Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- distinguer les trois niveaux de culture de Schein — artefacts, valeurs affichées, postulats fondamentaux — et expliquer pourquoi l'écart entre ce qu'une organisation proclame et ce qu'elle récompense est lui-même une donnée d'observation;
- décrire d'où vient une culture et par quels véhicules elle se transmet, reconnaître sous-cultures et contre-cultures, et énoncer les deux faces d'une culture forte;
- énoncer ce que l'on sait et ce que l'on ne sait pas du lien entre culture et performance, nommer les défauts méthodologiques qui affectent les études fondatrices du domaine, et calculer ce qu'un groupe de comparaison change à une conclusion;
- utiliser les dimensions de Hofstede comme grille de sensibilisation interculturelle tout en énonçant ses quatre limites principales, dont l'erreur écologique;
- situer GLOBE et Trompenaars par rapport à Hofstede, et expliquer pourquoi la distinction entre pratiques et valeurs fragilise tout score national unique;
- agir sur une situation interculturelle — langue, contexte de communication, rapport au temps, à la hiérarchie et au conflit — par des dispositifs plutôt que par des jugements sur les personnes, en tenant compte des traits du contexte suisse.
Les chiffres d'Alpina Instruments SA utilisés ici décrivent une entreprise fictive: ils sont construits pour l'exercice et ne décrivent aucun fabricant réel. Rappel du cas: 240 collaborateurs, chiffre d'affaires 2024 de CHF 68,0 millions réparti entre capteurs industriels (34,0), instruments médicaux (20,4) et étalonnage et services (13,6), structure fonctionnelle inchangée depuis quarante ans (production 120, R&D 38, ventes et marketing 45, administration et finances 25, direction et support 12), et un directeur général qui veut porter le médical à 45 % du chiffre d'affaires en cinq ans. Ce chapitre établit le diagnostic culturel que ce projet rencontre; la manière de conduire le changement qu'il suppose fait l'objet du chapitre 16.
La culture organisationnelle
Un mot dont il faut se méfier avant de s'en servir
«Culture d'entreprise» est probablement l'expression la plus utilisée et la moins définie du vocabulaire managérial. Elle sert à expliquer une fusion ratée, un projet informatique abandonné, un taux de départs élevé, une série de mauvaises décisions — c'est-à-dire à peu près tout ce dont on ne connaît pas la cause. Un concept qui explique tout n'explique rien, et la première tâche d'un cours universitaire est de le rendre assez précis pour qu'il devienne réfutable.
La définition la plus utile est celle d'Edgar Schein, psychologue social qui a travaillé sur les organisations pendant un demi-siècle. Elle a deux propriétés remarquables: elle est causale (elle dit d'où vient la culture), et elle est opérationnalisable par niveaux (elle dit où regarder).
Trois éléments de cette définition méritent d'être relevés, parce qu'ils commandent tout le reste.
«Appris en résolvant des problèmes»: une culture n'est pas décrétée, elle est le précipité de solutions qui ont marché. Si une entreprise a survécu parce qu'elle a toujours livré des instruments d'une justesse irréprochable, la justesse deviendra une évidence — et non un choix que l'on remet en question chaque trimestre.
«Suffisamment bien fonctionné pour être considérés comme valides»: la culture est la trace d'un succès passé. C'est ce qui la rend précieuse — elle contient de l'expérience accumulée — et c'est ce qui la rend dangereuse: elle encode la solution d'un problème qui n'est peut-être plus le problème actuel.
«Enseignés aux nouveaux membres»: la culture se transmet, donc elle survit au départ de ceux qui l'ont fabriquée. C'est la raison pour laquelle une organisation peut continuer, vingt ans après, d'obéir aux préférences d'un fondateur que personne n'a connu.
Les trois niveaux de Schein
Portée et limites. Ce modèle est un cadre d'observation, issu d'un travail clinique de longue durée dans les organisations, et non un résultat expérimental: il n'existe pas d'instrument de mesure standard qui situerait une entreprise sur ses trois niveaux de façon reproductible, et les tentatives de mesurer la culture par questionnaire mesurent presque toujours le deuxième niveau — ce que les répondants déclarent — c'est-à-dire précisément celui que Schein tient pour le moins informatif. La méthode qu'il préconise, l'entretien de groupe conduit en déchiffrant les anomalies («vous dites valoriser la prise de risque, et pourtant votre dernier promu est celui qui n'a jamais échoué: comment l'expliquez-vous?»), est riche mais coûteuse, non standardisée et dépendante de l'habileté de celui qui la conduit; sa fiabilité inter-juges n'est pas établie. Deux limites de fond méritent d'être posées. D'abord, le modèle suppose une culture unifiée au niveau de l'organisation, alors que l'observation trouve presque toujours des sous-cultures divergentes, et un courant de recherche important soutient que l'ambiguïté et la fragmentation sont l'état normal d'une organisation plutôt qu'une pathologie. Ensuite, le modèle est difficilement falsifiable: un postulat fondamental étant par construction inconscient, toute contradiction apparente peut être réinterprétée comme la manifestation d'un postulat plus profond encore. C'est un outil de lecture puissant, ce n'est pas une théorie prédictive, et ce chapitre l'utilise comme tel.
Lisez la figure de bas en haut plutôt que de haut en bas, c'est ainsi qu'elle explique quelque chose. Le postulat «la justesse prime sur le délai» est l'histoire d'Alpina depuis 1978: une PME d'instruments de mesure qui livre juste survit, une PME qui livre vite et faux disparaît. De ce postulat découlent des artefacts — un laboratoire d'étalonnage dont les procédures s'imposent au planning, des murs couverts de certificats, une réunion de production le lundi à 7 h 30 consacrée aux écarts de mesure. Et de ce même postulat découle une difficulté que la charte ne mentionne nulle part: un marché d'instruments médicaux où le délai réglementaire et la fenêtre de lancement comptent autant que la précision se heurtera à une évidence que personne, chez Alpina, ne pense à discuter — parce qu'une évidence, précisément, ne se discute pas.
Le directeur général d'Alpina affiche dans le hall une charte dont la première valeur est «l'audace». Les cinq dernières promotions au rang de chef de groupe sont toutes allées à des ingénieurs dont aucun projet n'a jamais dépassé son budget. Quelle lecture est la plus juste au sens de Schein?
D'où vient une culture
Quatre sources principales, qui agissent ensemble.
Les fondateurs. Une organisation naissante n'a ni procédure, ni histoire, ni précédent: les préférences, les convictions et les angoisses de ceux qui la créent deviennent, faute d'alternative, la manière de faire. Si le fondateur d'Alpina était un métrologue formé dans un laboratoire fédéral, la maison sera exigeante sur la mesure et méfiante envers le commerce — non parce que quelqu'un l'a décidé, mais parce que les premières décisions ont été prises par cette personne-là. L'effet est durable parce qu'il s'inscrit dans des choix qui, eux, survivent: le recrutement, la structure, les critères d'évaluation.
La sélection. Les organisations recrutent des personnes qui leur ressemblent, et les personnes postulent dans des organisations où elles se reconnaissent. Ceux qui ne s'y reconnaissent pas partent plus vite. Ce triple filtre — attraction, sélection, attrition — homogénéise une population sans qu'aucune intention explicite soit nécessaire, et c'est l'un des mécanismes les mieux documentés de la formation des cultures organisationnelles. Il a une conséquence désagréable: une culture forte se renforce d'elle-même, et une organisation qui veut changer devra contrarier activement son propre processus de sélection.
La socialisation. L'entrée dans une organisation est un apprentissage, et pas seulement technique. Le nouvel arrivant apprend quels sujets se discutent en réunion et lesquels se règlent avant, à qui l'on téléphone, ce qu'il est acceptable d'ignorer, combien de temps on peut laisser un courriel sans réponse. En Suisse, le système dual de formation professionnelle est un dispositif de socialisation d'une puissance particulière: un apprenti qui passe quatre ans dans l'entreprise en sort avec un métier et avec les postulats de la maison, ce qui explique pourquoi les PME qui forment beaucoup d'apprentis ont souvent des cultures remarquablement homogènes et remarquablement stables.
Les succès passés. C'est le mécanisme central de Schein, et le plus contre-intuitif: ce qui a marché devient une évidence. Une entreprise qui a traversé le choc du franc fort en refusant de délocaliser et en montant en gamme aura appris quelque chose de vrai — et aura simultanément fabriqué un postulat («on s'en sort par la qualité, jamais par le prix») qui pourra la desservir ailleurs. La culture est une mémoire, et une mémoire ne distingue pas spontanément ce qui était vrai d'une situation et ce qui est vrai en général.
Comment une culture se transmet
Une fois constituée, une culture se maintient par quatre véhicules, tous observables et tous manipulables — ce qui les rend intéressants pour qui veut conduire un changement.
Les récits. Les histoires que l'organisation raconte sur elle-même ont une fonction normative: elles disent ce qui est admirable et ce qui est impardonnable. L'histoire du technicien qui a rappelé un lot entier un vendredi soir plutôt que de livrer une série douteuse n'est pas une anecdote, c'est un énoncé de norme sous forme narrative — et elle est mémorisée bien mieux qu'une procédure.
Les rites. Les réunions récurrentes, les remises de prix, les repas de Noël, la cérémonie de fin d'apprentissage, la manière dont on accueille un nouveau et dont on salue un départ. Les rites sont les moments où la culture se répète à elle-même ce qu'elle valorise. Un rite qu'on supprime sans le remplacer libère du temps et coûte du sens.
Les symboles. Les objets et les signes qui marquent des différences: la taille des bureaux, l'accès aux places de parc, le badge, la voiture de fonction, l'ordinateur fourni. Ils sont lus avec une attention que la direction sous-estime systématiquement, et ils contredisent souvent le discours: un dirigeant qui parle d'égalité et se réserve un ascenseur produit un énoncé dont la seconde moitié est plus crédible que la première.
Le langage. Le vocabulaire interne, les sigles, les surnoms de machines et de projets. Apprendre à parler la langue de la maison est une preuve d'appartenance, et l'usage du sigle correct distingue l'ancien du nouveau aussi sûrement qu'un uniforme. Dans une entreprise suisse plurilingue, le choix de la langue de réunion est un acte politique, jamais un simple choix pratique — nous y reviendrons.
Sous-cultures et contre-cultures
L'idée d'une culture unique par organisation est une simplification commode et, la plupart du temps, fausse.
Chez Alpina, trois sous-cultures se distinguent nettement. Le laboratoire d'étalonnage vit sous le régime de la procédure et de la traçabilité: pour lui, un écart non documenté n'existe pas. La R&D vit sous le régime de l'élégance technique et de l'estime entre pairs: pour elle, un bon argument l'emporte sur une signature hiérarchique. L'équipe médicale récemment acquise vit sous le régime de la conformité réglementaire et du calendrier de mise sur le marché: pour elle, un dossier déposé en retard est une perte sèche, quelle que soit la qualité du produit.
Aucune de ces trois n'a tort, et c'est bien le problème. Les conflits entre sous-cultures ne sont presque jamais des conflits de compétence ou de bonne volonté: ce sont des conflits entre critères de ce qui compte, et ils sont d'autant plus violents que chacun trouve les priorités de l'autre non pas discutables, mais incompréhensibles. Un manager qui traite un tel conflit comme un problème de communication ne le résoudra pas: il n'y a pas de malentendu à dissiper, il y a deux logiques à arbitrer explicitement.
Les contre-cultures, elles, méritent une remarque que l'on fait rarement: elles sont souvent le lieu où se trouvent les informations que la culture dominante ne peut pas s'avouer. Un groupe qui conteste ouvertement l'évidence maison est désagréable et parfois précieux. Les organisations qui réussissent à durer sont rarement celles qui les éliminent le plus efficacement.
Culture forte: les deux faces
Une culture forte apporte trois choses réelles. Elle coordonne sans coûter: quand chacun sait ce qui se fait, il n'est pas nécessaire d'écrire la règle ni de nommer un chef pour la faire appliquer — c'est exactement la standardisation des normes, sixième mécanisme de coordination de Mintzberg rencontré au chapitre 8. Elle réduit l'incertitude des nouveaux arrivants et accélère leur intégration. Elle produit de l'engagement, parce qu'appartenir à un collectif dont on partage les évidences est en soi une satisfaction — ce qui rejoint le besoin d'affiliation évoqué au chapitre 10.
Et elle coûte trois choses, exactement symétriques.
La rigidité. Une culture forte est un stock de réponses éprouvées; elle traite les situations nouvelles avec les catégories des situations anciennes. Plus elle est forte, plus elle résiste au démenti.
L'obstacle à la diversité. Une organisation qui sélectionne et socialise efficacement produit de l'homogénéité. Cela a un coût en variété de points de vue — et, au regard de la loi de la variété requise vue au chapitre 2, une organisation moins variée que son environnement le régule moins bien.
L'aveuglement collectif. C'est le coût le plus sérieux, et il rejoint directement la pensée de groupe du chapitre 9. Une culture forte fournit les conditions mêmes que Janis décrit: cohésion élevée, homogénéité des prémisses, coût social de la dissidence, illusion d'unanimité produite par le silence. Le mécanisme est simple: dans un groupe où tout le monde partage les mêmes évidences, une objection fondée sur d'autres prémisses ne paraît pas fausse, elle paraît hors sujet — et une objection hors sujet ne se réfute pas, elle s'ignore.
Il faut ici tenir deux exigences en même temps. D'un côté, la pensée de groupe a une base empirique faible au regard de sa notoriété (le chapitre 9 en détaille les raisons: reconstruction rétrospective de fiascos, sélection des cas sur l'échec, rôle causal de la cohésion non confirmé en laboratoire). De l'autre, les mécanismes élémentaires qu'elle mobilise — conformité, autocensure, illusion d'unanimité — sont établis indépendamment d'elle. La formulation défendable est donc celle-ci: une culture forte n'entraîne pas mécaniquement l'aveuglement, mais elle réunit des conditions dont on sait, par ailleurs, qu'elles favorisent l'autocensure. Et les contre-mesures se justifient par elles-mêmes: faire parler le dirigeant en dernier, recueillir les avis par écrit avant la discussion, désigner un contradicteur en rotation, inviter un regard extérieur.
Culture et performance: ce que l'on peut honnêtement affirmer
C'est le point où ce cours doit être le plus prudent, parce que c'est celui où la littérature de management a été la moins prudente.
L'affirmation courante — «les entreprises à culture forte sont plus performantes» — repose sur un ensemble d'études et d'ouvrages à grand succès publiés depuis le début des années 1980, qui comparent des entreprises jugées excellentes et décrivent ce qu'elles ont en commun. Trois objections méthodologiques s'y appliquent, et il faut les connaître pour ne pas répéter l'erreur ailleurs.
Le lien est corrélationnel. Observer que les entreprises performantes ont des cultures cohérentes ne dit pas que la cohérence culturelle produit la performance. Les deux peuvent varier ensemble sans que l'une cause l'autre — par exemple si un secteur stable et rentable permet simultanément la performance et l'homogénéité culturelle.
Le sens de la causalité est discuté, et l'inverse est parfaitement plausible. Une entreprise qui gagne de l'argent pendant quinze ans peut se forger une culture admirée *parce qu'*elle réussit: le succès permet de payer mieux, de choisir ses recrues, de garder ses meilleurs éléments, de se raconter une histoire flatteuse et de faire tenir ensemble des évidences partagées. Le récit inverse — la culture d'abord, la performance ensuite — est le plus vendeur, il n'est pas le mieux étayé.
Les études fondatrices souffrent d'un biais de sélection sur la réussite. Choisir un échantillon d'entreprises excellentes, puis chercher ce qu'elles ont en commun, ne permet aucune conclusion causale: il faudrait savoir combien d'entreprises non excellentes présentaient les mêmes traits. C'est le défaut logique du raisonnement sur les seuls survivants, et sa manifestation la plus connue est le sort ultérieur des échantillons: plusieurs des entreprises érigées en modèles ont connu par la suite des difficultés graves, ce qui est difficilement compatible avec l'idée que l'on avait isolé la recette de la performance durable.
Un consultant vous présente une étude portant sur quarante entreprises sélectionnées pour leur rentabilité exceptionnelle sur dix ans, et montre que trente-six d'entre elles ont une culture forte. Il conclut que la culture forte cause la performance. Quelle est la faiblesse principale de ce raisonnement?
Les cultures nationales
Une organisation n'est pas seule à produire des évidences: elle recrute des personnes qui en ont déjà. Le management interculturel étudie ce qui se produit lorsque des postulats formés dans des sociétés différentes doivent coopérer sur un même projet.
Les dimensions de Hofstede
Portée et limites. Ce modèle est de très loin le plus cité du champ interculturel, et il doit être enseigné avec ses critiques, qui sont substantielles et connues depuis longtemps.
L'échantillon d'origine. Les quatre premières dimensions ont été extraites de questionnaires d'attitude au travail administrés aux salariés d'une seule multinationale, dans les années 1960 et 1970. Ce choix procure une comparabilité rare — même employeur, mêmes fonctions, même questionnaire — et une limite tout aussi rare: les répondants sont des employés d'entreprise d'un secteur donné, ce qui n'est pas un échantillon représentatif d'une population nationale. Les questions n'avaient d'ailleurs pas été conçues pour mesurer la culture; les dimensions ont été dégagées après coup par analyse factorielle, ce qui est une démarche exploratoire et non une validation.
L'assimilation nation = culture. Le modèle traite l'État-nation comme l'unité culturelle pertinente. C'est commode, parce que les données économiques sont nationales, et douteux dès qu'on y regarde: la Suisse compte quatre régions linguistiques dont plusieurs travaux ont montré qu'elles se comportent différemment sur ces dimensions; la Belgique, l'Espagne, le Canada, l'Inde posent le même problème. Une «culture nationale» peut recouvrir davantage de variance interne qu'elle n'en explique entre pays.
La stabilité supposée des scores. Les scores sont utilisés aujourd'hui alors qu'ils proviennent de données collectées il y a cinquante ans, au motif que les valeurs profondes changent lentement. C'est une hypothèse, pas un résultat: elle n'a pas été testée sur des séries longues, et l'on sait par ailleurs que les sociétés concernées ont connu depuis des transformations économiques et démographiques considérables.
L'erreur écologique. C'est la limite la plus importante en pratique. Un score national est une moyenne; la variance à l'intérieur d'un pays est généralement bien supérieure à l'écart entre deux pays. En déduire quoi que ce soit sur l'individu en face de vous est une erreur de raisonnement, non une approximation. «Les Suédois sont peu hiérarchiques, donc mon collègue Lars n'attend pas d'instruction» est exactement le type d'inférence que le modèle interdit — et le type d'usage qui en est fait le plus souvent.
À quoi il sert, à quoi il ne sert pas. Il sert à se préparer: se demander avant une réunion internationale quelles dimensions pourraient créer un malentendu, formuler des hypothèses de travail, se donner un vocabulaire pour parler d'un désaccord sans l'attribuer à la personnalité ou à la mauvaise foi. Il ne sert pas à prédire une conduite individuelle, à sélectionner un candidat, à justifier un mode de management uniforme par pays, ni à expliquer après coup l'échec d'une négociation. Une grille de sensibilisation qui ouvre des hypothèses est utile; la même grille utilisée comme un classement de personnes est un stéréotype muni d'une décimale. Ce chapitre ne donne donc aucun score chiffré: l'ordre de grandeur des écarts n'est pas ce qui s'enseigne ici, et citer un nombre lui prêterait une précision qu'il n'a pas.
GLOBE et Trompenaars
Deux programmes ultérieurs méritent d'être connus, ne serait-ce que parce qu'ils ne concordent pas toujours avec Hofstede — et qu'un désaccord entre modèles est une information.
Le projet GLOBE (Global Leadership and Organizational Behavior Effectiveness) est une enquête internationale conduite à partir des années 1990 auprès de cadres intermédiaires de plusieurs secteurs, dans un grand nombre de sociétés. Il présente trois différences méthodologiques importantes avec Hofstede: il distingue systématiquement les pratiques («comme les choses sont») des valeurs («comme elles devraient être»), il porte sur neuf dimensions au lieu de six — en scindant notamment la distance hiérarchique et en ajoutant l'orientation vers la performance, l'orientation humaine et l'affirmation de soi — et il relie explicitement ces dimensions aux attributs de leadership jugés souhaitables dans chaque société. Son résultat le plus solide n'est pas un classement mais une distinction: dans plusieurs sociétés, pratiques et valeurs vont en sens opposés — on décrit sa société comme très hiérarchique et l'on souhaiterait qu'elle le soit moins. Cette seule observation suffit à montrer qu'un score unique par pays écrase quelque chose d'important. GLOBE partage cependant une partie des limites de Hofstede: échantillon de cadres, unité nationale, mesure par questionnaire auto-rapporté.
Fons Trompenaars propose une grille de sept dimensions orientée vers les dilemmes concrets du manager expatrié: universalisme contre particularisme (la règle s'applique-t-elle à tous, ou l'obligation envers un proche prime-t-elle?), individualisme contre communautarisme, neutralité contre affectivité (l'émotion s'exprime-t-elle en situation professionnelle?), degré d'engagement diffus ou spécifique (la relation de travail déborde-t-elle sur la vie privée?), statut attribué contre statut acquis (le respect vient-il de l'âge et de la position ou de ce que l'on a accompli?), rapport au temps (séquentiel ou synchrone, orienté vers le passé ou vers l'avenir) et rapport à la nature (contrôle interne ou adaptation externe). Sa force est pédagogique: chaque dimension s'illustre par un dilemme auquel on peut soumettre un groupe. Sa faiblesse est la même que celle des autres: mesure par questionnaire, agrégation nationale, statut empirique d'un cadre descriptif plutôt que d'une théorie testée.
Dans une société donnée, l'enquête GLOBE trouve des pratiques très hiérarchiques («comme les choses sont») et des valeurs nettement moins hiérarchiques («comme elles devraient être»). Qu'en déduire pour un manager qui y prend un poste?
Le management interculturel en pratique
Les modèles servent à formuler des hypothèses; le travail se fait sur quatre points concrets.
La langue. Dans une équipe plurilingue, la langue de travail distribue du pouvoir. Celui qui s'exprime dans sa langue maternelle argumente plus vite, nuance mieux et paraît plus compétent qu'il ne l'est; celui qui traduit dans sa tête paraît plus lent qu'il ne l'est. Les conséquences pratiques sont simples et rarement appliquées: annoncer la langue de la réunion à l'avance, distribuer les documents avant, accepter les silences, faire écrire les positions plutôt que de les recueillir à l'oral, et se souvenir qu'un accord obtenu dans une langue que la moitié de la salle subit n'est peut-être qu'un acquiescement poli.
Le contexte de la communication. On distingue des styles à contexte fort, où une part importante du message passe par la situation, la relation, le non-dit et ce qui n'est pas refusé explicitement, et des styles à contexte faible, où le message est censé être entièrement contenu dans les mots. Le malentendu type est symétrique: à l'un, l'autre paraît brutal et naïf; au second, le premier paraît fuyant et imprécis. Aucun des deux ne cache quoi que ce soit — ils n'utilisent simplement pas le même canal. La parade tient en une phrase: faire expliciter les engagements et les écrire, ce qui ne coûte rien à personne et rend le désaccord visible pendant qu'il est encore négociable.
Le rapport au temps. Il porte sur trois choses distinctes qu'on confond souvent: la ponctualité (l'heure annoncée est-elle une contrainte ou une indication?), la linéarité (fait-on une chose à la fois selon un ordre convenu, ou plusieurs en parallèle en réorganisant au fil de l'eau?) et l'horizon (à partir de quelle échéance un engagement cesse-t-il d'être crédible?). Un désaccord sur l'un des trois se lit très facilement comme un manque de sérieux, alors qu'il s'agit d'une convention différente.
Le rapport à la hiérarchie et au conflit. Là où l'écart au chef est grand, contredire son supérieur en public est coûteux, voire humiliant pour lui: l'information négative remonte alors en privé, ou ne remonte pas. Là où il est faible, l'absence de contradiction est lue comme un désintérêt. De même pour le conflit: dans certaines conventions, le désaccord ouvert est le mode normal de recherche de la meilleure solution; dans d'autres, il fait perdre la face à tous et le travail se fait avant la réunion. Un dirigeant qui n'obtient aucune objection n'a pas nécessairement l'accord de la salle: il a peut-être seulement un dispositif de réunion qui rend l'objection impossible.
Le contexte suisse
La Suisse offre un terrain intéressant parce qu'elle est interculturelle à l'intérieur de ses frontières. Les traits suivants sont décrits ici de façon qualitative — ce sont des régularités observées et discutées dans la littérature et dans la pratique des entreprises, non des mesures, et aucun indice chiffré ne leur est attribué.
Le plurilinguisme. Quatre langues nationales, une pratique de l'anglais très répandue dans les entreprises exportatrices, et une compétence passive fréquente (comprendre sans parler). Il en découle une norme implicite de tolérance linguistique, et une politique interne qui doit être explicite: dans quelle langue rédige-t-on les décisions? Une entreprise comme Alpina, implantée à Yverdon-les-Bains et vendant 41 % de son chiffre d'affaires dans l'Union européenne, fait ce choix tous les jours sans toujours le formuler.
Le fédéralisme et la subsidiarité. L'habitude institutionnelle de régler les choses au niveau le plus bas possible se retrouve dans les organisations: une autonomie locale forte, une méfiance envers la centralisation, et une légitimité réelle accordée à la décision prise près du terrain. Corollaire: une décision imposée depuis le siège sans consultation préalable est souvent appliquée à la lettre et sans zèle.
La collégialité et la recherche du consensus. Le modèle du gouvernement collégial, le référendum et le partenariat social — conventions collectives, paix du travail depuis 1937 — installent une préférence marquée pour les décisions préparées longuement et prises à un niveau où les parties concernées ont été entendues. Cela ralentit la décision et accélère considérablement l'exécution, parce que l'essentiel des objections a déjà été traité. Un dirigeant formé dans un contexte où l'on décide vite et argumente ensuite trouvera ce fonctionnement lent; il se trompera s'il en conclut que rien ne se passe.
La ponctualité et la fiabilité des engagements. Commencer à l'heure et tenir ce qui a été promis ne sont pas ici des qualités remarquables mais des attentes de base, et leur violation est lue comme un manque de respect plutôt que comme un aléa. Cela vaut pour les délais de livraison autant que pour les réunions, et c'est un actif commercial pour une PME exportatrice.
La discrétion. Réserve sur les rémunérations, sur les difficultés personnelles, sur les succès. L'autopromotion y est mal vue, ce qui produit un effet indirect à connaître pour un manager: le travail bien fait ne se signale pas de lui-même, et le système d'évaluation doit aller chercher l'information au lieu d'attendre qu'elle se présente.
Ces traits ne décrivent aucun individu. Ils décrivent des attentes par défaut, utiles à connaître pour les mettre en question — ce qui est exactement l'usage légitime d'une grille culturelle.
Vous devez travailler avec un collègue d'un pays dont le score de distance hiérarchique est nettement plus élevé que celui de la Suisse. Quel usage de cette information est légitime?
De la culture au changement
Ce chapitre a construit un diagnostic; il n'a pas dit comment le faire évoluer. Deux de ses résultats commandent pourtant la suite. D'abord, une culture est le précipité de succès passés: les postulats d'Alpina ne sont pas des erreurs à corriger, mais des solutions qui ont marché pendant quarante ans sur les capteurs et qui rencontrent désormais un problème différent. Ensuite, une culture se lit et se maintient dans ce qui est récompensé — promotions, composition des comités, critères d'arbitrage —, et c'est donc là, plutôt que dans une nouvelle charte, qu'un changement devra porter. Le chapitre 16 reprend ce diagnostic pour en faire un projet de changement: forces en présence, résistances et leurs sources, modèles de conduite et apprentissage organisationnel.
Synthèse
- La culture, ce sont les postulats, pas les valeurs affichées. Les trois niveaux de Schein — artefacts visibles mais ambigus, valeurs affichées, postulats tenus pour évidents — commandent la méthode: on diagnostique une culture par ce qu'une organisation récompense, jamais par ce qu'elle proclame, et l'écart entre les deux est lui-même un artefact révélateur.
- Une culture vient des fondateurs, de la sélection, de la socialisation et des succès passés, et se transmet par les récits, les rites, les symboles et le langage. Elle abrite presque toujours des sous-cultures de métier, dont les conflits sont des conflits de critères et non des malentendus.
- Une culture forte coordonne sans coûter et rigidifie: elle réduit l'incertitude et produit de l'engagement, mais elle résiste au démenti, réduit la variété des points de vue et réunit les conditions de l'autocensure décrites au chapitre 9.
- Le lien culture-performance est corrélationnel, son sens de causalité est discuté — le succès permet de fabriquer une culture admirée autant que l'inverse — et les études fondatrices sélectionnent leur échantillon sur la réussite. Sans groupe de comparaison, un taux comme «36 entreprises performantes sur 40» n'apprend rien. Ce qui est défendable, c'est l'ajustement entre culture et stratégie, pas la force en soi.
- Hofstede est une grille de sensibilisation, pas un instrument de prédiction. Échantillon d'origine limité à une multinationale, assimilation de la nation à la culture, stabilité supposée des scores, et surtout erreur écologique: un score national ne dit rien de l'individu en face de vous. GLOBE, en séparant pratiques et valeurs, et Trompenaars, par ses dilemmes, complètent et parfois contredisent.
- Le management interculturel se fait par des dispositifs: langue annoncée et documents distribués à l'avance, engagements explicités par écrit, canaux d'objection qui ne font perdre la face à personne. Le contexte suisse — plurilinguisme, subsidiarité, collégialité, fiabilité des engagements, discrétion — fournit des attentes par défaut à connaître pour les mettre en question.
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Pour chacune des six observations suivantes, indiquez à quel niveau de Schein elle appartient (artefact, valeur affichée, postulat fondamental) et justifiez en une phrase.
(a) Le hall expose une charte intitulée «Nos quatre engagements». (b) Personne, dans l'entreprise, n'envoie de courriel après 19 h, et aucune règle ne l'interdit. (c) Le rapport annuel affirme que «l'humain est au centre de nos décisions». (d) Les ateliers ferment à 16 h 45 le vendredi depuis 1981. (e) Une proposition d'externaliser la production n'a jamais été formulée en comité de direction, bien que trois concurrents l'aient fait. (f) Chaque nouveau collaborateur reçoit un carnet de notes de l'entreprise le premier jour.
Solution
(a) Valeur affichée. Une charte est un énoncé de ce que l'organisation déclare valoriser. Elle est aussi, matériellement, un artefact (un panneau dans un hall), mais son contenu relève du niveau 2.
(b) Postulat fondamental. Une régularité de comportement sans règle écrite, que personne ne songe à discuter, est la signature du niveau 3: quelque chose comme «le travail se fait pendant les heures de travail» ou «solliciter quelqu'un le soir est une faute», selon ce que révélerait l'enquête.
(c) Valeur affichée. Formulation typique du niveau 2, à confronter aux décisions: qui a été promu, comment le dernier plan de charge a été réparti, ce qui s'est passé lors du dernier arrêt de production.
(d) Artefact. Un horaire est visible et daté. Il est ambigu tant qu'on ignore sa raison: accommodement historique avec les transports publics, convention collective, préférence d'un fondateur? Le niveau 3 ne se déduit pas de l'artefact seul.
(e) Postulat fondamental. Une option qui n'est pas rejetée mais jamais envisagée est le meilleur indice d'un postulat: quelque chose comme «la fabrication est le cœur de ce que nous sommes». Un postulat se repère souvent mieux par ce qui n'est pas dit que par ce qui est dit.
Une association professionnelle publie l'enquête suivante (données fictives) sur 300 PME industrielles: 180 ont une culture jugée forte, dont 54 figurent parmi les plus rentables de leur branche; 120 ont une culture jugée faible, dont 30 figurent parmi les plus rentables. Le communiqué titre: «64 % des PME les plus rentables ont une culture forte».
(a) Construisez le tableau croisé complet et vérifiez les totaux. (b) Vérifiez le chiffre du communiqué. (c) Calculez la part d'entreprises très rentables dans chaque groupe culturel, puis l'écart et le rapport entre ces deux parts. (d) Le titre du communiqué est-il trompeur? Que manque-t-il pour conclure à un effet de la culture?
Solution
(a) Tableau.
| Très rentables | Autres | Total | |
|---|---|---|---|
| Culture forte | 54 | 126 | 180 |
| Culture faible | 30 | 90 | 120 |
| Total | 84 | 216 | 300 |
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Chez Alpina (cas fictif), un lot de 200 moniteurs médicaux doit être livré dans dix jours pour tenir la date d'un appel d'offres hospitalier. Le laboratoire d'étalonnage refuse de signer la libération tant qu'une dérive de 0,1 % sur un capteur, inférieure à la tolérance réglementaire, n'a pas été expliquée. L'équipe médicale juge l'exigence injustifiée et accuse le laboratoire de «freiner par principe». Le directeur général vous demande votre lecture.
(a) Identifiez les sous-cultures en présence et le critère de ce qui compte pour chacune. (b) Expliquez pourquoi un séminaire de communication ne résoudrait pas le conflit. (c) Proposez un dispositif d'arbitrage pour ce cas et pour les suivants.
Solution
(a) Deux sous-cultures, deux critères. Le laboratoire vit sous le régime de la procédure et de la traçabilité: un écart non expliqué n'est pas un petit écart, c'est une inconnue, et une signature engage sa crédibilité. L'équipe médicale vit sous le régime de la conformité réglementaire et du calendrier: un produit conforme livré en retard est une perte sèche, et une exigence qui va au-delà de la norme lui paraît arbitraire. Aucune des deux n'a tort au regard de son propre critère, et le postulat maison «la justesse prime sur le délai» donne spontanément raison au laboratoire.
(b) Pourquoi la communication échoue. Il n'y a pas de malentendu: chaque partie comprend parfaitement la position de l'autre et la trouve mal fondée. Le conflit porte sur un critère de décision, pas sur une information. Un séminaire améliorerait peut-être le climat; il ne dirait pas qui décide quand justesse et délai s'opposent, et le conflit reviendrait au lot suivant.
(c) Un dispositif. Pour ce cas: une décision explicite et documentée par une instance où les deux logiques sont représentées — par exemple le responsable qualité et le responsable du domaine médical, avec un délai de 48 heures pour l'investigation de la dérive et une règle de libération sous réserve si la dérive reste dans la tolérance, assortie d'un suivi des pièces. Pour les cas suivants: une qui distingue les produits selon que la tolérance réglementaire ou une exigence interne plus stricte s'applique, et qui dit à l'avance qui tranche dans chaque cas. Le point de méthode est celui du chapitre: on transforme un affrontement entre évidences en un arbitrage explicite entre critères, et l'on agit sur le dispositif plutôt que sur les états d'esprit.
Un directeur des ressources humaines vous présente la note suivante: «Notre filiale du pays X affiche un score de distance hiérarchique nettement supérieur au nôtre et un contrôle de l'incertitude élevé. Nous y déploierons donc un management directif, avec des procédures détaillées, et nous éviterons de déléguer. Nous appliquerons ce principe à l'ensemble des 60 collaborateurs de la filiale.»
Rédigez une critique structurée de cette note: ce qu'elle fait correctement, ce qu'elle fait de faux, et ce que vous proposeriez à la place.
Solution
Ce que la note fait correctement. Elle anticipe: se demander avant un déploiement international si des attentes différentes existent vaut mieux que de découvrir le problème après. Elle mobilise un vocabulaire précis plutôt que des impressions, ce qui rend le raisonnement discutable — donc corrigible. Et elle reconnaît implicitement qu'un mode de management n'est pas universellement transposable, ce qui est une position de contingence défendable.
Ce qu'elle fait de faux.
Erreur écologique. Un score national est une moyenne de population. La variance à l'intérieur d'un pays dépasse généralement l'écart entre deux pays; appliquer le score aux 60 collaborateurs pris un par un est une faute de raisonnement, pas une approximation. Parmi ces 60 personnes, certaines seront plus «suisses» que la moyenne suisse sur cette dimension.
Prophétie autoréalisatrice. En déployant un management directif et des procédures détaillées, l'entreprise produira exactement les conduites qu'elle attendait: on n'observera aucune initiative, et l'on conclura que le score était juste. Le dispositif aura fabriqué son propre résultat.
Confusion entre pratiques et valeurs. Le projet GLOBE distingue «comme les choses sont» et «comme elles devraient être», et trouve que ces deux mesures divergent, voire s'opposent, dans plusieurs sociétés. Une distance hiérarchique élevée en pratique peut coexister avec un souhait de la réduire. Renforcer la hiérarchie irait alors contre ce que les personnes souhaitent.
Données anciennes et unité nationale. Les scores les plus cités reposent sur des données collectées il y a plusieurs décennies auprès des salariés d'une seule multinationale, et traitent la nation comme unité culturelle homogène — hypothèse discutable partout, et particulièrement dans les pays plurilingues ou fédéraux.
Alpina (cas fictif) a acquis il y a dix-huit mois une petite entreprise bâloise de dispositifs médicaux, dont l'équipe germanophone travaille désormais avec la R&D francophone d'Yverdon-les-Bains. Le directeur général constate des retards, des réunions «polies mais stériles» et deux départs dans l'équipe bâloise. Il envisage de «créer une culture commune» par une nouvelle charte de valeurs et un séminaire d'intégration de deux jours. Rédigez une note structurée: diagnostic, options, recommandation argumentée, limites.
Solution
Diagnostic.
Ce qui n'est pas en cause. Rien n'indique un problème de compétence ou de bonne volonté. Les symptômes — retards, réunions sans objection, départs — sont ceux d'un conflit entre sous-cultures doublé d'un dispositif interculturel défaillant.
Trois sous-cultures, trois critères. La R&D capteurs (élégance technique, estime entre pairs), le laboratoire (procédure, traçabilité) et l'équipe médicale (conformité réglementaire, calendrier). Au-dessus d'elles, le postulat maison «la légitimité vient de la maîtrise technique, pas du marché» donne d'avance tort aux arguments de calendrier de l'équipe bâloise.
Un dispositif qui étouffe l'objection. Les réunions en anglais «pour que tout le monde soit à égalité» avantagent les plus à l'aise dans cette langue; une partie de la salle réserve son avis pour un échange privé; contredire un calendrier en public coûte plus qu'il ne rapporte. L'absence d'objection n'est pas un accord (exemple 15.3).
Un signal dans les départs. Deux départs sur une petite équipe ne sont pas une statistique, mais ils sont cohérents avec le mécanisme d'attrition: ceux qui ne se reconnaissent pas dans la culture dominante partent les premiers — et ce sont précisément ceux dont le projet médical a besoin.
Options.
Option A — la charte et le séminaire. Agit sur le niveau 2. Peu coûteuse et visible, elle sera lue à l'aune des décisions suivantes; si celles-ci continuent de donner raison au critère technique, elle creusera l'écart entre valeurs affichées et postulats, que tout le monde verra.
Références
- Schein, E. H. Organizational Culture and Leadership. Jossey-Bass. La source des trois niveaux, de la méthode de déchiffrement des artefacts et de l'analyse du rôle des fondateurs; c'est aussi l'ouvrage qui énonce le plus clairement les limites de la mesure de la culture par questionnaire.
- Hofstede, G., Hofstede, G. J. et Minkov, M. Cultures and Organizations: Software of the Mind. McGraw-Hill. Exposé des six dimensions par leurs auteurs, y compris la discussion — souvent ignorée des utilisateurs — du niveau d'agrégation auquel les scores sont valides.
- House, R. J., Hanges, P. J., Javidan, M., Dorfman, P. W. et Gupta, V. (dir.). Culture, Leadership, and Organizations: The GLOBE Study of 62 Societies. Sage. Le rapport principal du projet GLOBE, avec la distinction entre pratiques et valeurs.
- Trompenaars, F. et Hampden-Turner, C. Riding the Waves of Culture. Nicholas Brealey. Les dimensions de Trompenaars présentées par les dilemmes du manager; un cadre descriptif plutôt qu'une théorie testée.
- Robbins, S., DeCenzo, D. et Coulter, M. Management: l'essentiel des concepts et pratiques. Pearson. Chapitre sur la culture organisationnelle et l'environnement interculturel, avec le vocabulaire standard repris ici.