avec et (exercice 3.3), on obtient dès . C'est aussi le principe de la dichotomie, utilisée dans la démonstration du théorème de Bolzano–Weierstrass ci-dessous et dans celle du théorème des valeurs intermédiaires (chapitre 5).
Sous-suites et théorème de Bolzano–Weierstrass
Comme est strictement croissante, on a pour tout (récurrence immédiate). Il en résulte que si , alors toute sous-suite tend aussi vers : le rang qui convient pour convient pour . Réciproquement, si les sous-suites des termes pairs et des termes impairs tendent vers la même limite , alors . Et si deux sous-suites ont des limites différentes, la suite diverge: c'est la façon la plus rapide de prouver que n'a pas de limite, puisque et .
Démonstration (par dichotomie). Soit à valeurs dans . On construit par récurrence des intervalles emboîtés contenant chacun une infinité de termes de la suite. On pose . Si est construit, on le coupe en deux moitiés et avec ; l'une au moins contient pour une infinité d'indices , et on l'appelle . Par construction, est croissante, est décroissante et : les suites sont adjacentes et convergent vers un même réel .
On extrait maintenant la sous-suite: on choisit , puis, contenant une infinité de termes, un indice tel que . Alors pour tout , et le théorème des gendarmes donne .
Ce théorème porte le nom du mathématicien de Prague Bernard Bolzano, dont le mémoire de 1817 contient déjà l'argument de dichotomie, et de Karl Weierstrass, qui l'a énoncé sous la forme actuelle dans ses cours berlinois des années 1860. Il est le résultat de compacité fondamental de : il sera l'ingrédient clé du théorème de Weierstrass sur les fonctions continues (chapitre 5) et du critère de Cauchy ci-dessous.
Quelles sont les valeurs d'adhérence de la suite ()?
Limite supérieure et limite inférieure
Une suite bornée qui ne converge pas oscille; le théorème de Bolzano–Weierstrass garantit qu'elle a des valeurs d'adhérence, mais n'en désigne aucune. Deux d'entre elles méritent un nom: la plus grande et la plus petite. Elles décrivent l'enveloppe des oscillations, c'est-à-dire les niveaux que la suite finit par ne plus dépasser, par en haut et par en bas. En traitement du signal, ce sont les valeurs de crête que l'on observe une fois le régime transitoire éteint.
Les monotonies se voient directement: quand augmente, on prend la borne supérieure sur un ensemble plus petit, qui ne peut que diminuer. On a toujours , puisque pour tout . Contrairement à la limite, ces deux nombres pour une suite bornée: c'est tout leur intérêt.
La définition par et se traduit en une caractérisation en , qui est celle que l'on utilise dans les démonstrations.
Démonstration. 1. La suite décroît vers : il existe tel que , et pour , .
- Comme décroît vers , on a pour tout . Fixons . Par la caractérisation de la borne supérieure (théorème 1.3), il existe tel que . Un tel indice existe au-delà de n'importe quel : il y en a donc une infinité.
Réciproquement, supposons que vérifie 1 et 2. Par 1, pour tout on a dès que est assez grand, donc . Par 2, pour tout il existe avec , donc , et . Comme est arbitraire, .
Démonstration. Notons . est une valeur d'adhérence. Par le point 2 du théorème 3.10 avec , on choisit un indice tel que ; puis, pour , un indice tel que , ce qui est possible puisqu'il existe une infinité d'indices convenables. On a alors
et car c'est une sous-suite de . Par le théorème des gendarmes, .
C'est la plus grande. Si une sous-suite tend vers , on a pour tout , et le passage à la limite (théorème 3.4) donne . Le cas de est symétrique.
Convergence. Si , l'encadrement et le théorème des gendarmes donnent . Réciproquement, si , toute sous-suite tend vers : la seule valeur d'adhérence est , donc la plus grande et la plus petite valent toutes deux .
La première partie de cette démonstration fournit une seconde preuve du théorème de Bolzano–Weierstrass, sans dichotomie: la limite supérieure d'une suite bornée existe par le théorème de la limite monotone, et c'est une valeur d'adhérence.
On échantillonne avec (cinq échantillons par période): . Calculez (3 décimales).
Suites de Cauchy
La définition de la limite exige de connaître . Cauchy a proposé un critère interne, qui ne fait intervenir que les termes de la suite: une suite converge si et seulement si ses termes finissent par être tous proches les uns des autres.
Démonstration. Sens direct. Soit et . Il existe tel que pour . Pour , l'inégalité triangulaire donne .
Sens réciproque. Soit de Cauchy. Elle est bornée: avec , il existe tel que pour , et l'on conclut comme au théorème 3.2. Par Bolzano–Weierstrass, elle admet une sous-suite convergeant vers un réel . Montrons que toute la suite tend vers . Soit ; il existe tel que pour , et tel que pour . Pour , choisissons avec (possible car ); alors
Parmi les affirmations suivantes, laquelle est vraie pour toute suite de réels?
Suites récurrentes
Les suites définies par une relation sont omniprésentes: méthodes itératives (Newton, point fixe), modèles de population, filtres numériques, calcul du régime permanent d'un circuit échantillonné. Leur étude suit un plan en quatre points que nous illustrons sur l'exemple .
Points fixes et intervalle stable
Démonstration. L'appartenance se montre par récurrence: et, si , alors . Si et est continue en (notion précisée au chapitre 5; ici il suffit de savoir que implique ), alors ; mais est une sous-suite de , donc tend vers . Par unicité de la limite, .
Ce résultat ne prouve pas la convergence: il dit seulement que, si la suite converge, sa limite est à chercher parmi les points fixes. La convergence elle-même vient en général du théorème de la limite monotone.
Monotonie: le signe de
Si est croissante sur l'intervalle stable , la suite est monotone, et son sens de variation est fixé par le premier pas: si , alors , et par récurrence est croissante; si , elle est décroissante. Or : le sur donne le sens de variation. La figure 3.3 montre cette dynamique: on reporte sur l'axe, on monte jusqu'au graphe de pour lire , on revient sur la diagonale pour recommencer.
La méthode de Héron
Le calcul de par la suite , décrit par Héron d'Alexandrie et probablement connu des Babyloniens (la tablette YBC 7289 porte une approximation de compatible avec cette méthode, sans décrire le procédé), est l'exemple le plus ancien de méthode de Newton (chapitre 8): on remplace la courbe par sa tangente. Pour , on trouve d'abord pour , car
Ensuite : la suite est décroissante à partir du rang 1 et minorée par , donc convergente, et sa limite vérifie , soit . La formule (3.6) dit bien plus: comme ,
L'erreur à l'étape est de l'ordre du carré de l'erreur à l'étape : le nombre de décimales exactes double à chaque itération. Pour et (la suite de la section «Suites explicites et suites récurrentes»), on obtient , et : trois itérations donnent déjà cinq décimales exactes de Les erreurs successives valent , , , , : cinq itérations suffisent pour la précision d'un nombre flottant en double précision. C'est la , incomparablement plus rapide que la convergence linéaire de l'exemple 3.6.
Comparaison asymptotique des suites
Dire que est «écrasé» par , ou que «se comporte comme» , est une information précieuse, mais encore vague. Les notations de Landau la rendent précise; elles serviront sans cesse au chapitre 4 (comparaison des séries) et seront étendues aux fonctions au chapitre 9.
Ainsi signifie , et signifie que est bornée. Les croissances comparées (3.4) s'écrivent, pour et ,
Quelques équivalents obtenus plus haut: , (exemple 3.3), et , car le quotient tend vers 1. Pour un polynôme ou une fraction rationnelle en , on garde le terme dominant: .
Démonstration. 1. On écrit , produit d'une suite tendant vers 1 et d'une suite tendant vers ; on conclut par le théorème 3.3 si est fini, et par la règle « et facteur tendant vers » sinon. 2. , et de même pour le quotient. 3. À partir d'un certain rang, .
Pour lever une indétermination, on remplace donc chaque facteur par un équivalent simple: .
Laquelle de ces affirmations est vraie?
Le quotient , déjà utilisé pour étudier la monotonie, renseigne aussi sur la limite: c'est la version «suites» du critère de d'Alembert que le chapitre 4 appliquera aux séries.
Démonstration. 1. Choisissons avec . Il existe tel que pour , d'où par récurrence pour ; le majorant tend vers 0 (théorème 3.6) et l'on conclut par les gendarmes. 2. Si , on choisit (par exemple si ) et l'on obtient de même . 3. Les suites , et ont toutes un quotient de module tendant vers 1; la première tend vers , la deuxième vers 0, la troisième n'a pas de limite.
Par exemple, pour , le quotient vaut : , alors même que . Pour , le quotient vaut : , bien que .
Synthèse
- Une suite est une application ; elle est définie explicitement ou par récurrence. Suites arithmétiques: ; géométriques: , somme .
Que vaut ?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Déterminer la limite (finie ou infinie), ou montrer l'absence de limite, de chacune des suites suivantes.
- ;
Un patient reçoit chaque matin une dose de 3 mg d'un médicament; en 24 heures, l'organisme en élimine 20 %. On note la quantité (en mg) présente dans l'organisme juste après la -ième prise, avec .
- Justifier que et calculer , , .
Pour , on pose et .
Les processeurs calculent souvent l'inverse d'un nombre sans effectuer de division, par la suite (méthode de Newton appliquée à ).
Soit une suite convergeant vers . On pose (moyenne arithmétique des premiers termes).
a) Calculer et pour et pour , .
Références
- Douchet, J., Zwahlen, B., Calcul différentiel et intégral, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne.
- Liret, F., Martinais, D., Analyse 1re année, Dunod, Paris.
- Ramis, E., Deschamps, C., Odoux, J., Cours de mathématiques spéciales, tome 3: Topologie et éléments d'analyse, Masson, Paris.
- Rudin, W., Principles of Mathematical Analysis, McGraw-Hill, New York (chapitre 3, Numerical Sequences and Series).
- Spivak, M., Calculus, 4ᵉ éd., Publish or Perish (chapitre 22, Infinite Sequences).
- Stewart, J., Analyse: concepts et contextes, volume 1, De Boeck, Bruxelles.