Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- définir l'objet de la psychologie — le comportement et les processus mentaux — et expliquer pourquoi une psychologie de sens commun, qui prédit tout et son contraire, ne prédit rien;
- distinguer une intuition psychologique d'une affirmation testable, et dire pourquoi l'introspection est une donnée précieuse mais jamais une preuve;
- situer une explication à son niveau (moléculaire, neuronal, cognitif, comportemental, social, culturel) et reconnaître le réductionnisme naïf comme une erreur de niveau et non comme une simplification;
- retracer l'histoire de la discipline autour d'une seule question, «qu'est-ce qui compte comme donnée?», de Wundt à la science ouverte, en donnant sa place à l'école de Genève;
- démontrer et appliquer la relation qui mesure en bits l'information apportée par une prédiction excluant une proportion des résultats possibles, et l'utiliser pour comparer deux formulations d'une même hypothèse;
- démonter les quatre grands neuromythes en identifiant à chaque fois le grain de vérité d'origine, l'erreur d'inférence et le mécanisme de diffusion;
- distinguer psychologue, psychothérapeute, psychiatre et coach dans le cadre suisse de la LPsy, et énoncer l'obligation déontologique de fonder sa pratique sur des preuves.
Ce que la psychologie étudie
Deux proverbes qui ne peuvent pas avoir raison ensemble
«Qui se ressemble s'assemble.» Voilà une psychologie populaire de l'attirance, en cinq mots, et vous la trouverez juste. «Les opposés s'attirent.» Voilà exactement la thèse contraire, en quatre mots, et vous la trouverez juste aussi. Le procédé se répète: «loin des yeux, loin du cœur» contre «l'absence attise l'amour»; «la prudence est mère de sûreté» contre «qui ne risque rien n'a rien». Chaque fois, la sagesse commune dispose d'une formule pour le résultat observé et d'une formule pour son contraire. Elle n'a donc jamais tort — et c'est précisément son défaut.
Une affirmation qui reste vraie quoi qu'il arrive ne vous apprend rien sur ce qui va arriver. Ce chapitre montrera que cette remarque, qui a l'air d'un jeu de mots, se démontre et se chiffre (théorème 1.1): l'information apportée par une prédiction est exactement la mesure de ce qu'elle interdit.
Il vaut d'ailleurs la peine de trancher le cas de l'attirance, puisqu'il est décidable. Sur la similarité, les données sont abondantes et convergentes: la similarité perçue, et en particulier la similarité des attitudes, prédit l'attirance initiale de manière robuste — le phénomène a été répliqué pendant des décennies et dans des paradigmes variés, expérimentaux comme observationnels. L'hypothèse inverse, celle de la complémentarité («les opposés s'attirent»), n'a jamais reçu de soutien empirique comparable. Le sens commun avait donc deux réponses en réserve; une seule survit à la mesure. C'est cela, et rien d'autre, que la psychologie scientifique ajoute au sens commun: non pas des idées plus subtiles, mais une procédure qui élimine les idées fausses.
Comportement et processus mentaux
Le mot important de cette définition est inférés. La psychologie n'a pas d'accès direct à son objet principal. Elle est dans la situation du physicien qui n'observe pas l'électron mais la trace qu'il laisse: elle construit des variables mesurables — un taux d'erreurs, une différence de ms entre deux conditions, un nombre d'items rappelés — et en déduit la structure du processus qui les produit. Toute la méthodologie des chapitres 2 et 3 sert à rendre cette inférence contraignante, c'est-à-dire à faire en sorte qu'une seule explication, ou du moins un très petit nombre, survive aux données.
L'introspection est une donnée, pas une preuve
Vous avez un accès privilégié à vos propres états mentaux, et cet accès est réel: personne ne sait mieux que vous que vous avez mal à la tête. La tentation est alors grande de considérer l'introspection comme la méthode naturelle de la psychologie. Elle l'a été, historiquement, et l'échec de ce programme est instructif.
Le problème n'est pas que l'introspection mente toujours; il est qu'elle ne porte pas sur ce qui nous intéresse. Elle donne accès au produit d'un traitement, presque jamais au traitement lui-même. Vous savez que vous avez reconnu un visage; vous n'avez aucun accès à la manière dont vous l'avez reconnu. Vous savez que vous avez choisi un dessert; les travaux sur la justification des choix montrent que l'explication que vous en donnez est souvent une reconstruction plausible produite après coup. Ce point — l'écart entre les causes réelles d'une conduite et les raisons que le sujet en donne — est établi dans son principe, même si son ampleur reste débattue.
Deux problèmes s'ajoutent. L'introspection est inaccessible à autrui: si deux observateurs entraînés donnent des rapports contradictoires, aucune procédure ne permet de départager, et c'est ce désaccord persistant entre laboratoires qui a discrédité l'introspection systématique au début du XXe siècle. Et le simple fait d'introspecter modifie ce qu'on observe.
La conclusion n'est pas qu'il faille jeter l'introspection. Les rapports subjectifs sont des données de premier ordre — la psychophysique du chapitre 5 est entièrement construite sur des jugements verbaux, et l'étude de la douleur ou de l'émotion serait impossible sans eux. Mais ce sont des données qu'il faut traiter comme telles: recueillies dans des conditions contrôlées, quantifiées, comparées entre conditions et entre sujets. L'introspection est un instrument de mesure; elle n'est pas un tribunal.
D'une intuition à une affirmation testable
Une intuition psychologique devient une affirmation scientifique quand elle est reformulée de façon à exclure des observations. Comparez:
| Intuition | Reformulation testable |
|---|---|
| «Le stress nuit à la mémoire.» | «Un stress aigu induit juste avant l'encodage réduit le rappel libre à 24 h d'au moins un demi-écart-type par rapport à une condition contrôle.» |
| «Les enfants apprennent mieux en jouant.» | «À temps d'exposition égal, un enseignement des fractions par manipulation d'objets produit un score supérieur à un enseignement symbolique à un test de transfert passé une semaine plus tard.» |
| «Les hommes et les femmes ne communiquent pas pareil.» | «Dans une tâche de description d'itinéraire chronométrée, la différence de nombre de termes spatiaux entre hommes et femmes est d'au moins .» |
La colonne de droite n'est pas plus vraie que celle de gauche: elle est plus risquée. Elle nomme la population, la mesure, le délai, le sens et l'ordre de grandeur de l'effet, et elle désigne par là même une classe entière d'observations qui, si elles se produisaient, obligeraient à l'abandonner. C'est ce risque assumé qui fait la différence, et c'est lui que le théorème 1.1 va quantifier.
Les niveaux d'explication
Prenons un comportement unique et parfaitement banal: un étudiant révise la veille de l'examen plutôt que trois semaines avant. Pourquoi?
Au niveau moléculaire. Les systèmes de neurotransmission, et notamment la dopamine, participent à la signalisation de la valeur d'une récompense et de l'erreur de prédiction associée. Une récompense lointaine produit un signal plus faible qu'une récompense imminente. Les preuves viennent de la pharmacologie, de l'enregistrement chez l'animal et, chez l'humain, de manipulations pharmacologiques du choix intertemporel. Statut: le rôle de la dopamine dans le codage de l'erreur de prédiction de récompense est robuste; sa traduction en termes de «motivation» au sens ordinaire est bien plus discutée.
Au niveau neuronal. Des circuits fronto-striataux intègrent la valeur d'une option et le délai qui l'en sépare; l'imagerie montre que l'activité de certaines régions suit la valeur actualisée de la récompense plutôt que sa valeur nominale. Ces résultats sont des corrélats, obtenus par imagerie et par étude de lésions; ils disent où et quand, rarement pourquoi.
Au niveau cognitif. L'étudiant actualise la valeur de l'examen: un bénéfice différé de trois semaines pèse moins qu'un bénéfice immédiat. Les modèles d'actualisation hyperbolique décrivent bien cette dévaluation et prédisent l'inversion de préférence caractéristique — on préfère aujourd'hui étudier plus tard, et demain on regrette. Les preuves sont des courbes de choix intertemporels, ajustées quantitativement. Statut: la forme hyperbolique de la dévaluation est robuste; l'interprétation de cette forme (deux systèmes en compétition? un seul mécanisme?) est contestée.
Au niveau comportemental. Cet étudiant a déjà réussi, plusieurs fois, en révisant la veille. Le comportement a été renforcé par ses conséquences: un succès obtenu au prix d'un effort concentré est une contingence puissante, et le fait qu'elle ne fonctionne pas toujours ne l'affaiblit pas — un renforcement intermittent produit des conduites particulièrement résistantes à l'extinction (chapitre 8, résultat robuste). La preuve ici est l'historique de renforcement et sa manipulation expérimentale.
Au niveau social. Ses camarades révisent la veille, et le disent. La norme perçue du groupe est un déterminant puissant du comportement, et une norme descriptive («voilà ce que font les autres») pèse souvent plus qu'une norme prescriptive («voilà ce qu'il faudrait faire»). Les preuves sont expérimentales et de terrain. Statut: la direction de l'effet est robuste; son ampleur varie fortement selon le domaine, et plusieurs interventions «par les normes» très médiatisées se sont révélées beaucoup plus faibles qu'annoncé.
Au niveau culturel. Le système scolaire suisse concentre l'évaluation en sessions d'examens de fin de semestre, avec un enjeu élevé et une date unique. Une institution qui répartirait l'évaluation en contrôles hebdomadaires produirait une autre distribution des conduites d'étude. Les preuves ici sont comparatives et institutionnelles.
Ces six explications ne sont pas six candidates dont une seule serait la bonne. Elles répondent à six questions distinctes, et une explication complète du comportement les articule. C'est exactement la situation de la question «pourquoi cette voiture roule-t-elle?»: parce que l'essence brûle dans les cylindres, parce que le conducteur veut arriver à Lausanne, parce qu'un réseau routier existe. Choisir l'une de ces réponses contre les autres serait absurde.
Un étudiant explique sa procrastination en disant: «mon cortex préfrontal est immature, je n'y peux rien». Quel est le principal défaut de ce raisonnement?
Une brève histoire: qu'est-ce qui compte comme donnée?
On peut raconter l'histoire de la psychologie comme une galerie de portraits. Il est bien plus utile de la raconter comme une suite de réponses à une seule question: qu'accepte-t-on comme donnée? Chaque grand courant se définit d'abord par ce qu'il autorise à mettre sur la table.
Leipzig, 1879: l'introspection contrôlée
Wilhelm Wundt ouvre à Leipzig, en 1879, le premier laboratoire consacré à la psychologie expérimentale. La date est conventionnelle — on faisait de la psychophysique avant lui, avec Weber et Fechner — mais elle marque une rupture institutionnelle: la psychologie cesse d'être un chapitre de la philosophie pour devenir une pratique de laboratoire, avec des appareils, des protocoles et des sujets entraînés. La donnée admise est un rapport introspectif produit dans des conditions standardisées: un stimulus calibré, une consigne fixe, un observateur formé. Le programme, poursuivi aux États-Unis par Titchener sous le nom de structuralisme, cherche à décomposer la conscience en ses éléments, comme la chimie décompose les corps. Il échouera sur l'impossibilité de départager les rapports divergents; mais l'exigence de standardisation, elle, est restée.
James et le fonctionnalisme
Aux États-Unis, William James publie en 1890 les Principles of Psychology. Sa question n'est pas «de quoi la conscience est-elle faite?» mais «à quoi sert-elle?». Le fonctionnalisme déplace l'attention vers l'adaptation, l'habitude, l'attention, le flux de la pensée, et ouvre la psychologie à l'observation du comportement en situation, à la comparaison entre espèces et entre individus. Cette orientation vers la fonction est la matrice lointaine de la psychologie appliquée, de la psychologie du travail et, plus tard, de l'approche évolutionnaire.
La psychanalyse et son statut épistémologique
En 1900, Sigmund Freud publie L'interprétation du rêve. La psychanalyse a exercé sur la culture du XXe siècle une influence qu'aucune autre théorie psychologique n'a approchée: la littérature, le cinéma, la critique, le vocabulaire courant («lapsus», «refoulement», «inconscient») en portent la trace, et l'idée que des processus non conscients pèsent sur la conduite est aujourd'hui admise — quoique sur des bases entièrement différentes de celles de Freud.
Son statut scientifique est un autre problème, et il faut le poser sans caricature. La difficulté centrale est la falsifiabilité: la théorie dispose, pour chaque observation, d'une lecture et de son contraire. Un patient qui accepte l'interprétation la confirme; un patient qui la refuse manifeste une résistance, ce qui la confirme aussi. Une théorie construite ainsi ne peut pas être mise en échec, et c'est très exactement le reproche que Popper lui adressait en la comparant à la physique d'Einstein, dont une prédiction précise sur la déviation de la lumière aurait pu être infirmée par une seule observation.
Il faut être juste, cependant, sur deux points. D'abord, la psychanalyse a produit des propositions qui sont testables, et certaines ont été testées: l'efficacité des psychothérapies psychodynamiques est mesurable en essais contrôlés, et la littérature y trouve des effets réels pour plusieurs troubles, avec une base de preuves plus mince et plus hétérogène que celle des thérapies cognitivo-comportementales. Ensuite, certaines intuitions freudiennes ont trouvé des descendants scientifiques légitimes, à condition d'être reformulées: le traitement non conscient de l'information est un fait établi de la psychologie cognitive, et les mécanismes de contrôle de la récupération en mémoire (oubli dirigé, oubli induit par la récupération) sont des phénomènes de laboratoire robustes. Ce qui reste sans soutien empirique sérieux, ce sont les mécanismes centraux de la théorie: le refoulement au sens dynamique produisant des symptômes, le complexe d'Œdipe, le symbolisme fixe des rêves, les types de caractère liés aux stades libidinaux. Nous reviendrons sur cette évaluation à l'exercice 1.5.
Le béhaviorisme: une exigence méthodologique salutaire
En 1913, John B. Watson publie le manifeste qui donne son nom au béhaviorisme: la psychologie est une science naturelle purement objective, dont le but est la prédiction et le contrôle du comportement, et l'introspection n'y a aucune place. La position est radicale, et sa version forte — les états mentaux n'existent pas ou sont sans intérêt — est intenable. Mais son exigence méthodologique était juste et elle a assaini la discipline: si vous invoquez une variable interne, dites par quelle opération vous la mesurez. C'est sous le béhaviorisme que la psychologie acquiert ses standards de mesure, ses devis expérimentaux et ses courbes d'apprentissage. Les lois du conditionnement classique (Pavlov) et opérant (Thorndike, Skinner) comptent parmi les régularités les mieux établies de la discipline, et le modèle de Rescorla-Wagner (chapitre 8) montre qu'elles se formalisent avec précision.
La Gestalt
À Francfort puis à Berlin, à partir de 1912, Wertheimer, Köhler et Koffka fondent la psychologie de la forme (Gestaltpsychologie). Leur objection au structuralisme est directe: la perception n'est pas une somme d'éléments. Deux lumières qui s'allument successivement produisent la perception d'un mouvement (phénomène phi) qui n'est dans aucune des deux. Les lois d'organisation perceptive — proximité, similarité, bonne continuation, clôture — sont des phénomènes robustes, que vous vérifierez vous-même au chapitre 6; leur explication théorique d'origine, en termes de champs de forces cérébraux, a en revanche été abandonnée. C'est un cas d'école de la distinction que ce cours répète: l'effet peut être solide et l'explication caduque.
L'école de Genève
L'héritage suisse de ce cours n'est pas une note de bas de page: Genève est l'un des lieux de naissance de la discipline.
Théodore Flournoy (1854–1920) crée au début des années 1890 le laboratoire de psychologie expérimentale de l'Université de Genève, l'un des premiers d'Europe après Leipzig. Son cas est instructif pour un cours de méthodes: Flournoy consacre une étude célèbre à un médium, dont il analyse les productions non pas comme des messages venus d'ailleurs mais comme des reconstructions à partir de souvenirs oubliés. Sa démarche — prendre le phénomène au sérieux, puis chercher l'explication ordinaire avant l'extraordinaire — est exactement celle qu'on attend d'un chercheur.
Édouard Claparède (1873–1940) lui succède et fonde en 1912 l'Institut Jean-Jacques Rousseau, école des sciences de l'éducation qui deviendra la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'Université de Genève. Claparède défend une psychologie fonctionnelle de l'enfant, tournée vers l'école. On lui doit aussi une observation clinique restée classique: une patiente amnésique, incapable de reconnaître son médecin d'un jour à l'autre, refusait pourtant de lui serrer la main après qu'il l'eut piquée avec une épingle dissimulée. Le souvenir explicite avait disparu, l'apprentissage émotionnel implicite subsistait — la dissociation entre systèmes de mémoire que le chapitre 9 formalisera.
Jean Piaget (1896–1980), Neuchâtelois, arrive à l'Institut en 1921 et y conduit, pendant près de soixante ans, l'étude du développement de l'intelligence. Sa contribution méthodologique est la méthode clinique-critique: au lieu d'administrer un test standardisé, l'expérimentateur suit le raisonnement de l'enfant, le relance, lui oppose des contre-suggestions, et cherche à faire apparaître la structure de sa pensée plutôt qu'à compter ses réussites. Sa contribution théorique est l'idée que l'intelligence se construit par des réorganisations qualitatives successives — sensori-motrice, préopératoire, opératoire concrète, opératoire formelle — chacune caractérisée par ce que l'enfant peut et ne peut pas encore faire. Bärbel Inhelder (1913–1997), sa collaboratrice la plus proche puis professeure à Genève, mène avec lui les travaux sur les opérations formelles et sur les stratégies de découverte de l'enfant. Piaget fonde en 1955 à Genève le Centre international d'épistémologie génétique, où il fait travailler ensemble psychologues, logiciens et biologistes.
Que reste-t-il de tout cela? Il faut distinguer, ici encore, les faits et la théorie. Les phénomènes descriptifs décrits par Piaget se répliquent très bien: un enfant de quatre ans dit couramment qu'il y a plus de liquide dans le verre étroit et haut, un nourrisson cherche l'objet là où il l'a trouvé la fois précédente. Ce sont des observations reproductibles dans le monde entier — statut robuste. En revanche, deux thèses fortes de la théorie ont été sérieusement révisées: les âges attribués aux stades, souvent trop tardifs parce que les tâches de Piaget exigeaient du langage et de la mémoire de travail; et le caractère global et tout-ou-rien des stades, contredit par les décalages observés d'un domaine à l'autre. La littérature qui a établi ces révisions, fondée notamment sur les paradigmes de violation d'attente chez le nourrisson, fait elle-même l'objet d'un examen critique: plusieurs de ses résultats les plus cités se sont révélés difficiles à répliquer dans des collaborations multi-laboratoires. Statut de l'ensemble: description robuste, chronologie révisée, mécanisme discuté.
1956: la révolution cognitive
Le béhaviorisme avait interdit de parler de représentations internes. Trois développements ont rendu cette interdiction intenable. La théorie de l'information de Shannon donne un moyen de quantifier ce que transporte un signal. L'informatique naissante fournit une métaphore respectable: une machine peut manipuler des symboles selon des règles, donc parler de traitement interne n'est pas parler d'âme. La linguistique de Chomsky montre que la productivité du langage humain — un enfant produit des phrases qu'il n'a jamais entendues — ne s'explique pas par un historique de renforcement. Le symposium du MIT de 1956, où Miller présente son travail sur les limites de la mémoire immédiate, Chomsky sa théorie des grammaires et Newell et Simon leur programme de démonstration de théorèmes, sert de date symbolique.
La donnée change une nouvelle fois de nature. On n'admet ni l'introspection ni le seul comportement moyen: on admet la chronométrie mentale, c'est-à-dire des différences de temps de réaction entre conditions soigneusement appariées, dont on infère l'existence, l'ordre et la durée d'étapes de traitement. Une différence de ms entre deux conditions qui ne diffèrent que par une seule opération est une preuve indirecte, mais contraignante, que cette opération existe et prend du temps.
Les neurosciences cognitives
À partir des années 1980, et massivement dans les années 1990 avec l'IRM fonctionnelle, on peut mesurer l'activité cérébrale d'un sujet éveillé pendant qu'il effectue une tâche. Les neurosciences cognitives naissent de la rencontre entre les paradigmes de la psychologie cognitive et ces techniques de mesure. Le gain est considérable: on peut désormais contraindre des modèles cognitifs par des données anatomiques et temporelles, et l'étude des patients cérébro-lésés — la méthode de la dissociation, dont Genève et Lausanne ont d'excellentes traditions cliniques — devient un outil d'inférence puissant.
Le risque, lui, est apparu très vite, et la section sur les neuromythes y revient: une image cérébrale ressemble à une preuve bien plus qu'elle n'en est une.
Depuis 2011: le tournant de la science ouverte
Le dernier tournant ne porte pas sur l'objet, mais sur la fiabilité. Autour de 2011, plusieurs événements convergents — la publication d'un article démontrant que les pratiques d'analyse alors courantes permettaient d'obtenir un résultat significatif à peu près pour n'importe quelle hypothèse, y compris absurde; un cas majeur de fraude aux Pays-Bas; l'échec répété de réplications de résultats célèbres — ont ouvert ce qu'on appelle la crise de la réplication. En 2015, le Reproducibility Project: Psychology de l'Open Science Collaboration a tenté de répliquer une centaine d'études publiées dans les meilleures revues: environ des réplications ont donné un résultat statistiquement significatif, contre des études d'origine, et les tailles d'effet répliquées valaient en moyenne à peu près la moitié des tailles d'effet originales.
La réponse de la discipline est méthodologique: préenregistrement du protocole et du plan d'analyse avant la collecte, augmentation des effectifs et calcul de puissance, partage des données et des scripts, réplications multi-laboratoires, revues acceptant l'article sur la base du protocole seul. C'est l'objet du chapitre 3. Retenez pour l'instant que ce cours a été écrit après ce tournant: chaque fois qu'un résultat vous est présenté, il l'est avec son statut probatoire.
Remettez ces huit jalons de l'histoire de la psychologie dans l'ordre chronologique.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- James publie les Principles of Psychology et lance le fonctionnalisme (1890)
- L'Open Science Collaboration publie le Reproducibility Project: Psychology (2015)
- Watson publie le manifeste béhavioriste (1913)
- Le symposium du MIT réunit Miller, Chomsky, Newell et Simon (1956)
- Flournoy crée le laboratoire de psychologie expérimentale de l'Université de Genève (1892)
- Wundt ouvre à Leipzig le premier laboratoire de psychologie expérimentale (1879)
- Freud publie L'interprétation du rêve (1900)
- Claparède fonde à Genève l'Institut Jean-Jacques Rousseau (1912)
Les grandes approches contemporaines
Aucun de ces courants n'a éliminé les autres. La psychologie contemporaine est un ensemble d'approches qui coexistent parce qu'elles posent des questions différentes — c'est la leçon des niveaux d'explication, appliquée à l'organisation de la recherche.
| Approche | Question typique | Méthode privilégiée | Limite principale |
|---|---|---|---|
| Biologique | Quel substrat nerveux, hormonal ou génétique? | Imagerie, lésions, pharmacologie, génétique quantitative | Confond aisément corrélat et cause; ne dit pas à quoi sert le processus |
| Cognitive | Quelles représentations et quels traitements? | Chronométrie mentale, tâches contrôlées, modèles computationnels | Les modèles sont sous-déterminés par les données comportementales |
| Comportementale | Quelles contingences maintiennent la conduite? | Conditionnement, devis à cas unique, analyse appliquée | Dit peu de ce qui se passe entre le stimulus et la réponse |
| Développementale | Comment cela change-t-il avec l'âge? | Devis longitudinaux et transversaux, méthode clinique-critique | Effets d'âge, de cohorte et de période difficiles à séparer |
| Sociale et culturelle | Que fait la présence des autres, et que fait la culture? | Expérimentation en laboratoire et sur le terrain, comparaisons interculturelles | Échantillons WEIRD; plusieurs effets classiques mal répliqués |
| Différentielle | En quoi les individus diffèrent-ils, de façon stable et mesurable? | Psychométrie, analyse factorielle, études de jumeaux | Corrélationnelle par nature: la causalité y est difficile à établir |
| Évolutionnaire | Quel avantage ce mécanisme aurait-il conféré à nos ancêtres? | Comparaison entre espèces et entre cultures, modélisation | Risque de récits adaptatifs invérifiables |
Tableau 1.1 — Sept approches contemporaines. La colonne «limite» n'est pas une objection décisive: c'est la raison pour laquelle les autres approches restent nécessaires.
Deux remarques sur ce tableau. La première concerne l'approche évolutionnaire. Que le cerveau humain soit le produit de la sélection naturelle n'est pas discutable, et cette approche a produit des programmes de recherche féconds, en particulier sur la perception, le dégoût et l'apprentissage des peurs. Mais elle expose à une tentation redoutable: raconter, pour n'importe quel trait observé aujourd'hui, une histoire adaptative plausible dans le passé — un «récit just-so». Une hypothèse évolutionnaire n'a de valeur scientifique que si elle produit une prédiction sur des données actuellement mesurables que les hypothèses concurrentes ne produisent pas: une différence entre espèces, une invariance interculturelle, un profil ontogénétique particulier. «Les hommes préfèrent le rouge parce que cela signalait la fertilité» n'est pas une hypothèse tant qu'on n'a pas dit ce qui, observable aujourd'hui, la contredirait.
La seconde remarque concerne l'approche différentielle. Elle est indispensable — les différences individuelles stables en intelligence et en personnalité sont parmi les faits les mieux mesurés de la psychologie — mais elle est corrélationnelle, ce qui rend l'interprétation causale de ses résultats particulièrement délicate. Le chapitre 4 y reviendra à propos de l'héritabilité, statistique de population que l'on confond très souvent avec une «part de génétique» chez un individu.
Parmi ces quatre formulations d'une hypothèse évolutionnaire sur la peur des serpents, laquelle a un contenu scientifique?
Ce qui distingue une affirmation scientifique
Cinq critères
Il n'existe pas de définition unique et incontestée de la scientificité. Il existe en revanche un faisceau de critères sur lesquels l'accord est large, et qui suffisent amplement à trier ce que vous rencontrerez.
- Testabilité. L'affirmation doit désigner des observations qui la départageraient d'une autre. «L'inconscient influence nos choix» n'est pas testable tel quel; «l'amorçage d'un mot rend sa reconnaissance ultérieure plus rapide d'environ à ms même lorsque le sujet ne rapporte pas avoir vu l'amorce» l'est.
- Falsifiabilité. Il doit exister un résultat possible qui, s'il survenait, obligerait à abandonner l'affirmation. Une théorie qui explique aussi bien A que non-A n'explique ni l'un ni l'autre.
- Reproductibilité. Un résultat n'est pas un événement, c'est une régularité. Il doit survivre à une nouvelle collecte, par une autre équipe, dans un autre laboratoire.
- Quantification. «Il y a un effet» n'est pas un résultat: la taille de l'effet, son intervalle de confiance et l'unité de mesure font partie du résultat. Une différence de ms et une différence de ms n'ont ni la même cause plausible ni les mêmes conséquences pratiques.
- Révision. Une affirmation scientifique est révisable, et le fait d'être révisée n'est pas un échec de la démarche: c'en est le fonctionnement normal.
Quelle information apporte une prédiction?
Cette dernière phrase peut être rendue exacte. Il suffit d'emprunter à la théorie de l'information sa mesure de la surprise.
Démonstration. Sous la loi uniforme sur , la probabilité a priori que le résultat tombe dans la zone autorisée par est égale à la proportion de cette zone, soit . En reportant dans la définition (1.1), l'information apportée par la réalisation de cet événement est , ce qui est (1.2). Comme est décroissante et croissante, est croissante en ; , et lorsque on a , donc .
La lecture est immédiate: l'information d'une prédiction est la mesure de ce qu'elle interdit. Une théorie qui n'interdit rien peut accumuler les confirmations sans jamais rien apprendre à personne, et c'est exactement le reproche adressé à la psychologie de sens commun de la première section — ainsi qu'à certaines théories savantes.
Dans la même expérience (fenêtre plausible de à ms, loi uniforme), une chercheuse prédit que le temps de réaction augmentera de à ms. Combien de bits d'information sa prédiction apporte-t-elle si elle se vérifie?
Les neuromythes et pourquoi ils survivent
«Nous n'utilisons que 10 % de notre cerveau»
Le grain de vérité. Plusieurs sources se sont additionnées: la remarque de William James selon laquelle nous n'exploitons qu'une fraction de nos ressources mentales, le fait que les neurones ne représentent qu'une part des cellules cérébrales, et l'existence, dans les cartographies grossières du début du XXe siècle, de vastes régions «silencieuses» dont on ne savait pas déclencher de réponse par stimulation — ce sont les aires associatives, aujourd'hui les mieux comprises comme le siège des traitements de haut niveau.
Ce que dit la recherche. Aucune région du cortex ne peut être détruite sans conséquence; la neurologie est faite de la description de ces conséquences. L'imagerie métabolique montre une activité dans l'ensemble de l'encéphale, y compris pendant le sommeil. Et l'argument le plus simple est énergétique.
Comment il se diffuse. Le mythe est vendu: il est le fonds de commerce de l'industrie du développement personnel, qui promet d'accéder aux restants, et le ressort de plusieurs films à succès. Il est aussi flatteur — un potentiel immense dort en vous — et invérifiable dans la conversation.
«Cerveau gauche analytique, cerveau droit créatif»
Le grain de vérité. La latéralisation est un fait: chez la grande majorité des droitiers, les fonctions langagières dépendent principalement de l'hémisphère gauche, comme l'ont montré Broca et Wernicke au XIXe siècle par la méthode des lésions; les travaux sur les patients à cerveau divisé, dans les années 1960 et 1970, ont établi de manière spectaculaire que les deux hémisphères peuvent traiter l'information séparément quand le corps calleux est sectionné. Statut: robuste.
Ce que dit la recherche. Le saut illégitime va de la latéralisation de fonctions à une typologie de personnes. Les analyses de connectivité cérébrale portant sur de larges échantillons ne trouvent pas d'individus dont l'ensemble des réseaux serait globalement dominé par un hémisphère: on observe des latéralisations locales, pas des «profils hémisphériques». De plus, la quasi-totalité des tâches cognitives réelles, y compris les plus «créatives», mobilisent les deux hémisphères de façon coordonnée. Statut de la typologie: sans soutien.
Comment il se diffuse. Il fournit une typologie, et les typologies se vendent bien: elles sont mémorables, flatteuses et opérationnalisables en questionnaire. On les retrouve dans la formation continue, le management et une partie de la littérature pédagogique.
«Tout se joue avant trois ans»
Le grain de vérité. Il existe de vraies périodes sensibles. La vision binoculaire, la discrimination des phonèmes de la langue maternelle et l'acquisition d'une première langue en sont les exemples les mieux établis: une privation précoce et prolongée y produit des déficits durables. Les travaux de suivi d'enfants adoptés après une privation institutionnelle sévère montrent une relation de dose à effet claire entre la durée de la privation et la persistance des difficultés — statut robuste.
Ce que dit la recherche. De là à conclure que tout se joue avant trois ans, il y a un abîme. La lecture, les mathématiques, l'expertise musicale ou sportive, une seconde langue à un excellent niveau: tout cela s'acquiert bien plus tard. La plasticité cérébrale, longtemps réputée réservée à l'enfance, est documentée à tous les âges. Et les enfants adoptés tardivement, même après une privation sévère, montrent des progrès substantiels — incomplets, mais réels. La formule «tout se joue» transforme un résultat sur des privations extrêmes en une prescription sur des familles ordinaires, où l'écart entre les environnements est incomparablement plus faible.
Comment il se diffuse. Il mobilise l'anxiété parentale, ce qui est un excellent moteur commercial (jouets «éveil du cerveau», méthodes d'apprentissage précoce), et il fournit aux politiques publiques un slogan simple. Notez qu'ici la conséquence pratique du mythe est double: il culpabilise les parents de jeunes enfants, et il décourage les interventions plus tardives, dont l'efficacité est pourtant établie.
«Chacun a son style d'apprentissage»
Le grain de vérité. Les préférences existent: on peut sincèrement préférer un schéma à un texte. Et les contenus ont un format naturel: on apprend la géographie avec des cartes et la prononciation avec du son.
Ce que dit la recherche. Le mythe n'est pas dans les préférences, il est dans l'hypothèse d'appariement (meshing hypothesis): adapter l'enseignement au style préféré de l'élève améliorerait son apprentissage. Cette affirmation est parfaitement testable — il faut un devis croisé, où des apprenants «visuels» et «auditifs» reçoivent chacun les deux formats et sont évalués par le même test, et où l'on cherche une interaction entre style et format. Les synthèses de la littérature constatent que très peu d'études ont employé ce devis, et que celles qui l'ont fait n'ont pas trouvé l'interaction annoncée. Statut: aucune preuve de l'interaction, alors que l'hypothèse est ancienne, largement enseignée et facile à tester.
Comment il se diffuse. Il est intuitif, valorisant pour l'élève («tu n'es pas mauvais, tu es kinesthésique»), commode pour l'enseignant, et il a été intégré à des formations professionnelles et à des produits commerciaux. Il coûte cher: le temps consacré à identifier des styles est du temps soustrait à des méthodes dont l'efficacité, elle, est solidement établie — la pratique de récupération et l'espacement des révisions (chapitre 9).
Pourquoi les neuromythes résistent
Quatre mécanismes se combinent, et vous les retrouverez tout au long du cours.
D'abord, chaque mythe a un ancêtre respectable: il y a bien une latéralisation, il y a bien des périodes sensibles, il y a bien des aires longtemps silencieuses. Un mensonge pur se réfute; une déformation de vérité résiste, parce que celui qui la défend peut toujours produire l'ancêtre. Ensuite, le mythe est utile: il justifie une pratique existante et classe les gens en catégories manipulables. Une croyance qui ne sert à rien meurt; celle-ci travaille.
Troisièmement, le vocabulaire neuronal impressionne. Une explication psychologique gagne en crédibilité auprès du lecteur non spécialiste dès qu'on y ajoute une mention du cerveau, même si cette mention n'ajoute logiquement rien. Ce phénomène a été mis en évidence dans les années 2000; il faut noter que sa variante «les images cérébrales rendent un article plus convaincant» n'a pas résisté aux réplications, tandis que la variante «le jargon neuronal superflu» a mieux tenu, avec une ampleur qui reste discutée. Le fait que le cours doive vous dire cela d'un résultat qui l'arrange est précisément la discipline que nous essayons de transmettre.
Enfin, la répétition tient lieu de preuve: une affirmation rencontrée plusieurs fois devient plus facile à traiter, et cette fluidité est confondue avec la vérité. C'est l'effet de vérité illusoire, statut robuste, et il fonctionne même chez qui connaît la bonne réponse.
Un outil pour fixer les idées
L'explorateur ci-dessous applique une règle explicite, déclarée dans son code et rappelée dans sa description, qui transforme trois quantités — le nombre d'études publiées, la proportion de réplications réussies et la taille d'effet moyenne — en l'un des trois statuts probatoires utilisés dans tout ce cours. Insistons: c'est un dispositif pédagogique, pas un oracle. Aucun comité, aucune revue et aucun chercheur n'attribue un statut par une formule; une expertise réelle pèse aussi la qualité de chaque étude, l'existence d'un préenregistrement, l'ampleur du biais de publication et l'hétérogénéité entre laboratoires. L'explorateur sert à faire sentir une seule chose, qui est vraie: le statut d'un résultat dépend de trois quantités à la fois, et améliorer l'une sans les autres ne déplace pas le verdict.
Explorateur de statut probatoire
Trois quantités décident du crédit qu'on accorde à un résultat: le nombre d'études, la proportion de réplications réussies et la taille de l'effet. La règle appliquée ici est déclarée explicitement — contesté si le taux de réplication est inférieur à 40 % ou si d est inférieur à 0,10; robuste s'il y a au moins 10 études, au moins 70 % de réplications réussies et d au moins égal à 0,20; plausible mais discuté dans tous les autres cas. C'est un outil pédagogique, pas un oracle: une véritable expertise pèse aussi la qualité de chaque étude, le préenregistrement, le biais de publication et l'hétérogénéité entre laboratoires.
À quoi sert une formation en psychologie
Le paysage suisse
Les universités de Genève, Lausanne, Fribourg, Berne, Bâle et Zurich, entre autres, offrent un bachelor en psychologie de crédits ECTS, suivi d'un master de à crédits. Le bachelor est généraliste — méthodes et statistiques, psychologie cognitive, développementale, sociale, différentielle, bases biologiques et clinique; la spécialisation intervient au master, puis dans une formation postgrade pour les professions réglementées. Les débouchés dépassent largement le cabinet de consultation: psychologie du travail et des organisations, neuropsychologie clinique, psychologie scolaire et de l'orientation, psychologie de la santé, psychologie légale, méthodes quantitatives et science des données, recherche et enseignement.
Quatre titres qu'il ne faut pas confondre
La Suisse a réglé la question par la loi fédérale sur les professions relevant du domaine de la psychologie (LPsy), en vigueur depuis le 1er avril 2013. Elle protège le titre de psychologue et organise les titres postgrades fédéraux. Un registre fédéral des professions de la psychologie permet de vérifier les titres d'une personne.
| Titre | Formation exigée | Ce qu'il fait | Titre protégé |
|---|---|---|---|
| Psychologue | Master en psychologie reconnu (LPsy) | Évaluation psychologique, conseil, prévention, recherche; pas de psychothérapie sans titre postgrade | Oui, par la LPsy |
| Psychologue-psychothérapeute | Master, puis formation postgrade accréditée en psychothérapie (plusieurs années, avec pratique supervisée) | Psychothérapie; depuis juillet 2022, prestations remboursées par l'assurance de base sur prescription médicale | Oui, titre postgrade fédéral |
| Psychiatre | Études de médecine, puis titre postgrade en psychiatrie et psychothérapie | Diagnostic médical, psychothérapie, prescription de médicaments, hospitalisation | Oui, par la loi sur les professions médicales |
| Coach, praticien en développement personnel | Aucune exigence légale | Accompagnement non thérapeutique; aucune activité réservée | Non |
Tableau 1.2 — Les quatre titres et ce qui les sépare. La ligne de partage n'est pas le vocabulaire employé mais la formation exigée et la responsabilité engagée.
Trois conséquences pratiques. D'abord, «coach» n'est pas un titre protégé: n'importe qui peut l'utiliser après un week-end de formation, ou sans aucune. Ensuite, un psychologue n'est pas automatiquement un psychothérapeute: le titre postgrade demande plusieurs années supplémentaires. Enfin, seul le médecin peut prescrire un médicament; c'est la principale différence pratique entre psychiatre et psychologue-psychothérapeute, et elle explique pourquoi les deux professions travaillent souvent ensemble.
Fonder sa pratique sur des preuves
L'obligation n'est pas seulement scientifique, elle est déontologique. Le code déontologique de la fédération professionnelle suisse impose au psychologue d'exercer selon l'état des connaissances, de se former de manière continue et de ne pas promettre des effets que sa méthode ne produit pas. Proposer à un enfant en difficulté de lecture un programme fondé sur les styles d'apprentissage, alors que des méthodes d'efficacité documentée existent, n'est pas seulement une erreur de jugement: c'est un manquement professionnel, parce que le temps du patient et l'argent de sa famille ont été dépensés.
C'est la raison profonde pour laquelle ce cours vous impose, dès le premier chapitre, la contrainte d'accompagner chaque résultat de son statut probatoire. La psychologie est la discipline où les affirmations les plus fausses circulent avec la plus grande fluidité, parce que chacun a une opinion sur l'esprit humain et que les histoires bien construites y voyagent mieux que les données. Un praticien qui n'a pas appris à demander «combien d'études, quelle taille d'effet, répliqué par qui?» sera, très sincèrement, le vecteur de ce qu'il croit combattre.
Une personne se présente comme «psychologue et coach certifiée en thérapie brève». Que pouvez-vous en conclure avec certitude dans le cadre suisse?
Synthèse
- La psychologie étudie le comportement et les processus mentaux, ces derniers étant toujours inférés de comportements mesurés. L'introspection fournit des données précieuses, jamais des preuves: elle donne accès au produit du traitement, pas au traitement.
- Une psychologie de sens commun dispose d'un proverbe pour chaque résultat et de son contraire: elle n'interdit rien, donc n'apporte rien. La différence entre une intuition et une hypothèse tient à ce que la seconde nomme la population, la mesure, le sens et l'ordre de grandeur de l'effet attendu.
- Un même comportement s'explique aux niveaux moléculaire, neuronal, cognitif, comportemental, social et culturel. Ces explications ne se concurrencent pas: elles répondent à des questions différentes, et le réductionnisme naïf («ce n'est qu'une histoire de dopamine») est une erreur de niveau.
- L'histoire de la discipline se lit comme une suite de réponses à «qu'est-ce qui compte comme donnée?»: introspection contrôlée (Wundt, 1879), fonction (James), matériel clinique (psychanalyse), comportement observable seul (béhaviorisme), organisation perceptive (Gestalt), développement de l'intelligence par la méthode clinique-critique (école de Genève: Flournoy, Claparède, Piaget, Inhelder), traitement de l'information (1956), signal cérébral (neurosciences cognitives), et depuis 2011 la réplication indépendante.
- Théorème 1.1: une prédiction qui exclut une proportion des résultats possibles apporte bits. Une théorie compatible avec tout () n'apporte rien, quel que soit le nombre de ses «confirmations»; réduire de moitié la largeur d'une fenêtre de prédiction ajoute exactement un bit.
- Les quatre grands neuromythes — du cerveau, cerveau gauche contre cerveau droit, tout se joue avant trois ans, styles d'apprentissage — ont chacun un ancêtre scientifique respectable, une erreur d'inférence identifiable et un mécanisme de diffusion qui les rend utiles à quelqu'un. Le vocabulaire neuronal et les images cérébrales renforcent leur crédibilité sans rien ajouter à leur contenu.
- En Suisse, la LPsy protège le titre de psychologue et organise les titres postgrades; «coach» n'est pas protégé; seul le médecin prescrit. L'obligation de fonder sa pratique sur des preuves est déontologique autant que scientifique.
Série d'exercices du chapitre 1
Exercice 1 sur 5«Marie a peur des chiens parce que son amygdale répond fortement aux stimuli menaçants.» À quel niveau d'explication cette phrase se situe-t-elle, et que lui manque-t-il?
Anatomie d'un titre de magazine
Vous lisez dans un magazine: «Une étude montre que boire un café avant de réviser améliore la mémoire — les chercheurs ont constaté que la caféine stimule les circuits de la mémoire dans le cerveau.» Vous allez démonter cette phrase en quatre temps: identifier le niveau d'explication invoqué, formuler la prédiction précise qui la rendrait testable, chiffrer l'information apportée par deux versions de cette prédiction, et dire ce qu'il faudrait vérifier avant d'y croire. Pour les calculs, on admet que l'état de la question rend a priori plausible n'importe quel effet sur le nombre de mots rappelés compris entre et mots sur une liste de , avec une loi uniforme.
- 1
Le niveau d'explication invoqué
Repérez d'abord de quoi parle la seconde moitié de la phrase, et demandez-vous si elle répond à la question posée par la première.
ExerciceLa justification donnée («la caféine stimule les circuits de la mémoire») se situe à quel niveau, et que fait-elle?
Rendre l'affirmation testable
Chiffrer l'information des deux versions
Ce qu'il faudrait vérifier avant d'y croire
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Un adolescent passe quatre heures par jour sur une application de vidéos courtes. Voici cinq explications proposées.
- «Chaque vidéo est suivie d'une récompense imprévisible, un programme de renforcement à ratio variable, qui produit des conduites très résistantes à l'extinction.»
- «Le système dopaminergique répond plus fortement aux récompenses imprévisibles qu'aux récompenses certaines.»
- «Tous ses camarades y sont, et ne pas y être coûte socialement.»
- «Le coût cognitif d'entrée d'une vidéo de quinze secondes est presque nul, alors que celui d'un chapitre de manuel est élevé.»
- «Le modèle économique de la plateforme rémunère le temps d'attention, ce qui oriente la conception de l'interface.»
Attribuez chaque explication à son niveau, puis répondez: laquelle est «la vraie»? Enfin, formulez pour l'explication 1 une prédiction testable qui la distinguerait de l'explication 4.
Solution
Attribution. (2) est moléculaire et neuronal; (4) est cognitif (il porte sur un coût de traitement); (1) est comportemental (contingences de renforcement); (3) est social (normes du groupe de pairs); (5) est culturel et institutionnel (organisation économique qui façonne l'environnement).
Laquelle est la vraie? La question est mal posée, et c'est le point de l'exercice. Les cinq explications répondent à cinq questions différentes: par quel signal biologique, par quelle opération mentale, par quelle histoire de conséquences, sous quelle pression du groupe, dans quel dispositif institutionnel. Une explication complète les articule. La seule chose fausse serait d'affirmer que l'une rend les autres superflues — «ce n'est qu'une histoire de dopamine» est une erreur de niveau, pas une explication plus profonde.
Une prédiction discriminante. L'explication 1 attribue le comportement à l'imprévisibilité de la récompense; l'explication 4 l'attribue au faible coût d'entrée. Elles se séparent par l'expérience suivante: on manipule les deux facteurs indépendamment dans un devis à deux facteurs. Condition A, vidéos courtes et ordre aléatoire (coût faible, récompense imprévisible); condition B, vidéos courtes présentées dans un ordre de qualité connu et croissant (coût faible, récompense prévisible); condition C, vidéos longues en ordre aléatoire; condition D, vidéos longues en ordre prévisible. Mesure: durée de consultation spontanée avant arrêt.
Prédiction de l'explication 1: la durée est plus élevée dans les conditions à ordre aléatoire (A et C) que dans les conditions prévisibles (B et D), à durée de vidéo égale.
Prédiction de l'explication 4: la durée est plus élevée dans les conditions à vidéos courtes (A et B) que longues (C et D), quelle que soit la prévisibilité.
Les deux explications font des prédictions différentes sur le même tableau de résultats; c'est ce qui les rend testables. Notez que les deux peuvent être vraies simultanément, auquel cas les deux effets principaux apparaissent — ce qui est encore un résultat, et plus informatif que chacune des thèses prise isolément.
Une équipe étudie l'effet de l'espacement des révisions sur la rétention. La mesure est le score à un test de questions passé une semaine plus tard, et l'état de la question rend a priori plausible n'importe quelle différence entre groupe espacé et groupe massé comprise entre et points, avec une loi uniforme.
- Calculez, en bits, l'information apportée par chacune des prédictions suivantes, si elle se vérifie: (a) «il y aura une différence»; (b) «le groupe espacé aura un meilleur score»; (c) «le groupe espacé aura un score supérieur de à points»; (d) «le groupe espacé aura un score supérieur de à points».
- Vérifiez la règle selon laquelle diviser par deux la largeur d'une fenêtre ajoute un bit, en comparant (c) et (d).
- Un collègue objecte: «la prédiction (d) est trop risquée, elle sera probablement fausse». Que lui répondez-vous?
Solution
1. La fenêtre plausible a une largeur de points. On applique , où est la fraction de la fenêtre autorisée par la prédiction.
| Prédiction | Largeur autorisée | (bits) | ||
|---|---|---|---|---|
| (a) «il y aura une différence» | ||||
| (b) «le groupe espacé sera meilleur» | ||||
| (c) « à points» | ||||
| (d) « à points» |
Détail pour (c): , donc bits. Pour (d): , donc bits.
2. La fenêtre de (d) est la moitié de celle de (c). En général, si la largeur passe de à , la proportion autorisée passe de à et
L'information augmente donc exactement de bit, ce que confirme .
3. Que son objection est un compliment déguisé. Une prédiction «risquée» est précisément celle qui apporte beaucoup d'information: c'est la même propriété vue de deux côtés, et le théorème 1.1 le dit exactement, puisque croît avec la proportion des résultats exclus. Deux nuances toutefois. D'abord, il ne faut pas confondre précision de la prédiction et précision de la mesure: annoncer une fenêtre de point n'a de sens que si le dispositif peut distinguer de points, c'est-à-dire si l'effectif et la fidélité du test le permettent (chapitre 3). Ensuite, une prédiction risquée doit être dérivée d'une théorie, sinon elle est seulement une devinette étroite: ce qui la rend précieuse, c'est qu'en échouant elle met la théorie en difficulté. Une théorie qui produit des prédictions à bits et qui les vérifie est infiniment plus crédible qu'une théorie qui produit des prédictions à bit et qui les vérifie aussi.
Reformulez chacune des affirmations suivantes en une hypothèse testable, puis dites explicitement quel résultat la réfuterait et estimez l'information qu'apporterait sa vérification si la fenêtre plausible est celle que vous précisez.
- «La musique classique rend les enfants plus intelligents.»
- «Le multitâche nuit à la productivité.»
- «Les gens ont un besoin fondamental de se sentir compétents.»
Solution
1. Musique et intelligence. L'affirmation renvoie à l'«effet Mozart», dont il faut d'abord dire le statut: l'observation d'origine portait sur une amélioration très brève de performances de rotation mentale après écoute de musique, elle ne concernait ni l'intelligence générale ni les enfants, et sa généralisation grand public est contestée; l'explication la mieux soutenue aujourd'hui est un effet d'éveil et d'humeur, produit aussi bien par un texte lu à voix haute apprécié de l'auditeur.
Hypothèse testable: chez des enfants de à ans assignés aléatoirement, minutes d'écoute d'une sonate de Mozart avant une tâche de rotation mentale améliorent le score d'au moins écart-type par rapport à une écoute de silence, et cet avantage persiste au-delà de minutes.
Ce qui la réfuterait: un effet inférieur à écart-type, ou un effet initial qui disparaît après minutes, ou un effet identique produit par une histoire lue à voix haute (ce qui réfuterait la spécificité de la musique).
Information: si la fenêtre plausible pour l'effet standardisé va de à (largeur ) et que la prédiction autorise l'intervalle (largeur ), alors et bits.
2. Multitâche. L'affirmation est trop vague: quel multitâche, quelle tâche, quelle mesure?
Hypothèse testable: chez des étudiants, l'interruption d'une tâche de rédaction par une notification exigeant une réponse toutes les deux minutes augmente le temps de complétion d'au moins et le taux d'erreurs d'au moins la moitié, par rapport à une condition sans interruption, à durée d'exposition au matériel égale.
Ce qui la réfuterait: une augmentation du temps inférieure à , ou une absence d'effet sur les erreurs.
Information: si la fenêtre plausible pour l'augmentation du temps va de à (largeur points) et que la prédiction autorise (largeur ), alors et bit. On voit qu'une prédiction «au moins » est peu informative: elle laisse toute la queue supérieure ouverte. Une prédiction ponctuelle avec fourchette, «entre et », donnerait , soit bits.
3. Besoin de compétence. Sous cette forme, l'affirmation n'est pas testable: le mot «besoin fondamental» ne dit ni ce qu'on mesure ni ce qui la contredirait, et la théorie qui l'emploie peut réinterpréter n'importe quel comportement comme la satisfaction ou la frustration de ce besoin. C'est exactement la structure critiquée à propos de la psychanalyse.
Hypothèse testable: dans une tâche de résolution d'énigmes, un retour d'information indiquant une progression de la performance augmente le temps consacré volontairement à la tâche pendant une période libre non rémunérée, d'au moins par rapport à un retour neutre, à difficulté objective et à rémunération identiques.
Ce qui la réfuterait: l'absence de différence de temps libre, ou une différence qui disparaît quand on contrôle l'humeur induite par le retour positif.
Information: fenêtre plausible de à (largeur ), prédiction autorisant (largeur ): , soit bit — que l'on ferait passer à bits en annonçant une fourchette de points de large.
Remarque de méthode. Dans les trois cas, la reformulation transforme une affirmation sur une entité («l'intelligence», «la productivité», «un besoin») en une affirmation sur une différence mesurée entre deux conditions comparables. C'est le geste central de la psychologie expérimentale, et le chapitre 2 en fait la théorie.
Une brochure de formation continue destinée à des enseignants affirme: «Les neurosciences ont montré que les élèves “cerveau droit” apprennent mieux par les images et les couleurs; notre méthode adapte le matériel à leur profil hémisphérique.»
- Identifiez le résultat scientifique réel dont cette affirmation dérive et dites ce qu'il établit exactement.
- Identifiez l'erreur d'inférence qui mène du résultat réel à l'affirmation de la brochure.
- Expliquez pourquoi la brochure est plus convaincante que la même affirmation dépourvue de vocabulaire cérébral.
- Proposez l'expérience qui trancherait, et dites quel résultat soutiendrait la brochure.
- Que devrait faire un psychologue scolaire à qui l'on demande de valider cette méthode?
Solution
1. Le résultat réel. Il y a bien une latéralisation fonctionnelle: chez la grande majorité des droitiers, les traitements langagiers dépendent principalement de l'hémisphère gauche. Cela a été établi par la méthode des lésions au XIXe siècle (Broca, Wernicke), puis confirmé par les études de patients à cerveau divisé et par l'imagerie. Ce que ce résultat établit, précisément: certaines fonctions ne sont pas réparties symétriquement entre les hémisphères, chez la plupart des individus.
2. L'erreur d'inférence. Elle comporte trois sauts, chacun invalide.
Premier saut, de la fonction à la personne. «Le langage est latéralisé à gauche» devient «il existe des personnes à dominance gauche». C'est une confusion entre une propriété des processus et une typologie d'individus. Les analyses de connectivité sur de larges échantillons ne trouvent pas de tels profils globaux: on observe des latéralisations locales chez tout le monde, pas des personnes globalement latéralisées.
Deuxième saut, du littéral au métaphorique. «Hémisphère droit» devient «créatif, visuel, intuitif». Ces qualificatifs sont des catégories de psychologie populaire, sans correspondance anatomique établie. Les tâches créatives réelles mobilisent les deux hémisphères.
Troisième saut, de la description à la prescription. Même si les deux premiers sauts étaient valides, il resterait à démontrer qu'adapter le matériel au profil améliore l'apprentissage. C'est l'hypothèse d'appariement des styles d'apprentissage, qui n'a jamais reçu de soutien dans les devis capables de la tester.
3. Pourquoi c'est convaincant. Trois mécanismes. Le vocabulaire neuronal augmente la crédibilité perçue d'une explication auprès d'un lecteur non spécialiste, même quand il n'ajoute rien logiquement (statut: effet établi pour le jargon, d'ampleur discutée; la variante «images cérébrales» n'a pas résisté aux réplications). La typologie est intuitive et flatteuse: elle transforme un échec en identité («tu n'es pas mauvais, tu es cerveau droit»). Enfin, l'affirmation a un ancêtre vrai que le formateur peut toujours produire si on le conteste, ce qui la rend beaucoup plus résistante qu'un mensonge pur.
4. L'expérience qui trancherait. Il faut un devis croisé avec assignation aléatoire. On classe d'abord les élèves selon le questionnaire de profil de la brochure. Puis chaque élève apprend deux contenus de difficulté équivalente, l'un dans le format «images et couleurs», l'autre dans un format verbal, l'ordre étant contrebalancé. Tous passent le même test, portant sur le même contenu, à la même distance temporelle.
Ce qui soutiendrait la brochure est une interaction: les élèves classés «cerveau droit» doivent réussir mieux avec le format visuel qu'avec le format verbal, et les élèves classés «cerveau gauche» doivent réussir mieux avec le format verbal qu'avec le format visuel. Un simple effet principal du format («tout le monde apprend mieux avec des images») ne soutient pas la brochure: il dirait que le format visuel est meilleur pour tous, ce qui ne justifie aucune adaptation individuelle. C'est exactement l'interaction que les études existantes n'ont pas trouvée.
5. Ce que doit faire le psychologue scolaire. Refuser la validation, et le dire par écrit avec ses raisons: le fondement invoqué n'existe pas, l'effet annoncé n'a pas été démontré dans les devis capables de le montrer, et le questionnaire de profil ne mesure pas ce qu'il prétend mesurer. Il doit aussi proposer une alternative, car un refus sans contrepartie est mal reçu et souvent inefficace: le temps et le budget concernés seraient mieux employés à des techniques d'efficacité solidement établie, la pratique de récupération et l'espacement des révisions (chapitre 9), qui produisent des effets répliqués sur la rétention à long terme. C'est une obligation déontologique et pas seulement une opinion scientifique: recommander une méthode sans fondement quand une méthode fondée existe engage la responsabilité professionnelle.
On vous demande de trancher, dans un texte argumenté, la question: «la psychanalyse est-elle une science?» Distinguez les propositions falsifiables de celles qui ne le sont pas, prenez position, et justifiez-la sans caricature ni complaisance.
Solution
Position. La psychanalyse, prise comme un tout, n'est pas une théorie scientifique, parce que ses mécanismes centraux sont formulés de manière à ne pouvoir être mis en échec par aucune observation. Mais «la psychanalyse» n'est pas un objet unique: elle contient des propositions de trois espèces, et l'honnêteté exige de les traiter séparément.
Espèce 1: des propositions falsifiables, testées, et qui ont tenu. L'existence de traitements de l'information non conscients est aujourd'hui établie — mais par la psychologie cognitive, avec des paradigmes d'amorçage et d'apprentissage implicite, et sous une forme qui n'a presque rien de commun avec l'inconscient dynamique de Freud: il s'agit de processus automatiques, non d'un contenu refoulé et actif. L'existence de mécanismes de contrôle de la récupération en mémoire (oubli dirigé, oubli induit par la récupération) est également établie en laboratoire. Enfin, l'efficacité des psychothérapies d'inspiration psychodynamique est une question parfaitement testable, et elle a été testée: des essais contrôlés trouvent des effets réels pour plusieurs troubles, sur une base de preuves plus mince, plus hétérogène et de qualité méthodologique plus variable que celle des thérapies cognitivo-comportementales. Notez que l'efficacité d'une thérapie ne valide pas la théorie qui l'inspire: une méthode peut fonctionner pour des raisons que sa théorie décrit mal.
Espèce 2: des propositions falsifiables qui n'ont pas tenu. Le refoulement au sens fort — un souvenir traumatique rendu inaccessible par un mécanisme de défense, puis récupérable intact en thérapie — a été mis à l'épreuve, notamment lors du débat sur les «souvenirs retrouvés» des années 1990. Le bilan est défavorable: on ne trouve pas de preuve solide d'un tel mécanisme, et l'on dispose en revanche d'une littérature robuste montrant qu'il est facile d'induire des souvenirs détaillés d'événements qui n'ont jamais eu lieu (travaux de Loftus sur la désinformation et les faux souvenirs). De même, le symbolisme fixe des rêves et les types de caractère associés aux stades libidinaux n'ont pas reçu de soutien empirique.
Espèce 3: des propositions qui ne sont pas falsifiables. C'est le cœur du problème, et il est structurel. Lorsque l'acceptation d'une interprétation par le patient la confirme et que son refus la confirme aussi, en tant que résistance, aucune observation ne peut plus la contredire. Le complexe d'Œdipe, l'interprétation de la formation des symptômes par des conflits inconscients spécifiques, la surdétermination des rêves fonctionnent ainsi: quel que soit le matériel clinique, la théorie possède une lecture. Elle explique tout, donc, au sens du théorème 1.1, elle n'apporte bit.
Ce que je ne dis pas. Que la psychanalyse serait sans valeur. Son importance historique et culturelle est immense; elle a imposé l'idée que la conduite a des causes que le sujet ignore, elle a inventé un cadre clinique fondé sur la parole que toutes les psychothérapies ultérieures ont hérité, et elle a produit des descriptions cliniques fines qui ont nourri la recherche. On peut ajouter que le reproche de non-scientificité vaut, à des degrés divers, pour d'autres constructions psychologiques largement enseignées, y compris récentes: la théorie des styles d'apprentissage était falsifiable, elle a été falsifiée, et elle continue d'être enseignée. Une théorie non falsifiable et une théorie falsifiée sont deux défauts différents, et le second n'est pas moins grave.
Conclusion. Le verdict est donc partagé, mais il n'est pas mou. Les descendants testables des idées freudiennes appartiennent aujourd'hui à la psychologie scientifique, sous des formes qui ne sont plus freudiennes. Les mécanismes propres de la théorie sont soit réfutés, soit hors d'atteinte de toute réfutation. En conséquence, la psychanalyse doit être enseignée dans un cours de psychologie générale — au titre de l'histoire de la discipline et de son influence culturelle, et comme le cas d'école qui rend la notion de falsifiabilité tangible — et elle ne doit pas être présentée comme un corps de mécanismes établis. La formule qui résume cette position: la psychanalyse a posé de très bonnes questions et n'a pas fourni de moyen de savoir si ses réponses étaient justes.
Références
- Gazzaniga, M. S., Heatherton, T. F. et Halpern, D. F., Psychological Science, W. W. Norton, New York, chapitre d'introduction (objet, niveaux d'analyse et histoire de la discipline).
- Schacter, D. L., Gilbert, D. T. et Wegner, D. M., Psychologie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, chapitre 1 (l'évolution de la pensée psychologique).
- Piaget, J. et Inhelder, B., La psychologie de l'enfant, Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je?», Paris — l'exposé de référence, par ses auteurs, des travaux de l'école de Genève.
- Open Science Collaboration, «Estimating the reproducibility of psychological science», Science, vol. 349, n° 6251, 2015, article aac4716 — le rapport du Reproducibility Project: Psychology.
- Pashler, H., McDaniel, M., Rohrer, D. et Bjork, R., «Learning styles: concepts and evidence», Psychological Science in the Public Interest, vol. 9, n° 3, 2008, p. 105–119; Dekker, S., Lee, N. C., Howard-Jones, P. et Jolles, J., «Neuromyths in education: prevalence and predictors of misconceptions among teachers», Frontiers in Psychology, vol. 3, 2012.
- Confédération suisse, Loi fédérale sur les professions relevant du domaine de la psychologie (LPsy), RS 935.81, en vigueur depuis le 1er avril 2013; Fédération suisse des psychologues (FSP), Code déontologique.