Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- définir une émotion par ses quatre composantes et la distinguer de l'humeur, du tempérament et du sentiment;
- présenter les quatre grandes théories de l'émotion comme des hypothèses concurrentes sur l'ordre des événements d'un même épisode, et dire quelles preuves départagent — ou ne départagent pas — ces hypothèses;
- formaliser la logique de l'évaluation cognitive dans un modèle simple , en tirer les effets marginaux par dérivation partielle et prédire laquelle de deux interventions réduit le plus l'intensité émotionnelle;
- exposer l'état du débat sur l'universalité des expressions faciales, en distinguant ce que les données montrent de ce que la méthode de recueil impose;
- distinguer motivation extrinsèque et intrinsèque, énoncer les trois besoins de la théorie de l'autodétermination et dire à quelles conditions l'effet de sur-justification se produit;
- décrire les deux voies de la réponse au stress et leurs décours temporels, et évaluer de manière critique la «loi de Yerkes-Dodson» ainsi que les affirmations courantes sur les effets du stress.
Qu'est-ce qu'une émotion?
Ce dernier chapitre porte sur ce qui, dans la vie mentale, se laisse le moins facilement mesurer et le plus facilement raconter. C'est aussi, pour cette raison, le chapitre qui contient le plus de résultats célèbres et fragiles de tout le cours: la rétroaction faciale, les postures de pouvoir, l'épuisement du moi, la loi de Yerkes-Dodson. Nous les traiterons tous, et nous dirons chaque fois ce qu'ils valent. C'est le meilleur exercice possible pour clore une année.
Les quatre composantes
Cette définition en composantes est celle qui domine la recherche contemporaine; le modèle des processus composants de Klaus Scherer, développé à Genève, en est la version la plus élaborée. Elle a l'avantage de rendre l'émotion mesurable par plusieurs voies indépendantes, et donc réfutable: une théorie qui prédit que la composante physiologique précède le ressenti dit quelque chose qu'on peut aller vérifier.
Trois notions voisines doivent en être séparées:
- l'humeur (mood) est plus longue (heures ou jours), moins intense et souvent sans objet identifiable: on est de mauvaise humeur, on n'est pas de mauvaise humeur à propos de quelque chose de précis;
- le tempérament est une disposition stable, en partie précoce, à ressentir certaines émotions plus facilement que d'autres; il relève de la psychologie de la personnalité et se mesure sur des années;
- le sentiment au sens de disposition affective durable envers un objet (l'amour d'une personne, l'attachement à un lieu) n'est pas un épisode mais une relation qui se manifeste par des épisodes émotionnels.
À quoi servent les émotions?
Une émotion n'est pas un bruit qui perturberait un traitement rationnel: c'est un dispositif de coordination. Quatre fonctions sont bien établies, au sens où elles s'appuient sur des convergences entre plusieurs domaines de preuve.
- Préparation à l'action. L'activation neurovégétative mobilise l'organisme pour un petit répertoire de conduites: la peur prépare la fuite et l'immobilisation, la colère l'affrontement, le dégoût le rejet.
- Communication. L'expression rend l'état interne partiellement lisible par autrui, ce qui accélère la coordination du groupe. La question de savoir à quel point elle est lisible, et de manière universelle, est précisément le débat de la section 5.
- Marquage mnésique. Les événements chargés émotionnellement sont mieux retenus que les événements neutres (chapitre 9); l'effet est robuste sur le souvenir de l'essentiel, beaucoup moins sur celui des détails périphériques, et il ne garantit nullement l'exactitude du souvenir.
- Coordination sociale. Les émotions dites sociales (honte, culpabilité, gratitude, indignation) régulent la coopération et la réparation des relations. Le mécanisme est plausible et largement documenté, mais les tailles d'effet varient beaucoup selon les paradigmes.
Les théories de l'émotion: quatre hypothèses sur un ordre
Le mérite pédagogique des quatre théories classiques est qu'elles ne s'opposent pas sur des mots: elles s'opposent sur la chronologie. Prenez un épisode unique — vous traversez une route, un véhicule surgit — et demandez dans quel ordre surviennent le stimulus, la réponse corporelle, l'évaluation de la situation et le ressenti subjectif.
Les quatre positions
James-Lange (années 1880, indépendamment William James et Carl Lange). Le stimulus déclenche d'abord des réponses corporelles; le ressenti émotionnel est la perception de ces réponses. La formule de James est célèbre: nous ne pleurons pas parce que nous sommes tristes, nous sommes tristes parce que nous pleurons. La thèse est forte et testable: elle exige que chaque émotion possède un profil corporel distinct, faute de quoi rien ne permettrait de distinguer la peur de la colère.
Cannon-Bard (années 1920–1930). Walter Cannon objecte que les viscères sont lents et peu différenciés, que des réponses corporelles identiques accompagnent des émotions différentes, et qu'une injection d'adrénaline produit une activation sans émotion correspondante. Il propose que le stimulus, relayé par le thalamus, déclenche simultanément la réponse corporelle et le ressenti, sans que l'un cause l'autre.
Schachter-Singer (1962), dite théorie des deux facteurs. L'activation physiologique est indifférenciée et fournit l'intensité; c'est l'interprétation cognitive du contexte qui fournit la qualité de l'émotion. Émotion = activation étiquetage.
Théories de l'évaluation cognitive (appraisal theories, de Magda Arnold et Richard Lazarus dans les années 1960 à Klaus Scherer et Nico Frijda). L'évaluation de la situation n'intervient pas après l'activation pour la baptiser: elle la précède et la produit. C'est l'évaluation qui explique pourquoi le même événement objectif déclenche la colère chez l'un, la peur chez l'autre et l'indifférence chez le troisième.
Ce que les preuves permettent de dire
La spécificité physiologique. La thèse forte de James-Lange demande des profils corporels distincts par émotion. Les synthèses des mesures neurovégétatives (fréquence cardiaque, conductance cutanée, température périphérique, variabilité cardiaque) trouvent des différences moyennes reproductibles entre catégories d'émotions — la colère et la peur, par exemple, ne s'accompagnent pas exactement des mêmes variations cardiovasculaires. Mais ces différences sont petites au regard de la variabilité à l'intérieur d'une même catégorie: aucun profil connu ne permet d'identifier l'émotion d'une personne à partir de son seul enregistrement physiologique avec une fiabilité comparable à celle du rapport verbal. Statut: différences moyennes plausibles et partiellement établies, spécificité suffisante pour fonder James-Lange non établie. La version faible de la théorie — la rétroaction corporelle module l'intensité du ressenti — reste ouverte; c'est elle que teste l'hypothèse de rétroaction faciale ci-dessous.
L'expérience de Schachter et Singer (1962). Le dispositif est ingénieux: des participants reçoivent une injection présentée comme une vitamine — en réalité de l'adrénaline pour la plupart, un placebo pour les autres. Certains sont correctement informés des effets à venir (palpitations, tremblements), d'autres non ou mal informés. Chacun attend ensuite dans une pièce avec un compère qui se conduit soit de façon euphorique, soit de façon irritée. Prédiction: les participants activés sans explication de leur activation devraient emprunter au contexte l'étiquette de leur état, donc se déclarer plus euphoriques ou plus irrités selon le compère; ceux qui savent que c'est l'injection ne devraient pas avoir besoin d'étiquette.
Ce que l'expérience a établi: l'attribution d'une activation à une cause plutôt qu'à une autre modifie l'expérience émotionnelle rapportée et le comportement; le principe de la mauvaise attribution de l'activation est réel et a été retrouvé dans d'autres paradigmes. Ce qu'elle n'a pas établi: que l'activation soit indifférenciée, ni que l'étiquetage cognitif soit nécessaire à toute émotion. Statut: partiellement répliqué seulement. Les tentatives de réplication de la fin des années 1970 n'ont pas retrouvé l'induction d'euphorie; elles suggèrent au contraire qu'une activation inexpliquée est spontanément interprétée de manière négative, ce qui contredit la symétrie du modèle. S'ajoutent des faiblesses de méthode: effectifs modestes par cellule, exclusions de participants, contrôles de manipulation incomplets. La théorie des deux facteurs reste une étape conceptuelle majeure; l'expérience qui la porte ne suffirait pas aujourd'hui à la fonder.
Le cas d'école: l'hypothèse de rétroaction faciale
L'hypothèse de rétroaction faciale (facial feedback) est la descendante directe de James-Lange: si le ressenti dépend en partie de la perception de nos propres réponses corporelles, alors contracter les muscles du sourire devrait rendre les choses un peu plus drôles, indépendamment de toute intention de sourire.
Le paradigme le plus célèbre date de 1988: on demande aux participants de tenir un stylo entre les dents (ce qui active les zygomatiques, muscles du sourire) ou entre les lèvres (ce qui les inhibe), sous le prétexte d'une étude sur les moyens d'écrire pour des personnes handicapées, puis d'évaluer le caractère drôle de dessins humoristiques. Le résultat publié: les dessins sont jugés plus drôles dans la condition «entre les dents». L'étude est devenue un pilier des manuels et un exemple standard de l'incarnation de la cognition.
En 2016, une réplication multi-laboratoires enregistrée (Registered Replication Report) a fait exécuter le protocole, préenregistré et harmonisé, dans dix-sept laboratoires de plusieurs pays, avec un effectif total très supérieur à celui de l'étude d'origine. Résultat: aucune différence détectable entre les deux conditions sur le jugement d'humour; l'intervalle de confiance de l'effet combiné inclut zéro et exclut l'effet d'origine. Statut: non répliqué.
L'histoire ne s'arrête pas là, et c'est ce qui la rend instructive. Deux objections sérieuses ont été faites à la réplication: la présence d'une caméra filmant les participants, absente du protocole original, pourrait supprimer l'effet; et le stylo entre les dents est une manipulation grossière du visage. Une seconde collaboration internationale, publiée au début des années 2020, a donc testé plusieurs manipulations faciales sur des milliers de participants: elle trouve un effet petit mais non nul lorsque l'on demande aux participants d'imiter une expression ou de poser volontairement un sourire, et pas d'effet avec la tâche du stylo. Les méta-analyses de la littérature antérieure convergent vers une taille d'effet très petite — de l'ordre d'un ou deux dixièmes d'écart-type au maximum — avec une hétérogénéité considérable et des indices de biais de publication.
La même logique, le même sort: les postures de pouvoir
L'hypothèse des postures de pouvoir (power posing) repose exactement sur le même raisonnement incarné: si la configuration du corps nourrit l'état interne, alors adopter délibérément une posture ample et ouverte — buste redressé, membres écartés, occupation de l'espace — pendant une ou deux minutes devrait produire les effets d'un état de puissance, tandis qu'une posture repliée produirait l'inverse. L'étude d'origine, publiée en 2010, rapportait quatre résultats: les participants en posture ample se déclaraient plus puissants, prenaient plus de risques dans une tâche de pari, et présentaient une hausse de la testostérone et une baisse du cortisol salivaires. La conférence publique qui a diffusé ce résultat est l'une des plus vues de l'histoire du format, et la recommandation pratique — se camper deux minutes dans les toilettes avant un entretien — a fait le tour des services de ressources humaines.
Une réplication de grande ampleur, conduite à l'Université de Zurich et publiée en 2015, a repris le protocole avec un échantillon nettement plus important et une analyse fixée à l'avance. Résultat, en deux temps: l'effet auto-rapporté — les participants en posture ample se sentent effectivement plus puissants — est retrouvé; les effets hormonaux et l'effet sur la prise de risque ne le sont pas. Dana Carney, première autrice de l'étude d'origine, a publié en 2016 une note déclarant qu'elle ne croyait plus à l'effet et détaillant les faiblesses du travail initial: effectif très faible, exclusions de participants décidées après coup, nombreux degrés de liberté dans l'analyse. Ses coautrices ont maintenu une position différente, en faisant valoir qu'une synthèse de la distribution des valeurs p soutient l'effet sur le sentiment de puissance.
Statut, dans les termes du guide: contesté ou non répliqué pour les résultats hormonaux et comportementaux, qui sont précisément ceux qui rendaient l'affirmation spectaculaire; plausible mais discuté pour l'effet sur le sentiment de puissance rapporté, avec une réserve de méthode importante: un participant à qui l'on demande de se tenir droit et large sait ce qu'on attend de lui, et l'auto-évaluation est le type de mesure le plus sensible aux caractéristiques de la demande (chapitre 2). Autrement dit, ce qui subsiste est l'effet le plus facile à obtenir pour de mauvaises raisons. Rien, dans l'état actuel des preuves, ne soutient qu'une posture tenue deux minutes modifie une hormone, une décision financière ou l'issue d'un entretien.
Ce que ces deux histoires enseignent
Rétroaction faciale et postures de pouvoir ne sont pas deux anecdotes: c'est deux fois la même leçon, et ce sont exactement celles du chapitre 3.
- Les résultats originaux étaient surestimés. Un effet publié à partir d'un petit échantillon, dans un domaine où la puissance statistique était rarement calculée, est un candidat naturel à la surestimation — d'autant plus quand il est frappant, car c'est ce qui lui a valu d'être publié.
- «Non répliqué» ne veut dire ni «inexistant» ni «établi», et le tri se fait résultat par résultat. Dans les deux dossiers, la même étude contient des affirmations de solidité très inégale: la rétroaction faciale module peut-être légèrement le ressenti mais la démonstration canonique du manuel est fausse; le sentiment de puissance survit alors que la testostérone et la prise de risque ne survivent pas. Un article n'est pas vrai ou faux en bloc.
- La méthode a plus d'autorité que la notoriété. Dix-sept laboratoires préenregistrés valent mieux qu'une étude célèbre, y compris quand le résultat déplaît — et quand les auteurs de la réplication reçoivent une objection méthodologique fondée, la réponse est une nouvelle étude, pas un argument. Que la première autrice d'un résultat célèbre en publie elle-même la rétractation raisonnée est, de ce point de vue, un événement sain.
Un manuel affirme: «l'expérience du stylo entre les dents prouve que sourire rend joyeux». Quelles corrections s'imposent?
Plusieurs réponses possibles
L'évaluation cognitive
C'est la partie du chapitre qui se laisse formaliser, et donc celle où l'on peut calculer.
Les théories de l'évaluation prédisent donc que deux personnes placées dans la même situation objective peuvent éprouver des émotions différentes en qualité et en intensité, sans qu'aucune des deux ne se «trompe» sur les faits. C'est une prédiction forte, largement soutenue par les études qui mesurent les évaluations rapportées et les émotions dans des situations réelles (examens, entretiens d'embauche, hospitalisations): les corrélations entre évaluations et émotions y sont substantielles. Statut: la structure générale est plausible et bien soutenue; l'attribution d'un profil d'évaluations précis à chaque émotion nommée l'est beaucoup moins.
Un modèle didactique de l'intensité
Démonstration. (1) Le modèle (12.1) est un produit de deux facteurs dont l'un ne dépend que de et l'autre que de . En dérivant partiellement,
Comme , la première dérivée est positive ou nulle et décroît quand augmente; comme , la seconde est négative ou nulle et son module croît avec . Les deux dérivées croisées valent : enjeu et impuissance se renforcent mutuellement, ce qui est précisément le contenu psychologique du modèle.
(2) Il suffit de former le quotient de deux applications de (12.1); le facteur disparaît. En prenant proche de avec proche de , et proche de ou proche de , le rapport peut être rendu arbitrairement grand.
(3) La variation exacte produite par est
et celle produite par est
Le modèle étant multilinéaire, ces variations sont exactes et non seulement approchées. L'intervention sur le contrôle l'emporte lorsque , soit , c'est-à-dire , qui est (12.2).
Le seuil (12.2) se lit aussi en termes relatifs: l'intervention sur le contrôle réduit l'intensité de la fraction , celle sur l'enjeu de la fraction . Quand l'enjeu est élevé et le contrôle faible — c'est-à-dire quand l'intensité est forte, donc quand la question se pose vraiment — c'est le contrôle qui offre la meilleure prise. Cela correspond à une observation clinique et organisationnelle constante: dans les situations à fort enjeu, on ne peut souvent rien faire à l'enjeu lui-même (un examen reste un examen, un diagnostic reste un diagnostic), alors que l'on peut agir sur les ressources et sur la perception qu'en a la personne.
Explorateur de l'évaluation cognitive
Modèle didactique — et non loi mesurée — du chapitre: l'intensité prédite vaut I = k E (1 − C), où l'enjeu perçu E est noté sur 10 et le contrôle perçu C entre 0 et 1; le soutien social perçu S relève le contrôle d'une fraction de la marge restante. Comparez deux interventions de même taille: +1 point de contrôle (dix points de pourcentage) ou −1 point d'enjeu.
Une candidate évalue l'enjeu d'un entretien d'embauche à et son contrôle perçu à . Calculez l'intensité prédite par le modèle (12.1) avec .
L'expression des émotions et le débat sur l'universalité
Les travaux classiques
Dans les années 1960 et 1970, Paul Ekman, Wallace Friesen et Carroll Izard conduisent une série d'études interculturelles de reconnaissance des expressions faciales. Le protocole typique: on présente des photographies d'expressions posées par des acteurs occidentaux et l'on demande de choisir, dans une liste d'étiquettes émotionnelles, celle qui correspond. Les taux de réponses concordantes dépassent largement le hasard dans tous les pays testés, y compris — c'est le résultat le plus commenté — auprès de membres du peuple Fore de Papouasie–Nouvelle-Guinée, alors très peu exposés aux médias occidentaux. La conclusion classique en fut tirée: il existe un petit nombre d'expressions faciales universelles et discrètes (joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise), produit de l'évolution.
Les critiques méthodologiques
Ces travaux ont profondément marqué la discipline, et ils ont fait l'objet de critiques sérieuses, qui ne sont pas des arguties.
- Le choix forcé. Demander de choisir parmi six étiquettes n'est pas la même chose que demander «que ressent cette personne?». Le choix forcé exclut les réponses alternatives, informe le participant de la structure attendue, et gonfle mécaniquement la concordance. Lorsqu'on demande une réponse libre, les taux de concordance chutent fortement, surtout hors des populations occidentales: des travaux menés dans les années 2010 auprès de groupes de Namibie (Himba) et d'autres populations à faible exposition médiatique trouvent des catégorisations qui suivent davantage la valence et l'activation que les six catégories attendues.
- Des stimuli posés. Les photographies classiques sont des expressions produites sur commande par des acteurs, souvent exagérées et prototypiques. Les expressions spontanées enregistrées en situation réelle sont plus faibles, plus ambiguës et corrèlent imparfaitement avec l'état émotionnel rapporté: un visage de gagnant et un visage de perdant sont beaucoup moins discriminables qu'on ne le croit lorsqu'on retire le contexte corporel.
- Les échantillons et la traduction. Les études ultérieures ont massivement porté sur des échantillons WEIRD (chapitre 2), et le transfert des étiquettes émotionnelles d'une langue à l'autre n'est jamais neutre: toutes les langues ne découpent pas le domaine affectif de la même manière.
La position actuelle
Une revue majeure publiée en 2019 par Lisa Feldman Barrett, Ralph Adolphs, Aleix Martinez, Stacy Marsella et Seth Pollak, à la demande d'une revue de synthèse à destination du public et des décideurs, conclut que les configurations faciales ne sont pas des indicateurs fiables de la catégorie d'émotion: une même configuration accompagne des états différents selon les personnes, les situations et les cultures, et un même état s'exprime de manières variées. Statut: débat ouvert. Il existe des régularités interculturelles robustes — nul ne conteste que le sourire et la moue de dégoût soient reconnus bien au-dessus du hasard dans un grand nombre de sociétés — mais la thèse d'un petit nombre d'expressions universelles, discrètes et diagnostiques est fortement contestée par une partie substantielle du champ.
Les règles culturelles d'expression
Un point sur lequel l'accord est large: les règles d'expression (display rules) modulent fortement ce qui est montré. Ce sont des normes apprises qui prescrivent d'amplifier, d'atténuer, de neutraliser ou de masquer une expression selon le contexte social. Le paradigme classique consiste à filmer des participants regardant un film désagréable seuls, puis en présence d'une figure d'autorité: les expressions négatives sont fortement atténuées ou masquées par un sourire dans la seconde condition, et la comparaison entre pays fait apparaître des différences systématiques. Ces observations n'exigent aucune prise de position sur l'universalité des expressions produites spontanément: elles portent sur leur régulation.
Une étude interculturelle utilise des photos d'expressions posées et un choix forcé entre six étiquettes; elle obtient de concordance dans huit pays. Quelle conclusion est la mieux soutenue?
La motivation
Besoins physiologiques et régulation homéostatique
Le modèle le plus ancien de la motivation est celui de l'homéostasie: un écart à une valeur de consigne (glycémie, osmolarité, température) engendre un besoin, le besoin engendre une pulsion, la pulsion engendre un comportement qui réduit l'écart. La faim et la soif s'y prêtent bien: des signaux périphériques et centraux (glucose circulant, distension gastrique, hormones digestives et adipeuses, osmorécepteurs) convergent vers l'hypothalamus, dont les lésions modifient massivement la prise alimentaire chez l'animal. Statut: les mécanismes de régulation sont robustes.
Mais l'homéostasie est un mauvais modèle général de la motivation, pour trois raisons documentées:
- On mange sans déficit. L'heure, la vue et l'odeur des aliments, la présence d'autrui, la taille des portions, la variété du buffet — la satiété est en partie spécifique au goût, si bien qu'un dessert «passe» après un plat qui a rassasié — déclenchent la prise alimentaire indépendamment de tout besoin énergétique.
- Certaines motivations n'ont pas de valeur de consigne. La curiosité, l'exploration, le jeu, la recherche de nouveauté ne réduisent aucun déficit; elles l'augmentent souvent.
- Le désir et le plaisir se dissocient. Les travaux sur les circuits dopaminergiques distinguent le fait de «vouloir» un renforçateur du fait de «l'aimer»: on peut vouloir intensément ce que l'on n'apprécie plus, ce qu'aucun modèle de réduction de déficit ne prédit. Statut: la dissociation est robuste chez l'animal, où l'on manipule directement les systèmes concernés; sa transposition aux conduites humaines, et notamment aux addictions, est plausible mais discutée.
Motivation extrinsèque, intrinsèque et autodétermination
La théorie de l'autodétermination d'Edward Deci et Richard Ryan pose que la motivation intrinsèque se maintient dans la mesure où trois besoins psychologiques sont satisfaits: l'autonomie (se vivre comme à l'origine de ses conduites), la compétence (se sentir efficace) et l'affiliation (relatedness: être en lien). Elle décrit aussi un continuum d'internalisation, du contrôle purement externe («je le fais parce qu'on m'y oblige») à la régulation intégrée («je le fais parce que cela fait partie de ce qui compte pour moi»). Statut: le cadre est fécond et largement soutenu par des données corrélationnelles et expérimentales, mais il est difficile à réfuter dans sa formulation générale, et l'ampleur des effets varie fortement selon les domaines. Traitez-le comme un cadre organisateur utile, non comme une loi.
L'effet de sur-justification
Le paradigme princeps date du début des années 1970: des enfants d'âge préscolaire qui dessinent spontanément sont répartis en trois groupes — récompense attendue (on leur promet un certificat avant de dessiner), récompense inattendue (le certificat est remis après coup, sans annonce) et sans récompense. Une à deux semaines plus tard, on mesure le temps passé à dessiner en période de libre choix, sans récompense. Les enfants du groupe «récompense attendue» dessinent moins que les deux autres.
Statut: effet réel mais conditionnel. La grande méta-analyse de Deci, Koestner et Ryan (1999), qui synthétise plus d'une centaine d'expériences, conclut à un effet négatif significatif mais modéré des récompenses tangibles sur la motivation intrinsèque, avec des conditions précises:
- l'effet apparaît surtout pour les récompenses attendues, tangibles et contingentes à l'engagement dans l'activité (on est payé pour faire), moins pour les récompenses contingentes à une performance de qualité, et pas du tout pour les récompenses inattendues;
- il ne se produit que si l'activité est déjà intéressante: on ne peut pas dégrader un intérêt qui n'existe pas;
- les retours verbaux positifs ont plutôt l'effet inverse, en nourrissant le sentiment de compétence — pour autant qu'ils ne soient pas vécus comme du contrôle.
Ces conclusions ont été contestées, notamment par Judy Cameron et David Pierce, dont les méta-analyses trouvaient des effets plus faibles ou nuls selon les critères d'inclusion et les mesures retenues. Le désaccord porte moins sur l'existence du phénomène que sur son ampleur et sur sa portée pratique. La lecture prudente: la crainte que toute récompense détruise la motivation intrinsèque est excessive; l'idée qu'un système de récompenses est neutre l'est tout autant.
Remettez dans l'ordre les étapes du paradigme expérimental de la sur-justification.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Annoncer la récompense au seul groupe «récompense attendue», avant l'activité
- Faire réaliser l'activité, puis remettre la récompense aux groupes concernés
- Répartir aléatoirement les enfants entre récompense attendue, récompense inattendue et absence de récompense
- Mesurer, en période de libre choix et sans consigne, l'intérêt initial des enfants pour l'activité
- Comparer les trois groupes sur cette mesure et conclure sur l'effet des récompenses attendues
- Une à deux semaines plus tard, remesurer le temps consacré librement à l'activité, sans aucune récompense
L'effort de contrôle de soi: l'épuisement du moi
Là où la théorie de l'autodétermination demande d'où vient l'énergie d'agir, un autre programme de recherche a demandé ce qui l'épuise. À la fin des années 1990, Roy Baumeister et ses collaborateurs proposent que le contrôle de soi — résister à une tentation, réprimer une émotion, persévérer dans une tâche ingrate — puise dans une ressource limitée et commune, comparable à un muscle qui fatigue. Le paradigme est un devis à deux tâches successives et sans rapport l'une avec l'autre: la première exige un effort de contrôle (résister à des biscuits en mangeant des radis, inhiber son expression pendant un film pénible, barrer des lettres selon une règle arbitraire et changeante), la seconde mesure la persévérance (temps passé sur des anagrammes insolubles, maintien d'une poignée de force). Les participants «épuisés» abandonnent plus tôt. La métaphore de la ressource était séduisante parce qu'elle unifiait des dizaines de résultats épars, qu'elle collait à l'expérience subjective de la fatigue mentale, et qu'elle offrait une version physiologique immédiatement testable: le glucose serait le carburant du contrôle de soi, et une boisson sucrée devrait restaurer la performance.
Le programme n'a pas résisté à la vérification. Une réplication multi-laboratoires préenregistrée, publiée en 2016, a fait exécuter une procédure d'épuisement unique et harmonisée dans une vingtaine de laboratoires: l'effet combiné est indiscernable de zéro. Une seconde entreprise collective, plus récente et fondée sur une autre tâche d'épuisement, aboutit à la même conclusion. Les méta-analyses qui corrigent les effets de petite étude et le biais de publication ramènent l'estimation de la littérature ancienne au voisinage de zéro. La version glucose n'est pas soutenue non plus: la dépense énergétique du cerveau ne varie pas dans les proportions qu'elle exige, et le fait qu'un simple rinçage de bouche avec une solution sucrée, sans ingestion, produise des effets comparables oriente vers un mécanisme motivationnel plutôt que métabolique. Statut: contesté et non répliqué pour l'effet d'épuisement lui-même, contesté pour l'explication par le glucose.
Que reste-t-il? Le phénomène de départ n'est pas en cause: l'effort de contrôle est ressenti comme coûteux, et la performance dans une tâche exigeante décline avec le temps passé — cela, personne ne le conteste et c'est mesurable. Ce qui s'effondre est le compte rendu en termes de ressource consommée: il n'y a pas de preuve d'un réservoir commun que tout acte de contrôle viderait pour tous les suivants. Les explications actuellement privilégiées sont motivationnelles et attentionnelles — après un effort prolongé, ce qui change est ce que la personne a envie de faire et ce vers quoi son attention se porte, la valeur relative de poursuivre par rapport à autre chose, plutôt qu'un stock épuisé. C'est le même déplacement conceptuel que celui de l'impuissance apprise, réinterprétée par ses auteurs, dont il sera question plus loin à propos du stress: l'observation survit, le mécanisme postulé change.
Les buts
Les travaux d'Edwin Locke et Gary Latham sur la fixation de buts sont l'une des rares régularités robustes de la psychologie du travail: des buts spécifiques et difficiles produisent de meilleures performances que des buts vagues du type «faites de votre mieux», à condition que la personne accepte le but, qu'elle dispose des compétences nécessaires et qu'elle reçoive un retour d'information sur sa progression. Statut: plausible et bien soutenu dans les tâches relativement simples et mesurables; les effets sont plus incertains pour les tâches complexes, où un but chiffré peut détourner l'attention de l'apprentissage, et un objectif quantifié mal choisi produit régulièrement des conduites d'optimisation de l'indicateur au détriment du résultat visé.
Activation et performance: la loi de Yerkes-Dodson
L'énoncé courant
La «loi de Yerkes-Dodson» est probablement l'énoncé de psychologie le plus cité hors de la psychologie. Dans sa version répandue: la performance suit une courbe en U inversé en fonction du niveau d'activation — trop peu d'activation, la performance est médiocre; trop d'activation, elle s'effondre; entre les deux se trouve un optimum. Un second volet est presque toujours ajouté: cet optimum est plus bas pour une tâche complexe que pour une tâche simple ou bien automatisée.
L'examen critique
L'énoncé est plausible, intuitif, et pédagogiquement commode. Cela ne suffit pas.
Son origine est étroite. Robert Yerkes et John Dodson publient en 1908 une expérience sur des souris apprenant une discrimination entre deux boîtes, l'une claire et l'autre sombre, avec un choc électrique en cas d'erreur. Ils font varier l'intensité du choc et la difficulté de la discrimination. Ce qu'ils observent: pour la discrimination difficile, l'apprentissage est plus rapide avec un choc d'intensité intermédiaire qu'avec un choc fort; pour la discrimination facile, l'apprentissage s'améliore avec l'intensité du choc. La relation en U inversé n'a donc été clairement observée que dans la condition difficile, et le facteur manipulé n'est ni «l'activation» ni «le stress» au sens moderne, mais l'intensité d'une punition.
La généralisation s'est faite par citation, non par accumulation. Les analyses historiques du champ — celle de Karl Halvor Teigen dans les années 1990 est la plus complète — montrent comment le résultat a été progressivement reformulé, illustré par une courbe en cloche qui ne figurait pas dans l'article original, puis appliqué à l'anxiété, au stress professionnel, à la performance sportive et à la vigilance. Chaque reformulation cite la précédente. Statut: contesté; la base empirique est très mince au regard de l'usage qui en est fait.
Les difficultés de test sont réelles. Pour tester sérieusement une loi en U inversé, il faut disposer d'une mesure de l'activation sur une échelle unidimensionnelle et couvrir une large plage de niveaux — y compris des niveaux très élevés, difficiles à produire chez l'humain pour des raisons éthiques évidentes. Or l'«activation» n'est pas unidimensionnelle: activation neurovégétative, activation corticale et activation subjective se dissocient. Une relation monotone décroissante entre anxiété et performance, ou une absence de relation, rendent compte d'une bonne partie des données disponibles au moins aussi bien qu'un U inversé, et l'on teste rarement ces alternatives.
Ce qui reste défendable: des états extrêmes dégradent la performance dans les deux directions (une somnolence profonde et une panique aiguë nuisent l'une et l'autre), et l'idée qu'une tâche complexe supporte moins bien une forte activation est cohérente avec ce que l'on sait de la charge en mémoire de travail (chapitre 9) et du rétrécissement attentionnel (chapitre 7). Ce qui n'est pas défendable: parler d'un «niveau de stress optimal» chiffrable, encore moins l'appliquer à une équipe ou à un individu pour en régler la charge.
Sur quelle base la «loi de Yerkes-Dodson» est-elle le plus souvent enseignée?
Le stress
Une transaction, pas un stimulus
Une conséquence utile: la même charge objective — trois examens en une semaine — n'est pas le même stress pour deux personnes, et modifier la perception des ressources est une intervention aussi légitime que modifier la charge. Le modèle (12.1) exprime exactement cette idée.
L'usage historique du mot vient de Hans Selye, qui décrit dans les années 1930–1950 un syndrome général d'adaptation en trois phases (alarme, résistance, épuisement), identique quel que soit l'agresseur. La non-spécificité qu'il postulait est aujourd'hui considérée comme excessive: la réponse dépend nettement de la nature du stresseur, de sa contrôlabilité et de sa signification. Statut: cadre historiquement important, dépassé dans sa forme forte.
Les deux voies de la réponse physiologique
La réponse physiologique au stress emprunte deux voies aux décours très différents, et cette différence de temps est ce qu'il faut retenir. Statut de ce qui suit: robuste. L'anatomie des deux voies et l'ordre de grandeur de leurs décours sont établis par des mesures directes convergentes (dosages plasmatiques et salivaires, protocoles de stress aigu standardisés en laboratoire) et ne font pas l'objet de controverse; les valeurs numériques varient d'une personne et d'un protocole à l'autre, et sont données ici comme des ordres de grandeur.
La voie sympatho-médullosurrénalienne. L'hypothalamus active le système nerveux sympathique, qui commande directement la médullosurrénale; celle-ci libère de l'adrénaline et de la noradrénaline dans la circulation. Effets: accélération cardiaque, redistribution du débit sanguin vers les muscles, bronchodilatation, mobilisation du glucose, sudation, dilatation pupillaire. Décours: quelques secondes pour l'entrée en action, un pic plasmatique en une à deux minutes, un retour proche de la ligne de base en une vingtaine à une trentaine de minutes.
L'axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. L'hypothalamus sécrète de la CRH, qui fait libérer par l'antéhypophyse de l'ACTH, laquelle fait sécréter par la corticosurrénale du cortisol. Effets: mobilisation durable des substrats énergétiques, modulation de l'immunité et de l'inflammation, action sur l'hippocampe et le cortex préfrontal. Décours: montée détectable en cinq à dix minutes, pic vers vingt à trente minutes après le début du stresseur, retour progressif à la ligne de base sur l'heure suivante. Le cortisol exerce une rétroaction négative sur l'hypothalamus et l'hypophyse, ce qui arrête la réponse — et la défaillance de cette rétroaction est l'un des mécanismes discutés du stress chronique.
Avec les constantes de la figure 12.3, le pic de catécholamines survient à min et le pic de cortisol à min. Par quel facteur le second est-il plus tardif que le premier?
Stress aigu, stress chronique, charge allostatique
Une réponse aiguë est adaptative: elle est rapide, ample et surtout terminée. Le problème n'est pas la réponse, c'est sa répétition ou son maintien. La notion de charge allostatique, proposée par Bruce McEwen, désigne l'usure cumulée des systèmes de régulation lorsque la réponse est trop fréquente, trop prolongée, ou insuffisamment arrêtée. Elle se mesure par des indices composites (pression artérielle, marqueurs métaboliques et inflammatoires, cortisol). Statut: cadre conceptuel utile et largement adopté; la validité prédictive des indices composites est modeste et discutée, et leur composition varie d'une étude à l'autre, ce qui rend les comparaisons difficiles.
Effets sur la santé: ce que l'on peut affirmer
C'est un terrain où l'exagération est la règle. Trois niveaux de prudence.
- Associations épidémiologiques. Les grandes cohortes montrent une association entre exposition professionnelle prolongée à une combinaison d'exigences élevées et de faible latitude de décision et l'incidence des maladies coronariennes. L'association est reproductible, mais son ampleur est modeste: les synthèses situent l'excès de risque relatif dans un ordre de grandeur de quelques dizaines de pour cent, très loin de celui du tabagisme. Statut: association robuste, taille d'effet petite.
- Effets expérimentaux sur des marqueurs. Des devis expérimentaux ou quasi expérimentaux montrent des effets du stress sur des variables intermédiaires: cicatrisation ralentie de petites plaies standardisées, réponse en anticorps réduite après vaccination, susceptibilité accrue à une infection après inoculation virale contrôlée. Ces travaux sont méthodologiquement solides, mais portent sur des effectifs limités et des marqueurs, non sur des maladies constituées. Statut: plausible et bien documenté pour les marqueurs.
- La causalité. La difficulté centrale est que l'exposition au stress n'est pas répartie au hasard: elle est corrélée au niveau socio-économique, aux conditions de travail, au logement, aux comportements de santé. Une partie de l'association observée passe par ces chemins plutôt que par la physiologie du stress. Les affirmations du type «le stress cause le cancer» ne sont pas soutenues par les données disponibles; les affirmations du type «le stress chronique est un facteur de risque cardiovasculaire parmi d'autres, d'ampleur modérée» le sont.
Contrôle perçu et soutien social
Deux modérateurs ressortent avec constance.
Le contrôle perçu d'abord. Les travaux classiques de conditionnement avec témoins appariés — deux animaux reçoivent exactement la même série de chocs, mais l'un peut les interrompre par une réponse et l'autre non — montrent des conséquences physiologiques et comportementales nettement plus lourdes chez celui qui n'a aucun contrôle, à exposition physique identique. C'est le résultat qui a fondé la notion d'impuissance apprise. Il faut noter que Steven Maier et Martin Seligman ont eux-mêmes reformulé leur interprétation en 2016 à la lumière des données neurobiologiques accumulées: ce n'est pas l'impuissance qui est apprise, c'est la détection du contrôle qui inhibe une réaction de passivité par défaut. Statut: le phénomène comportemental est robuste, son interprétation d'origine a été révisée par ses auteurs. Chez l'humain, l'ajout d'un contrôle même illusoire (un bouton d'arrêt que l'on ne presse pas) réduit la réponse au stresseur dans plusieurs paradigmes de laboratoire.
Le soutien social ensuite. Les méta-analyses de cohortes trouvent une association entre intégration sociale et mortalité toutes causes confondues, avec un excès de risque associé à l'isolement qui compte parmi les plus importants des facteurs psychosociaux étudiés; les devis expérimentaux montrent qu'une présence familière réduit la réactivité cardiovasculaire et cortisolaire à un stresseur de laboratoire. La direction est bien établie; la part de causalité et l'ampleur exacte restent débattues, notamment parce que la santé influence aussi les relations sociales.
Les stratégies d'ajustement
L'erreur serait de hiérarchiser ces deux familles dans l'absolu. Leur efficacité relative dépend de la contrôlabilité de la situation, c'est-à-dire du de notre modèle: quand la situation est modifiable, l'ajustement centré sur le problème est généralement plus efficace; quand elle ne l'est pas — une perte, une attente imposée, une décision qui ne dépend pas de soi — c'est l'ajustement centré sur l'émotion qui l'est. L'évitement, en revanche, apporte un soulagement à court terme et se révise mal à long terme.
Parmi les stratégies de régulation émotionnelle, la réévaluation cognitive — reformuler la signification de la situation avant que la réaction ne se déploie pleinement — est celle dont l'efficacité est la mieux soutenue. Les méta-analyses d'études expérimentales de régulation émotionnelle lui attribuent des effets constants sur le ressenti rapporté et, plus faiblement, sur les mesures physiologiques, avec des tailles d'effet petites à modérées. Elle se compare favorablement à la suppression expressive (cacher l'expression sans changer le vécu), qui réduit l'expression sans réduire le ressenti et s'accompagne d'un coût cognitif et physiologique mesurable. Statut: bien soutenu pour les effets à court terme mesurés en laboratoire; les effets à long terme relèvent de la recherche clinique et sortent du cadre de ce cours.
Synthèse
- Une émotion est un épisode bref, déclenché par un objet, à quatre composantes (physiologique, expressive, cognitive, motivationnelle); l'humeur est plus longue et sans objet, le tempérament est une disposition stable.
- Les quatre théories classiques diffèrent sur l'ordre des événements. La spécificité physiologique exigée par James-Lange n'est pas établie; l'expérience de Schachter et Singer n'a été que partiellement répliquée; l'hypothèse de rétroaction faciale a échoué dans sa réplication multi-laboratoires la plus célèbre et ne subsiste, au mieux, que sous la forme d'un effet petit et conditionnel. Les postures de pouvoir connaissent le même sort: les effets hormonaux et sur la prise de risque ne sont pas répliqués, seul le sentiment de puissance rapporté subsiste — et c'est la mesure la plus exposée aux caractéristiques de la demande.
- Les théories de l'évaluation expliquent qu'une même situation objective produise des émotions différentes. Le modèle didactique formalise cette logique: , , et agir sur le contrôle perçu l'emporte sur agir sur l'enjeu dès que — c'est-à-dire précisément quand l'intensité est forte.
- L'universalité des expressions faciales est un débat ouvert: les régularités interculturelles existent, mais le choix forcé et les stimuli posés ont gonflé la concordance, et les configurations faciales ne sont pas des indicateurs fiables de la catégorie d'émotion. Les règles culturelles d'expression, elles, sont bien documentées.
- En motivation, l'homéostasie ne rend compte que d'une partie des conduites; la théorie de l'autodétermination organise le reste autour de l'autonomie, de la compétence et de l'affiliation; l'effet de sur-justification est réel mais conditionnel, surtout pour les récompenses attendues, tangibles et contingentes à l'engagement. L'épuisement du moi, en revanche, n'a pas survécu aux réplications multi-laboratoires préenregistrées, non plus que son explication par le glucose: le coût ressenti de l'effort reste, la ressource postulée disparaît.
- La loi de Yerkes-Dodson repose sur une expérience de 1908 chez la souris et s'est généralisée par citation: la traiter comme une loi générale est une erreur, et prétendre régler un «niveau de stress optimal» n'a pas de fondement.
- Le stress est une transaction entre exigences et ressources. Deux voies répondent: catécholamines en une minute, cortisol en vingt-cinq. Le contrôle perçu, le soutien social et la réévaluation cognitive en modèrent les effets; les conséquences sanitaires sont réelles, d'ampleur modeste, et leur interprétation causale demande de la prudence.
Série d'exercices du chapitre 12
Exercice 1 sur 5Selon quelle théorie la séquence est-elle: stimulus, puis activation physiologique indifférenciée, puis interprétation du contexte, puis ressenti étiqueté?
Deux étudiantes, un même exposé
Nadia et Elias doivent présenter le même exposé oral noté, devant le même auditoire, la semaine prochaine. Tous deux jugent l'enjeu élevé et identique: . Ils diffèrent par l'évaluation secondaire: Nadia estime son contrôle perçu à («je vais me bloquer, je n'y peux rien»), Elias à («j'ai répété deux fois, je sais quoi faire si je perds le fil»). On utilise le modèle didactique avec .
- 1
Intensité prédite pour chacun
Appliquez directement la relation (12.1) à chaque jeu d'évaluations.
ExerciceQuelle intensité le modèle prédit-il pour Nadia?
Effet d'une intervention sur le contrôle
La comparaison des deux interventions
Rattachement aux stratégies d'ajustement
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
On utilise le modèle didactique avec , et .
- Calculez l'intensité prédite pour puis pour , et donnez le rapport des deux.
- Écrivez les deux dérivées partielles et interprétez chacune en une phrase.
- Pour , comparez l'effet d'une réduction d'un point d'enjeu et celui d'une augmentation d'un point de contrôle (). Laquelle est la plus efficace? Retrouvez le résultat par le seuil (12.2).
- Pour fixé, déterminez la valeur de pour laquelle les deux interventions sont exactement équivalentes.
- Le modèle prédit-il quelque chose d'observable qu'un modèle additif ne prédirait pas? Discutez brièvement.
Solution
1. et . Le rapport vaut : à enjeu identique, la personne qui se perçoit sans ressources éprouve, selon le modèle, une intensité quadruple.
2. en ce point: un point d'enjeu supplémentaire ajoute d'intensité, et cet effet serait plus faible si le contrôle perçu était plus élevé. : une augmentation d'une unité de (soit la totalité de l'échelle) retirerait points d'intensité, et cet effet est d'autant plus fort que l'enjeu est grand.
3. Réduction d'un point d'enjeu: , soit . Augmentation d'un point de contrôle: , soit . C'est ici la réduction de l'enjeu qui est la plus efficace. Le seuil (12.2) confirme: , et , donc on est bien dans le régime où l'enjeu offre la meilleure prise.
4. L'équivalence s'écrit , soit , d'où . Vérification: en , ; l'intervention sur l'enjeu donne et celle sur le contrôle : les deux baisses valent .
5. Oui, et c'est l'intérêt de la forme multiplicative. Le modèle additif prédit que l'effet d'un point d'enjeu est le même quel que soit le contrôle perçu, et réciproquement: les deux dérivées partielles y sont constantes ( et ), et la dérivée croisée est nulle. Le modèle multiplicatif prédit au contraire une interaction: . Cette différence est testable: il suffit de croiser expérimentalement deux niveaux d'enjeu et deux niveaux de contrôlabilité dans un dispositif de laboratoire et de regarder si l'effet du contrôle est plus grand dans la condition à fort enjeu. Le modèle additif prédit deux droites parallèles, le modèle multiplicatif deux droites divergentes. Notez également que le modèle additif autorise des intensités négatives (par exemple et donnent ), ce qui n'a pas de sens ici: c'est une raison supplémentaire, mais formelle et non empirique, de préférer la forme multiplicative.
On modélise le décours de chaque voie de la réponse au stress par la fonction
où est une constante de temps de montée et une constante de temps de descente. On prend min et min pour la voie sympatho-médullosurrénalienne, min et min pour l'axe corticotrope.
- Montrez que atteint son maximum en .
- Calculez pour chacune des deux voies, puis le rapport des deux.
- Calculez, pour chaque voie, le niveau atteint à min, exprimé en pourcentage de son propre maximum.
- Que vaut ce pourcentage à min pour chaque voie? Quelle conclusion fonctionnelle en tirez-vous?
- Pourquoi la figure 12.3 normalise-t-elle chaque courbe à son propre maximum plutôt que de tracer des concentrations?
Solution
1. est dérivable sur et
L'annulation donne , soit, en prenant le logarithme,
Comme , on obtient bien . Il s'agit d'un maximum: est positive avant et négative après, puisque le terme en décroît plus vite que l'autre.
2. Voie sympathique: min. Axe corticotrope: min. Le rapport vaut : le pic hormonal survient environ vingt-cinq fois plus tard.
3. Le maximum de la voie sympathique vaut ; à , , soit . Pour l'axe corticotrope, et , soit . À cinq minutes, la voie rapide est déjà sur sa pente descendante, la voie lente encore en pleine montée.
4. À min: voie sympathique, , soit du pic; axe corticotrope, , soit du pic. Conclusion fonctionnelle: la voie sympathique sert à agir dans les secondes qui suivent et s'éteint vite; l'axe corticotrope sert à soutenir la mobilisation métabolique et à moduler l'immunité sur l'heure suivante, et c'est sa réactivation répétée ou son arrêt défaillant — non celle de la voie rapide — qui est en cause dans les hypothèses sur la charge allostatique.
5. Parce que les deux voies ne se mesurent pas dans les mêmes unités ni dans les mêmes ordres de grandeur (catécholamines plasmatiques et cortisol salivaire ou plasmatique n'ont ni la même échelle ni les mêmes techniques de dosage). Superposer des concentrations brutes sur un même axe suggérerait une comparaison d'amplitudes qui n'a pas de sens. La normalisation limite explicitement la comparaison à ce qui est comparable — la forme temporelle — et la légende de la figure doit le dire, sans quoi le lecteur conclura à tort que les deux réponses ont la même «taille».
Pour chacune des observations suivantes, dites quelle(s) théorie(s) de l'émotion elle appuie, laquelle elle met en difficulté, et pourquoi. Précisez à chaque fois le statut de preuve de l'observation.
- Une injection d'adrénaline produit des palpitations et des tremblements, mais les participants qui en connaissent la cause ne rapportent aucune émotion particulière.
- Une même personne, placée dans un embouteillage, éprouve de la colère un jour où elle est en retard à un entretien et de l'indifférence un jour de vacances, avec une activation cardiaque comparable.
- Les mesures neurovégétatives distinguent en moyenne la colère de la peur, mais ne permettent pas d'identifier l'émotion d'un individu donné.
- Dans un protocole préenregistré mené dans dix-sept laboratoires, tenir un stylo entre les dents ne modifie pas le jugement d'humour de dessins.
Solution
1. L'observation met en difficulté la version forte de James-Lange: si le ressenti émotionnel n'était que la perception des réponses corporelles, une activation corporelle complète devrait produire une émotion, ce qui n'est pas le cas. Elle appuie Schachter-Singer, dont c'est exactement la prédiction: une activation attribuée à une cause non émotionnelle ne reçoit pas d'étiquette émotionnelle. Statut: il s'agit du bras «informé» de l'expérience de 1962; l'effet d'attribution est plus solide que l'induction d'euphorie du bras «non informé», qui n'a pas été répliquée. Une observation à valeur illustrative, à ne pas présenter comme une démonstration définitive.
2. Cette observation est le cœur des théories de l'évaluation: le stimulus objectif est identique, l'activation aussi, et pourtant l'émotion diffère parce que la situation n'a pas la même signification par rapport aux buts du moment (l'embouteillage bloque un but important le premier jour, aucun le second). Elle met en difficulté James-Lange (mêmes réponses corporelles, émotions différentes) et n'est pas explicable par Cannon-Bard, qui décrit un déclenchement parallèle sans dire ce qui détermine la qualité de l'émotion. Statut: les études qui mesurent conjointement évaluations et émotions dans des situations réelles trouvent des associations substantielles; la structure générale est bien soutenue, le détail des profils d'évaluation par émotion l'est moins.
3. L'observation est compatible avec une version faible de James-Lange (il existe une différenciation corporelle) mais insuffisante pour sa version forte, qui exige que le ressenti puisse se lire dans le corps. Elle est également compatible avec Cannon-Bard, dont l'objection initiale était précisément la faible différenciation viscérale, et avec les théories de l'évaluation, pour lesquelles la physiologie est une composante parmi d'autres et non la source du ressenti. Statut: différences moyennes plausibles et partiellement établies; spécificité individuelle non établie. La nuance «en moyenne, oui; individuellement, non» est décisive: c'est la même distinction qu'entre une différence de groupe significative et une classification fiable au niveau individuel (chapitre 3).
4. L'observation met en difficulté l'hypothèse de rétroaction faciale, donc, indirectement, la version faible de James-Lange qu'elle testait. Statut: réplication multi-laboratoires préenregistrée, c'est-à-dire le niveau de preuve le plus élevé disponible sur cette question — supérieur à celui de l'étude d'origine. Attention toutefois à la portée exacte: le résultat porte sur la tâche du stylo et sur le jugement d'humour, non sur toute forme de rétroaction faciale; d'autres manipulations donnent un effet petit mais détectable. La conclusion correcte est: la démonstration canonique ne tient pas, l'hypothèse générale survit sous une forme affaiblie et conditionnelle.
Une haute école romande veut augmenter la fréquentation de son atelier facultatif de programmation, suivi jusqu'ici par une trentaine d'étudiants passionnés. Elle propose: une prime de CHF 200 annoncée en début de semestre à tout étudiant qui assiste à au moins huit séances sur dix.
- Analysez le dispositif à l'aide des trois conditions qui rendent l'effet de sur-justification probable.
- Quel effet le dispositif risque-t-il d'avoir sur les étudiants déjà inscrits, et lequel sur ceux qu'il attirerait? Distinguez les deux populations.
- Analysez le dispositif du point de vue des trois besoins de la théorie de l'autodétermination.
- Proposez deux modifications qui conservent l'objectif de fréquentation tout en limitant le risque, et justifiez-les par la littérature.
- Comment testeriez-vous empiriquement l'effet du dispositif? Décrivez un devis et le critère de jugement.
Solution
1. Les trois conditions sont réunies pour la population initiale. La récompense est annoncée à l'avance (donc attendue), elle est tangible (une somme d'argent), et elle est contingente à l'engagement — la présence — et non à la qualité d'une performance. Quatrième condition, tout aussi importante: l'activité est déjà intrinsèquement motivante pour les étudiants qui la suivent. C'est exactement la configuration pour laquelle la méta-analyse de Deci, Koestner et Ryan (1999) rapporte l'effet négatif le plus net sur la motivation intrinsèque.
2. Les deux populations ne doivent pas être confondues. Pour les trente étudiants déjà présents, le dispositif ajoute une justification externe à une conduite qui n'en avait pas besoin: le risque est une baisse de l'intérêt déclaré et, surtout, de la fréquentation après le retrait de la prime — c'est-à-dire au semestre suivant, ce que l'évaluation du dispositif ne mesurera probablement pas. Pour les nouveaux venus, la prime lève un coût d'entrée: elle peut amener des étudiants qui découvriront l'activité et développeront un intérêt propre; l'internalisation est possible, et le cadre de l'autodétermination la décrit. L'effet net sur la fréquentation immédiate peut donc être positif tout en étant négatif à terme sur le noyau initial. Un dispositif peut réussir sur son indicateur et échouer sur son objectif.
3. Autonomie: dégradée. Une prime conditionnée à la présence transforme «je viens parce que cela m'intéresse» en «je viens parce que je suis payé pour», et déplace le lieu de causalité perçu vers l'extérieur. Compétence: non nourrie. La prime ne dit rien de ce que l'étudiant sait faire; elle récompense l'assiduité, pas le progrès. Affiliation: neutre, voire dégradée si le seuil des huit séances crée une comptabilité individuelle là où existait un collectif.
4. Deux modifications défendables. Premièrement, remplacer la récompense tangible contingente à la présence par un retour d'information sur la compétence: retours individualisés sur les projets, attestation nominative décrivant les compétences acquises, présentation publique des réalisations. La littérature indique que les retours verbaux positifs, non vécus comme du contrôle, augmentent plutôt la motivation intrinsèque en nourrissant le sentiment de compétence. Deuxièmement, si un incitatif matériel doit être conservé, le rendre non annoncé et non contingent à un seuil de présence — par exemple financer le matériel, les déplacements à un concours ou un repas de fin de semestre pour le groupe. Les récompenses inattendues ne produisent pas l'effet de sur-justification dans les données disponibles, et une ressource collective renforce l'affiliation au lieu de la comptabilité individuelle. On peut ajouter une troisième piste: augmenter l'autonomie en laissant les participants choisir leurs projets, ce qui agit sur le besoin dégradé au point 3.
5. Un devis raisonnable: essai contrôlé par grappes sur plusieurs filières ou plusieurs sites, la prime étant attribuée aléatoirement à une partie des groupes. Critère de jugement principal: la fréquentation au semestre suivant, après retrait de la prime — c'est là que se joue l'effet de sur-justification, et le mesurer pendant la prime ne répond pas à la question posée. Critères secondaires: fréquentation pendant le dispositif, mesure de motivation intrinsèque par questionnaire validé au début et à la fin, et proportion d'étudiants poursuivant un projet personnel hors atelier. Précautions: préenregistrer le critère principal et le plan d'analyse, prévoir un effectif suffisant compte tenu d'une taille d'effet attendue modeste (les études sur la sur-justification donnent des effets de l'ordre de quelques dixièmes d'écart-type), et analyser séparément la strate des étudiants déjà inscrits et celle des nouveaux venus, puisque la question 2 prédit des effets de signes opposés.
Une entreprise vous consulte. Sa direction des ressources humaines a rédigé une note de politique interne dont voici le cœur: «Les recherches en psychologie établissent, par la loi de Yerkes-Dodson, qu'il existe un niveau de stress optimal auquel la performance est maximale. Nos équipes étant en dessous de cet optimum, nous introduisons des objectifs trimestriels individuels plus exigeants et un classement mensuel des performances, afin de porter chaque collaborateur à son point optimal.»
Rédigez une appréciation critique argumentée: ce que la littérature permet réellement d'affirmer, ce qu'elle ne permet pas, et ce que vous recommanderiez à la place. Prenez position.
Solution
Position: la note est scientifiquement infondée dans sa prémisse, incohérente dans son raisonnement, et le dispositif qu'elle propose est plus susceptible de dégrader la performance que de l'améliorer. Elle doit être retirée, et remplacée par une intervention portant sur les ressources et la latitude de décision.
1. La prémisse ne tient pas. La «loi» invoquée provient d'une expérience de Yerkes et Dodson publiée en 1908 sur des souris apprenant une discrimination visuelle sous chocs électriques. La relation en U inversé n'y apparaissait clairement que dans la condition de discrimination difficile; la courbe en cloche universellement reproduite ne figure pas dans l'article. Les analyses historiques du champ montrent que la généralisation s'est faite par citations successives et non par accumulation de preuves. Il n'existe pas de corpus de réplications chez l'humain qui établirait une relation générale en U inversé entre stress et performance au travail. Une note de politique interne ne peut pas s'appuyer sur ce résultat comme sur un fait établi.
2. Le raisonnement contient trois erreurs indépendantes de la question de la loi elle-même.
- L'activation n'est pas le stress. Même en acceptant la loi, elle porte sur l'activation, non sur le stress au sens transactionnel (exigences perçues excédant les ressources perçues). Ce sont deux concepts différents: on peut être activé, engagé et non stressé. Augmenter le stress pour augmenter l'activation revient à confondre un état mobilisateur avec un déséquilibre.
- Il n'existe aucune mesure du «point optimal». Affirmer que les équipes sont «en dessous de l'optimum» suppose une échelle d'activation, une mesure du niveau actuel et une localisation de l'optimum. Aucune de ces trois choses n'existe dans le dispositif proposé. L'affirmation n'est pas fausse: elle est invérifiable, ce qui est pire pour fonder une décision.
- La direction de l'intervention est la mauvaise, même dans le cadre de la loi. Le second volet de Yerkes-Dodson, celui qui est le mieux ancré dans ce que l'on sait par ailleurs, dit que l'optimum est plus bas pour les tâches complexes. Le travail qualifié d'une entreprise est plutôt du côté complexe. Si l'on prend la loi au sérieux, elle recommande donc, pour ce type de travail, de réduire la pression, pas de l'augmenter.
3. Ce qui est effectivement documenté prédit un effet négatif. Trois corpus de meilleure qualité que la loi invoquée convergent.
- L'association entre une combinaison d'exigences élevées et de faible latitude de décision et les problèmes de santé cardiovasculaire est reproductible dans les grandes cohortes, avec un excès de risque modeste mais réel. Le dispositif proposé augmente les exigences sans toucher à la latitude: il pousse exactement dans la direction défavorable.
- Le contrôle perçu est un modérateur majeur de la réponse au stress, à exposition objective identique. Un classement mensuel dont le rang dépend aussi de la performance des autres réduit mécaniquement le contrôle perçu sur son propre résultat.
- La littérature sur la motivation prédit deux dégradations supplémentaires: un classement individuel dans une activité qui exige de la coopération est une récompense attendue et contingente qui menace l'autonomie et l'affiliation, et un objectif chiffré sur un travail complexe induit régulièrement l'optimisation de l'indicateur au détriment du résultat visé.
4. Recommandations. Formulées en termes du modèle d'évaluation: ne pas augmenter , augmenter .
- Retirer le classement mensuel. C'est la mesure la plus coûteuse en contrôle perçu et en affiliation, pour le bénéfice le moins documenté.
- Conserver des objectifs spécifiques, mais négociés, assortis d'un retour d'information régulier, et non couplés à une comparaison interpersonnelle. C'est la partie de la littérature sur les buts qui est la mieux soutenue: des buts spécifiques et exigeants améliorent la performance lorsqu'ils sont acceptés, que les compétences suivent et qu'un retour est donné.
- Agir sur la latitude de décision: marges d'organisation du travail, prévisibilité des délais, ressources effectivement disponibles. C'est la variable dont l'association avec la santé et l'absentéisme est la mieux établie, et c'est celle sur laquelle une direction a une prise directe.
- Mesurer avant de généraliser. Si la direction veut savoir ce que produit son dispositif, elle doit l'évaluer: introduction échelonnée entre unités, indicateurs définis à l'avance (performance, absentéisme, rotation du personnel, mesure validée de tension au travail), analyse préenregistrée. Une politique appuyée sur une expérience de 1908 chez la souris n'a aucune raison d'être exemptée de l'évaluation qu'elle exige de ses employés.
Une phrase à retenir pour la fin du cours: un énoncé n'acquiert pas le statut de loi parce qu'il a été répété pendant un siècle, et c'est précisément quand un résultat est commode, imagé et unanimement cité qu'il faut aller lire l'article d'origine.
Références
- Gazzaniga, M., Heatherton, T. et Halpern, D., Psychological Science, W. W. Norton, New York, chapitres sur l'émotion, la motivation et la santé.
- Schacter, D. L., Gilbert, D. T. et Wegner, D. M., Psychologie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, chapitres «Émotion et motivation» et «Stress et santé».
- Lazarus, R. S. et Folkman, S., Stress, Appraisal, and Coping, Springer, New York, 1984 (définition transactionnelle du stress et typologie de l'ajustement).
- Barrett, L. F., Adolphs, R., Marsella, S., Martinez, A. M. et Pollak, S. D., «Emotional expressions reconsidered: challenges to inferring emotion from human facial movements», Psychological Science in the Public Interest, 20(1), 2019 (revue de synthèse sur l'universalité des expressions).
- Wagenmakers, E.-J. et coll., «Registered Replication Report: Strack, Martin, et Stepper (1988)», Perspectives on Psychological Science, 11(6), 2016 (réplication multi-laboratoires de la rétroaction faciale).
- Deci, E. L., Koestner, R. et Ryan, R. M., «A meta-analytic review of experiments examining the effects of extrinsic rewards on intrinsic motivation», Psychological Bulletin, 125(6), 1999.
- Teigen, K. H., «Yerkes-Dodson: a law for all seasons», Theory and Psychology, 4(4), 1994 (analyse historique de la transformation d'un résultat de 1908 en loi générale).