Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- reconnaître la situation que modélisent la loi uniforme continue, la loi exponentielle, la loi gamma, la loi de Weibull, la loi normale et la loi log-normale, et écrire leur densité;
- calculer l'espérance et la variance de chacune de ces lois par intégration, et retrouver les formules sans les avoir apprises par cœur;
- démontrer et interpréter l'absence de mémoire de la loi exponentielle, et la relier au processus de Poisson;
- standardiser une variable normale, lire la table de dans les deux sens et calculer un quantile ;
- appliquer la règle des 68–95–99,7 et les transformations linéaires de la loi normale;
- approcher une loi binomiale par une loi normale avec la correction de continuité, en sachant quand cette approximation est licite et quand elle ne l'est pas.
Le chapitre 5 a mis en place tout l'outillage: densité, fonction de répartition, espérance et variance par intégration, quantiles, changement de variable. Nous nous en servons ici sans le redémontrer. Ce chapitre est le pivot du cours: la loi normale, la standardisation et la table qui sont établies ici serviront au théorème central limite (chapitre 8), aux intervalles de confiance (chapitre 11) et aux tests d'hypothèses (chapitre 12).
La loi uniforme continue
Situation modélisée
La loi uniforme continue traduit l'idée d'un tirage «au hasard» dans un intervalle, sans qu'aucune région ne soit favorisée: seule la longueur d'un sous-intervalle décide de sa probabilité. Elle décrit l'instant d'arrivée d'un voyageur sur un quai lorsqu'il ignore l'horaire, l'erreur d'arrondi commise par un appareil de mesure qui affiche au dixième de millimètre, la position d'un défaut le long d'un câble, ou encore le nombre pseudo-aléatoire que produit un générateur informatique — c'est à partir de cette loi que l'on simule toutes les autres.
Cette fonction est bien une densité: elle est positive, et son intégrale vaut . La densité est constante sur : son graphe est un rectangle de base et de hauteur .
Fonction de répartition, espérance, variance
En intégrant la densité de à on obtient immédiatement
La fonction de répartition est donc affine sur : elle monte de à à pente constante. Il en découle que pour ,
c'est-à-dire exactement la proportion de longueur occupée par dans — la traduction analytique de l'idée de départ.
Démonstration. Par la définition de l'espérance d'une variable à densité (chapitre 5),
en utilisant . Le résultat était prévisible: la densité est symétrique par rapport au milieu de , qui est donc à la fois la moyenne et la médiane.
Pour la variance, calculons d'abord le moment d'ordre deux:
grâce à . La formule de König–Huygens donne alors
Retenez la structure plus que la formule: la variance ne dépend que de la largeur de l'intervalle, jamais de sa position, ce qui est la traduction du fait qu'une translation ne change pas la dispersion. Le facteur n'a rien de mystérieux, c'est le du dénominateur commun ci-dessus; il donne , soit un peu moins du tiers de la largeur.
Le temps d'attente à l'arrêt de bus suit la loi , en minutes. Que vaut ?
La loi exponentielle
Situation modélisée
La loi exponentielle décrit le temps d'attente avant un événement qui ne vieillit pas: le délai jusqu'au prochain appel dans un centre d'appels, jusqu'à la prochaine désintégration d'un noyau radioactif, jusqu'à la prochaine panne d'un composant électronique dont le taux de défaillance est constant. C'est la loi continue la plus simple après l'uniforme, et de loin la plus utilisée en fiabilité et en théorie des files d'attente.
C'est bien une densité: elle est positive et
Le paramètre a la dimension de l'inverse d'un temps: c'est un taux (par minute, par heure, par an). Le même calcul, arrêté en , donne la fonction de répartition
et donc la fonction de survie, qui est la forme la plus commode en fiabilité:
La densité est maximale en et décroît strictement: les attentes courtes sont les plus probables, et la probabilité d'une attente longue décroît géométriquement. La médiane s'obtient en résolvant , soit
toujours inférieure à la moyenne : la loi exponentielle est asymétrique à droite, tirée vers le haut par de rares attentes très longues.
Espérance et variance
Démonstration. Une intégration par parties (Analyse I, chapitre 11) donne, pour ,
Comme lorsque (croissances comparées, Analyse I, chapitre 5), on obtient .
De même, deux intégrations par parties donnent
où l'on a reconnu, après la première intégration par parties, l'intégrale qui vaut . D'où
Une manière plus rapide de retenir ces résultats: si alors (changement de variable affine, chapitre 5), et pour on a et . Tout se déduit ensuite par homogénéité.
L'absence de mémoire
Démonstration. Sens direct. Soit . Comme , la définition de la probabilité conditionnelle (chapitre 2) donne
Tout repose sur l'identité : la fonction exponentielle transforme les sommes en produits, ce qui est précisément la structure exigée par (6.8).
Réciproque. Posons . La relation (6.8) s'écrit pour tous : c'est l'équation fonctionnelle de Cauchy multiplicative. La fonction est décroissante, donc mesurable, avec . Si pour un , alors donc pour tout , et serait nulle partout par décroissance, ce qui contredit et la continuité. Donc et l'on peut poser , qui vérifie et est décroissante. Une fonction additive et monotone sur est linéaire: avec . On obtient , c'est-à-dire la loi exponentielle dès que (le cas correspond à presque sûrement, exclu).
Le passage «additive et monotone donc linéaire» est le seul point technique: on montre d'abord pour tout rationnel par additivité, puis on étend à tous les réels par monotonie, en encadrant un réel par deux suites de rationnels. Ce raisonnement est classique et n'utilise rien d'autre que l'Analyse I.
La figure 6.1 donne la lecture géométrique de ce théorème. Conditionner par revient à ne garder que la portion de la densité à droite de , puis à la renormaliser en la divisant par son aire :
c'est-à-dire, exactement, la densité de départ. Avec et , on vérifie point par point: , et de même en tout autre point.
Le lien avec le processus de Poisson
Démonstration. Il suffit de calculer la fonction de survie de . Pour , dire que l'on attend encore après la durée , c'est dire qu'aucune arrivée n'a eu lieu dans :
Les deux événements sont le même événement, décrit une fois par un temps et une fois par un comptage. Or la loi de Poisson donne (chapitre 4)
Donc , soit : c'est (6.5), la fonction de répartition de . En dérivant on retrouve la densité (6.4).
Le même argument, appliqué à partir d'un instant quelconque, montre que tous les intervalles entre arrivées successives suivent et sont indépendants: c'est l'autre façon de définir un processus de Poisson, et c'est celle qu'on utilise pour le simuler. Notez aussi que le théorème 6.3 devient transparent sous cet éclairage: l'absence de mémoire du temps d'attente n'est que l'indépendance des comptages sur des intervalles disjoints.
Pour le centre d'appels, par minute: sur une minute, , et l'on retrouve bien de l'exemple 6.2. Les deux points de vue, comptage et attente, donnent le même nombre parce qu'ils décrivent le même événement.
Les appels arrivent au taux par minute. Quelle est la probabilité que le prochain appel se fasse attendre plus de 40 secondes?
Deux généralisations: gamma et Weibull
La loi exponentielle impose un taux de défaillance constant. Deux familles la généralisent, dans des directions différentes, et couvrent l'essentiel des modèles de durée de vie utilisés en ingénierie.
Le sens de la loi gamma est le suivant: lorsque est un entier, est la loi de la somme de temps exponentiels indépendants de même taux , donc le temps d'attente jusqu'à la -ième arrivée d'un processus de Poisson. Pour le centre d'appels, le temps d'attente jusqu'au troisième appel suit , d'espérance minute et de variance min². On l'utilise en hydrologie pour les cumuls de précipitations, en assurance pour les montants agrégés de sinistres, et comme loi d'un taux en statistique bayésienne.
L'intérêt de Weibull tient à son taux de défaillance instantané : il est décroissant si (mortalité infantile, défauts de fabrication qui se révèlent tôt), constant si (le cas exponentiel), croissant si (usure). C'est la loi de référence en fiabilité mécanique et en analyse des ruptures de matériaux fragiles; on la rencontre aussi pour les vitesses de vent, où vaut typiquement entre 1,5 et 2,5 selon le site. Avec et ans, par exemple, : près d'une pièce sur deux a cédé avant quatre ans, et le taux de défaillance croît linéairement avec l'âge.
Nous n'irons pas plus loin: ces deux lois sont nommées ici pour que vous sachiez qu'elles existent et à quoi elles répondent. Leur estimation fait l'objet des cours de fiabilité.
Un roulement à billes s'use: plus il a tourné, plus sa probabilité de céder dans l'heure qui vient est grande. Quelle loi de durée de vie est adaptée?
La loi normale
Situation modélisée
La loi normale, ou loi de Laplace–Gauss, décrit les grandeurs qui résultent de l'accumulation d'un grand nombre de petites contributions indépendantes: l'erreur d'une mesure physique, qui somme les imperfections de l'appareil, de l'opérateur et de l'environnement; la cote d'une pièce usinée, qui somme les jeux de la machine, les variations de température et l'hétérogénéité du matériau; la moyenne d'un échantillon, qui somme les observations. Le théorème central limite du chapitre 8 expliquera pourquoi cette accumulation produit toujours la même courbe. Pour l'instant, prenons-la comme un objet à étudier pour lui-même.
La constante de normalisation
Pourquoi le facteur ? Parce qu'il est exactement ce qu'il faut pour que l'intégrale de la densité vaille 1. Posons , d'où :
Tout se ramène donc à l'intégrale de Gauss. Posons :
ce qui donne bien . Reste l'identité
Cette intégrale est remarquable: la fonction n'a aucune primitive élémentaire, et pourtant son intégrale sur tout entier est un nombre simple. Le calcul se fait en passant au plan: on élève l'intégrale au carré, on la lit comme une intégrale double sur , et le passage en coordonnées polaires la rend immédiate. C'est fait en détail au chapitre 9 d'Analyse II (intégrales doubles), et nous l'admettons ici en renvoyant à cette démonstration.
Espérance, variance, forme
Démonstration. Espérance. Avec le changement de variable , donc :
La deuxième intégrale est nulle parce que est une fonction impaire intégrable: sa contribution sur annule celle sur . D'où . (L'intégrabilité est acquise: est finie.)
Variance. Toujours avec ,
Intégrons par parties en écrivant , la seconde parenthèse ayant pour primitive :
car . Donc .
La densité (6.12) a trois propriétés géométriques qu'il faut savoir lire directement sur la formule.
- Symétrie. pour tout , puisque seul intervient. La droite est un axe de symétrie; moyenne, médiane et mode coïncident donc en .
qui s'annule en changeant de signe pour , c'est-à-dire en . L'écart-type se lit donc directement sur le graphe: c'est la distance du sommet aux deux points où la courbe cesse de creuser vers le bas et commence à s'aplatir. C'est le seul moyen visuel fiable de comparer deux cloches.
La règle des 68–95–99,7
Ces trois nombres se calculent une fois pour toutes sur la loi centrée réduite et valent ensuite pour toute loi normale, puisque l'intervalle se standardise en :
| Aire centrale | En pourcentage | Masse dans chaque queue | |
|---|---|---|---|
| 1 | |||
| 2 |
La dernière ligne s'énonce aussi ainsi: une observation sur tombe hors de l'intervalle à trois écarts-types. C'est l'origine des cartes de contrôle à limites en maîtrise statistique des procédés: si le procédé est stable et normal, une alarme sur 370 points est une fausse alarme.
La résistance à la compression d'un béton suit , en MPa. Quel est son quantile d'ordre , c'est-à-dire la valeur dépassée par seulement 10 % des éprouvettes?
Standardisation, table et quantiles
Le théorème de standardisation
Démonstration. Calculons la fonction de répartition de . Comme , l'inégalité équivaut à , donc
Le changement de variable , croissant et de classe , transforme en et la borne supérieure en :
a donc la fonction de répartition de , donc sa loi. La formule (6.17) s'obtient en écrivant sous la forme .
Le nombre s'appelle le score standardisé, ou cote , de la valeur : il mesure, en nombre d'écarts-types, la distance de à la moyenne. Il est sans dimension, ce qui permet de comparer des grandeurs qui n'ont rien à voir: un béton à et une pièce usinée à sont également atypiques, chacun dans son procédé.
La table de Φ et ses symétries
Une table de la loi normale donne pour , avec deux décimales en entrée: la ligne fixe le chiffre des unités et des dixièmes, la colonne celui des centièmes. Onze colonnes de quatre décimales ne tiennent pas dans la largeur d'une colonne de lecture: comme à l'annexe A, la table est coupée en deux moitiés de cinq colonnes, les centièmes à d'abord, à ensuite, les lignes étant les mêmes des deux côtés. En voici six lignes, calculées avec la fonction d'erreur.
Centièmes 0,00 à 0,04
| 0,00 | 0,01 | 0,02 | 0,03 | 0,04 | |
|---|---|---|---|---|---|
| 0,0 | 0,5000 | 0,5040 | 0,5080 | 0,5120 | 0,5160 |
| 1,0 | 0,8413 | 0,8438 | 0,8461 | 0,8485 | 0,8508 |
| 1,2 | 0,8849 | 0,8869 | 0,8888 | 0,8907 | 0,8925 |
| 1,6 | 0,9452 | 0,9463 | 0,9474 | 0,9484 | 0,9495 |
| 1,9 | 0,9713 | 0,9719 | 0,9726 | 0,9732 | 0,9738 |
| 2,5 | 0,9938 | 0,9940 | 0,9941 | 0,9943 | 0,9945 |
Centièmes 0,05 à 0,09
| 0,05 | 0,06 | 0,07 | 0,08 | 0,09 | |
|---|---|---|---|---|---|
| 0,0 | 0,5199 | 0,5239 | 0,5279 | 0,5319 | 0,5359 |
| 1,0 | 0,8531 | 0,8554 | 0,8577 | 0,8599 | 0,8621 |
| 1,2 | 0,8944 | 0,8962 | 0,8980 | 0,8997 | 0,9015 |
| 1,6 | 0,9505 | 0,9515 | 0,9525 | 0,9535 | 0,9545 |
| 1,9 | 0,9744 | 0,9750 | 0,9756 | 0,9761 | 0,9767 |
| 2,5 | 0,9946 | 0,9948 | 0,9949 | 0,9951 | 0,9952 |
Pour lire : seconde moitié, ligne «1,2», colonne «0,06», on trouve . La table complète figure à l'annexe A.
Pourquoi les valeurs négatives sont-elles absentes? Parce que la symétrie de les rend inutiles.
Démonstration. La densité est paire: . Le changement de variable donne
En faisant on obtient , donc . La deuxième relation est le passage au complémentaire, et la troisième s'écrit .
Ainsi , sans quitter la moitié positive de la table.
Les quantiles: la table lue à l'envers
Les valeurs classiques ne se retiennent pas, elles se calculent. Voici la bisection qui produit : on part de l'encadrement (légitime puisque ), et à chaque étape on coupe l'intervalle en deux en gardant la moitié qui contient la solution.
| Itération | Milieu | Comparaison à 0,975 | Nouvel intervalle | |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 1,50000 | 0,933193 | trop petit | |
| 2 | 2,25000 | 0,987776 | trop grand | |
| 3 | 1,87500 | 0,969604 | trop petit |
Chaque itération divise la largeur par deux; après quarante itérations la précision est celle de la machine, et l'on obtient . La même procédure donne le tableau de référence suivant, que nous utiliserons dans tout le cours.
| 0,75 | 0,90 | 0,95 | 0,975 | 0,99 | 0,995 | |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 0,6745 | 1,2816 | 1,6449 | 1,9600 | 2,3263 | 2,5758 |
Les trois valeurs en gras sont celles que vous rencontrerez le plus: pour un test unilatéral à ou un fractile à ; pour un intervalle de confiance bilatéral à ; pour un intervalle à . Par symétrie, : ainsi et .
Pour une loi normale quelconque, on dé-standardise: le quantile d'ordre de est
Déplacez μ et σ, puis les bornes a et b. L'aire ombrée est P(a ≤ X ≤ b); elle est recalculée à chaque mouvement. Les deux affichages P(a ≤ X ≤ b) et Φ(z_b) − Φ(z_a) restent toujours égaux: c'est la standardisation. Remarquez aussi que la courbe s'aplatit quand σ grandit — l'aire totale vaut 1 quoi qu'il arrive.
Remettez dans l'ordre les étapes du calcul de pour à l'aide d'une table.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Lire et dans la table, en utilisant pour les valeurs négatives
- Standardiser les deux bornes: et
- Vérifier que le résultat est compris entre 0 et 1 et cohérent avec la règle des 68–95–99,7
- Écrire les paramètres et de la loi, en vérifiant si l'énoncé donne la variance ou l'écart-type
- Soustraire:
Transformations linéaires et stabilité
Transformation affine
Démonstration. Traitons (le cas est analogue, l'inégalité changeant de sens). Posons . Alors
qui est la fonction de répartition de .
Le théorème 6.6 en est le cas particulier , . Réciproquement, : toute variable normale est une transformée affine de la variable centrée réduite, ce qui est la raison profonde pour laquelle une seule table suffit.
Attention: la stabilité vaut pour les transformations affines, pas pour n'importe quelle fonction. Si est normale, ne l'est pas: pour , le carré suit une loi du khi-deux à un degré de liberté (chapitre 9). Et n'est pas normale non plus — elle suit la loi log-normale ci-dessous.
Somme de variables normales indépendantes
Démonstration. Admise ici. La loi d'une somme de deux variables indépendantes à densité est le produit de convolution de leurs densités, notion introduite au chapitre 7 (vecteurs aléatoires); la démonstration consiste à calculer cette convolution de deux gaussiennes, ce qui se fait en complétant un carré sous l'exponentielle. Elle est faite au chapitre 7, où l'on dispose des lois conjointes.
Deux remarques pour ne pas se tromper d'énoncé.
- Les paramètres s'additionnent parce que l'espérance est linéaire et que la variance d'une somme de variables indépendantes est la somme des variances (chapitre 7): cette partie-là ne demande pas la normalité. Ce que le théorème ajoute, et qui est spécifique à la loi normale, c'est que la somme est encore normale. Cette propriété est rare: la somme de deux variables uniformes n'est pas uniforme (elle a une densité en toit d'usine), et la somme de deux exponentielles n'est pas exponentielle (elle suit ).
- L'hypothèse d'indépendance est indispensable dans (6.22). Si , la somme vaut et n'a pas de densité du tout. Attention aussi à la variance d'une différence: , une , jamais une différence.
Une conséquence immédiate, que le chapitre 8 exploitera sans relâche: si sont indépendantes et de même loi , alors la moyenne empirique vérifie
en appliquant (6.23) avec : la variance vaut . L'écart-type de la moyenne est donc — le fameux «en racine de » qui gouverne toute la précision statistique: pour diviser l'incertitude par deux, il faut quadrupler l'échantillon.
La loi log-normale
La raison d'être de cette loi tient en une ligne: là où la loi normale décrit une somme de petits effets, la log-normale décrit un produit de petits facteurs, puisque le logarithme transforme les produits en sommes. Dès qu'une grandeur résulte d'une suite de variations relatives indépendantes — un revenu qui croît de quelques pour cent par an, la taille des particules après plusieurs concassages successifs, la concentration d'un polluant diluée par étapes, la durée de réparation d'une panne — c'est la log-normale, et non la normale, qui est la candidate naturelle.
Elle est toujours asymétrique à droite et strictement positive, deux propriétés que la normale n'a pas. Avec et , par exemple: la médiane vaut , la moyenne et le mode . Mode, médiane et moyenne sont , signature d'une distribution étalée vers la droite.
L'approximation normale de la loi binomiale
L'énoncé et ses conditions
Le calcul exact de pour demande la somme de coefficients binomiaux: praticable avec un ordinateur, pénible à la main dès que dépasse quelques dizaines, et longtemps impossible. D'où l'idée, due à de Moivre (1733) puis Laplace, de remplacer la loi binomiale par la loi normale de mêmes moments.
Le chapitre 8 démontrera cet énoncé: c'est un cas particulier du théorème central limite, appliqué à la somme de variables de Bernoulli indépendantes. Nous l'utilisons ici comme un outil, en le vérifiant numériquement.
Pourquoi la correction de continuité
On approche une loi discrète par une loi continue. La loi binomiale met une masse sur le point ; la loi normale met une densité sur un intervalle. La correction consiste à remplacer chaque point par le segment , c'est-à-dire à voir le diagramme en bâtons comme un histogramme de rectangles de largeur 1. Sans elle, on ampute l'approximation d'un demi-rectangle à chaque extrémité, et l'on sous-estime systématiquement les probabilités d'intervalles.
La règle pratique tient en trois lignes: on élargit toujours l'intervalle dont on veut la probabilité.
| On veut | On calcule |
|---|---|
La dernière ligne mérite qu'on s'y arrête: sans correction, serait approché par , puisqu'une loi continue ne charge pas les points. La correction de continuité est donc ce qui rend l'approximation utilisable pour une valeur isolée.
Un exemple complet, exact et approché
Deux applications complètes
Synthèse
- La loi uniforme répartit la probabilité proportionnellement à la longueur: et . Sa variance ne dépend que de la largeur de l'intervalle.
- La loi exponentielle a pour survie , pour moyenne et pour écart-type , et pour médiane , toujours inférieure à la moyenne. Elle est la loi continue sans mémoire, et c'est la loi du temps d'attente d'un processus de Poisson de taux . Ses généralisations sont la loi gamma (attente d'un cumul) et la loi de Weibull (taux de défaillance variable).
Sachant que , que vaut ?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
Soit .
- Écrivez la densité et la fonction de répartition de .
- Calculez , et .
La durée de vie d'un capteur de température installé sur une installation de chauffage à distance est modélisée par une loi exponentielle de moyenne 4 ans (données fictives).
- Déterminez et écrivez la fonction de survie.
- Calculez et .
- Un capteur fonctionne depuis 4 ans. Quelle est la probabilité qu'il tienne encore 6 ans?
- Calculez la médiane et commentez l'écart avec la moyenne.
- Le fabricant affirme que ses capteurs «s'améliorent avec le rodage». Cette affirmation est-elle compatible avec le modèle exponentiel? Sinon, que proposeriez-vous?
Solution
Un atelier usine des axes dont le diamètre suit , en millimètres (données fictives). L'intervalle de tolérance imposé par le client est mm.
- Quel est l'écart-type du procédé?
- Quelle proportion de pièces est conforme?
- La machine se dérègle et la moyenne passe à mm, l'écart-type restant inchangé. Quelle est la nouvelle proportion de conformes?
- Revenant à une moyenne centrée, quel écart-type maximal garantirait que des pièces soient conformes?
La charge de rupture d'un câble d'acier est supposée normale (données fictives). Deux essais de laboratoire ont établi que des câbles rompent en dessous de 12 kN et que rompent en dessous de 30 kN.
- Écrivez les deux équations que vérifient et .
- Résolvez le système et donnez et .
- Vérifiez votre solution.
- Calculez .
Une votation cantonale oppose deux options. On suppose (hypothèse de travail, données fictives) que l'électorat est exactement partagé, , et l'on dépouille un lot de bulletins tirés au hasard. Soit le nombre de bulletins favorables à la première option.
- Donnez la loi exacte de , son espérance et son écart-type.
- Vérifiez les conditions de l'approximation normale.
- Approchez avec et sans correction de continuité, et comparez à la valeur exacte .
Références
- Ross, S., Initiation aux probabilités, PPUR, Lausanne — chapitre 5 (variables aléatoires continues), pour les lois uniforme, exponentielle et normale et leurs applications.
- Morgenthaler, S., Introduction à la statistique, PPUR, Lausanne — pour la loi normale, la standardisation et l'usage des tables dans un cours d'école polytechnique.
- Saporta, G., Probabilités, analyse des données et statistique, Technip, Paris — pour le panorama des lois continues, y compris gamma, Weibull et log-normale.
- Wackerly, D., Mendenhall, W. et Scheaffer, R., Mathematical Statistics with Applications, Cengage — chapitre 4, pour l'approximation normale de la binomiale et la correction de continuité traitées en détail.
- Dodge, Y., Statistique — dictionnaire encyclopédique, Springer — pour les entrées «loi normale», «loi exponentielle» et «correction de continuité», avec leurs notes historiques.