Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- reconnaître une équation linéaire et un système linéaire, et interpréter géométriquement leurs solutions dans le plan et dans l'espace;
- écrire la matrice augmentée d'un système et appliquer les trois opérations élémentaires sur les lignes en justifiant qu'elles ne modifient pas l'ensemble des solutions;
- exécuter l'algorithme de Gauss pour amener une matrice à la forme échelonnée, puis à la forme échelonnée réduite (Gauss–Jordan);
- distinguer variables pivots et variables libres, et écrire l'ensemble des solutions sous forme paramétrique vectorielle ;
- décider de l'existence et de l'unicité des solutions à l'aide de la forme échelonnée et du rang, y compris pour un système dépendant d'un paramètre;
- modéliser par un système linéaire un circuit électrique, une réaction chimique, un réseau de flux ou un problème d'interpolation, et le résoudre.
Des équations linéaires partout
L'algèbre linéaire est née d'un problème très concret: résoudre plusieurs équations du premier degré à plusieurs inconnues en même temps. Un ingénieur en rencontre dès ses premiers cours, et sous des habits très différents.
- Statique d'un treillis. À un nœud d'un treillis en équilibre, la somme des forces est nulle. Si deux barres inclinées de et par rapport à l'horizontale reprennent une charge verticale , les efforts et vérifient et : deux équations linéaires, deux inconnues. Un treillis de pont en a plusieurs dizaines.
Dans tous ces cas, les inconnues n'apparaissent qu'à la puissance , sans produit entre elles ni fonction appliquée à elles. C'est cette linéarité qui rend la résolution systématique, quel que soit le nombre d'inconnues, et qui permet aux logiciels de calcul de résoudre couramment des systèmes à plusieurs millions d'inconnues (méthode des éléments finis).
Équations et systèmes linéaires
Définitions
Ainsi est linéaire, mais , et ne le sont pas: dans une équation linéaire, chaque inconnue apparaît seule, multipliée par une constante. Les coefficients peuvent être des nombres quelconques, y compris nuls ou irrationnels; ce sont les qui doivent rester au premier degré.
Nous noterons souvent le vecteur des inconnues et une solution. Résoudre un système, c'est décrire complètement son ensemble de solutions: dire s'il est vide, s'il est réduit à un point, ou en donner une description paramétrique lorsqu'il est infini.
Ces trois situations — une solution, aucune, une infinité — sont les seules possibles pour un système linéaire, quel que soit le nombre d'équations et d'inconnues; nous le démontrerons au théorème 1.4. En particulier, un système linéaire n'a jamais exactement deux solutions.
Interprétation géométrique
Dans le plan muni d'un repère, l'équation avec est celle d'une droite. Un système de deux équations à deux inconnues demande donc les points communs à deux droites: elles sont sécantes (un point), strictement parallèles (aucun point) ou confondues (une droite entière de points). C'est exactement l'exemple 1.1.
Dans l'espace, l'équation avec est celle d'un plan. Deux plans distincts sont parallèles ou se coupent selon une droite; un système de trois équations à trois inconnues cherche les points communs à trois plans, et les configurations sont plus variées: un point (cas général), une droite (trois plans «en portefeuille» autour d'un axe), un plan entier (trois équations proportionnelles), ou rien du tout (deux plans parallèles, ou trois plans qui se coupent deux à deux selon trois droites parallèles, comme les faces d'un prisme).
Au-delà de trois inconnues, l'intuition visuelle s'arrête, mais le vocabulaire reste: l'ensemble des solutions d'une équation linéaire non triviale en inconnues est un hyperplan de , et résoudre un système, c'est intersecter des hyperplans. L'algèbre prendra le relais de la géométrie.
L'explorateur ci-dessous permet de faire varier la seconde droite d'un système . Observez la quantité , qui s'annule exactement lorsque les deux droites ont la même direction: c'est le du système, que le chapitre 3 étudiera en toute généralité.
La droite 1 (x + 2y = 4) est fixe. Modifiez les coefficients de la droite 2 (a₂x + b₂y = c₂) et observez le déterminant a₁b₂ − a₂b₁: nul exactement quand les droites sont parallèles ou confondues.
Systèmes homogènes
Un système homogène est donc toujours compatible: la seule question est de savoir s'il possède des solutions non triviales. Géométriquement, ses équations sont des droites ou des plans passant par l'origine. À tout système (1.2) on associe le système homogène associé, obtenu en remplaçant chaque par ; le lien entre les deux ensembles de solutions est décrit au théorème 1.4.
Parmi les équations suivantes en les inconnues , , , laquelle est linéaire?
Résolvez le système , et donnez la valeur de .
Notation matricielle et opérations élémentaires
Matrice augmentée
Dans la résolution de l'exemple 1.1, les lettres et n'ont joué aucun rôle: seuls comptaient les coefficients et leur position. On les range dans un tableau rectangulaire.
Opérations élémentaires sur les lignes
Pour résoudre l'exemple 1.1 (a), nous avons combiné les équations entre elles. Trois manipulations suffisent à tout faire.
Chaque opération élémentaire est réversible par une opération élémentaire du même type: l'échange est sa propre inverse, s'annule par (c'est pour cela que est exigé), et s'annule par . Cette réversibilité est la clé du théorème fondamental de ce chapitre.
Démonstration. Il suffit de traiter une seule opération, puisqu'une suite d'opérations se traite en enchaînant l'argument. Notons le système de départ et le système obtenu.
Montrons d'abord que toute solution de est solution de . Pour l'échange de deux lignes, contient les mêmes équations que dans un autre ordre, et les vérifie toutes. Pour , la seule équation nouvelle est , qui est la -ième équation de multipliée par : elle est vraie puisque . Pour , la nouvelle -ième équation s'écrit
et c'est bien le second membre de la nouvelle ligne. Les autres équations sont inchangées. Dans les trois cas, est solution de .
Réciproquement, s'obtient à partir de par l'opération inverse, qui est encore une opération élémentaire: le même raisonnement montre que toute solution de est solution de . Les deux ensembles de solutions sont donc égaux.
L'algorithme de Gauss
Le théorème 1.1 autorise à transformer librement la matrice augmentée. Le but est d'atteindre une forme dans laquelle le système se résout «en remontant», équation par équation.
Forme échelonnée
La forme échelonnée dessine un escalier dont chaque marche commence à un pivot; en dessous de l'escalier, tout est nul. Lorsqu'une matrice augmentée est échelonnée, la dernière équation non nulle ne contient qu'une ou quelques inconnues, l'avant-dernière en contient au moins une de plus, et ainsi de suite: on résout de bas en haut par substitution rétrograde.
L'algorithme
Le principe est toujours le même: chaque pivot sert à «nettoyer» la colonne située sous lui, et une fois une colonne nettoyée, on ne touche plus à la ligne du pivot. Notez que le choix du pivot n'est pas unique — on aurait pu échanger et au départ — et que les formes échelonnées obtenues peuvent différer; l'ensemble des solutions, lui, ne dépend pas de ces choix (théorème 1.1).
Remettez dans l'ordre les étapes de la résolution d'un système linéaire par l'algorithme de Gauss.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Recommencer avec les lignes situées sous le pivot jusqu'à obtenir une forme échelonnée
- Annuler les coefficients situés sous le pivot par des opérations
- Résoudre de la dernière équation vers la première par substitution rétrograde
- Choisir un pivot non nul dans la première colonne non nulle, en échangeant deux lignes si nécessaire
- Vérifier qu'aucune ligne n'est de la forme avec
- Écrire la matrice augmentée en fixant l'ordre des inconnues
Forme échelonnée réduite et méthode de Gauss–Jordan
On peut pousser l'élimination plus loin et supprimer aussi les coefficients situés au-dessus des pivots: la substitution rétrograde devient alors inutile, la solution se lit directement.
Démonstration (partielle). L'existence est établie par l'algorithme lui-même: l'élimination de Gauss produit une forme échelonnée, et les opérations de Gauss–Jordan (division par les pivots, élimination au-dessus des pivots) sont des opérations élémentaires qui conduisent à une forme échelonnée réduite. L'unicité, que nous admettons, se démontre au chapitre 5 à l'aide de la notion de rang: on montre que la position des pivots et les coefficients des colonnes libres sont déterminés par les relations linéaires entre les colonnes de la matrice, relations que les opérations sur les lignes conservent.
L'unicité est précieuse: alors qu'une matrice possède en général plusieurs formes échelonnées (selon les pivots choisis), sa forme échelonnée réduite est un objet canonique. Deux personnes qui réduisent la même matrice obtiendront la même réponse, ce qui facilite grandement la vérification des calculs.
Variables pivots et variables libres
Que se passe-t-il lorsqu'il y a moins de pivots que d'inconnues? Certaines colonnes de ne contiennent pas de pivot, et les inconnues correspondantes ne sont déterminées par aucune équation.
Pour décrire l'ensemble des solutions, on donne aux variables libres des valeurs arbitraires, appelées paramètres, et l'on en déduit les variables pivots. Lorsqu'il y a variables libres , on obtient une écriture vectorielle
où est une solution particulière (obtenue en annulant tous les paramètres) et sont des vecteurs de , un par variable libre. L'ensemble des solutions est un point translaté d'une droite, d'un plan, etc.: sa «dimension» est le nombre de variables libres.
On considère le système , , . Combien possède-t-il de variables libres?
Existence et unicité des solutions
Le théorème de discussion
La forme échelonnée contient toute l'information sur le nombre de solutions.
Démonstration. Par le théorème 1.1, le système échelonné a les mêmes solutions que le système initial; raisonnons sur lui.
(1) Si une ligne avec est présente, elle code l'équation , qui n'a aucune solution: le système est incompatible. Réciproquement, supposons qu'aucune ligne de ce type n'apparaisse. Alors toute ligne non nulle possède un pivot dans une colonne de . Donnons la valeur à toutes les variables libres et résolvons de bas en haut: la dernière équation non nulle ne contient, parmi les variables pivots, que son propre pivot (les variables situées à droite sont libres, donc nulles), et se résout en divisant par le pivot; l'équation précédente ne contient alors qu'une variable pivot inconnue, et ainsi de suite. On construit ainsi une solution: le système est compatible.
(2) Supposons le système compatible. S'il n'y a pas de variable libre, la substitution rétrograde ci-dessus n'offre aucun choix: chaque variable est déterminée de manière unique par les équations, et la solution est unique. S'il existe une variable libre , on peut lui donner n'importe quelle valeur réelle, les autres variables libres étant fixées, et compléter par substitution rétrograde en une solution; à des valeurs différentes de correspondent des solutions différentes, d'où une infinité de solutions.
Avec ce vocabulaire, le théorème 1.3 se reformule ainsi: le système est compatible si et seulement si ; un système compatible a une solution unique si et seulement si , et ses solutions dépendent de paramètres. Le chapitre 5 fera du rang un outil central.
Démonstration. Soit une solution de et posons . Pour chaque équation , : est solution de et . Réciproquement, si est solution de , alors , donc est solution de .
Pour la dernière affirmation: si possède deux solutions distinctes et , alors est solution de , et par le même calcul l'est aussi pour tout ; les vecteurs sont alors des solutions de , deux à deux distinctes: il y en a une infinité.
C'est exactement la structure de la formule (1.3): est une solution particulière et décrit les solutions du système homogène associé. Vous retrouverez ce principe «solution particulière plus solution générale de l'équation homogène» pour les équations différentielles linéaires.
La démonstration, courte, fait l'objet de l'exercice 1.5: elle repose sur le fait qu'il ne peut y avoir plus de pivots que de lignes. Ce résultat est le germe de la notion de dimension (chapitre 4): on ne peut pas «bloquer» inconnues avec moins de contraintes linéaires.
Systèmes dépendant d'un paramètre
En pratique, les coefficients d'un système contiennent souvent une grandeur physique non fixée — une raideur, une résistance, une fréquence — et l'on veut savoir pour quelles valeurs le comportement change. On mène alors l'élimination avec le paramètre, en prenant garde de ne jamais diviser par une expression qui pourrait s'annuler.
Soit le système , , où est un réel. Pour quelle valeur de n'a-t-il aucune solution?
Coût de l'algorithme et pivot partiel
Applications
Circuit électrique et lois de Kirchhoff
Équilibrage d'une équation chimique
Réseau de flux
Interpolation polynomiale
Synthèse
- Un système linéaire de équations à inconnues se code par sa matrice augmentée ; géométriquement, il décrit l'intersection de droites, de plans ou d'hyperplans.
- Les trois opérations élémentaires sur les lignes (, avec , ) sont réversibles et conservent l'ensemble des solutions (théorème 1.1).
Après élimination, la matrice augmentée d'un système est . Que peut-on conclure?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Résoudre par l'algorithme de Gauss les systèmes suivants et décrire géométriquement l'ensemble des solutions.
Soit le système
Discuter, selon la valeur du réel , le nombre de solutions du système
Un laboratoire dispose de trois solutions d'un même acide, aux concentrations de , et (en volume). On veut préparer litres d'une solution à en mélangeant , et litres des trois solutions.
- Soit un système linéaire homogène de équations à inconnues avec . Démontrer qu'il possède une solution non triviale. (On pourra raisonner sur le nombre de pivots d'une forme échelonnée.)
- En déduire qu'un tel système possède une infinité de solutions.
- Soit maintenant un système linéaire quelconque (non nécessairement homogène) de équations à inconnues. Montrer que si , le système n'a jamais de solution unique. Peut-il être incompatible? Donner un exemple.
Références
- Lay, D. C., Lay, S. R. et McDonald, J. J., Algèbre linéaire et applications, 5e éd., Pearson, Montréal, chap. 1.
- Strang, G., Introduction to Linear Algebra, 5e éd., Wellesley-Cambridge Press, Wellesley, chap. 2.
- Grifone, J., Algèbre linéaire, 6e éd., Cépaduès, Toulouse, chap. 1.
- Liret, F. et Martinais, D., Algèbre 1re année, 2e éd., Dunod, Paris.
- Trefethen, L. N. et Bau, D., Numerical Linear Algebra, SIAM, Philadelphie, leçons 20–22 (élimination de Gauss et pivot partiel).
- Chemla, K. et Guo, S., Les neuf chapitres: le classique mathématique de la Chine ancienne et ses commentaires, Dunod, Paris (chapitre VIII, Fangcheng).