Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- distinguer un projet d'une activité courante, nommer les trois contraintes qui le bornent — contenu, délai, coût — et dire pourquoi elles ne peuvent pas être fixées toutes les trois à la fois;
- rédiger une charte de projet, découper un projet en lots de travail par une structure de découpage qui respecte la règle des 100 %, et répartir les responsabilités entre commanditaire, comité de pilotage, chef de projet et équipe;
- construire le réseau des antécédents d'un projet, calculer par la méthode du chemin critique les dates au plus tôt, les dates au plus tard et les marges, et lire un diagramme de Gantt avec ses jalons;
- identifier et évaluer les risques d'un projet, calculer leur valeur monétaire attendue, choisir une réponse et dimensionner une réserve pour aléas;
- suivre un projet par la valeur acquise — valeur planifiée, valeur acquise, coût réel, indices de performance des délais et des coûts — et en tirer une estimation à l'achèvement dont vous connaissez les hypothèses;
- choisir entre une démarche prédictive et une démarche agile, et argumenter une décision de rattrapage de retard en tenant compte de ce que les chapitres 9, 13 et 14 ont appris sur les décisions, les équipes et la communication.
Le cours a jusqu'ici décrit le management d'une organisation qui dure: une structure, une culture, des budgets annuels, des collaborateurs évalués chaque année. Une part croissante du travail des organisations ne dure pas. Développer un instrument, déménager un laboratoire, implanter un logiciel de gestion, ouvrir une filiale, obtenir une homologation: chacune de ces tâches a un début, une fin, un résultat unique, et mobilise des personnes venues de plusieurs services pour un temps limité. C'est le domaine de la gestion de projet.
Ce chapitre vient en dernier parce qu'il réunit presque tout ce qui précède. Il planifie, comme le chapitre 1 l'a annoncé; il emprunte sa structure matricielle au chapitre 8 et ses arbres de décision au chapitre 9; il repose sur l'équipe que le chapitre 13 a dimensionnée, sur la communication du chapitre 14 et sur la boucle de contrôle du chapitre 17. Ce qu'il ajoute est un outillage propre — charte, découpage, réseau, chemin critique, registre des risques, valeur acquise — et une discipline: rendre explicites, avant de commencer, les hypothèses dont dépend la réussite.
Le fil du chapitre est le projet SensoLab d'Alpina Instruments SA, l'instrument pour laboratoires hospitaliers dont le chapitre 7 a dessiné le modèle d'affaires et dont le chapitre 13 a constitué l'équipe. Comme tout le cas, Alpina et SensoLab sont fictifs: les durées, les budgets, les risques et les dates qui suivent sont construits pour l'exercice et ne décrivent aucun projet réel.
Qu'est-ce qu'un projet?
Projet et activité courante
Les trois attributs ont chacun une conséquence de gestion. Temporaire signifie que l'organisation du projet sera dissoute à la fin: ses membres viennent d'ailleurs et y retourneront, ce qui pose la question de leur double appartenance (chapitre 8) et de ce que devient l'expérience acquise une fois l'équipe dispersée. Unique signifie qu'on ne peut pas s'appuyer sur l'historique d'opérations identiques: les durées et les coûts sont estimés, jamais connus, et l'incertitude est la matière première du projet. Sous contraintes signifie que le projet est jugé à l'aune d'engagements pris au départ, ce qui en fait un objet de contrôle au sens du chapitre 17 — avec la particularité que la boucle de contrôle doit fonctionner pendant le projet, et non après lui, puisqu'il n'y aura pas d'exercice suivant pour corriger.
La distinction n'est pas une affaire de taille. Un projet peut mobiliser deux personnes pendant trois semaines; une activité courante peut occuper deux cents personnes pendant des décennies. Elle n'est pas non plus une affaire de nouveauté technique: le déménagement d'un atelier ne demande aucune innovation, mais il est unique pour l'organisation qui le vit, et il se gère comme un projet.
Portée et limites. Le triangle n'est pas un résultat empirique: c'est une règle de cohérence qui interdit une promesse — «tout, tout de suite, pour pas cher» — et qui désigne celui qui doit arbitrer. Il simplifie de deux manières. D'abord, les trois côtés ne sont pas substituables à volonté: ajouter des ressources ne raccourcit pas toujours un délai, et le chapitre 13 a montré qu'un groupe plus grand produit moins par personne; nous y reviendrons avec la loi de Brooks. Ensuite, la qualité n'est pas un quatrième côté libre: dans un projet d'instrument médical, elle est une contrainte réglementaire, non une variable d'arbitrage — c'est la distinction entre intérêts négociables et droits non négociables du chapitre 3. Quant au taux d'échec des projets, souvent cité sous la forme d'un pourcentage spectaculaire, il provient pour l'essentiel d'enquêtes praticiennes dont la méthode — définition de l'échec, échantillon, déclaration par les répondants — a été sérieusement critiquée (Eveleens et Verhoef, 2010). Ce cours n'en cite donc aucun. Ce qui est mieux établi est un biais de planification systématique: les durées et les coûts estimés au départ sont plus souvent dépassés que l'inverse, et d'autant plus que le projet est grand et nouveau (Flyvbjerg et Gardner, 2023).
Le cycle de vie d'un projet
Tous les référentiels décrivent le projet comme une succession de phases, avec des variantes de vocabulaire: initialisation (le projet est-il justifié? la charte est signée), planification (découpage, réseau, budget, risques), exécution (le travail est fait), surveillance et maîtrise (l'avancement est mesuré et corrigé, en continu pendant l'exécution) et clôture (le résultat est réceptionné, l'équipe dissoute, l'expérience consignée). Les phases ne sont pas séparées par des murs: on replanifie pendant l'exécution, et la surveillance commence dès le premier jour.
Le cycle de vie d'un projet ne se confond pas avec l'entonnoir à jalons du chapitre 7, qui décrit le parcours d'un portefeuille d'idées. Les deux s'emboîtent: chaque étape de l'entonnoir — étude de concept, développement, validation — peut être conduite comme un projet, et le jalon qui la clôt décide si le projet suivant sera lancé. SensoLab est le projet qui couvre, dans l'entonnoir d'Alpina, les étapes de développement et de validation jusqu'au dépôt du dossier d'homologation.
Prédictif ou agile
Ce qui précède décrit une démarche prédictive (on dit aussi «en cascade»): le contenu est fixé au départ, le planning en découle, et l'on mesure ensuite les écarts. Elle convient lorsque le contenu peut être spécifié d'avance et qu'un changement tardif coûte cher — un bâtiment, un dossier réglementaire, une installation industrielle.
Les démarches agiles, nées dans le développement logiciel (Manifeste agile, 2001; méthode Scrum), renversent la logique: le délai et le coût sont fixés par itérations courtes de deux à quatre semaines, et c'est le contenu qui s'ajuste, priorisé à chaque itération avec le client à partir de ce qui a été effectivement livré et testé. Elles conviennent lorsque le besoin ne peut pas être spécifié d'avance et qu'un changement coûte peu — une interface, une application, un service en cours de découverte. On reconnaît la logique de la start-up du chapitre 7: apprendre avant d'exécuter.
Le choix n'est pas idéologique: il dépend de ce qui coûte cher à changer. Un projet réel est souvent hybride. Dans SensoLab, le logiciel embarqué de l'instrument peut avancer par itérations agiles, tandis que l'architecture de mesure et le dossier de conformité suivent une démarche prédictive, parce que chaque modification de l'interface capteur après le gel oblige à refaire une partie du dossier — c'est exactement le conflit entre l'ingénieur de mesure et la responsable réglementaire que le chapitre 14 a analysé.
Parmi les situations suivantes chez Alpina, lesquelles relèvent de la gestion de projet plutôt que de l'activité courante? (plusieurs réponses)
Plusieurs réponses possibles
Cadrer le projet
La charte de projet
La charte n'est pas une formalité. Elle règle d'avance trois conflits que tout projet rencontre. Le conflit sur le contenu: une demande supplémentaire («pourriez-vous ajouter une connexion sans fil?») se juge contre le périmètre écrit, et la ligne «hors périmètre» est souvent la plus utile du document. Le conflit sur l'autorité: qui peut modifier le délai, le budget ou le contenu, et jusqu'à quel seuil. Le conflit sur le succès: un projet dont le critère de réussite n'est pas écrit sera jugé, à la fin, sur le critère qui arrange chacun. On retrouve ici la leçon des chapitres 9 et 18 — écrire les critères avant de voir les résultats.
La structure de découpage du projet
La règle des 100 % a deux faces. Rien ne doit manquer: un travail qui ne figure dans aucun lot ne sera ni estimé, ni budgété, ni fait — et c'est en général la documentation, les essais d'interopérabilité ou la gestion du projet elle-même. Rien ne doit être compté deux fois: un même travail rattaché à deux lots est budgété deux fois et fait par personne. Le découpage est orienté livrables plutôt que métiers: le lot «vérification en laboratoire» réunit des ingénieurs de mesure, un responsable qualité et un technicien, et c'est ce qui permet de lui nommer un responsable unique. On retrouve la parade à la paresse sociale du chapitre 13: un responsable nommé par lot, y compris pour les lots ingrats.
Jusqu'où descendre? Une règle pratique répandue veut qu'un lot de travail dure entre une et quelques semaines et tienne dans une période de compte rendu. Plus fin, le suivi coûte plus qu'il ne rapporte; plus grossier, un retard ne se voit qu'à la fin du lot, quand il est trop tard pour le corriger.
Les rôles et l'autorité du chef de projet
Un projet superpose une organisation temporaire à la structure permanente. Quatre rôles doivent y être nommés:
- le commanditaire (sponsor) porte la justification du projet, le finance, signe la charte et tranche les arbitrages qui sortent de la délégation du chef de projet; c'est lui qui répond du projet devant la direction;
- le comité de pilotage réunit autour du commanditaire les responsables des fonctions qui prêtent des ressources — pour SensoLab, la direction générale, la R&D et la production — et décide aux jalons: poursuivre, réorienter, arrêter;
- le chef de projet planifie, coordonne, suit et rend compte; il répond du triangle dans les limites de sa délégation;
- l'équipe de projet: pour SensoLab, le noyau de 7 personnes à plein engagement et les 6 correspondants rattachés chacun à un référent du noyau, dimensionnés au chapitre 13.
L'autorité réelle du chef de projet dépend de la structure qui l'entoure, et le chapitre 8 en a donné la gamme. Dans une structure fonctionnelle, il coordonne sans commander: les membres de l'équipe restent sous l'autorité de leur chef de service, qui décide de leur temps. Dans une structure matricielle, l'autorité est partagée, et l'équilibre entre chef de projet et chefs de ligne — matrice faible, équilibrée ou forte — se négocie. Dans une structure par projet, l'équipe est détachée à plein temps et le chef de projet a une autorité hiérarchique. SensoLab est en matrice: ses membres restent rattachés à la R&D capteurs, à l'équipe médicale ou à la production. C'est pourquoi le chapitre 13 exigeait un engagement écrit de disponibilité signé par les chefs de ligne, et non une intention orale.
Une matrice des responsabilités rend ce partage explicite. La plus répandue, dite RACI, indique pour chaque livrable qui le réalise (R), qui en répond et l'approuve (A, une seule personne), qui est consulté avant (C) et qui est informé après (I). Pour trois livrables de SensoLab:
| Livrable | Commanditaire | Comité de pilotage | Cheffe de projet | Responsable réglementaire | Ingénieurs de mesure |
|---|---|---|---|---|---|
| Charte | A | C | R | C | I |
| Gel des interfaces capteur | I | I | A | C | R |
| Dossier technique | I | I | A | R | C |
La règle «une seule personne en A» est la plus utile du tableau: elle supprime l'ambiguïté de rôle que le chapitre 13 désignait comme un défaut de conception. Elle aurait aussi désamorcé une partie du conflit du chapitre 14 entre l'ingénieur de mesure et la responsable réglementaire, en disant d'avance qui décide du gel.
Remettez dans l'ordre logique les étapes de la préparation d'un projet en démarche prédictive.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Estimer la durée et le coût de chaque lot
- Établir le registre des risques et la réserve pour aléas
- Découper le travail en lots par la structure de découpage
- Établir le réseau des antécédents et calculer le chemin critique
- Signer la charte: objectif, périmètre, budget, commanditaire
Planifier les délais
Estimer les durées
Une durée de projet est une estimation, et le chapitre 9 a montré ce que deviennent les estimations humaines: elles sont ancrées sur un premier chiffre, optimistes, et d'autant plus confiantes qu'on a imaginé le scénario en détail. Le biais de planification (planning fallacy), décrit par Kahneman et Tversky (1979) et documenté depuis par de nombreuses études expérimentales (Buehler, Griffin et Ross, 1994), en est la forme propre aux projets: on sous-estime le temps nécessaire à une tâche même lorsqu'on sait que des tâches semblables ont pris plus de temps que prévu.
Deux parades ont un fondement. La première est l'estimation à trois points: pour chaque activité, on demande une durée optimiste , une durée la plus probable et une durée pessimiste , et l'on retient la moyenne pondérée de la méthode PERT,
Ces deux formules sont des conventions, issues d'une loi bêta approchée choisie par les concepteurs de la méthode à la fin des années 1950, non des résultats empiriques. Leur intérêt est ailleurs: elles obligent à formuler un pessimiste, et la moyenne est supérieure à dès que la distribution est asymétrique vers le retard, ce qui est le cas typique. La seconde parade est la prévision par classe de référence (reference class forecasting): au lieu de partir du projet lui-même, on part de la distribution des durées et des coûts réels de projets comparables déjà achevés, puis on ajuste. C'est la «vue de l'extérieur» de Kahneman, appliquée aux projets par Flyvbjerg; elle suppose de disposer de projets comparables, ce qu'une PME n'a pas toujours.
Le réseau et le chemin critique
Une fois les durées estimées, il faut savoir dans quel ordre les activités peuvent s'enchaîner. Certaines dépendent d'autres — on n'intègre pas le prototype avant d'avoir reçu les composants —, d'autres peuvent se dérouler en parallèle. On représente ces dépendances par un réseau des antécédents: chaque activité est un nœud, chaque flèche une contrainte «doit être achevée avant».
Portée et limites. La méthode, mise au point à la fin des années 1950 pour des projets industriels et militaires, est un calcul exact sous ses hypothèses, et c'est son mérite: elle dit où un retard coûte et où il ne coûte rien. Ses trois hypothèses sont toutes fausses en pratique, et chacune a sa conséquence. Les durées sont incertaines: lorsque deux chemins parallèles de durée voisine se rejoignent, la date de fin attendue est plus tardive que celle du chemin le plus long, parce que le projet attend le plus lent des deux, quel qu'il soit; le calcul déterministe est donc systématiquement optimiste à chaque point de convergence. Les ressources sont limitées: si les deux mêmes ingénieurs doivent faire deux activités «parallèles», elles ne le sont pas, et le vrai chemin critique passe par la ressource — c'est l'idée de la chaîne critique de Goldratt (1997), qui remplace les marges cachées dans chaque activité par un tampon commun en fin de projet. Les liens sont plus variés que «fin-début»: des activités peuvent démarrer avant la fin de leur prédécesseur, et c'est d'ailleurs l'un des moyens de raccourcir un projet.
Dans le projet SensoLab de l'exemple 20.2, le lot C (électronique et logiciel embarqué) prend finalement 19 semaines au lieu de 14, toutes les autres durées restant inchangées. Quelle est la nouvelle durée du projet, en semaines?
Le diagramme de Gantt et les jalons
Le réseau montre la logique; il montre mal le temps. Le diagramme de Gantt — du nom de l'ingénieur américain Henry Gantt, qui l'utilisait au début du XXᵉ siècle pour ordonnancer des ateliers — représente chaque activité par une barre placée sur un axe de temps, de sa date de début à sa date de fin. Il est devenu l'instrument de communication standard d'un projet parce qu'il se lit sans formation. Il a aussi le défaut de sa clarté: un Gantt qui ne montre pas les liens de dépendance cache le chemin critique, et laisse croire que chaque barre peut glisser indépendamment des autres.
Un jalon (milestone) est un événement de durée nulle qui marque l'achèvement d'un livrable important ou une décision: «prototype vérifié», «dossier déposé». Les jalons sont les points où le comité de pilotage regarde le projet, et ils ont une vertu que les barres n'ont pas: ils sont binaires. Un lot peut être «à 90 %» pendant des semaines; un prototype est vérifié ou il ne l'est pas. Pour SensoLab, le planning de référence place le jalon «prototype vérifié» à la fin de G, en semaine 40, soit le vendredi 10 octobre 2025 — trois semaines avant l'échéance du mandat, fixée par la charte au vendredi 31 octobre (fin de la semaine 43). Le dépôt du dossier tombe à la fin de la semaine 54, le vendredi 16 janvier 2026.
L'explorateur suivant recalcule le chemin critique et redessine le Gantt quand vous modifiez la durée de trois activités incertaines.
Planning de référence du projet SensoLab d’Alpina (cas fictif), recalculé par la méthode du chemin critique à chaque mouvement. Allongez l’approvisionnement E et regardez le dépôt reculer d’autant; allongez le logiciel C et regardez sa marge, en pointillé, se consumer avant que le chemin critique ne bascule; raccourcissez les essais H et voyez à partir de quand le dossier I devient critique à son tour.
Faites trois essais. Portez l'approvisionnement E à 12 semaines: le projet s'allonge exactement de 4 semaines, parce que E est critique, et le jalon du prototype dépasse l'échéance du mandat. Ramenez E à 8 et portez le logiciel C à 18 semaines: rien ne bouge, la marge est consommée — mais C devient critique, et la moindre semaine supplémentaire se paie. Portez enfin les essais H à 8 semaines: le projet ne gagne que 4 semaines et non davantage, parce que le dossier technique I devient critique à son tour. Raccourcir une activité critique ne raccourcit le projet que jusqu'à ce qu'un autre chemin prenne le relais.
Ressources et compression des délais
Le calcul du chemin critique suppose les ressources illimitées. Quand elles ne le sont pas, deux opérations complètent le planning. Le lissage décale les activités qui ont de la marge pour éviter qu'une même personne soit affectée à deux tâches simultanées, sans toucher à la date de fin. Le nivellement accepte de retarder la fin du projet lorsque le lissage ne suffit pas.
À l'inverse, lorsqu'il faut raccourcir un projet, deux leviers existent, et ils ne portent que sur le chemin critique. La compression (crashing) ajoute des ressources à une activité critique — une deuxième équipe, un deuxième banc d'essai, des heures supplémentaires — pour la raccourcir, à un coût. On compare alors le coût par semaine gagnée à la valeur d'une semaine de délai, et l'on comprime d'abord l'activité critique qui coûte le moins cher par semaine gagnée. Le chevauchement (fast tracking) fait démarrer une activité avant la fin de son prédécesseur, au prix d'un risque de reprise si le prédécesseur change encore — c'est exactement ce que l'ingénieur de mesure du chapitre 14 voulait éviter en refusant de geler l'interface.
Maîtriser les risques
Identifier, évaluer, répondre
La gestion des risques suit une boucle simple. On identifie les risques — par entretiens, par revue de projets antérieurs, par l'analyse de chaque hypothèse de la charte; on les évalue, au moins qualitativement par une matrice probabilité × impact, et quantitativement lorsque c'est possible; on choisit une réponse; on surveille les risques et leurs signaux d'alerte pendant tout le projet. Le tout est consigné dans un registre des risques, qui nomme pour chaque risque un propriétaire chargé de le suivre.
Quatre réponses sont possibles face à une menace. Éviter: modifier le projet pour que le risque disparaisse — retirer une fonction, changer de technologie. Réduire: agir sur la probabilité ou sur l'impact — un deuxième fournisseur qualifié, un essai préliminaire. Transférer: faire porter l'impact financier par un tiers — une assurance, une clause de pénalité dans un contrat; le risque ne disparaît pas, son coût change de mains. Accepter: ne rien faire d'autre que prévoir une réserve, en temps ou en argent, pour le cas où il se réaliserait.
Alpina souscrit une assurance qui rembourse les frais d'essais supplémentaires si l'organisme notifié en exige. Quelle réponse au risque est-ce, et qu'est-ce qu'elle ne change pas?
Suivre l'avancement: la valeur acquise
Pourquoi le budget consommé ne suffit pas
Imaginez qu'à mi-parcours un projet ait dépensé exactement ce qui était prévu à cette date. Est-il dans les temps et dans le budget? On ne peut pas le savoir: il a peut-être dépensé le budget prévu en faisant la moitié du travail prévu. Comparer la dépense réelle à la dépense planifiée confond deux écarts — un écart de délai (a-t-on fait ce qui était prévu?) et un écart de coût (ce qui a été fait a-t-il coûté ce qu'il devait?). La méthode de la valeur acquise les sépare en introduisant une troisième grandeur: la valeur, au prix du budget, du travail effectivement accompli.
Portée et limites. La méthode, imposée depuis les années 1960 dans les grands contrats publics américains et reprise par tous les référentiels, a un mérite décisif: elle donne au comité de pilotage deux nombres qui ne se confondent pas, et une prévision qui se met à jour chaque mois. Elle a trois faiblesses qu'il faut connaître. L'avancement est souvent déclaratif: le «pourcentage d'achèvement» d'un lot de conception est une appréciation, et le chapitre 14 a montré comment l'information se filtre en remontant. Une parade simple est la règle 0/50/100: un lot compte pour 0 tant qu'il n'a pas commencé, pour 50 % dès qu'il a commencé, pour 100 % seulement quand il est achevé et réceptionné. Le SPI ignore le chemin critique: un projet peut avancer très vite sur des activités à marge et rester bloqué sur une activité critique, avec un SPI flatteur et une date de fin qui recule. Le SPI doit donc toujours être lu avec le réseau. L'extrapolation (20.5) est une hypothèse: elle suppose que le dépassement constaté se reproduira sur tout le reste du projet. Si la cause est ponctuelle et réglée, l'estimation pertinente est plutôt — le reste au prix du budget —, et choisir entre les deux est un jugement sur la cause, pas un calcul.
Un projet fictif de CHF 400 000 présente, à la date d'état, une valeur acquise de CHF 180 000 et un coût réel de CHF 240 000. Si la performance de coût constatée se maintient, quelle est l'estimation à l'achèvement, en francs?
Le facteur humain: ce que les outils ne voient pas
Les outils de ce chapitre traitent un projet comme un système d'activités. Les chapitres 9 à 16 rappellent qu'il est d'abord un système de personnes, et quatre mécanismes y sont particulièrement à l'œuvre.
L'escalade d'engagement (chapitre 9). Plus un projet a consommé de ressources, plus il est difficile de l'arrêter, même lorsque les jalons montrent qu'il ne tiendra pas ses promesses. Les jalons ne protègent contre l'escalade que si leurs critères d'arrêt sont écrits d'avance et si quelqu'un, au comité, a intérêt à les appliquer.
Le filtrage de l'information (chapitre 14). Les mauvaises nouvelles remontent mal, et d'autant plus mal qu'elles traversent de niveaux. Les jalons binaires, la règle 0/50/100 et la valeur acquise ont en commun de rendre l'avancement difficile à embellir. Ils ne fonctionnent que si la première personne qui annonce un retard est remerciée plutôt que blâmée — c'est la sécurité psychologique du chapitre 13.
La loi de Parkinson et le syndrome de l'étudiant. Le travail tend à occuper tout le temps disponible, et l'on commence souvent une tâche au dernier moment, lorsque sa marge est déjà consommée. Ce sont des observations praticiennes, pas des lois démontrées; elles expliquent pourquoi les marges distribuées activité par activité disparaissent, et pourquoi la chaîne critique les regroupe en un tampon de fin de projet que personne ne peut s'approprier.
La clôture et l'apprentissage. Un projet se termine par la réception du livrable et la dissolution de l'équipe, et c'est à ce moment que l'expérience risque de se perdre. Le retour d'expérience — ce que l'on referait, ce que l'on ne referait pas, les durées et coûts réels par lot — est la matière première de la prévision par classe de référence du projet suivant. C'est aussi l'apprentissage en double boucle du chapitre 16: ne pas seulement corriger le planning, mais se demander pourquoi le planning était faux.
Synthèse
- Un projet est temporaire, produit un résultat unique et se juge sur trois contraintes liées — contenu, délai, coût — dont deux fixées contraignent la troisième. Le triangle est une règle de cohérence, pas une loi; dans un projet médical, la qualité est une contrainte réglementaire, non une variable d'ajustement. Les taux d'échec spectaculaires des enquêtes praticiennes ne sont pas fiables; le biais de planification l'est davantage.
- On cadre avant de planifier: la charte fixe l'objectif, le périmètre — y compris ce qui en est exclu —, le budget, les jalons, le commanditaire et la délégation du chef de projet. La structure de découpage décompose tout le travail en lots, selon la règle des 100 %, avec un responsable par lot; la matrice RACI ne nomme qu'une personne qui répond de chaque livrable.
- La méthode du chemin critique calcule par une passe avant et une passe arrière les dates au plus tôt et au plus tard et les marges. Pour SensoLab, le chemin critique A-B-E-F-G-H-J dure 54 semaines et passe par l'approvisionnement; la marge mesure une tolérance au retard, pas une priorité. Le calcul est optimiste dès que des chemins incertains convergent et que les ressources sont partagées.
- Raccourcir un projet ne se fait que sur le chemin critique, par compression ou chevauchement, et seulement jusqu'à ce qu'un autre chemin devienne critique. La loi de Brooks rappelle qu'ajouter des personnes à une tâche intellectuelle et interdépendante peut la retarder.
- Un risque se décrit par une probabilité et un impact; la somme des valeurs monétaires attendues dimensionne une réserve pour aléas (CHF 63 000, 7,4 % du budget de SensoLab) qui couvre la moyenne et non le pire cas. Un risque qui frappe une activité critique coûte du temps, en plus de l'argent.
- La valeur acquise sépare l'écart de délai () de l'écart de coût (). SensoLab à la semaine 30: SPI 0,923, CPI 0,881, estimation à l'achèvement entre CHF 915 000 et 965 000 selon l'hypothèse retenue sur la cause du surcoût. Le SPI ne remplace pas le réseau: c'est lui qui montre que quatre semaines de retard critique font manquer le jalon du prototype.
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Pour chacune des situations suivantes, dites s'il s'agit d'un projet ou d'une activité courante, et justifiez par les attributs de la définition 20.1.
- Une commune organise la fête fédérale de lutte qu'elle accueille pour la première fois.
- Le service clients d'Alpina traite chaque jour une trentaine de réclamations.
- Une PME remplace son logiciel de comptabilité par un progiciel de gestion intégré.
- Une banque cantonale effectue la révision annuelle de ses crédits hypothécaires.
- Une haute école ouvre une nouvelle filière de bachelor.
Solution
- Projet. Temporaire (l'organisation sera dissoute après la fête), résultat unique pour cette commune, équipe constituée pour l'occasion, contraintes de date (immuable) et de budget. C'est l'exemple type du projet à délai fixe: la date ne bouge pas, ce sont le contenu et le coût qui s'ajustent.
- Activité courante. Répétée, au résultat connu, pilotée par des indicateurs permanents (délai de réponse, taux de résolution). Un projet pourrait toutefois naître de cette activité — refondre le processus de traitement des réclamations.
- Projet. Temporaire, résultat unique (ce progiciel dans cette entreprise), équipe mixte informatique-métiers, contraintes de contenu, de délai et de coût. C'est aussi un projet de changement au sens du chapitre 16: la difficulté principale n'est souvent pas technique.
- Activité courante. La révision est annuelle et répétée selon une procédure connue, même si chaque dossier est particulier. La nouveauté d'un cas ne suffit pas à faire un projet.
- Projet, suivi d'une activité courante. La conception et l'ouverture de la filière sont temporaires et uniques; une fois ouverte, son enseignement devient une activité courante. Le passage de l'un à l'autre — la clôture du projet et le transfert à l'organisation permanente — est un moment délicat que la charte doit prévoir.
Un laboratoire d'étalonnage fictif doit déménager. Les activités, leurs durées en semaines et leurs prédécesseurs sont les suivants: A planifier le déménagement, 2, —; B préparer les nouveaux locaux, 6, A; C commander le mobilier technique, 3, A; D installer le mobilier, 2, B et C; E former le personnel aux nouvelles procédures, 3, A; F transférer les instruments, 1, D; G requalifier les instruments, 2, E et F.
a) Calculez les dates au plus tôt et au plus tard et la marge totale de chaque activité, puis la durée du projet et le chemin critique. b) Le fournisseur de mobilier annonce un délai de 5 semaines au lieu de 3. Quelle conséquence? c) La responsable propose de démarrer la formation E dès que possible «puisqu'elle a de la marge». Qu'en pensez-vous?
Solution
a) Les dates.
| Activité | Durée | DTôt | FTôt | DTard | FTard | Marge |
|---|---|---|---|---|---|---|
| A | 2 | 0 | 2 | 0 | 2 | 0 |
| B | 6 | 2 | 8 | 2 | 8 | 0 |
| C | 3 | 2 | 5 | 5 | 8 | 3 |
| D | 2 | 8 | 10 | 8 | 10 | 0 |
| E | 3 |
Le chemin critique d'un projet fictif comprend trois activités dont les estimations, en semaines (optimiste, plus probable, pessimiste), sont: (3, 4, 8), (6, 8, 16) et (2, 3, 4).
a) Calculez la durée moyenne PERT et l'écart-type de chaque activité, puis la durée moyenne du chemin critique. b) En supposant les durées indépendantes et la durée du chemin approximativement normale, estimez la probabilité de terminer en 18 semaines au plus. c) Le chef de projet a annoncé 15 semaines au client, la somme des durées les plus probables. Commentez, et dites ce que le calcul ne prend pas en compte.
Solution
a) Par la relation (20.1):
| Activité |
|---|
Une PME fictive implante un progiciel de gestion intégré. Budget à l'achèvement: CHF 400 000. Au sixième mois, la valeur planifiée vaut CHF 220 000, la valeur acquise CHF 180 000 et le coût réel CHF 240 000.
a) Calculez les écarts de délai et de coût, le SPI et le CPI, et interprétez-les. b) Calculez l'estimation à l'achèvement sous l'hypothèse d'un CPI maintenu, et sous l'hypothèse d'un surcoût ponctuel. c) Le chef de projet déclare: «Nous avons dépensé 240 000 francs sur 400 000, soit 60 % du budget, pour un projet achevé à 45 %: il nous reste 160 000 francs pour 55 % du travail, ce qui est tendu mais faisable.» Que vaut ce raisonnement?
Solution
a) ; . ; . Le projet a accompli 82 % du travail prévu à cette date et chaque franc dépensé n'a produit que 75 centimes de travail budgété: il est à la fois .
Alpina Instruments SA (cas fictif). Nous sommes fin octobre 2025. La mesure X du problème guidé a été appliquée et le prototype est vérifié; les essais au CHU (H) ont commencé en semaine 42. Le directeur général, inquiet des 17,8 % de dépassement prévus et de la date de dépôt de fin janvier 2026, propose au comité de pilotage d'affecter trois ingénieurs supplémentaires de la R&D capteurs à l'équipe pour «accélérer la fin du projet». La cheffe de projet a deux semaines pour lui répondre. Rédigez la note qu'elle remet au comité: diagnostic, options, recommandation argumentée, limites.
Solution
Diagnostic. Il reste deux chemins: les essais au CHU H (12 semaines, critiques) et le dossier technique I (8 semaines, 4 de marge), suivis de la revue et du dépôt J. Où se trouve le délai? Dans H, dont la durée dépend surtout du recrutement d'échantillons et du rythme du laboratoire hospitalier, pas du nombre d'ingénieurs d'Alpina. Où se trouve le coût? Le CPI de 0,881 traduit un rendement dégradé depuis l'incident fournisseur; ajouter du personnel augmente la dépense hebdomadaire sans garantir de travail budgété en plus. Quelle est la nature des tâches restantes? Intellectuelles et interdépendantes (essais, analyse des résultats, rédaction du dossier), menées par une équipe qui a un vocabulaire et des règles communs construits en dix mois. C'est le terrain exact de la loi de Brooks: trois nouveaux venus doivent être formés par ceux qui font avancer le projet, et le noyau passerait de 7 à 10 membres, soit de 21 à 45 canaux de communication (chapitre 13). Enfin, le directeur raisonne sur un symptôme (le dépassement) en proposant un remède de délai: l'ajout de personnel aggraverait le coût.
Options.
- Renforcer l'équipe de trois ingénieurs. Effet sur H: nul ou presque, puisque H n'est pas limitée par les ingénieurs d'Alpina. Effet sur I: au mieux quelques semaines gagnées sur une activité qui a déjà 4 semaines de marge, donc aucun effet sur la date de dépôt. Coût: trois salaires pendant trois mois, et la perte de leur contribution à l'activité capteurs. À écarter.
Références
- Project Management Institute, Guide du corpus des connaissances en management de projet (Guide PMBOK), PMI — le référentiel de processus et de vocabulaire le plus répandu, dont sont issus la plupart des termes de ce chapitre.
- Kerzner H., Project Management: A Systems Approach to Planning, Scheduling, and Controlling, Wiley — le manuel de référence, notamment sur les structures de projet, le chemin critique et la valeur acquise.
- Garel G., Le management de projet, La Découverte, coll. Repères — une synthèse courte et critique, attentive à l'histoire des outils et aux limites de la planification.
- Brooks F. P., The Mythical Man-Month: Essays on Software Engineering, Addison-Wesley, 1975 — l'origine de la loi de Brooks; un témoignage d'expérience, à lire comme tel.
- Goldratt E. M., Critical Chain, North River Press, 1997 — la chaîne critique et les tampons de projet, présentés sous forme de roman.
- Flyvbjerg B. & Gardner D., How Big Things Get Done, Currency, 2023 — le biais de planification et la prévision par classe de référence appliqués aux grands projets.