Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- reconnaître une application linéaire, vérifier la linéarité et produire des contre-exemples;
- déterminer le noyau et l'image d'une application linéaire, en déduire son injectivité et sa surjectivité, et appliquer le théorème du rang;
- écrire la matrice d'une application linéaire dans des bases données et l'utiliser pour calculer des images, des composées et des réciproques;
- construire une matrice de passage et convertir des coordonnées d'une base à une autre;
- appliquer la formule de changement de base , reconnaître des matrices semblables et utiliser leurs invariants (rang, déterminant, trace);
- modéliser des transformations géométriques (rotations, réflexions, cisaillements, translations en coordonnées homogènes) pour l'infographie et la robotique.
Des transformations qui respectent les combinaisons linéaires
Faites tourner une pièce mécanique de autour de son axe: le point situé «à mi-chemin» entre deux sommets se retrouve à mi-chemin entre les images de ces sommets, et le vecteur qui joint deux points tournés est le tourné du vecteur qui joignait ces points. Dérivez un polynôme: la dérivée d'une somme est la somme des dérivées, et la dérivée de est . Échantillonnez un signal à intervalles réguliers, appliquez-lui un filtre à moyenne glissante, calculez la trace d'une matrice ou l'intégrale d'une fonction sur : à chaque fois, la transformation respecte les combinaisons linéaires, c'est-à-dire qu'elle envoie sur .
Ces transformations, appelées applications linéaires, sont l'objet central de l'algèbre linéaire; les chapitres 4 et 5 ont préparé le terrain en étudiant les espaces sur lesquels elles agissent. Leur intérêt pratique tient à un fait remarquable, que nous démontrerons: dès qu'on a choisi une base de l'espace de départ et une base de l'espace d'arrivée, toute application linéaire entre espaces de dimension finie est décrite par une matrice, et composer deux applications revient à multiplier leurs matrices. C'est la raison d'être du produit matriciel du chapitre 2, dont la définition en apparence arbitraire trouve ici sa justification.
Mais la matrice dépend des bases choisies, et une même transformation peut avoir une matrice compliquée dans une base et très simple dans une autre: une réflexion du plan a pour matrice dès que l'on prend un vecteur sur l'axe de réflexion et un vecteur perpendiculaire. La seconde moitié du chapitre explique comment passer d'une base à l'autre, et prépare ainsi la diagonalisation des chapitres 9 et 10.
Applications linéaires
Définition et premiers exemples
Dans tout le chapitre, et désignent des espaces vectoriels réels.
L'équivalence des deux formulations est immédiate: la seconde contient la première (prendre , puis ), et la première donne .
Voici une galerie d'exemples, que nous reprendrons tout au long du chapitre.
- Application définie par une matrice. Pour , l'application , , est linéaire par les règles du calcul matriciel: et . Résoudre le système du chapitre 1, c'est chercher les antécédents de par .
- Dérivation. , , est linéaire: et .
- Évaluation en un point. Pour fixé, , , est linéaire.
- Intégrale. , , est linéaire (linéarité de l'intégrale).
- Transposition et trace. de dans , et de dans , sont linéaires.
- Transformations géométriques du plan. La rotation d'angle autour de l'origine, la réflexion par rapport à une droite passant par l'origine, la projection sur une droite passant par l'origine parallèlement à une autre, le cisaillement : toutes sont linéaires (figure 6.1), et nous verrons qu'elles sont toutes de la forme .
Et voici trois contre-exemples à garder en tête.
- La translation avec n'est pas linéaire: , alors que nous allons voir qu'une application linéaire envoie toujours sur .
- L'application de dans n'est pas linéaire: .
- La norme de dans n'est pas linéaire: dès que .
Démonstration. 1. , et . 2. Par récurrence sur : le cas est la seconde condition de (6.1), et si la formule vaut pour vecteurs, alors . 3. Si est un sous-espace de , contient et, pour , on a . La dernière affirmation est une relecture de (6.2): les images des combinaisons linéaires des sont exactement les combinaisons linéaires des .
La formule (6.2) est la clé de tout le chapitre: une application linéaire est entièrement déterminée par les images des vecteurs d'une base. Si est une base de , tout s'écrit de manière unique, et alors ne dépend que des vecteurs . Réciproquement, on peut choisir ces vecteurs librement dans : la formule définit alors une application linéaire, et une seule, qui envoie sur .
Applications linéaires de ℝⁿ dans ℝᵐ: ce sont les matrices
Démonstration. Si , la linéarité de vient des règles du produit matriciel (exemple 1 ci-dessus). Réciproquement, soit linéaire et la matrice (6.3), dont la -ième colonne est le vecteur . Pour , la formule (6.2) donne
puisque le produit est précisément la combinaison linéaire des colonnes de à coefficients (chapitre 2). Unicité: si pour tout , alors en particulier , c'est-à-dire que et ont les mêmes colonnes.
Parmi les applications suivantes, lesquelles sont linéaires? (Plusieurs réponses possibles.)
Plusieurs réponses possibles
Vocabulaire
Vérifions la linéarité de : pour , posons ; alors , donc .
Enfin, l'ensemble des applications linéaires de dans est lui-même un espace vectoriel: la somme et le multiple , définis point par point, sont encore linéaires. Lorsque et , le théorème 6.2 identifie à , qui est de dimension .
Noyau et image d'une application linéaire
Le chapitre 5 a introduit le noyau et l'image d'une matrice. Ces notions s'étendent mot pour mot aux applications linéaires, et elles répondent aux deux questions naturelles: est-elle injective? est-elle surjective?
Démonstration. par la proposition 6.1, et si , alors . L'image est , sous-espace de par la proposition 6.1 (point 3), et la dernière affirmation en est le cas particulier .
Démonstration. La seconde affirmation est la définition de la surjectivité. Pour la première: si est injective, le seul antécédent de est , donc . Réciproquement, supposons et . Par linéarité, , donc , d'où .
Ce critère est propre aux applications linéaires: pour vérifier l'injectivité, au lieu de comparer toutes les paires de vecteurs, il suffit de résoudre une équation, . Pour , c'est le système homogène du chapitre 1.
Le théorème du rang
Démonstration. Soit et . Choisissons une base de et complétons-la (théorème de la base incomplète, chapitre 4) en une base de , avec . Nous allons montrer que est une base de , ce qui donnera .
Génératrice. Par la proposition 6.3, est engendrée par les images des vecteurs de la base de ; or , donc .
Libre. Supposons . Par linéarité, , donc appartient à et s'écrit . Ainsi , et comme la famille est libre, tous les coefficients sont nuls; en particulier .
L'idée à retenir: se «décompose» en une partie que écrase (le noyau, de dimension ) et une partie que transporte fidèlement dans (le supplémentaire , envoyé bijectivement sur ). Pour , on retrouve la formule du chapitre 5.
Démonstration. Posons . Si est injective, et (6.5) donne ; un sous-espace de de même dimension que est tout entier (chapitre 4), donc et est surjective. Si est surjective, et (6.5) donne : est injective. Les deux dernières affirmations viennent aussi de (6.5): si , alors ; si , alors .
Les coordonnées: tout espace de dimension n est une copie de ℝⁿ
Démonstration. L'application est bien définie car les coordonnées dans une base sont uniques (chapitre 4). Elle est linéaire: si et , alors , dont les coordonnées sont . Elle est injective: signifie . Elle est surjective: tout est l'image de .
Ce théorème est le pont entre l'algèbre linéaire abstraite et le calcul matriciel: polynômes, matrices, suites récurrentes ou solutions d'une équation différentielle linéaire, tout espace de dimension «est» une fois une base choisie, et toute question de dépendance linéaire, de rang ou de dimension se ramène à un système d'équations. Le prix à payer est que le choix de la base est arbitraire: c'est l'objet de la section sur les changements de base.
Soit , avec . Quelle est la dimension de ?
Matrice d'une application linéaire dans des bases
Le théorème 6.2 associe une matrice à toute application linéaire de dans , en utilisant implicitement les bases canoniques. Combiné au théorème 6.7, il permet de faire de même pour n'importe quels espaces de dimension finie, pourvu que l'on choisisse une base au départ et une base à l'arrivée.
Autrement dit, est le coefficient de dans l'écriture de : . Retenez la règle: colonne = image du -ième vecteur de la base de départ, exprimée dans la base d'arrivée. La matrice a autant de colonnes que la dimension de l'espace de départ et autant de lignes que celle de l'espace d'arrivée.
Démonstration. Notons et . Par linéarité de puis de l'application coordonnées (théorème 6.7),
la dernière égalité étant la description du produit matrice-vecteur comme combinaison linéaire des colonnes.
Remettez dans l'ordre les étapes du calcul de la matrice d'une application linéaire dans des bases et .
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Vérifier la taille: lignes et colonnes
- Calculer les images
- Choisir une base de et une base de
- Ranger les coordonnées de dans la -ième colonne
- Exprimer chaque image comme combinaison linéaire des vecteurs de
La composée et le produit matriciel
Démonstration. La linéarité de est immédiate: . Notons et . Pour tout , deux applications de (6.7) donnent
La matrice calcule donc les images par ; en prenant (dont le vecteur de coordonnées est ), on voit que la -ième colonne de est , c'est-à-dire la -ième colonne de .
Deux conséquences immédiates:
- Réciproque. Si est un isomorphisme et , alors est inversible et . En effet, (6.8) appliquée à et à donne et , d'où et (la matrice de l'identité dans une même base est , puisque a pour coordonnées ). Réciproquement, si est inversible, l'application linéaire de matrice est la réciproque de .
- Rang. , quelles que soient les bases. En effet, l'isomorphisme envoie sur , l'espace des colonnes de la matrice, et un isomorphisme conserve la dimension (il transporte une base sur une base). De même, est envoyé par sur le noyau de la matrice.
Explorateur de composition: rotation et cisaillement
La forme F (gris) est transformée par la rotation R(θ) et le cisaillement S(k). L'ordre choisi donne l'image pleine; l'autre ordre est tracé en pointillé: en général R∘S ≠ S∘R.
Soient la rotation du plan d'angle et le cisaillement . Quelle est la matrice de la composée «rotation d'abord, puis cisaillement»?
Changement de base
Matrice de passage
Un même vecteur a des coordonnées différentes dans des bases différentes. Comment passer des unes aux autres?
Lorsque et est la base canonique, la matrice de passage s'obtient sans calcul: on écrit simplement les vecteurs de en colonnes.
Démonstration. La formule (6.10) est la formule (6.7) appliquée à dans les bases et : . Par le théorème 6.9 appliqué à avec les bases , on obtient , et de même dans l'autre ordre.
Soit , base de . Quelle est la première coordonnée du vecteur dans ?
Changement de base pour une application linéaire
Que devient la matrice d'une application linéaire lorsqu'on change de bases? Le diagramme de la figure 6.3 résume la situation: on peut aller des nouvelles coordonnées de aux nouvelles coordonnées de directement (par ), ou en faisant un détour par les anciennes bases (par , puis , puis ).
Démonstration. On écrit et l'on applique deux fois le théorème 6.9 avec la suite de bases :
puisque par le théorème 6.10. On peut aussi le vérifier sur les coordonnées: pour tout , , et la matrice qui calcule les images dans les bases est unique.
Puisque des matrices semblables décrivent la même transformation, toute quantité qui a un sens géométrique pour la transformation doit être la même pour les deux matrices. C'est le cas du rang, du déterminant et de la trace.
Démonstration. Le coefficient de est , et celui de (une matrice ) est pour l'indice . Donc
ce sont les mêmes produits, sommés dans un autre ordre.
Démonstration. Déterminant: par multiplicativité du déterminant (chapitre 3), , puisque . Trace: par le lemme 6.12 avec les matrices et , . Rang: et sont les matrices du même endomorphisme dans deux bases, et l'on a vu que le rang d'une matrice de est , indépendamment des bases.
Vers la diagonalisation
L'exemple précédent illustre une stratégie que les chapitres 9 et 10 systématiseront. Prenons l'endomorphisme de de matrice dans la base canonique. On observe que et : dans la base de l'exemple 6.4, la transformation dilate la première direction d'un facteur et retourne la seconde. Sa matrice est donc
ce que confirme un calcul direct. Dans cette base, tout devient transparent: , le déterminant vaut et la trace . Les directions et sont les vecteurs propres de , et , ses valeurs propres; diagonaliser une matrice, c'est trouver une base de vecteurs propres, c'est-à-dire une base adaptée dans laquelle la matrice est diagonale. Toutes les matrices ne le permettent pas — le cisaillement en est un exemple — et le chapitre 10 dira précisément lesquelles.
Applications
Infographie: transformations géométriques et coordonnées homogènes
Un logiciel de dessin, un moteur de jeu ou un logiciel de CAO manipule des objets décrits par les coordonnées de leurs sommets. Déplacer, tourner, agrandir ou déformer un objet, c'est appliquer une même transformation à tous ses sommets; si celle-ci est linéaire, il suffit de multiplier la matrice (ou en 3D) des sommets rangés en colonnes. Les transformations de base du plan ont été rencontrées à l'exemple 6.1: rotation , mise à l'échelle , réflexion, cisaillement. En dimension 3, les rotations autour des axes de coordonnées sont
et une rotation quelconque se compose de rotations élémentaires — dans un ordre qui compte, comme vous l'avez constaté avec l'explorateur.
Un obstacle: la translation n'est pas linéaire, et l'on aimerait pourtant la traiter comme les autres, par une multiplication matricielle, pour enchaîner rotations et déplacements en un seul produit. L'astuce des coordonnées homogènes consiste à représenter le point du plan par le vecteur . Une transformation linéaire de matrice et la translation de vecteur deviennent alors
Toute composition de translations, rotations et mises à l'échelle du plan est alors une seule matrice (et en 3D): c'est ainsi que travaillent les cartes graphiques. Par exemple, la rotation d'angle autour d'un point quelconque s'écrit : on ramène à l'origine, on tourne, on renvoie à sa place (exercice 6.4).
Robotique: un bras à deux segments
Un bras robotisé plan est formé de deux segments de longueurs et , articulés par deux moteurs qui imposent les angles (entre le premier segment et l'axe des ) et (entre le second segment et le premier). Où se trouve l'extrémité du bras (l'effecteur)? On suit la chaîne des transformations en coordonnées homogènes: partant de l'origine, on tourne de , on avance de le long du premier segment, on tourne de , on avance de . La position de l'effecteur est donc la dernière colonne de
où l'on a noté la rotation en coordonnées homogènes. En effectuant les produits, on trouve
formule que l'on peut vérifier directement: le second segment fait l'angle avec l'axe des . Ce calcul s'appelle la cinématique directe; le problème inverse (quels angles pour atteindre un point donné?) est non linéaire, mais se résout localement en linéarisant (6.14), ce qui ramène encore à une matrice, la jacobienne du bras.
Filtres linéaires sur les signaux
Un signal échantillonné sur instants est un vecteur . Un filtre linéaire — moyenne glissante pour lisser un bruit de mesure, différence finie pour estimer une dérivée, filtre passe-bas d'un capteur — est une application linéaire , donc une matrice. Pour la moyenne glissante sur trois points d'un signal périodique, avec les indices lus modulo , la matrice est circulante: chaque ligne est la précédente décalée d'un cran,
Ces matrices commutent entre elles (appliquer deux filtres dans un ordre ou dans l'autre revient au même) et se diagonalisent toutes dans la même base, celle des signaux sinusoïdaux : c'est la transformée de Fourier discrète, une matrice de passage particulièrement bien choisie, dont vous entendrez parler en traitement du signal.
Synthèse
- Une application est linéaire si ; elle vérifie et est entièrement déterminée par les images des vecteurs d'une base. Les applications linéaires sont exactement les , avec .
- et sont des sous-espaces; est injective si et seulement si , surjective si et seulement si . Théorème du rang: ; si , injectif, surjectif et bijectif sont équivalents.
- Le choix d'une base de () fournit l'isomorphisme de sur . La matrice a pour colonnes les et vérifie .
- La matrice d'une composée est le produit des matrices, , et celle de est l'inverse; le rang de est celui de n'importe laquelle de ses matrices.
- La matrice de passage de à a pour colonnes les nouveaux vecteurs dans l'ancienne base; et , soit pour un endomorphisme.
- Deux matrices semblables représentent le même endomorphisme dans deux bases; elles ont même rang, même déterminant et même trace (). Une base adaptée rend la matrice simple, idéalement diagonale: c'est le programme des chapitres 9 et 10.
Série d'exercices du chapitre 6
Exercice 1 sur 5Soit une application linéaire quelconque. Laquelle de ces affirmations est toujours vraie?
Matrice de la réflexion par rapport à la droite y = 2x
Soit la réflexion (symétrie orthogonale) du plan par rapport à la droite d'équation . On veut la matrice de dans la base canonique. Méthode: trouver une base adaptée, écrire la matrice de dans cette base, puis revenir à la base canonique par la formule .
- 1
Une base adaptée
Le vecteur dirige , et lui est perpendiculaire (). Une réflexion fixe les vecteurs de l'axe et renverse les vecteurs perpendiculaires.
ExerciceQuelle est la matrice de dans la base ?
La matrice de passage
Retour à la base canonique
Vérification sur un vecteur
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Soit définie par .
- Montrer que est linéaire et écrire sa matrice dans les bases canoniques.
- Déterminer (en donner une base) et .
- est-elle injective? surjective? Vérifier le théorème du rang.
Solution
1. On peut vérifier (6.1) à la main, mais il est plus rapide de constater que avec
ce qui prouve la linéarité par le théorème 6.2 (les colonnes sont , , ).
2. Le noyau est l'ensemble des solutions du système homogène , . En additionnant les deux équations, , soit ; puis . Donc
de dimension (vérification: et ). L'image est engendrée par les colonnes de ; les deux premières, et , ne sont pas colinéaires, donc et .
3. : n'est pas injective (elle ne pouvait pas l'être, puisque ). : est surjective. Théorème du rang: .
Soient la rotation du plan d'angle et le cisaillement .
- Écrire les matrices et de et dans la base canonique.
- Calculer les matrices de et de . Ces deux applications sont-elles égales?
- Déterminer l'image du carré unité (sommets , , , ) par et calculer son aire.
- Calculer la matrice de de deux façons: en inversant directement , puis à l'aide de et .
Solution
1. D'après (6.4) avec et l'exemple 6.1,
2. Par le théorème 6.9,
Les matrices sont différentes, donc : par exemple alors que .
3. Les images des sommets par sont , , , : le carré devient le parallélogramme de sommets , , , . Son aire est (chapitre 3): la rotation et le cisaillement conservent les aires, leur composée aussi.
4. Directement: , donc (on échange les coefficients diagonaux et l'on change le signe des autres). Par les inverses: avec et (cisaillement de facteur ):
Les deux méthodes concordent. Remarquez l'inversion de l'ordre: pour défaire «tourner puis cisailler», on commence par «dé-cisailler», puis on «dé-tourne».
Soit définie par .
- Vérifier que est bien un endomorphisme de et écrire sa matrice dans la base canonique .
- Déterminer , et .
- Calculer , et . En déduire la matrice de dans la base (on admettra que c'est une base).
- Écrire la matrice de passage de à , calculer et vérifier que .
Solution
1. Si , alors et : envoie bien dans lui-même. Elle est linéaire comme composée de la dérivation et de la multiplication par le polynôme fixe , toutes deux linéaires. Les images des vecteurs de sont , , , d'où
2. si et seulement si , c'est-à-dire : , les constantes, de dimension . Par le théorème du rang, , et ; c'est l'ensemble des polynômes de divisibles par , c'est-à-dire s'annulant en .
3. , et . Chaque vecteur de est envoyé sur un multiple de lui-même (, et fois): la matrice de dans est diagonale,
4. Les colonnes de sont les coordonnées de , et dans :
( s'obtient par Gauss–Jordan, ou en remarquant que , et : ce sont les colonnes de , coordonnées des anciens vecteurs dans la nouvelle base). Alors
Contrôle par les invariants: , et . Les nombres , , sont les valeurs propres de et est une base de vecteurs propres: est diagonalisable (chapitre 10).
- En coordonnées homogènes, écrire la matrice de la rotation d'angle autour du point sous la forme , puis effectuer le produit. Vérifier que est fixe et calculer les images de l'origine et du point .
- Un bras robotisé plan a des segments de longueurs m et m. Calculer la position de l'effecteur pour et .
- Soient et . Calculer et interpréter le résultat: que représentent les colonnes de pour l'endomorphisme de matrice ? Vérifier les invariants de similitude.
Solution
1. D'après (6.13),
On calcule puis
Vérifications: , le centre est fixe; et . Ce dernier est bien à distance de , comme , et le vecteur a tourné de en .
2. Par (6.14) avec :
Le second segment, replié de vers l'intérieur, fait un angle de avec l'horizontale.
3. , donc . Alors et
Interprétation: dans la base formée des colonnes de , l'endomorphisme a une matrice diagonale, ce qui signifie et (on le vérifie directement: , ). Les colonnes de sont des vecteurs propres, dilatés respectivement d'un facteur et . Invariants: et ; le rang vaut des deux côtés.
Soit un espace vectoriel de dimension finie et un endomorphisme vérifiant (on dit que est un projecteur).
- Montrer que pour tout , le vecteur appartient à . En déduire .
- Montrer que , et conclure que .
- Montrer que est l'identité sur . En déduire qu'il existe une base de dans laquelle la matrice de est avec coefficients .
- En déduire que pour tout projecteur, et vérifier cette identité sur la matrice de l'exemple 6.5.
Solution
1. Par linéarité et l'hypothèse ,
donc . Ainsi tout s'écrit avec le premier terme dans et le second dans : .
2. Soit . Comme , il existe avec ; alors . Mais donne . Donc . La somme du point 1 est directe (chapitre 5): . (On retrouve au passage le théorème du rang: .)
3. Le calcul du point 2 montre que pour tout . Choisissons une base de et une base de ; puisque la somme est directe, la famille est une base de . Dans cette base, (colonne ) et (colonne nulle):
Géométriquement, est la projection sur parallèlement à , exactement comme dans l'exemple 6.5 et la figure 6.2.
4. La trace est un invariant de similitude (théorème 6.13), donc . Pour la matrice de l'exemple 6.5, on a vérifié ; sa trace vaut et son rang vaut (la seconde colonne est fois la première): l'identité est satisfaite. Remarque: la réciproque est fausse en général, mais l'identité est un test rapide pour repérer une matrice qui ne peut pas être un projecteur, par exemple , de trace et de rang mais dont le carré n'est pas elle-même.
Références
- Lay, D. C., Lay, S. R. et McDonald, J. J., Algèbre linéaire et applications, 5e éd., Pearson, Montréal, chap. 1.8–1.9, 4.4, 4.7 et 5.4.
- Strang, G., Introduction to Linear Algebra, 5e éd., Wellesley-Cambridge Press, chap. 8 (Linear Transformations).
- Axler, S., Linear Algebra Done Right, 3e éd., Springer, chap. 3 (Linear Maps).
- Grifone, J., Algèbre linéaire, 6e éd., Cépaduès, Toulouse, chap. 3 et 4.
- Liret, F. et Martinais, D., Algèbre 1re année, Dunod, Paris, chapitres sur les applications linéaires et les matrices.
- Polycopiés Algèbre linéaire (EPFL, première année) et Lineare Algebra (ETH Zurich), chapitres sur les applications linéaires et les changements de base; pour les applications en infographie et en robotique, Marschner, S. et Shirley, P., Fundamentals of Computer Graphics, 5e éd., CRC Press, chap. 6–7.