Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- décomposer tout phénomène mnésique en trois opérations — encodage, stockage, récupération — et dire, devant un oubli, laquelle des trois est en cause;
- décrire les registres de la mémoire, du rapport partiel de Sperling à la mémoire de travail de Baddeley, et énoncer la capacité de la mémoire à court terme avec le statut empirique qui lui revient;
- expliquer pourquoi la double dissociation de la courbe de position sérielle interdit d'expliquer le résultat par un mécanisme unique, et reproduire ce raisonnement ailleurs;
- démontrer dans quelles coordonnées se linéarisent l'exponentielle et la loi de puissance , estimer leurs paramètres à partir de deux mesures et trancher entre eux sur des données;
- distinguer les causes d'oubli (déclin, interférence proactive et rétroactive, échec de récupération) et calculer un calendrier de révisions espacées;
- exposer ce que la recherche établit sur la mémoire comme reconstruction — désinformation, faux souvenirs, témoignage oculaire — sans exagérer dans un sens ni dans l'autre, et justifier chiffres à l'appui pourquoi se tester et espacer battent la relecture et le surlignage.
Trois opérations, pas une faculté
La métaphore de l'enregistrement et pourquoi elle est fausse
Demandez à quelqu'un ce qu'est la mémoire: il vous parlera d'un magasin, d'une bibliothèque, d'un disque dur, d'une caméra qui enregistre. Cette métaphore de l'enregistrement est presque universelle et elle est fausse sur trois points au moins, chacun établi par des données que ce chapitre va détailler.
D'abord, il n'y a pas d'enregistrement fidèle: ce qui est mis en mémoire est déjà le produit d'une interprétation, gouvernée par l'attention (chapitre 7) et par les connaissances antérieures. Ensuite, il n'y a pas de conservation passive: une trace se transforme pendant le stockage, et l'acte même de se souvenir la modifie. Enfin, il n'y a pas de lecture: se souvenir est une reconstruction, qui combine des fragments de trace et des inférences plausibles, et qui produit une expérience subjective de souvenir indépendamment de son exactitude.
Les enquêtes sur les croyances du public retrouvent régulièrement cette métaphore de la caméra. Statut: la direction du résultat (la croyance est très répandue) est robuste; les pourcentages précis varient beaucoup selon les pays et la formulation des questions, et nous n'en citons donc aucun.
Encodage, stockage, récupération
Cette décomposition n'est pas une commodité de présentation: elle commande tout le chapitre, parce que les trois opérations obéissent à des lois différentes et se manipulent expérimentalement de manières différentes. Vous ne retrouvez pas le nom d'un collègue croisé dans le hall de l'université. Trois explications concurrentes, incompatibles:
- Échec d'encodage. Vous n'avez jamais vraiment encodé ce nom: on vous l'a dit pendant que vous pensiez à autre chose. Rien n'a été oublié, parce que rien n'a été appris. C'est de loin la cause la plus fréquente des oublis quotidiens.
- Échec de stockage. La trace a existé puis s'est dégradée ou a été écrasée par des traces concurrentes.
- Échec de récupération. La trace est intacte mais inaccessible avec les indices dont vous disposez. Le nom vous reviendra dans l'ascenseur, ou vous le reconnaîtrez immédiatement dans une liste.
La distinction se teste. Si le nom est reconnu dans une liste alors qu'il n'était pas rappelé spontanément, c'est que la trace était stockée: l'échec était un échec de récupération. C'est la logique de toute la suite: on ne mesure jamais la mémoire, on mesure une performance dans une tâche, et changer la tâche change ce que l'on voit.
Les registres de la mémoire
La mémoire sensorielle: le rapport partiel de Sperling
Combien voyez-vous à la fois? Présentez brièvement douze lettres disposées en trois rangées de quatre et demandez d'en rappeler le plus possible: les participants en produisent quatre ou cinq, et affirment pourtant en avoir «vu» davantage — l'impression s'efface pendant qu'ils répondent. Sperling, autour de 1960, a converti cette impression en donnée par un dispositif d'une grande élégance: le rapport partiel. Après l'extinction de la matrice, un son aigu, moyen ou grave indique laquelle des trois rangées doit être rapportée. Comme le signal arrive après la disparition du stimulus, le participant ne peut pas s'y préparer: la performance sur la rangée désignée estime ce qui était disponible sur toutes les rangées.
Le résultat: les participants restituent l'essentiel de la rangée demandée, soit une disponibilité de l'ordre de trois quarts des douze lettres, très supérieure aux quatre ou cinq lettres du rapport complet. Et cet avantage s'effondre quand on retarde le signal: à partir de quelques centaines de millisecondes, le rapport partiel ne vaut plus mieux que le rapport complet. Statut: robuste; le paradigme a été répliqué de nombreuses fois et l'estimation de la durée de la trace visuelle (l'iconique) se situe couramment autour de ms, avec une variabilité selon la luminance et le masquage.
La conclusion est double, et c'est un modèle d'inférence expérimentale: il existe une trace de grande capacité et de très courte durée, et la limite du rapport complet n'est pas une limite de perception mais une limite de ce qui peut être transféré vers un système plus durable avant l'effacement. Un registre équivalent existe dans l'audition (mémoire échoïque), avec une persistance plus longue, de l'ordre de quelques secondes.
La mémoire à court terme et le regroupement
Passé le registre sensoriel, l'information retenue quelques secondes à quelques dizaines de secondes relève de la mémoire à court terme. Sa capacité est le chiffre le plus cité de toute la psychologie: le «nombre magique sept, plus ou moins deux» de Miller (1956).
Le regroupement (chunking) est ce qui rend cette limite si trompeuse. La suite 1 2 9 1 1 8 1 5 1 9 4 5 compte douze chiffres: hors de portée. Lue comme 1291, 1815, 1945 — trois dates que tout élève suisse connaît — elle en compte trois. Rien n'a changé dans le stimulus, tout a changé dans le codage. Le même mécanisme explique les performances des joueurs d'échecs experts, qui reproduisent une position de partie réelle après quelques secondes d'exposition bien mieux que les débutants, mais perdent presque tout leur avantage sur des positions aléatoires: ce n'est pas leur mémoire qui est plus vaste, c'est leur répertoire d'unités. Statut: robuste, répliqué dans de nombreux domaines d'expertise.
De la mémoire à court terme à la mémoire de travail
Un magasin passif de quelques secondes ne suffit pas à rendre compte de ce que nous faisons: comprendre cette phrase suppose de maintenir son début pendant que sa fin arrive, calculer de tête suppose de garder des résultats intermédiaires et d'y appliquer des opérations. Baddeley et Hitch ont proposé au milieu des années 1970 de remplacer le magasin unique par un système actif de maintien et de manipulation: la mémoire de travail (working memory).
Ce modèle n'est pas une classification arbitraire: chaque composante est motivée par des données.
- La double tâche. Faire tenir simultanément une tâche verbale et une tâche visuo-spatiale coûte peu; faire tenir deux tâches verbales, ou deux tâches visuo-spatiales, coûte beaucoup. Si un magasin unique était en jeu, deux tâches quelconques devraient interférer autant. Statut: robuste; c'est l'argument principal en faveur de systèmes séparés.
- L'effet de longueur des mots. L'empan verbal est plus court pour des mots longs que pour des mots courts, à nombre d'items égal, et la quantité retenue correspond approximativement à ce que la personne peut prononcer en environ deux secondes. Empêcher la répétition subvocale, en demandant de répéter à voix basse une syllabe sans rapport (suppression articulatoire), supprime cet effet. La boucle phonologique se comporte donc comme une boucle de répétition en temps réel. Statut: robuste pour l'effet; l'interprétation en «boucle de deux secondes» est un modèle utile mais discuté.
- L'effet de similarité phonologique. Une liste de lettres qui se ressemblent à l'oreille (B, C, D, T, V) est bien plus difficile à retenir dans l'ordre qu'une liste dissemblable (F, K, Q, R, Y), alors que la similarité sémantique ne gêne presque pas en rappel immédiat. Le code du maintien à court terme est donc principalement phonologique, y compris pour du matériel présenté visuellement. Statut: robuste, établi dès les années 1960.
Les mesures d'empan complexe (retenir une liste tout en jugeant des phrases, par exemple) sont, parmi les tâches de laboratoire, celles qui corrèlent le plus fortement avec la compréhension de textes et avec les mesures d'intelligence fluide. Statut: la corrélation est robuste; son interprétation — capacité de maintien, contrôle attentionnel, ou résistance à l'interférence? — reste débattue, et rien n'autorise à conclure qu'entraîner l'empan améliore l'intelligence: les essais d'entraînement de la mémoire de travail montrent des gains sur les tâches entraînées et pas de transfert lointain (chapitre 3).
Un étudiant retient sans effort la suite «CFF-UNIL-LAMal-EPFZ», soit seize lettres, mais échoue sur «KRT-BQZ-NLPX-VMSD». Quelles interprétations sont correctes?
Plusieurs réponses possibles
La courbe de position sérielle et la logique de la double dissociation
Présentez une liste de quinze mots au rythme d'un mot par seconde, puis demandez un rappel libre. Le taux de rappel n'est pas le même pour toutes les positions: les premiers mots sont bien rappelés (effet de primauté), les derniers encore mieux (effet de récence), et le milieu s'effondre. C'est la courbe de position sérielle, l'un des résultats les plus reproductibles de la psychologie de la mémoire.
Le résultat serait une simple curiosité s'il ne se laissait pas manipuler de façon sélective. Deux manipulations, deux effets, et surtout: chacune touche un effet et pas l'autre.
- Une tâche interférente de quelques dizaines de secondes entre la fin de la liste et le rappel supprime la récence, sans toucher la primauté. Compter à rebours occupe le maintien à court terme et vide le registre où logeaient les derniers mots.
- Ralentir le débit de présentation (un mot toutes les trois secondes plutôt que toutes les secondes) améliore la primauté, sans toucher la récence. Plus de temps par mot signifie plus de répétition et de traitement pour les premiers mots, ceux qui ne subissent pas encore la concurrence des suivants — donc un meilleur transfert en mémoire durable. Les derniers mots, eux, sont rappelés depuis le maintien immédiat, que le débit ne concerne pas.
Pourquoi l'argument est-il concluant? Supposons qu'un mécanisme unique de capacité produise les deux performances, avec et , et croissantes. Toute manipulation agit alors sur seul, donc fait varier et dans le même sens: on ne peut obtenir qu'une simple dissociation, lorsque et n'ont pas la même sensibilité (l'une bouge de façon détectable, l'autre non). Une simple dissociation est donc compatible avec un mécanisme unique. Mais si fait baisser en laissant constant, alors a modifié (puisque a changé et est injective), et aurait dû changer aussi: contradiction. Le même argument appliqué à interdit symétriquement l'hypothèse d'un mécanisme unique dans l'autre sens. Il faut au moins deux mécanismes séparément adressables.
Appliqué à la position sérielle: la tâche interférente joue le rôle de (elle abolit la récence, épargne la primauté), le ralentissement du débit celui de (il augmente la primauté, épargne la récence). Il faut donc au moins deux systèmes, un maintien immédiat et une mémoire durable. C'est un modèle de raisonnement expérimental, et vous le retrouverez partout: en neuropsychologie (un patient A échoue en et réussit en , un patient B fait l'inverse), en pharmacologie, en génétique du comportement.
Remettez dans l'ordre les étapes du raisonnement qui conduit, à partir de la courbe de position sérielle, à conclure qu'il faut au moins deux systèmes de mémoire.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Trouver une manipulation qui supprime la récence sans toucher la primauté: une tâche interférente de trente secondes avant le rappel
- Conclure qu'il existe au moins deux mécanismes séparément adressables, puis chercher séparément à les caractériser
- Constater le résultat de base: en rappel libre, les premières et les dernières positions sont mieux rappelées que le milieu
- Trouver une seconde manipulation qui agit sur la primauté sans toucher la récence: ralentir le débit de présentation
- Écarter l'explication par un mécanisme unique: elle prédit que toute manipulation ferait varier les deux effets dans le même sens
La mémoire à long terme
Des systèmes, pas un magasin
La mémoire à long terme n'est pas homogène. La distinction principale sépare ce que l'on peut déclarer de ce que l'on ne peut que faire.
Qu'est-ce qui justifie de séparer ces systèmes plutôt que d'y voir des degrés d'une même chose? Encore une dissociation, et cette fois-ci elle vient de la clinique. Les patients atteints d'amnésie antérograde sévère par lésion bilatérale des structures temporales internes, dont l'hippocampe, ne forment plus de nouveaux souvenirs épisodiques: ils ne peuvent pas dire ce qu'ils ont fait la veille ni reconnaître un examinateur rencontré cent fois. Ils apprennent pourtant de nouvelles procédures — dessiner en regardant sa main dans un miroir, par exemple — et leur performance s'améliore de séance en séance, tout en affirmant chaque fois n'avoir jamais fait l'exercice. Statut: robuste; le profil a été décrit chez de nombreux patients depuis le cas princeps opéré en 1953, et il est aujourd'hui l'un des piliers de la neuropsychologie de la mémoire.
Encoder: la profondeur de traitement
Toutes les manières de rencontrer une information ne se valent pas. Le paradigme des niveaux de traitement le montre en une expérience: on présente des mots avec une consigne d'orientation différente — «ce mot est-il écrit en majuscules?» (traitement superficiel, orthographique), «rime-t-il avec train?» (phonologique), «désigne-t-il un objet que l'on trouve dans une cuisine?» (sémantique) — puis on administre un test de mémoire surprise. Le rappel croît nettement avec la profondeur du traitement, alors que le temps d'exposition est identique et que personne n'essayait de mémoriser.
Statut: l'effet est robuste et se réplique aisément. Sa théorie est contestée: la «profondeur» n'a jamais reçu de mesure indépendante du résultat qu'elle explique, ce qui rend le principe difficilement falsifiable. La reformulation moderne, en termes d'élaboration (nombre et qualité des connexions établies avec ce que l'on sait déjà) et d'adéquation transfert-traitement (transfer-appropriate processing: on retient mieux quand le traitement à l'encodage ressemble à celui qu'exigera le test), rend mieux compte des exceptions — un encodage phonologique bat l'encodage sémantique si le test porte sur les rimes. Voilà un cas exemplaire d'effet solide portant une explication fragile.
Consolider: le rôle du temps et du sommeil
Une trace nouvellement formée n'est pas immédiatement stable. La consolidation synaptique se joue en quelques minutes à quelques heures, la consolidation systémique sur des semaines à des années, pendant lesquelles la dépendance à l'hippocampe décroît au profit des réseaux corticaux. C'est ce qui explique que l'amnésie rétrograde consécutive à une lésion épargne d'ordinaire les souvenirs anciens plus que les récents.
Le sommeil y contribue: à intervalle égal, une période de sommeil produit une meilleure rétention qu'une période d'éveil, et l'on observe pendant le sommeil lent une réactivation des motifs d'activité présents lors de l'apprentissage (chapitre 7). Statut: la direction du résultat est solide et convergente entre espèces; l'ampleur chez l'humain, la part qui revient à la simple protection contre l'interférence de l'éveil et le rôle respectif des stades restent débattus. Les techniques de réactivation ciblée (rediffuser pendant le sommeil un son associé à l'apprentissage) donnent des effets réels mais modestes, plusieurs réplications préenregistrées ayant trouvé moins que les premières études. Statut: plausible mais discuté.
La reconsolidation est l'idée que réactiver un souvenir consolidé le rend temporairement labile, donc modifiable, avant qu'il ne soit re-stabilisé. Chez le rongeur, un inhibiteur de synthèse protéique administré juste après la réactivation d'une trace de peur en abolit l'expression ultérieure. Chez l'humain, les tentatives d'atténuer un souvenir aversif dans la fenêtre de réactivation donnent des résultats hétérogènes, avec des conditions limites (âge du souvenir, présence d'une «erreur de prédiction» lors du rappel) difficiles à contrôler. Statut: robuste chez l'animal, plausible mais discuté chez l'humain; les applications cliniques annoncées sont prématurées.
L'oubli
Deux modèles de la courbe d'oubli
Ebbinghaus, à la fin des années 1880, s'imposa comme unique sujet d'expérience, apprit des milliers de syllabes sans signification et mesura, par la méthode des économies, ce qui restait après des délais croissants. Sa courbe — chute rapide puis décroissance de plus en plus lente — est l'un des tout premiers résultats quantitatifs de la psychologie, et elle a été retrouvée depuis avec des matériaux, des mesures et des populations très différents. Statut: la forme générale est robuste; c'est la fonction précise qui la décrit qui reste discutée.
Démonstration. (1) En prenant le logarithme népérien de :
qui est de la forme avec , et : c'est une droite dans le plan . En revanche, en posant , on obtient , qui n'est pas affine en .
(2) De même, pour :
affine en de pente ; alors que dans le plan la fonction n'est pas affine.
(3) Pour l'exponentielle et tout , , indépendant de : le rapport ne dépend que de l'écart des délais. Pour la loi de puissance et tout , , indépendant de : le rapport ne dépend que du rapport des délais. Ces deux propriétés se lisent directement sur un tableau de données et fournissent le test le plus simple.
Une conséquence, sous le nom de loi de Jost, mérite d'être notée: pour l'exponentielle, la demi-vie est constante; pour la loi de puissance, le délai nécessaire pour perdre la moitié de ce qui reste est proportionnel au temps déjà écoulé, puisque donne . Avec , la rétention est divisée par deux chaque fois que le délai est multiplié par : un souvenir d'un jour a perdu la moitié de sa force au bout d'un mois, tandis qu'un souvenir d'un an n'en aura perdu autant qu'au bout de trente-deux ans. Les vieux souvenirs s'oublient plus lentement que les jeunes — ce qu'aucune exponentielle ne peut produire.
Avec les mêmes données que l'exemple 9.2 ( à jour, à jours), quelle rétention le modèle en loi de puissance prédit-il après jours? Répondez en pour cent.
Pourquoi oublie-t-on?
Une courbe décrit; elle n'explique pas. Quatre familles de causes, d'importance très inégale.
Le déclin de la trace. L'idée que la trace s'efface par le seul écoulement du temps est la plus intuitive et la plus difficile à établir, puisqu'on ne peut pas faire passer du temps sans que rien ne se passe; l'argument le plus fort en sa faveur vient des comparaisons entre un intervalle de sommeil et un intervalle d'éveil de même durée. Statut: contribution réelle mais probablement mineure, et impossible à isoler proprement des interférences.
L'interférence. C'est la cause dominante des oublis en laboratoire.
Statut: robuste. Le résultat le plus démonstratif est la libération de l'interférence proactive: en rappel immédiat d'un triplet de mots d'une même catégorie, la performance chute d'essai en essai; si l'on change de catégorie au quatrième essai (des fruits après trois triplets de professions), la performance remonte d'un coup à son niveau initial. Ce n'est donc ni la fatigue ni l'usure: c'est la concurrence entre traces similaires.
L'échec de récupération. Une trace peut être conservée et inaccessible faute d'indice adéquat — l'état du «mot sur le bout de la langue», où l'on connaît la première lettre et le nombre de syllabes sans accéder au mot, en est la démonstration quotidienne. Fournir l'indice, ou remettre la personne dans le contexte d'encodage, restaure souvent la performance. On y revient à la section suivante.
L'oubli dirigé et la valeur adaptative de l'oubli. Dans le paradigme de l'oubli dirigé (directed forgetting), une instruction «oubliez la liste précédente» donnée après l'étude réduit effectivement le rappel de cette liste — et améliore celui de la suivante, en la libérant de l'interférence. Statut: robuste en laboratoire; les mécanismes, inhibition active ou changement de contexte d'encodage, sont débattus. Ce résultat rappelle qu'oublier n'est pas seulement un défaut. Une mémoire qui retiendrait tout, y compris chaque exemplaire de chaque situation, rendrait la généralisation difficile et la récupération pertinente coûteuse. Les rares cas décrits de mémoire exceptionnelle s'accompagnent souvent de difficultés d'abstraction; il s'agit d'études de cas isolées, à valeur d'illustration et non de preuve.
Récupérer, et se tromper
Indices, contexte et état
Deux corollaires. La dépendance au contexte: on retient mieux là où l'on a appris — l'expérience emblématique fait apprendre des listes à des plongeurs, sur la plage ou sous l'eau, et les teste dans le même environnement ou dans l'autre. La dépendance à l'état: le rappel est meilleur quand l'état interne (humeur, éveil, substance) est le même à l'encodage et au test. Statut: les deux effets existent, mais leur ampleur est modeste — les synthèses les situent autour de — et ils disparaissent le plus souvent en reconnaissance, où l'item lui-même fournit un indice si puissant que le contexte n'apporte plus rien. Conclusion pratique: réviser dans la salle d'examen n'est pas une stratégie sérieuse; varier les contextes d'étude, en revanche, rend le souvenir moins dépendant d'un contexte unique.
La mémoire comme reconstruction
Se souvenir, ce n'est pas lire un fichier: c'est reconstruire un épisode plausible à partir de fragments et de connaissances générales. Bartlett l'avait montré dès les années 1930 en faisant reproduire à des Britanniques un récit amérindien étrange: au fil des rappels successifs, il se raccourcit, se rationalise et s'européanise. Les schémas — connaissances organisées sur les situations typiques — comblent les trous, et les comblent par du vraisemblable. Statut: la transformation schématique des souvenirs au fil des rappels est robuste; l'étude de Bartlett elle-même, menée sans contrôle expérimental strict, vaut comme illustration historique et non comme preuve.
Cette reconstruction produit des erreurs systématiques et prévisibles. Le paradigme le plus net en laboratoire fait apprendre des listes de mots tous associés à un même mot absent de la liste (lit, repos, réveil, fatigue, rêve, sieste… pour le mot cible sommeil). En rappel comme en reconnaissance, ce mot jamais présenté est produit à des taux comparables à ceux des mots réellement présentés, souvent avec une confiance élevée et le sentiment de s'en souvenir précisément. Statut: robuste, l'un des effets les plus faciles à répliquer de la discipline.
L'expérience la plus connue fait varier un seul verbe dans la question posée après le film: «à quelle vitesse allaient les voitures quand elles se sont percutées?» contre «quand elles se sont touchées?». Les estimations de vitesse sont plus élevées avec le verbe plus violent, et, une semaine plus tard, les participants du groupe «percutées» rapportent davantage avoir vu du verre brisé — alors qu'il n'y en avait pas dans le film. Statut: robuste et répliqué à de nombreuses reprises, avec des matériaux et des populations variés; l'effet est plus fort chez les jeunes enfants et les personnes âgées, plus fort quand la source de la désinformation paraît fiable, et plus fort pour les détails périphériques que pour les éléments centraux de l'événement.
Peut-on aller plus loin et faire naître le souvenir d'un événement entier qui n'a jamais eu lieu? Dans le paradigme dit de l'implantation, un proche complice fournit trois souvenirs d'enfance véridiques et un faux (s'être perdu dans un centre commercial, par exemple), et l'on interroge le participant à plusieurs reprises. Une partie des participants finit par rapporter le faux épisode, souvent en l'enrichissant de détails.
Conséquences pour le témoignage
Les erreurs d'identification par un témoin oculaire figurent parmi les causes les plus fréquentes des erreurs judiciaires mises au jour par les procédures de réexamen fondées sur l'ADN. Statut: solide pour la direction du constat, qui repose sur le recensement systématique de condamnations annulées, surtout aux États-Unis; la proportion exacte dépend du corpus recensé et n'est pas transposable telle quelle à la Suisse. La psychologie de la mémoire a des recommandations précises, et elles portent toutes sur la procédure, parce que c'est elle qui est sous contrôle:
- parade d'identification équitable: les figurants doivent correspondre à la description verbale donnée par le témoin, de sorte que le suspect ne ressorte pas; une parade où le suspect est le seul à correspondre ne teste rien;
- administration en double aveugle: l'agent qui conduit la parade ne doit pas savoir qui est le suspect, pour ne pas orienter involontairement le témoin;
- consigne explicite indiquant que l'auteur peut ne pas figurer dans la parade;
- recueil immédiat de la confiance, avec les mots du témoin, avant toute rétroaction;
- aucune rétroaction confirmatoire: dire «c'est bien lui» après une identification augmente rétrospectivement la confiance déclarée, ainsi que les souvenirs déclarés de la qualité de la vue et de l'attention portée à la scène;
- une seule tentative d'identification: répéter les procédures avec le même suspect contamine la mémoire du témoin par ses propres tentatives antérieures.
Un témoin identifie un suspect dans une parade où il est le seul à porter une barbe, comme dans la description initiale. L'agent, qui connaît le suspect, dit ensuite «bien, c'est notre homme». Six mois plus tard, à l'audience, le témoin se déclare «absolument certain». Que peut-on dire, sur la base des résultats du chapitre?
Plusieurs réponses possibles
Ce qui marche pour apprendre
C'est probablement la section la plus utile de tout le cours, et elle repose sur deux des résultats les mieux établis de la psychologie.
L'effet de test
Le paradigme de référence est simple et vous pouvez le refaire: après une première lecture d'un texte, un groupe le relit trois fois, l'autre le relit une fois puis tente de le restituer de mémoire trois fois. Testés cinq minutes plus tard, les relecteurs l'emportent légèrement. Testés une semaine plus tard, l'ordre s'inverse nettement, avec un avantage de l'ordre de vingt points de pourcentage en faveur du groupe qui s'est testé. Statut: robuste; l'effet est l'un des mieux répliqués de la discipline, avec des méta-analyses portant sur plusieurs centaines de comparaisons qui situent l'effet moyen autour de — un effet moyen à grand pour une intervention aussi peu coûteuse. Il croît avec le délai du test final, et il est nettement renforcé par une rétroaction (donner la bonne réponse après la tentative).
L'effet d'espacement
Statut: robuste; établi depuis Ebbinghaus, retrouvé sur des centaines d'expériences, chez l'enfant comme chez l'adulte, sur du matériel verbal, moteur et mathématique. L'avantage moyen se situe autour d'un demi-écart type, mais cette moyenne cache l'essentiel: l'ampleur dépend fortement du délai avant le test. Plus le test est éloigné, plus l'espacement gagne, et il peut alors doubler la quantité retenue. Symétriquement, si le test a lieu immédiatement après l'étude, le bachotage peut faire jeu égal ou mieux: c'est précisément pourquoi les étudiants qui ne visent que l'examen de la semaine prochaine ne se trompent pas complètement — ils optimisent un mauvais objectif.
Une régularité utile: l'intervalle optimal entre les révisions croît avec le délai avant le test, dans un rapport de l'ordre de à de ce délai. Pour un examen dans deux mois, cela situe l'intervalle autour d'une semaine; pour une connaissance à garder plusieurs années, autour de plusieurs mois. Statut: la direction du résultat est solide; la valeur exacte du rapport optimal varie selon le matériel et n'est à prendre que comme un ordre de grandeur.
Explorateur de l'effet d'espacement
Modèle didactique: après chaque séance la rétention repart de 1 et décroît de façon exponentielle, mais la « stabilité » de la trace augmente d'autant plus que la répétition est intervenue sur une trace déjà partiellement effacée. Répartissez le même nombre de répétitions et comparez avec le bachotage de la veille.
Pourquoi les étudiants font-ils l'inverse?
Voici la condition qui rend ces deux résultats contre-intuitifs, et elle est aussi solide qu'eux: se tester et espacer donnent, au moment de l'étude, une impression subjective d'apprentissage moindre. Relire est fluide et produit un sentiment de familiarité que l'on prend pour de la maîtrise; restituer sans le texte est laborieux et ponctué d'échecs; espacer, c'est retrouver à chaque séance un matériel partiellement oublié.
L'écart entre la performance immédiate et la rétention durable est ce que Bjork appelle une difficulté désirable (desirable difficulty): les conditions d'étude qui ralentissent l'acquisition améliorent souvent la rétention et le transfert. Les études qui demandent aux participants de prédire leur rétention future montrent qu'ils se trompent systématiquement de sens: ils prédisent que la relecture massée sera plus efficace, alors que leur propre performance ultérieure les contredit. Statut: robuste; ce décalage entre métacognition et performance est reproduit dans de nombreuses expériences, et il explique pourquoi ces techniques restent minoritaires malgré leur efficacité.
Trois autres techniques méritent d'être citées, avec leur statut:
- l'entrelacement (interleaving): mélanger les types de problèmes plutôt que de faire des blocs homogènes. Plus lent et plus frustrant à l'entraînement, meilleur au test différé, surtout lorsque la difficulté consiste à identifier quelle méthode appliquer — ce qui est précisément la difficulté d'un examen de mathématiques. Statut: solide pour l'apprentissage de catégories et pour les mathématiques; l'ampleur varie selon les matériaux;
- l'élaboration et l'interrogation élaborative: se demander «pourquoi cela est-il vrai?», relier au déjà-su. Statut: bénéfice réel et modéré, dépendant fortement des connaissances antérieures du lecteur;
- l'auto-explication: expliquer à voix haute, en ses propres termes, chaque étape d'une démonstration ou d'un exemple travaillé. Statut: bénéfice réel et modéré, robuste sur le matériel procédural.
Et l'inverse, qu'il faut nommer aussi clairement:
- le surlignage et la relecture sont les deux techniques les plus utilisées par les étudiants, et les grandes recensions de la littérature les classent parmi les moins efficaces: elles occupent du temps, elles produisent une fluence trompeuse, et leur bénéfice au-delà d'une première lecture attentive est faible. Statut: solide;
- le résumé et l'usage de moyens mnémotechniques ont une utilité conditionnelle: efficaces s'ils sont bien exécutés ou si le matériel s'y prête (listes arbitraires, vocabulaire), peu généralisables sinon;
- les styles d'apprentissage («je suis visuel», «je suis auditif»): les préférences de format déclarées par les élèves existent réellement, et ce n'est pas elles qui sont en cause. Ce qui manque de soutien est l'hypothèse d'appariement, c'est-à-dire la prédiction d'une interaction entre le style déclaré et le format d'enseignement: chaque type d'apprenant devrait apprendre davantage dans son format préféré que dans un autre. Cette interaction est parfaitement testable par un devis croisé style × format, elle a été testée, et elle n'apparaît pas. Statut: hypothèse falsifiable et falsifiée; les préférences sont réelles, elles ne prédisent simplement pas le résultat d'apprentissage (chapitre 1).
Deux groupes préparent le même examen avec le même temps total d'étude. Le groupe A relit ses notes quatre fois la veille; le groupe B les relit une fois, puis se teste trois fois à une semaine d'intervalle. Que prédisent les résultats les mieux établis?
Plusieurs réponses possibles
Synthèse
- Toute performance mnésique se décompose en encodage, stockage et récupération; un oubli peut venir de l'une quelconque des trois, et seul un changement de tâche (rappel, reconnaissance, réapprentissage) permet de dire laquelle.
- Le rapport partiel de Sperling établit une trace sensorielle de grande capacité et de très courte durée; la mémoire à court terme se compte en unités signifiantes, et les estimations actuelles, une fois le regroupement et la répétition contrôlés, tournent autour de quatre unités plutôt que du sept de Miller. La mémoire de travail de Baddeley y ajoute la manipulation, avec des composantes motivées par la double tâche, l'effet de longueur des mots et l'effet de similarité phonologique.
- La double dissociation de la courbe de position sérielle (une tâche interférente supprime la récence, un débit plus lent améliore la primauté) interdit l'explication par un mécanisme unique: c'est un modèle de raisonnement expérimental, mais il ne dit ni combien de mécanismes ni lesquels.
- La rétention décroît vite puis lentement. L'exponentielle se linéarise en semi-log, la loi de puissance en log-log: c'est ainsi qu'on tranche. La forme générale est robuste depuis Ebbinghaus, le choix précis de la fonction reste discuté, et deux points ne suffisent jamais à départager deux modèles à deux paramètres. Les causes de l'oubli sont surtout l'interférence (proactive et rétroactive, croissante avec la similarité) et l'échec de récupération; l'oubli dirigé rappelle qu'oublier a aussi une valeur adaptative.
- Se souvenir est une reconstruction: l'effet de désinformation est robuste, les faux souvenirs induits en laboratoire existent chez une minorité substantielle de participants, et la confiance d'un témoin n'est informative que si elle est recueillie immédiatement, dans une parade équitable administrée en double aveugle, avant toute rétroaction.
- Se tester et espacer sont parmi les résultats les mieux établis de la discipline et produisent pourtant une impression d'apprentissage moindre; le surlignage et la relecture sont populaires et peu efficaces, et l'appariement de l'enseignement au style déclaré d'un élève ne produit pas l'interaction qu'il annonce.
Série d'exercices du chapitre 9
Exercice 1 sur 5Dans le paradigme du rapport partiel de Sperling, pourquoi le signal indiquant la rangée à rapporter doit-il être donné seulement après l'extinction de la matrice de lettres?
Ajuster une courbe d'oubli, puis construire un calendrier de révisions
Un enseignant de l'UNIL mesure la rétention du contenu de son cours sur des sous-groupes tirés au sort: après jour et après jours. Il veut prévoir ce qu'il restera à l'examen final, puis organiser des révisions. Utilisez les deux modèles de la relation (9.1) et gardez quatre décimales dans les calculs intermédiaires.
- 1
Ajuster le modèle exponentiel
Écrivez aux deux délais et soustrayez pour éliminer : il reste .
ExerciceQuelle est la constante de temps du modèle exponentiel, en jours?
Ajuster la loi de puissance
Comparer les prédictions à long terme
Construire le calendrier de révisions
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Une étude mesure la rétention d'un vocabulaire technique: après jours et après jours.
- Ajustez le modèle exponentiel : donnez et , puis la demi-vie.
- Ajustez la loi de puissance : donnez et .
- Prédisez la rétention à jours avec chacun des deux modèles et calculez le rapport des deux prédictions.
- Que faudrait-il mesurer pour trancher entre les deux modèles, et pourquoi une mesure supplémentaire à jours serait-elle presque inutile?
Solution
1. En soustrayant aux deux délais:
Puis . La demi-vie vaut jours.
2. De même avec :
3. Exponentielle: , soit .
Loi de puissance: , soit .
Le rapport vaut : la loi de puissance prédit presque sept fois plus de rétention.
4. Il faut des mesures là où les deux courbes se séparent, c'est-à-dire à des délais nettement supérieurs à l'intervalle déjà couvert — , , jours — et de préférence répartis de façon régulière en logarithme du délai, puisque c'est en coordonnées logarithmiques que le test se fait. Un point à jours tombe entre les deux mesures existantes, dans une zone où les deux modèles, contraints de passer par et , prédisent presque la même chose: l'exponentielle donne et la loi de puissance . L'écart, points, est du même ordre que le bruit d'échantillonnage d'une mesure de rétention, alors qu'à jours l'écart est de points. Une donnée n'est informative que si les modèles concurrents en prédisent des valeurs distinguables: c'est le critère à appliquer avant de collecter, pas après.
On modélise la rétention d'un chapitre par , où est le temps écoulé depuis la dernière séance et la «stabilité» de la trace. Après la première étude, jours. On fait l'hypothèse didactique que chaque révision ramène à et double . Vous voulez ne jamais laisser la rétention descendre en dessous de .
- Montrez que l'intervalle avant la -ième révision vaut et calculez les cinq premiers intervalles.
- Donnez les dates des cinq premières révisions, comptées depuis la première étude.
- Le semestre dure jours. Combien de révisions faut-il pour tenir au-dessus du seuil jusqu'au bout? Combien de séances au total, première étude comprise?
- Un camarade objecte: «si je révise le jour où je suis encore à , je révise presque pour rien; autant attendre d'avoir tout oublié.» Répondez en vous appuyant sur les résultats du chapitre, puis dites ce que le modèle utilisé ici ne capture pas.
Solution
1. La rétention atteint le seuil quand , soit , donc
Avec et le doublement , on obtient et :
| (jours) | (jours) | |
|---|---|---|
| 1 | 5 | 1,78 |
| 2 | 10 | 3,57 |
| 3 | 20 | 7,13 |
| 4 | 40 | 14,27 |
| 5 | 80 | 28,53 |
2. Les dates sont les sommes partielles: ; ; ; ; jours. Comme les intervalles doublent, la somme des premiers vaut — les dates doublent donc elles aussi, à un décalage près.
3. Après la cinquième révision (jour ), vaut jours et la rétention ne redescendra à qu'après jours, soit au jour — au-delà du jour . Cinq révisions suffisent pour tenir tout le semestre au-dessus du seuil. En vérifiant qu'il en faut bien cinq: après la quatrième (jour ), et le seuil serait atteint au jour . Au total, séances: la première étude et cinq révisions, pour jours de rétention garantie — un coût dérisoire.
4. L'objection a un fond juste et une conclusion fausse. Le fond juste: réviser trop tôt, sur une trace encore parfaitement disponible, apporte peu — c'est exactement le bachotage, et c'est ce que dit l'effet d'espacement. La conclusion fausse: attendre d'avoir tout oublié ne fonctionne pas non plus, parce que le bénéfice d'une répétition passe par une récupération réussie (effet de test); si rien n'est retrouvé, la séance redevient un premier apprentissage. Le bénéfice est maximal dans une zone intermédiaire, celle des difficultés désirables: assez de délai pour que la récupération soit laborieuse, pas assez pour qu'elle échoue. C'est pourquoi tous les calendriers efficaces sont expansifs et non massés ni indéfiniment reportés. Statut: l'existence d'un optimum intermédiaire et la croissance de l'intervalle optimal avec le délai avant le test sont solidement établies; la valeur numérique de cet optimum dépend du matériel.
Ce que le modèle ne capture pas: (i) il suppose une récupération toujours réussie, alors que sa probabilité est précisément ; (ii) le facteur de doublement est une idéalisation — le gain réel dépend de la difficulté de la récupération et sature; (iii) il traite le chapitre comme un objet unique, alors que chaque élément a sa propre courbe, si bien qu'un calendrier réaliste s'applique élément par élément (c'est ce que font les logiciels de répétition espacée); (iv) il ignore l'effet de test lui-même, c'est-à-dire le fait que la manière de réviser (se tester plutôt que relire) change le gain autant que le moment.
Une expérience de rappel libre porte sur des listes de mots. Trois conditions sont comparées, avec des groupes indépendants:
- A: présentation à mot par seconde, rappel immédiat;
- B: présentation à mot par seconde, rappel après s de comptage à rebours;
- C: présentation à mot toutes les secondes, rappel immédiat.
Les rappels moyens (en proportion) sont: pour les trois premières positions, (A), (B), (C); pour les cinq positions centrales, (A), (B), (C); pour les trois dernières, (A), (B), (C).
- Calculez, pour chaque condition, l'effet de primauté et l'effet de récence définis comme les écarts au plateau central.
- Quelle condition supprime quel effet? Formulez le résultat en une phrase par comparaison.
- Expliquez en quoi ces trois conditions constituent une double dissociation, et ce qu'elle permet d'exclure.
- Un camarade conclut: «c'est la preuve que la mémoire à court terme et la mémoire à long terme sont deux magasins distincts, comme dans le modèle d'Atkinson et Shiffrin.» Que répondez-vous?
Solution
1. Écarts au plateau (primauté = début moins centre; récence = fin moins centre):
| Condition | primauté | récence |
|---|---|---|
| A (1 s, immédiat) | ||
| B (1 s, différé) | ||
| C (3 s, immédiat) |
2. A contre B: la tâche interférente fait passer la récence de à — elle l'abolit — tandis que la primauté est inchangée ( contre ).
A contre C: le ralentissement du débit augmente la primauté (, et le niveau brut des trois premières positions passe de à ) sans améliorer la récence (; les trois dernières positions restent au même niveau brut, contre ).
Remarquez que le ralentissement élève le niveau général du rappel, plateau compris: c'est pourquoi il faut raisonner sur les écarts au plateau et non sur les niveaux bruts, sans quoi on confondrait un effet global d'encodage avec un effet spécifique à la primauté.
3. On dispose d'une manipulation (tâche interférente) qui affecte la récence sans affecter la primauté, et d'une manipulation (débit) qui affecte la primauté sans affecter la récence. Un mécanisme unique de capacité produirait et avec monotones: toute manipulation les ferait varier dans le même sens. Le croisement observé exclut donc cette explication et impose au moins deux mécanismes séparément adressables. Il exclut aussi les explications «de commodité» du type «la condition B est simplement plus difficile»: une difficulté globale abaisserait les deux effets.
4. La conclusion va trop loin sur deux points. D'abord, une double dissociation établit qu'il faut au moins deux mécanismes séparément adressables; elle ne dit ni qu'il y en a exactement deux, ni qu'il s'agit de «magasins», ni comment ils communiquent. Ensuite, le modèle des magasins en série est empiriquement en difficulté: on observe une récence à long terme — rappelez-vous mieux les derniers matchs d'une saison que ceux du milieu, des mois plus tard — dans des situations où aucun magasin à court terme ne peut être en jeu. Une explication en termes de distinctivité temporelle (les éléments les plus récents sont, comme les poteaux les plus proches le long d'une route, les mieux discriminables les uns des autres) rend compte à la fois de la récence immédiate et de la récence à long terme, sans postuler deux magasins.
Position à défendre: le résultat expérimental est robuste et la double dissociation est valide; c'est la théorie des magasins qu'elle a d'abord servi à étayer qui a été révisée. C'est exactement le genre de distinction — entre un effet et son interprétation — que ce cours vous demande de faire systématiquement.
Pour chacune des cinq situations, dites s'il s'agit d'interférence proactive, d'interférence rétroactive, d'un échec d'encodage ou d'un échec de récupération, justifiez en une phrase, et proposez une manipulation expérimentale qui permettrait de départager votre diagnostic d'une explication concurrente.
- Vous ne retrouvez pas où vous avez garé votre voiture ce matin: c'est la place d'hier qui vous revient.
- Vous ne reconnaissez pas le nom d'une personne qu'on vous a présentée hier soir dans un bar bruyant, alors que vous discutiez avec quelqu'un d'autre.
- Vous ne parvenez pas à retrouver le nom de la capitale du canton d'Uri; on vous propose «Altdorf» et vous êtes immédiatement certain que c'est cela.
- Après avoir révisé quatre chapitres d'affilée le même après-midi, vous constatez le lendemain que le premier chapitre est le moins bien retenu.
- Vous avez changé de code de carte bancaire il y a un mois; c'est l'ancien qui vous vient sous les doigts.
Solution
1. Interférence proactive. Un apprentissage antérieur (les places de parc des jours précédents) gêne le rappel du plus récent; l'aggravation par la similarité est manifeste, puisqu'il s'agit chaque fois du même parking. Départage: comparer le rappel de la place du jour chez des personnes qui se garent toujours au même endroit et chez des personnes qui se garent chaque jour ailleurs. Si l'oubli tenait au simple écoulement du temps, le nombre d'épisodes antérieurs similaires ne devrait rien changer.
2. Échec d'encodage. L'attention était ailleurs au moment de la présentation: rien n'a été oublié, parce que rien n'a été encodé. Départage: administrer une tâche de reconnaissance (le nom figure-t-il dans cette liste de six noms?). Un échec de récupération se corrige largement en reconnaissance; un échec d'encodage laisse la performance au niveau du hasard. C'est la manipulation clé de tout le chapitre.
3. Échec de récupération. La trace est intacte — la reconnaissance immédiate et sûre le prouve — mais les indices dont vous disposiez ne suffisaient pas à y accéder. Départage: déjà fait ici par la reconnaissance; on peut le renforcer en fournissant un indice phonologique partiel («cela commence par Alt») et en mesurant le taux de résolution des états de «mot sur le bout de la langue».
4. Interférence rétroactive. Les trois chapitres révisés après le premier ont gêné son rappel. Départage: comparer deux groupes qui révisent le même premier chapitre, l'un enchaînant trois chapitres de la même matière, l'autre passant trois heures à une activité dissemblable (ou dormant, ce qui est le contrôle classique). Si l'effet tient à l'interférence et non à la fatigue ou au temps écoulé, seul le groupe «matière similaire» doit être pénalisé, et d'autant plus que les matières se ressemblent.
5. Interférence proactive. L'ancien code, longuement surappris, concurrence le nouveau. Départage: mesurer le taux d'intrusions de l'ancien code en fonction du nombre de mois d'usage antérieur; on peut aussi tester la libération de l'interférence en changeant radicalement le format (un code alphabétique plutôt que numérique), qui devrait faire disparaître les intrusions si le mécanisme est bien la concurrence entre traces similaires.
Remarque transversale. Trois de ces cinq cas — 1, 4, 5 — relèvent de l'interférence, et un seul du déclin par écoulement du temps: aucun. C'est représentatif de l'état des données. Le déclin pur est difficile à isoler expérimentalement, précisément parce qu'on ne peut pas faire s'écouler du temps sans que d'autres apprentissages aient lieu.
Partie A — démonstration et décision sur données.
- Démontrez que est affine en coordonnées et que est affine en coordonnées , et qu'aucune des deux ne l'est dans l'autre système.
- On observe la rétention suivante:
| (jours) | 1 | 3 | 9 | 27 |
|---|---|---|---|---|
| 0,62 | 0,50 | 0,40 | 0,32 |
Sans calculatrice sophistiquée, décidez lequel des deux modèles décrit ces données, en utilisant la propriété (3) du théorème 9.1. Estimez le paramètre du modèle retenu et prédisez .
- Montrez que le modèle rejeté est incompatible avec les données en l'ajustant sur les deux premiers points et en confrontant sa prédiction à à la valeur observée.
Partie B — appréciation critique. Une police cantonale procède ainsi: un inspecteur, qui connaît l'identité du suspect, montre au témoin une planche de six photographies dont une seule correspond à la description («homme d'une trentaine d'années, barbu, cheveux longs»); après la désignation, l'inspecteur note «identification positive» et confirme au témoin qu'il a désigné la personne interpellée. Six mois plus tard, le témoin déclare à l'audience être «certain à cent pour cent». Dites ce que vaut ce témoignage, ce que vous changeriez et pourquoi, en prenant position.
Solution
A.1. Exponentielle. : en posant et , on a avec et , donc une droite dans le plan semi-logarithmique. Dans le plan bi-logarithmique, en posant (donc ), : la dérivée seconde ne s'annule jamais, la fonction est strictement concave et n'est donc pas affine.
Loi de puissance. : avec et , , une droite dans le plan bi-logarithmique. Dans le plan semi-logarithmique, en fonction de a pour dérivée seconde : strictement convexe, donc pas affine.
A.2. Les délais sont en progression géométrique de raison . La propriété (3) dit que la loi de puissance multiplie alors par un facteur constant. Vérifions:
Les trois rapports sont constants à moins de près: c'est la loi de puissance. (Pour l'exponentielle, il aurait fallu un rapport constant pour des écarts constants de délai; or les écarts valent ici , et jours et sont donc incomparables entre eux.)
Estimation de l'exposant: donne
avec . Prédiction: , donc , soit — obtenue sans aucun calcul, par la seule structure multiplicative. (Le contrôle direct donne .)
A.3. Ajustons l'exponentielle sur les deux premiers points:
Sa prédiction à jours vaut , soit , contre observés: un facteur . Le modèle exponentiel est incompatible avec ces données, alors qu'il reproduisait parfaitement les deux premiers points — la morale de l'exemple 9.2, vérifiée sur un cas.
Réserve honnête. Ces quatre points sont trop peu nombreux et trop réguliers pour représenter des données réelles, et la supériorité de la loi de puissance sur des données agrégées peut naître d'un artefact d'agrégation: une moyenne de courbes exponentielles individuelles ayant des différents prend elle-même l'allure d'une loi de puissance. Ce que l'exercice démontre est donc une méthode de décision, pas une vérité sur la mémoire humaine.
B. Prise de position. Ce témoignage ne vaut rien comme preuve d'identification, et le dire n'est pas mettre en cause la sincérité du témoin. Quatre défauts, chacun documenté, se cumulent:
- La parade n'est pas équitable. Un seul des six visages correspond à la description donnée par le témoin. Une parade ainsi construite ne teste pas la mémoire: n'importe qui ayant entendu la description désignerait la même photographie sans avoir jamais vu la scène. C'est le défaut le plus grave, parce qu'il rend le résultat non informatif avant même toute considération psychologique.
- L'administration n'est pas en double aveugle. Un inspecteur qui connaît le suspect oriente le témoin sans le vouloir, par le regard, le rythme, l'insistance. Le double aveugle est une exigence de méthode élémentaire, la même que dans un essai clinique (chapitre 2), et son absence suffit à contaminer une procédure par ailleurs correcte.
- La rétroaction confirmatoire est délétère. Dire au témoin qu'il a désigné la personne interpellée gonfle rétrospectivement non seulement sa confiance, mais aussi ses souvenirs déclarés de la qualité de sa vue, de la durée d'observation et de l'attention qu'il portait à la scène. Le «cent pour cent» de l'audience est en grande partie le produit de cette phrase.
- La confiance a été recueillie six mois trop tard. La recherche récente a établi que la confiance exprimée lors d'une première identification, en parade équitable, en double aveugle et avant toute rétroaction, est fortement liée à l'exactitude. La confiance tardive, elle, ne l'est pas. En omettant de consigner la confiance immédiate, la procédure a détruit la seule information diagnostique qu'elle pouvait produire.
Ce que je changerais, dans cet ordre: (i) composer la parade avec cinq figurants correspondant tous à la description verbale, de sorte que le suspect n'y soit pas repérable par la seule description; (ii) faire administrer la parade par un agent ignorant l'identité du suspect; (iii) donner explicitement la consigne que l'auteur peut ne pas figurer sur la planche; (iv) recueillir et consigner mot pour mot la confiance du témoin immédiatement après sa désignation, avant tout commentaire; (v) proscrire toute rétroaction et toute seconde présentation du même suspect; (vi) enregistrer la séance.
Ce que je ne dirais pas: que les témoignages oculaires sont sans valeur, ni que le témoin a probablement inventé sa déposition. Les données ne soutiennent ni l'un ni l'autre. Elles soutiennent une position plus étroite et plus exigeante: la valeur probante d'une identification dépend presque entièrement de la procédure qui l'a produite, et une procédure défectueuse ne peut pas être rattrapée après coup, parce que la mémoire du témoin a été modifiée par la procédure elle-même.
Références
- Baddeley, A., Eysenck, M. W. et Anderson, M. C., Memory, 3e éd., Routledge, Londres — ouvrage de référence pour l'ensemble du chapitre, en particulier la mémoire de travail, l'oubli et l'interférence.
- Schacter, D. L., Gilbert, D. T. et Wegner, D. M., Psychologie, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, chapitre sur la mémoire.
- Eysenck, M. W. et Keane, M. T., Cognitive Psychology: A Student's Handbook, 8e éd., Psychology Press, Londres, chapitres sur la mémoire à court terme, l'apprentissage et la mémoire à long terme.
- Dunlosky, J., Rawson, K. A., Marsh, E. J., Nathan, M. J. et Willingham, D. T., «Improving students' learning with effective learning techniques», Psychological Science in the Public Interest, 14(1), 2013 — évaluation comparative des techniques d'étude, source de la section «Ce qui marche pour apprendre».
- Wixted, J. T. et Wells, G. L., «The relationship between eyewitness confidence and identification accuracy: a new synthesis», Psychological Science in the Public Interest, 18(1), 2017 — révision de la relation confiance-exactitude et recommandations de procédure.
- Gazzaniga, M. S., Heatherton, T. F. et Halpern, D. F., Psychological Science, Norton, New York, chapitre sur la mémoire; polycopiés de psychologie générale de l'UNIGE et de l'UNIL pour les compléments de cours.