Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- décider si une matrice carrée est diagonalisable, sur ou sur , à l'aide des multiplicités algébriques et géométriques de ses valeurs propres;
- construire explicitement les matrices et de la factorisation et vérifier le résultat par ;
- calculer les puissances , une racine carrée et l'exponentielle d'une matrice diagonalisable, et en déduire le terme général d'une suite récurrente linéaire;
- modéliser une évolution aléatoire par une chaîne de Markov, trouver sa distribution stationnaire et prévoir son comportement à long terme;
- résoudre un système différentiel linéaire et lire la stabilité de l'équilibre sur les valeurs propres;
- situer la diagonalisation parmi les réductions plus générales (trigonalisation, blocs de Jordan, matrices symétriques).
Pourquoi diagonaliser?
Le chapitre 9 a introduit les valeurs propres et les vecteurs propres d'une matrice carrée : les directions privilégiées le long desquelles agit comme une simple multiplication, . Ce chapitre en tire les conséquences pratiques. Trois problèmes d'ingénieur, en apparence sans rapport, se ramènent à la même idée.
- Calculer . Un modèle de population ou de propagation d'erreurs numériques fait intervenir une matrice appliquée un très grand nombre de fois: . Multiplier cent fois une matrice est fastidieux et n'apprend rien sur la tendance générale. Si avec diagonale, alors , et s'obtient en élevant chaque coefficient diagonal à la puissance .
- Résoudre . Deux réservoirs couplés, un circuit à deux mailles, deux masses reliées par des ressorts: chaque grandeur évolue sous l'influence des autres et le système est couplé. Dans une base de vecteurs propres, les équations se découplent et chacune devient l'équation scalaire , de solution .
- Prédire une chaîne de Markov. La météo de demain dépend de celle d'aujourd'hui, la page web visitée ensuite dépend de la page actuelle: ces évolutions aléatoires sont gouvernées par une matrice de probabilités de transition. Le vecteur propre associé à la valeur propre décrit l'état d'équilibre vers lequel le système converge, et la deuxième valeur propre dit à quelle vitesse.
Dans les trois cas, le calcul devient élémentaire dans une base de vecteurs propres: c'est exactement ce que réalise la diagonalisation. Le travail consiste donc, d'abord, à savoir quand une telle base existe et comment la construire.
Diagonalisation
Définition et caractérisation
Rappelons (chapitre 6) que deux matrices et sont semblables s'il existe une matrice inversible telle que : elles représentent la même application linéaire dans deux bases différentes, étant la matrice de passage.
Démonstration. L'égalité équivaut à (multiplier à droite par ou par ). Lisons cette relation colonne par colonne. Si désigne la -ième colonne de , la -ième colonne de est ; celle de est , car multiplier à droite par une matrice diagonale multiplie chaque colonne par le coefficient diagonal correspondant. Ainsi
Si est diagonalisable, est inversible, donc ses colonnes forment une base de (chapitre 4) et chacune est un vecteur propre de pour la valeur propre : on a une base de vecteurs propres. Réciproquement, si est une base de vecteurs propres avec , la matrice de colonnes est inversible (ses colonnes sont libres) et vérifie pour , d'où .
La figure 10.1 montre la lecture géométrique de (10.1): pour calculer , on exprime dans la base des vecteurs propres (), on étire chaque coordonnée par la valeur propre correspondante (), puis on revient à la base canonique (). Le parallélogramme engendré par les vecteurs propres est un carré dans les coordonnées propres, et y devient une simple dilatation le long des axes.
Un critère suffisant: des valeurs propres toutes distinctes
Démonstration. Le chapitre 9 a établi que des vecteurs propres associés à des valeurs propres distinctes sont linéairement indépendants. Rappelons l'argument par récurrence: si sont des vecteurs propres pour distinctes et si , on applique à cette relation; le dernier terme disparaît et il reste . Par hypothèse de récurrence, , donc pour puisque ; enfin force . En choisissant un vecteur propre pour chacune des valeurs propres, on obtient vecteurs libres dans , donc une base (chapitre 4), formée de vecteurs propres: le théorème 10.1 conclut.
Ce critère n'est que suffisant: la matrice identité est diagonalisable (elle est déjà diagonale) alors que sa seule valeur propre est , de multiplicité . Il faut un critère plus fin pour les valeurs propres multiples.
Le critère général: multiplicités géométrique et algébrique
Rappelons les deux multiplicités d'une valeur propre (chapitre 9): la multiplicité algébrique est l'ordre de comme racine de , la multiplicité géométrique est la dimension de l'espace propre, et l'on a toujours .
Démonstration. (2 ⟹ 1) Choisissons une base de chaque espace propre et réunissons-les en une famille de vecteurs. Cette famille est libre: si une combinaison linéaire des vecteurs de est nulle, regroupons les termes par espace propre; on obtient avec . Les non nuls seraient des vecteurs propres pour des valeurs propres distinctes, donc libres, ce qui est incompatible avec une somme nulle: tous les sont nuls, et comme est libre, tous les coefficients sont nuls. Une famille libre de vecteurs de est une base; elle est formée de vecteurs propres.
(1 ⟹ 2) Soit une base de vecteurs propres. Notons le nombre de ces vecteurs associés à ; ils forment une famille libre de , donc . En sommant, . Par ailleurs , puisque le nombre total de racines de , comptées avec multiplicité, ne dépasse pas son degré . D'où l'égalité.
(2 ⟺ 3) Dans la chaîne d'inégalités , l'égalité force pour chaque (car terme à terme) et ; la réciproque est immédiate.
L'algorithme de diagonalisation
Parmi les matrices suivantes, laquelle est diagonalisable sur ?
Remettez dans l'ordre les étapes de la diagonalisation d'une matrice de taille .
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Comparer et : s'arrêter si pour une valeur propre
- Pour chaque valeur propre , résoudre et extraire une base de l'espace propre
- Vérifier , puis calculer si l'application l'exige
- Calculer le polynôme caractéristique et ses racines avec leurs multiplicités algébriques
- Ranger les vecteurs propres en colonnes de et les valeurs propres correspondantes, dans le même ordre, sur la diagonale de
Puissances et fonctions de matrices
Puissances
Démonstration. Par récurrence sur . Pour , les deux membres valent (avec ). Si , alors
les facteurs intérieurs «télescopent». Enfin est diagonale de coefficients , puisque le produit de deux matrices diagonales se fait coefficient par coefficient. Pour , on remarque que , donc , et l'on applique ce qui précède à .
Avec la formule (10.3), calculez le coefficient (ligne 1, colonne 2) de la matrice .
Suites récurrentes linéaires: la formule de Binet
La suite de Fibonacci , , () est définie par une récurrence d'ordre . L'astuce consiste à la transformer en une récurrence d'ordre vectorielle: en posant ,
La matrice est la matrice compagnon de la récurrence. Calculer revient à calculer : diagonalisons.
Démonstration. , dont les racines sont et (elles vérifient , , ). Elles sont distinctes: est diagonalisable. Pour , la première ligne de s'écrit ; comme , le vecteur convient (vérifier: ). Donc
Alors , puis et enfin
La seconde composante est , ce qui établit (10.4). Comme , le terme est de valeur absolue inférieure à : est l'entier le plus proche de . Enfin puisque .
Par exemple , d'où . La même méthode s'applique à toute récurrence linéaire : les valeurs propres de la matrice compagnon sont les racines de , et si elles sont distinctes, , les constantes étant fixées par et (exercice 10.3).
Systèmes dynamiques discrets
Un système dynamique linéaire discret est une suite de vecteurs définie par , donc : populations de plusieurs classes d'âge (matrices de Leslie), stocks dans une chaîne logistique, températures de plusieurs pièces relevées chaque heure. La diagonalisation donne le comportement à long terme sans calculer .
Démonstration. Par linéarité et (appliquer fois ), on obtient . En divisant par ,
et chaque rapport est de module strictement inférieur à , donc .
Avec et , les coordonnées propres sont , donc ; on vérifie , et : après quelques étapes, les deux composantes sont pratiquement égales et croissent d'un facteur par étape. C'est aussi le principe de la méthode de la puissance (chapitre 12), qui calcule numériquement la valeur propre dominante en itérant .
Racine carrée et exponentielle d'une matrice
La formule (10.2) suggère de définir pour d'autres fonctions que les puissances, en appliquant à chaque valeur propre.
Racine carrée. Si toutes les valeurs propres sont positives ou nulles, vérifie : c'est une racine carrée de . Cette construction sert en mécanique (raideur équivalente), en statistique (matrices de covariance) et en géométrie (chapitre 12, décomposition polaire).
Démonstration. (1) , donc les sommes partielles de (10.6) sont , dont chaque coefficient tend vers .
(2) Par le théorème 10.4, la somme partielle vaut ; le passage à la limite commute avec la multiplication par les matrices fixes et (chaque coefficient du produit est une combinaison linéaire finie de coefficients convergents). La version avec s'obtient en remplaçant par .
(3) et (4) Nous admettons ces deux points dans le cas général: ils se démontrent en manipulant la série (10.6) comme la série de l'exponentielle réelle, le produit de Cauchy de deux séries absolument convergentes donnant à condition que et commutent, ce qui autorise la formule du binôme. Pour une matrice diagonalisable, le point 4 découle directement du point 2: .
Chaînes de Markov
Matrices stochastiques
Un système passe d'un état à l'autre parmi états possibles, au hasard, avec des probabilités qui ne dépendent que de l'état actuel (et pas du passé): c'est une chaîne de Markov, du nom du mathématicien russe Andreï Markov (1906). On décrit la situation à l'instant par le vecteur de distribution , dont la -ième composante est la probabilité d'être dans l'état (ou la proportion de la population qui s'y trouve).
Si est un vecteur de probabilité, l'est aussi: ses composantes sont positives, et leur somme vaut . Le produit de deux matrices stochastiques est stochastique (même calcul), et contient les probabilités de transition en étapes.
Démonstration. Notons . La condition «colonnes de somme » s'écrit , soit en transposant : le vecteur est vecteur propre de pour la valeur propre . Or et ont le même polynôme caractéristique, car (chapitre 3). Donc est aussi valeur propre de (avec, en général, un autre vecteur propre). L'inégalité fait l'objet de l'exercice 10.5.
Pour trouver , on résout le système homogène , dont une équation est toujours redondante (la somme des lignes de est nulle, puisque ), et l'on remplace cette équation par la contrainte .
Convergence vers l'état stationnaire
Ce théorème est un cas particulier du théorème de Perron–Frobenius (1907–1912) sur les matrices à coefficients positifs; nous l'admettons dans le cas général. Lorsque est diagonalisable, le point 3 se déduit des deux premiers grâce à (10.5): en écrivant , on a , et car et sont des vecteurs de probabilité (appliquer , qui annule les pour : en effet avec ).
Démontrons complètement le cas de deux états, qui contient toute l'idée. Avec la probabilité de passer de A à B et celle de passer de B à A, la matrice est , de trace et de déterminant : ses valeurs propres sont et . Si désigne la part de l'état A,
Le point fixe est (si ), et en soustrayant on obtient , donc
Dès que , on a et géométriquement, quel que soit ; si (), la convergence se fait en oscillant autour de . Les cas limites (rien ne bouge, ) et (tout le monde change à chaque étape, ) sont ceux où : la convergence échoue, et l'on vérifie que la matrice n'est pas régulière ( et ont des puissances qui restent, respectivement, l'identité ou alternent). Remarquez que si un seul des deux paramètres est nul, par exemple et , la matrice n'est pas régulière non plus (l'état A est absorbant: dans toutes les puissances), mais et la convergence a quand même lieu, vers : la régularité est une condition suffisante, pas nécessaire. L'explorateur ci-dessous permet de le constater.
Explorateur d'une chaîne de Markov à deux états
Deux états A et B; à chaque étape, un individu en A passe en B avec probabilité p et un individu en B passe en A avec probabilité q. La courbe montre la part x_k de l'état A; la ligne pointillée est la valeur stationnaire q/(p + q).
Dans une chaîne à deux états avec et , toute la population est initialement dans l'état A (). Calculez la part de l'état A après 5 étapes.
Systèmes différentiels linéaires
Résolution par diagonalisation
Un système différentiel linéaire à coefficients constants relie les dérivées de fonctions inconnues à leurs valeurs:
où et . Pour , c'est l'équation , de solution (Analyse 1). La diagonalisation ramène le cas général à équations de ce type.
Démonstration. Existence. Posons avec . Comme , on a , et en dérivant terme à terme, . De plus .
Unicité. Soit une solution quelconque de (10.9) et ses coordonnées dans la base propre. Alors : le système est découplé, pour chaque . Or , donc (une fonction de dérivée nulle sur est constante). Ainsi avec , et coïncide avec la solution construite.
La méthode pratique tient en trois lignes: diagonaliser ; écrire la solution générale avec des constantes arbitraires; déterminer les par la condition initiale, c'est-à-dire résoudre .
Portraits de phase et stabilité
Pour , on visualise les solutions en traçant les courbes dans le plan: c'est le portrait de phase du système. L'origine est toujours un point d'équilibre ( est solution constante), et les valeurs propres décident du comportement des trajectoires voisines.
| Valeurs propres de | Nature de l'origine | Comportement quand |
|---|---|---|
| réelles, | nœud stable | , tangent à (la plus lente) |
| réelles, | nœud instable | le long de |
| réelles, | point selle | fuite le long de , sauf sur la droite |
| complexes , | foyer stable | spirale vers , pseudo-période |
| complexes , | foyer instable | spirale s'éloignant de |
| imaginaires pures | centre | orbites fermées (ellipses), oscillation entretenue |
Le cas complexe s'obtient à partir de la diagonalisation sur (exemple 10.2): pour , les solutions se recombinent en et à l'aide de la formule d'Euler . La partie réelle contrôle l'amplitude (amortissement si ), la partie imaginaire la fréquence des oscillations. On retient la règle: l'origine est asymptotiquement stable si et seulement si toutes les valeurs propres ont une partie réelle strictement négative; pour , cela équivaut à et (chapitre 9: et ).
Le système avec modélise un oscillateur non amorti (). Quelle est la nature de l'origine dans le portrait de phase?
Application: deux réservoirs couplés
Oscillateurs couplés et modes propres
Deux chariots de masse sont reliés entre eux et aux parois par trois ressorts identiques de raideur . Si et sont leurs écarts à l'équilibre, la loi de Newton donne et , soit, avec ,
C'est un système du second ordre, mais la même idée s'applique: dans une base de vecteurs propres de , il se découple. Les valeurs propres de sont (vecteur propre ) et (vecteur propre ); en posant , (10.11) devient et . Chaque coordonnée oscille à sa propre pulsation : ce sont les modes propres de la structure. Le premier mode () voit les deux chariots osciller en phase, le ressort central restant au repos; le second () les voit osciller en opposition de phase. Le mouvement général est la superposition des deux:
les quatre constantes étant fixées par les positions et vitesses initiales. L'analyse modale des bâtiments, des ponts et des aubes de turbine repose sur ce principe, avec des matrices de raideur de plusieurs milliers de lignes: les fréquences propres doivent être tenues à l'écart des fréquences d'excitation (vent, séismes, machines tournantes) pour éviter la résonance.
Aperçu: au-delà de la diagonalisation
Toutes les matrices ne sont pas diagonalisables, mais on peut toujours faire presque aussi bien.
- Trigonalisation. Toute matrice carrée à coefficients complexes est semblable à une matrice triangulaire supérieure: avec triangulaire, dont la diagonale porte les valeurs propres (théorème de Schur; on peut même choisir unitaire). La démonstration se fait par récurrence sur en complétant un vecteur propre en une base. Sur , c'est possible si et seulement si a toutes ses racines réelles. Les puissances et l'exponentielle d'une matrice triangulaire se calculent encore, quoique moins simplement.
- Blocs de Jordan. Pour , une matrice non diagonalisable sur a une valeur propre double et est semblable au bloc de Jordan , comme le cisaillement de l'exemple 10.2. On a alors et : les solutions de contiennent des termes , comme dans le cas critique de l'oscillateur amorti. La forme de Jordan générale, hors programme, découpe toute matrice en tels blocs.
- Diagonalisation simultanée. Deux matrices diagonalisables et admettent une même base de vecteurs propres si et seulement si elles commutent, . C'est ce qui permet, en mécanique quantique comme en traitement du signal, de simplifier simultanément plusieurs opérateurs.
- Matrices symétriques. Le chapitre 11 démontre le théorème spectral: toute matrice symétrique réelle est diagonalisable sur , et l'on peut choisir orthogonale (). Les matrices de raideur, d'inertie, de covariance et les matrices de graphes non orientés sont symétriques: pour elles, la question de la diagonalisabilité ne se pose jamais, et s'interprète comme un choix d'axes orthogonaux adaptés.
Synthèse
- est diagonalisable si et seulement si (ou ) admet une base de vecteurs propres; alors , les colonnes de étant les vecteurs propres et la diagonale de les valeurs propres, dans le même ordre. Contrôle: .
- Critères: valeurs propres distinctes suffisent; en général il faut et il suffit que soit scindé et que pour chaque valeur propre. Un cisaillement () n'est pas diagonalisable; une rotation ne l'est que sur .
- , , : toute fonction de se calcule sur les valeurs propres. Les suites récurrentes linéaires se résolvent par la matrice compagnon (formule de Binet: ), et est dominé par la plus grande valeur propre.
- Une matrice stochastique a la valeur propre et toutes ses valeurs propres vérifient ; si elle est régulière, la distribution converge vers l'unique état stationnaire (solution de , ), à la vitesse .
- Le système a pour solution ; l'origine est asymptotiquement stable si et seulement si toutes les valeurs propres ont une partie réelle strictement négative (nœud, foyer), instable sinon (selle, nœud ou foyer instables); les valeurs propres imaginaires pures donnent un centre.
- Les modes propres d'une structure sont les vecteurs propres de sa matrice de raideur et ses fréquences propres les racines carrées des valeurs propres; toute matrice est trigonalisable sur , et les matrices symétriques sont toujours diagonalisables (chapitre 11).
Série d'exercices du chapitre 10
Exercice 1 sur 5Soit . Laquelle de ces affirmations est correcte?
Disponibilité d'une machine-outil
Une machine-outil d'un atelier de décolletage jurassien est, chaque jour, dans l'un de trois états: en service (S), en révision préventive (R) ou en panne (P). D'un jour au suivant, les probabilités de transition sont: depuis S, rester en S avec probabilité , passer en R avec et tomber en panne avec ; depuis R, revenir en S avec et rester en R avec ; depuis P, revenir en S avec , passer en R avec et rester en P avec . On range ces probabilités dans une matrice dont la colonne décrit les transitions depuis l'état (ordre S, R, P).
- 1
La matrice de transition
Écrivez et contrôlez qu'elle est stochastique.
ExerciceQuelle propriété fait de une matrice stochastique (par colonnes)?
Distribution stationnaire
Prévision à deux jours
Interprétation
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Soit .
- Diagonaliser : donner , et , et vérifier .
- En déduire une formule explicite pour , , et calculer .
- Calculer et à l'aide de la même factorisation.
Solution
1. (contrôle: , ). Deux valeurs propres distinctes: est diagonalisable.
- : , équation , vecteur propre .
- : , équation , vecteur propre .
Vérification: et .
2. , soit
Contrôles: donne , donne . Pour , et
3. On remplace par et par :
Pour l'inverse, la formule de la question 2 avec (licite car ) donne , ce que confirme la formule d'inversion des matrices : .
Pour chacune des matrices suivantes, déterminer si elle est diagonalisable sur ; si oui, donner et ; sinon, expliquer pourquoi.
Pour , calculer ensuite pour tout et interpréter géométriquement la matrice .
Solution
Matrice . Triangulaire: , valeurs propres (double) et (simple). Pour , est de rang (lignes 1 et 3 indépendantes), donc : l'espace propre est trop petit. n'est pas diagonalisable (ni sur ni sur ). Le bloc est un bloc de Jordan.
Matrice . Développons selon la première ligne:
Valeurs propres (simple) et (double). Pour : est de rang , donc ; l'espace propre est le plan , de base , . Pour : donne puis , d'où . Comme , est diagonalisable:
Vérification: .
Puissances. . Or est la matrice de la projection sur le plan parallèlement à la droite (elle fixe les deux premières colonnes de et annule la troisième), et le calcul donne
Ainsi pour tout ; par exemple , ce que confirme le produit direct. Géométriquement, est un projecteur (), et est «deux fois une projection»: elle écrase la direction et double les vecteurs du plan .
On considère la suite définie par , et pour .
- Écrire la relation sous la forme avec et diagonaliser .
- En déduire une formule explicite pour et la vérifier pour .
- Déterminer le comportement de lorsque et la limite de .
- Quelles valeurs initiales donneraient une suite tendant vers ?
Solution
1. . La matrice compagnon a pour polynôme caractéristique : valeurs propres et , distinctes, donc est diagonalisable. Comme pour Fibonacci, est vecteur propre (vérifier: car ). Donc , , , .
2. avec : , , et
(On peut aussi poser directement et résoudre , , d'où , .) Vérification: ; ; .
3. et : la suite tend vers , dominée par la valeur propre (théorème 10.6). De plus
4. La solution générale est ; elle tend vers si et seulement si , c'est-à-dire : la suite nulle. Aucune valeur propre n'étant de module inférieur à , aucune suite non nulle ne peut s'éteindre. (Si la récurrence était , de valeurs propres et , toutes les suites tendraient vers .)
Deux réservoirs contiennent respectivement L et L de liquide. De l'eau pure entre dans le réservoir 1 à L/min; le réservoir 1 déverse L/min dans le réservoir 2; le réservoir 2 renvoie L/min vers le réservoir 1 et évacue L/min vers l'extérieur, de sorte que les volumes restent constants. À , le réservoir 1 contient g de sel et le réservoir 2 n'en contient pas. On note et les masses de sel en grammes.
- Établir le système et vérifier .
- Diagonaliser et écrire la solution avec les conditions initiales.
- À quel instant la masse de sel du réservoir 2 est-elle maximale, et que vaut-elle?
- Que deviennent et à long terme? Quelle est la nature de l'origine dans le portrait de phase?
Solution
1. Bilan du réservoir 1: il perd du sel par le débit sortant L/min à la concentration et en reçoit par le débit L/min à la concentration (l'eau pure n'apporte rien): . Réservoir 2: il reçoit L/min à la concentration et perd L/min à la concentration : . D'où la matrice annoncée.
2. , , donc . Pour : , vecteur propre . Pour : , vecteur propre . Solution générale:
Conditions initiales: et , d'où , :
Contrôle: et , en accord avec le système.
3. , qui s'annule pour , soit
et est positive avant, négative après: c'est un maximum. Avec et ,
4. Les deux valeurs propres sont strictement négatives: et , le sel étant progressivement évacué par le débit de sortie. Après min, il reste g et g. L'origine est un nœud stable; pour grand, le terme domine et : la trajectoire rejoint l'origine tangentiellement à la direction propre , ce qui signifie que les deux réservoirs finissent par contenir la même masse de sel, décroissant avec la constante de temps min.
Soit une matrice stochastique par colonnes: et pour tout .
- Montrer que est valeur propre de .
- Soit une valeur propre de et un vecteur propre associé. En considérant une composante de de module maximal, montrer que . En déduire que toutes les valeurs propres de vérifient .
- On suppose de plus diagonalisable sur . Montrer que les coefficients de restent bornés lorsque , puis que si est la seule valeur propre de module , la suite converge vers une matrice dont toutes les colonnes sont des distributions stationnaires.
Solution
1. C'est le théorème 10.8: signifie , donc est valeur propre de ; comme (le déterminant est invariant par transposition), est aussi valeur propre de .
2. La matrice a ses lignes de somme : . Soit avec , et soit un indice tel que . La -ième ligne donne , et par l'inégalité triangulaire (les étant positifs),
En divisant par : . (C'est l'argument de la «norme infinie»: la multiplication par ne peut pas augmenter la plus grande composante en module, puisque chaque composante de l'image est une moyenne pondérée des composantes de départ.) Comme et ont les mêmes valeurs propres, la conclusion vaut pour .
3. Écrivons avec , . Alors , et chaque coefficient de vaut (avec ), de module au plus , quantité indépendante de : les puissances sont bornées. (Sans diagonalisabilité, la conclusion reste vraie mais l'argument est différent: les coefficients de sont des probabilités de transition en étapes, donc compris entre et .)
Si de plus est la seule valeur propre de module , alors pour et (en supposant simple; si est multiple, tend vers la matrice diagonale ayant des aux places des valeurs propres égales à , et le raisonnement est identique). Donc . Chaque colonne de est limite de la colonne correspondante de , qui est un vecteur de probabilité (produit de matrices stochastiques): a des composantes positives ou nulles de somme . Enfin , donc : chaque colonne de est une distribution stationnaire. Lorsque la valeur propre est simple (cas régulier, théorème 10.9), toutes les colonnes de sont égales à l'unique , ce qui exprime pour tout vecteur de probabilité .
Références
- D. C. Lay, S. R. Lay, J. J. McDonald, Algèbre linéaire et applications, 5e éd., Pearson, 2018 — chapitre 5 (valeurs propres, diagonalisation, systèmes dynamiques discrets et différentiels) et chapitre 10 (chaînes de Markov).
- G. Strang, Introduction to Linear Algebra, 6e éd., Wellesley-Cambridge Press, 2023 — chapitre 6 (Eigenvalues and Eigenvectors: diagonalisation, systèmes d'équations différentielles, exponentielle de matrice).
- S. Axler, Linear Algebra Done Right, 4e éd., Springer, 2024 — chapitres 5 et 8 (opérateurs diagonalisables, sous-espaces invariants, forme de Jordan).
- J. Grifone, Algèbre linéaire, 6e éd., Cépaduès, 2019 — chapitre sur la réduction des endomorphismes (diagonalisation, trigonalisation, applications aux suites et aux systèmes différentiels).
- C. D. Meyer, Matrix Analysis and Applied Linear Algebra, SIAM, 2000 — chapitre 8 (théorie de Perron–Frobenius et chaînes de Markov).
- L. N. Trefethen, D. Bau, Numerical Linear Algebra, SIAM, 1997 — leçons 24 à 27 (calcul numérique des valeurs propres, méthode de la puissance, forme de Schur).