Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, vous serez capable de:
- établir par la formule de Taylor l'ordre d'une formule de différences finies, et distinguer la différence avant, d'ordre 1, de la différence centrée, d'ordre 2;
- calculer le pas qui minimise la somme de l'erreur de troncature et de l'erreur d'arrondi d'une formule de dérivation, et prédire la précision maximale atteignable — puis la vérifier en exécutant le calcul;
- construire une formule de quadrature comme l'intégrale d'un interpolant, et déterminer son degré d'exactitude;
- démontrer les formules d'erreur du trapèze composite et de Simpson composite, avec leurs constantes, et en déduire le nombre de sous-intervalles nécessaire à une précision donnée;
- accélérer une formule composite par l'extrapolation de Richardson et construire le tableau de Romberg;
- énoncer et démontrer que la quadrature de Gauss à nœuds est exacte pour les polynômes de degré , appliquer les formules à 2 et 3 nœuds sur un intervalle quelconque, et reconnaître les intégrales — impropres, oscillantes — où ces formules échouent.
Deux opérations, deux destins
Dériver et intégrer sont, en analyse, des opérations symétriques. Numériquement, elles ne le sont pas du tout, et c'est la première chose que ce chapitre doit faire comprendre.
L'intégration est une opération régularisante: elle moyenne. Une perturbation de la fonction d'amplitude change son intégrale sur d'au plus , quelle que soit la forme de la perturbation. Les erreurs de signes opposés se compensent, et une intégrale calculée à partir de valeurs bruitées reste raisonnable.
La dérivation est une opération amplificatrice: elle divise par . Une perturbation d'amplitude sur les valeurs de change un quotient de différences de au moins, et ce facteur explose précisément lorsqu'on cherche à améliorer la formule en raffinant le pas. Le problème «dériver une fonction connue par des valeurs approchées» est mal conditionné, au sens du chapitre 1, et aucun algorithme ne le rendra bien conditionné.
C'est pourquoi les deux moitiés de ce chapitre ne racontent pas la même histoire. Dans la première, l'erreur de troncature et l'erreur d'arrondi se heurtent frontalement, la précision atteignable plafonne bien au-dessus de , et l'essentiel est de savoir où s'arrêter. Dans la seconde, l'erreur d'arrondi reste tapie à pendant que l'erreur de troncature descend de six, huit, douze ordres de grandeur, et l'essentiel est de choisir la formule qui descend le plus vite.
Le fil conducteur numérique du chapitre est l'intégrale témoin du cours,
Cette intégrale n'a pas de primitive élémentaire: la fonction est continue, indéfiniment dérivable, bornée, et pourtant aucune combinaison finie de fonctions usuelles n'a pour dérivée — c'est un théorème de Liouville, et c'est la raison d'être de ce chapitre. La valeur de référence (8.1) n'a donc pas été obtenue par une primitive, mais par la série entière, intégrée terme à terme sur :
une série alternée dont les termes décroissent très vite: quarante termes suffisent à saturer la double précision, et tous les chiffres de (8.1) sont ceux que la somme exacte en fractions rationnelles produit. C'est cette valeur qui servira de vérité de référence dans toutes les tables du chapitre.
Dérivation numérique
La différence avant et son ordre 1
On dispose d'une fonction que l'on sait évaluer, et l'on veut sans calculer la dérivée analytiquement — parce que est le résultat d'une simulation, d'une table de mesures ou d'un programme dont on n'a pas l'expression. La définition de la dérivée suggère immédiatement un candidat.
Que valent-elles? La réponse tient entièrement dans la formule de Taylor avec reste de Lagrange (Analyse I, chapitre 9), qui est l'unique outil de toute cette section.
Démonstration. La formule de Taylor à l'ordre 1 avec reste de Lagrange s'écrit, pour : il existe tel que
On soustrait des deux côtés et l'on divise par :
ce qui est exactement (8.4). La majoration s'en déduit en remplaçant par son maximum sur l'intervalle.
Le terme est l'erreur de troncature de la formule, au sens exact du chapitre 1: c'est ce qu'on perd en remplaçant une limite par l'un de ses termes, et il resterait identique sur une machine arithmétiquement parfaite. Le mot «ordre 1» signifie une chose très concrète: diviser par dix divise l'erreur par dix, et pas davantage.
La différence centrée et son ordre 2
Prendre le point symétrique à gauche coûte une évaluation de plus et fait gagner un ordre entier. La raison est une annulation, et elle mérite d'être vue.
Démonstration. Écrivons deux développements de Taylor à l'ordre 2 avec reste de Lagrange, l'un vers la droite, l'autre vers la gauche: il existe et tels que
En soustrayant, les termes en et en disparaissent, parce qu'ils sont portés par des puissances paires de et entrent donc avec le même signe dans les deux lignes:
La fonction étant continue, la valeur intermédiaire , qui est comprise entre et sur , est atteinte en un point de cet intervalle (théorème des valeurs intermédiaires). Donc
et en divisant par on obtient (8.5).
Trois autres formules classiques s'obtiennent de la même manière et seront utilisées plus loin ou dans les exercices:
formule décentrée d'ordre 2, utile au bord d'un intervalle où n'existe pas, et
la différence seconde centrée, d'ordre 2, qui est le cœur de toutes les discrétisations d'équations aux dérivées partielles du second ordre.
Vous approchez par la différence centrée et vous divisez le pas par 4. Dans le régime où seule l'erreur de troncature compte, par combien l'erreur est-elle divisée?
La collision: troncature contre arrondi
Tout ce qui précède est vrai sur une machine exacte. Sur une vraie machine, les valeurs et ne sont pas connues exactement: chacune est entachée d'une erreur relative d'au moins l'unité d'arrondi , et souvent davantage si est elle-même le résultat d'un calcul. Notons la valeur effectivement obtenue et supposons
au voisinage de . L'erreur du quotient de différences calculé se décompose alors en deux morceaux:
Le second est borné par , d'après le théorème 8.1. Le premier est borné par , puisque le numérateur porte deux erreurs d'au plus chacune et qu'on divise par . D'où la majoration qui gouverne toute la dérivation numérique:
Les deux termes vont en sens opposés. Quand diminue, le premier décroît linéairement et le second croît comme . Leur somme ne peut donc pas tendre vers zéro: elle passe par un minimum, et ce minimum est la précision maximale que la formule peut atteindre, quelle que soit la patience de l'utilisateur.
Démonstration. La fonction est dérivable sur et
Elle s'annule en l'unique point positif tel que , c'est-à-dire . Comme , la fonction est strictement convexe et ce point critique est bien son minimum global. Sa valeur s'obtient en substituant:
Les deux termes sont égaux au point optimal: à , la troncature et l'arrondi contribuent exactement autant. C'est la lecture qualitative à retenir, et elle vaut pour n'importe quel compromis de cette forme.
Le même calcul appliqué à la différence centrée, dont la troncature est en et l'arrondi en (un seul au dénominateur de , et deux erreurs d'arrondi, d'où le facteur 1 au lieu de 2), donne
soit un pas optimal de l'ordre de à et une précision de l'ordre de : au lieu de la moitié. Une formule d'ordre plus élevé ne se contente donc pas de converger plus vite, elle relève aussi le plancher.
L'expérience centrale du chapitre
Ces formules ne valent rien tant qu'on ne les a pas confrontées à la machine. Faisons-le sur un cas où toutes les constantes sont connues exactement.
Écrivez derivee_centree(f, x, h) qui renvoie la différence centrée (8.3), puis pas_optimal(m0, m3) qui renvoie le pas optimal (8.11) de cette formule, avec . Le programme affiche l'erreur de la différence centrée sur en pour trois pas.
Intégration numérique
On passe à l'autre moitié du chapitre, et l'atmosphère change complètement: ici, l'erreur d'arrondi reste à et l'erreur de troncature descend aussi bas qu'on veut, pourvu qu'on choisisse la bonne formule.
Une formule de quadrature est l'intégrale d'un interpolant
Le procédé est toujours le même. On ne sait pas intégrer ; on sait intégrer les polynômes. On remplace donc par un polynôme qui lui ressemble, et l'on intègre celui-là exactement.
L'égalité (8.13) mérite d'être soulignée: les poids ne dépendent pas de . Ils ne dépendent que des nœuds et de l'intervalle. On les calcule une fois, on les tabule, et la formule s'applique ensuite à n'importe quelle fonction. C'est précisément ce que font toutes les tables de quadrature.
Le degré d'exactitude est la mesure de qualité d'une formule, et il se teste par un calcul fini: il suffit de vérifier l'égalité sur les monômes jusqu'à ce qu'elle tombe en défaut, puisque l'intégrale et sont toutes deux linéaires.
Démonstration. Supposons interpolatoire et soit un polynôme de degré . Son polynôme d'interpolation aux nœuds est lui-même, par unicité de l'interpolant (chapitre 6): deux polynômes de degré qui coïncident en points distincts sont égaux. Donc , et le degré d'exactitude est au moins .
Réciproquement, supposons le degré d'exactitude au moins . Les polynômes de Lagrange sont de degré , donc . Or , d'où . Les poids valent donc bien (8.13) et la formule est interpolatoire.
Rectangles, point milieu, trapèze, Simpson
Les formules élémentaires s'obtiennent en prenant et les nœuds les plus naturels. Posons pour les formules à un et deux nœuds, et .
| Formule | Nœuds | Expression | Degré d'exactitude |
|---|---|---|---|
| rectangle à gauche | 0 | ||
| point milieu | 1 | ||
| trapèze |
Ces degrés ont été vérifiés numériquement, monôme par monôme, sur : la formule du point milieu intègre et exactement et se trompe sur ( au lieu de ); celle de Simpson intègre exactement , , , et se trompe sur ( au lieu de ).
Deux surprises sont à commenter.
Le point milieu bat le trapèze, alors qu'il coûte une évaluation au lieu de deux. Sur l'intégrale témoin avec un seul intervalle, le trapèze donne (erreur ) et le point milieu (erreur ), soit exactement deux fois mieux. Nous verrons pourquoi: les constantes d'erreur sont et , de signes opposés et dans un rapport 2. Géométriquement, l'excès du trapèze au-dessus d'une courbe concave est le double du défaut du rectangle médian en dessous.
Simpson gagne un degré gratuitement. Son interpolant est une parabole, donc un polynôme de degré 2; le théorème 8.4 ne garantit qu'un degré d'exactitude de 2. Il vaut 3, parce que les nœuds sont symétriques autour de : l'erreur d'interpolation sur est une fonction impaire autour de , et son intégrale sur un intervalle symétrique est nulle. C'est le même mécanisme que celui de la différence centrée, et c'est ce qui fait de Simpson la formule la plus employée de toute l'analyse numérique élémentaire.
Les constantes d'erreur, démontrées
Passons aux formules d'erreur. Elles ne seront pas citées: elles seront obtenues, et la méthode est instructive dans les deux cas.
Démonstration. Soit le polynôme d'interpolation de en et . La formule d'erreur d'interpolation (chapitre 6) donne, pour chaque , l'existence d'un tel que
Comme la formule du trapèze est exactement , on obtient
Le facteur est de signe constant sur : il y est négatif ou nul. C'est le point qui permet d'appliquer le théorème de la moyenne généralisé pour les intégrales, à condition que soit continue. Elle l'est: sur , la relation ci-dessus donne
quotient de deux fonctions continues dont le dénominateur ne s'annule pas, et l'on vérifie que ce quotient se prolonge par continuité en et en par la règle de l'Hospital. Il existe donc tel que
Il ne reste qu'à calculer cette intégrale. Le changement de variable , , donne
D'où le résultat: l'erreur vaut .
La formule de Simpson ne se traite pas ainsi, et il faut comprendre pourquoi: son degré d'exactitude est 3, alors que son interpolant n'est que de degré 2; l'erreur d'interpolation ne peut donc pas produire la bonne constante. Il faut un argument qui utilise le degré 3, et la manière la plus élémentaire est de faire varier la longueur de l'intervalle.
Démonstration. Introduisons la fonction qui compare l'intégrale et la formule sur l'intervalle , pour :
On a , et est l'erreur cherchée. Dérivons trois fois, en utilisant le théorème fondamental pour le premier terme.
soit, en regroupant,
Puis
c'est-à-dire
et enfin, les deux premiers termes de la dérivée s'annulant exactement,
La formule des accroissements finis appliquée à sur (Analyse I, chapitre 8) fournit un point tel que , donc
Notons et . De (8.16) on tire l'encadrement pour tout . Comme — ce qui se lit directement sur les trois expressions ci-dessus —, on intègre trois fois de à en conservant les inégalités, et comme
il vient
Le nombre est donc compris entre et ; la fonction étant continue sur , le théorème des valeurs intermédiaires garantit qu'elle prend cette valeur en un point , ce qui donne (8.15).
Formules composites: de à
En pratique, on n'applique jamais ces formules sur tout entier. On découpe l'intervalle en sous-intervalles de longueur , avec , et l'on applique la formule élémentaire sur chacun. C'est la formule composite, et c'est la seule forme utilisable.
Le coût est de évaluations de dans les deux cas: les valeurs aux nœuds intérieurs sont partagées entre sous-intervalles voisins, et c'est la raison pour laquelle le trapèze composite ne coûte pas évaluations.
def trapezes(f, a, b, n):
"""Trapeze composite sur [a, b] avec n sous-intervalles."""
h = (b - a) / n
s = 0.5 * (f(a) + f(b))
for i in range(1, n):
s += f(a + i * h)
return h * s
def simpson(f, a, b, n):
"""Simpson composite; n doit etre pair."""
h
Les deux fonctions font évaluations de , additions et une multiplication: le coût est linéaire en , et il est entièrement dominé par les évaluations de dès que celle-ci est un tant soit peu chère.
Démonstration. Sur chaque sous-intervalle , de longueur , le théorème 8.5 fournit un point tel que
La relation de Chasles donne , et la somme des formules élémentaires est exactement , chaque nœud intérieur étant compté deux fois avec le poids . En sommant,
La moyenne est comprise entre et ; comme est continue sur , le théorème des valeurs intermédiaires garantit l'existence d'un tel que . Enfin , donc , ce qui donne (8.19).
Démonstration. Les sous-intervalles se groupent par paires: pour , la paire a pour longueur , donc pour demi-longueur , et son point milieu est . Le théorème 8.6 s'y applique et fournit tel que
La somme sur des formules élémentaires reconstitue exactement (8.18): les nœuds d'indice impair reçoivent le coefficient 4 une seule fois, les nœuds d'indice pair intérieurs reçoivent 1 de chaque côté, soit 2, et les extrémités reçoivent 1. D'où
la dernière égalité par le même argument de valeur intermédiaire que ci-dessus, étant continue. Comme ,
ce qui est (8.20).
L'intégrale témoin, ses erreurs et ses rapports
Passons à la mesure. Voici ce que les deux formules donnent sur (8.1), chaque nombre étant celui que le programme a imprimé, et chaque rapport celui qu'il a calculé — pas la valeur théorique.
| trapèzes | erreur | rap. | Simpson | erreur | rap. | |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 2 | 0,7313702518 | — | 0,7471804289 | — | ||
| 4 | 0,7429840978 |
La colonne des rapports est la preuve. Pour le trapèze, elle vaut , , , : doubler divise par deux et l'erreur par , conformément à (8.19). Pour Simpson, elle tend vers 16, c'est-à-dire , conformément à (8.20).
Mais elle ne vaut pas 16 tout de suite, et c'est l'information honnête de cette table. Au premier raffinement, le rapport de Simpson vaut 11,40, pas 16. Il faut dire pourquoi. La formule (8.20) s'écrit , où le point . Le rapport de deux erreurs consécutives vaut donc
et ce second facteur ne vaut 1 qu'à la limite. Pour , la dérivée quatrième varie entre et sur , en changeant deux fois de signe: à grossier, les sautent d'une région à l'autre et le rapport en pâtit. En remontant la formule depuis les erreurs mesurées, on trouve pour , puis pour et pour : la valeur se stabilise, et c'est en même temps que le rapport s'approche de 16. , et arrondir 11,40 en 16 serait dissimuler exactement ce que la table a à enseigner.
Vérifions enfin que les bornes tiennent. Sur , (atteint en ) et (également en ). Pour , :
Les deux bornes sont respectées, avec un facteur 3 à 8 de marge — c'est ce qu'on attend d'une majoration qui remplace par son maximum.
Combien de sous-intervalles la borne du trapèze composite exige-t-elle pour garantir une erreur inférieure à sur l'intégrale témoin, sachant que sur ? Donnez le plus petit entier convenable.
Le point milieu composite, et une identité utile
La formule du point milieu composite,
n'utilise aucune valeur aux extrémités, ce qui la rend précieuse pour les intégrandes singulières au bord. Son erreur est
d'ordre 2 comme le trapèze, avec une constante deux fois plus petite et de signe opposé. Sur l'intégrale témoin, le rapport mesuré des deux erreurs vaut pour , puis , et : il tend bien vers 2, et le trapèze sous-estime pendant que le point milieu surestime.
De là découle une identité que l'on retrouvera à la section suivante:
Vérification numérique sur l'intégrale témoin, avec : et , donc , qui est exactement lu dans la table ci-dessus. La combinaison élimine le terme en puisque les deux constantes sont dans le rapport : c'est déjà, sans le nom, de l'extrapolation.
Classez ces cinq formules de quadrature par erreur croissante sur l'intégrale témoin, chacune évaluée avec exactement le nombre d'évaluations indiqué.
Glissez les éléments pour les mettre dans le bon ordre
- Trapèze composite, (33 évaluations): erreur
- Point milieu composite, (4 évaluations): erreur
- Gauss à 3 nœuds (3 évaluations): erreur
- Simpson composite, (9 évaluations): erreur
- Simpson composite, (33 évaluations): erreur
Implémentez trapezes(f, a, b, n) et simpson(f, a, b, n) selon (8.17) et (8.18). Le programme affiche les deux valeurs sur l'intégrale témoin pour n = 8, à dix décimales.
L'extrapolation de Richardson
Les formules d'erreur ont une conséquence pratique remarquable: si l'on connaît la forme de l'erreur, deux calculs approchés en donnent un troisième, bien meilleur, sans aucune évaluation supplémentaire de .
Démonstration. Par hypothèse, et . Multiplions la seconde par et soustrayons la première:
Le terme en s'est annulé exactement, parce que le coefficient est le même dans les deux développements. Il ne reste qu'à diviser par .
Appliquée au trapèze composite (), l'extrapolation donne
et un petit calcul montre que cette combinaison est exactement : l'extrapolation de Richardson du trapèze est la formule de Simpson. C'est la même identité que (8.23), sous un autre habillage, et elle se vérifie sur la table de la page précédente: redonne bien la valeur de Simpson.
Pour aller plus loin il faut savoir que le développement de l'erreur du trapèze ne contient que des puissances paires de . C'est le contenu de la formule d'Euler–Maclaurin:
où les dépendent de et de ses dérivées aux extrémités, mais pas de . Nous l'admettons: sa démonstration passe par les polynômes et les nombres de Bernoulli et relève d'un cours sur les développements asymptotiques. Ce que nous en utilisons est uniquement la structure — des puissances paires — et c'est elle qui rend l'extrapolation si efficace ici: chaque application élimine , puis , puis , et fait donc gagner ordres à chaque fois, pas un.
Le tableau de Romberg
L'application répétée de (8.24) aux trapèzes s'organise en un tableau triangulaire.
Chaque nouvelle ligne ne coûte que évaluations nouvelles, puisque les nœuds de sont la moitié de ceux de . Voici le tableau complet sur l'intégrale témoin, tel que le programme l'a imprimé.
Et voici les erreurs correspondantes, qui sont la vraie lecture du tableau:
| col. 0 (ordre 2) | col. 1 (ordre 4) | col. 2 (ordre 6) | col. 3 (ordre 8) | |
|---|---|---|---|---|
| 1 | ||||
| 2 |
Trois remarques.
Le gain est spectaculaire et gratuit. La dernière ligne utilise 17 évaluations de — exactement celles de — et la meilleure valeur du tableau, , vaut , à de la vérité, soit que le trapèze qui a fourni les mêmes valeurs. Les 16 combinaisons linéaires qui séparent les deux ne coûtent rien.
La première colonne d'extrapolation, c'est Simpson. Comparez avec la colonne Simpson de la table précédente: , , — ce sont exactement , , , chiffre pour chiffre. Rien de mystérieux: c'est l'identité démontrée plus haut.
Le tableau n'est pas monotone, et c'est normal. À la ligne , la colonne 3 () est moins bonne que la colonne 2 (); à l'ordre se rétablit. Il faut s'y attendre: l'extrapolation élimine le terme dominant du développement (8.25) en supposant que les suivants sont négligeables, ce qui n'est vrai qu'asymptotiquement. À grossier, une extrapolation de trop peut amplifier les termes restants. En pratique, on arrête d'extrapoler quand deux éléments consécutifs de la diagonale cessent de se rapprocher — ce qui, sur ce tableau, se produit vers .
On calcule puis par la formule des trapèzes, et l'on extrapole par . Combien d'évaluations supplémentaires de l'extrapolation coûte-t-elle, une fois et connus?
Écrivez romberg(f, a, b, k) qui construit le tableau (8.26) avec les lignes 0 à k et renvoie la valeur diagonale . Vous pouvez réutiliser la fonction trapezes fournie. Le programme affiche les diagonales successives sur l'intégrale témoin.
La quadrature de Gauss
Toutes les formules précédentes fixent les nœuds d'avance — équidistants — et n'optimisent que les poids. Avec nœuds et poids, on dispose pourtant de paramètres libres. Si on les utilisait tous, quel degré d'exactitude pourrait-on atteindre?
L'idée: choisir aussi les nœuds
Traitons le cas à la main, sur (on y ramènera tout intervalle par un changement de variable). Cherchons tels que
pour tout polynôme de degré . Il suffit de l'imposer sur , ce qui donne quatre équations pour quatre inconnues:
Le système n'est pas linéaire, mais la symétrie le résout: en cherchant et , les deux équations impaires sont automatiquement satisfaites, la première donne et la troisième , c'est-à-dire . D'où la :
exacte pour tout polynôme de degré avec deux évaluations, là où Simpson en demande trois. Le même travail sur avec trois nœuds symétriques donne et les poids , , :
exacte pour tout polynôme de degré . Ces degrés ont été vérifiés monôme par monôme: la formule (8.27) intègre exactement et donne au lieu de sur (ramené à ); la formule (8.28) est exacte jusqu'à et donne au lieu de sur .
Le schéma « nœuds, degré » n'est pas une coïncidence, et il ne peut pas être dépassé.
Le théorème
Les racines de sont et celles de sont et : ce sont les nœuds trouvés ci-dessus. Le théorème explique pourquoi.
Démonstration. (1) Soient les points de où , et supposons . Posons , polynôme de degré . Le produit ne change alors de signe nulle part sur — chaque changement de signe de est compensé par celui du facteur correspondant de — donc il est de signe constant, et il n'est pas identiquement nul. Par conséquent
ce qui contredit l'orthogonalité de à tout polynôme de degré . Donc : change de signe en points distincts de , et comme il est de degré , ce sont toutes ses racines, et elles sont simples.
(2) Soit un polynôme de degré . La division euclidienne par s'écrit
D'une part, l'orthogonalité de à (de degré ) donne
D'autre part, pour chaque nœud, donc et
Enfin, la formule est interpolatoire à nœuds, donc exacte pour les polynômes de degré (théorème 8.4), et en est un: . En recollant les trois égalités, .
(3) Soit une formule quelconque à nœuds et poids . Posons
polynôme de degré . Il s'annule en chaque nœud, donc . Mais est un carré non identiquement nul et continu, donc . La formule n'est pas exacte sur .
Changement d'intervalle
Les tables de Gauss sont données sur une fois pour toutes. Le transport vers se fait par la bijection affine
qui envoie sur , d'où
Les poids sont donc multipliés par et les nœuds transportés. Sur , la formule à 3 nœuds devient: nœuds , et , poids , et , dont la somme vaut exactement 1, c'est-à-dire — un contrôle de recette immédiat et qui attrape la plupart des fautes de transport.
from math import sqrt
NOEUDS_3 = (-sqrt(3.0 / 5.0), 0.0, sqrt(3.0 / 5.0))
POIDS_3 = (5.0 / 9.0, 8.0 / 9.0, 5.0 / 9.0)
def gauss3(f, a, b):
"""Quadrature de Gauss a 3 noeuds sur [a, b]: 3 evaluations de f."""
c = 0.5 * (a
Trois évaluations de , trois multiplications et deux additions: le coût est celui de Simpson à un seul intervalle.
Gauss contre Simpson, sur l'intégrale témoin
Voici la comparaison demandée, chaque valeur ayant été calculée.
| Formule | Évaluations de | Valeur | Erreur |
|---|---|---|---|
| Simpson, | 3 | 0,7471804289 | |
| Gauss, 3 nœuds | 3 | 0,7468145842 |
La lecture demande de la précision, et c'est pour cela que la colonne des évaluations est là.
À nombre d'évaluations égal, Gauss écrase Simpson. Avec les mêmes trois valeurs de , la formule de Gauss est 37 fois plus précise. C'est la traduction directe du théorème 8.10: Simpson à trois nœuds a un degré d'exactitude de 3, Gauss à trois nœuds un degré d'exactitude de 5.
Mais Gauss à 3 nœuds ne bat pas Simpson à 8 sous-intervalles, et il faut le dire: contre , soit un facteur 4,8 en faveur de Simpson. Ce serait étonnant s'il n'utilisait pas trois fois plus d'évaluations. La comparaison honnête est celle qui fixe le budget: à 4 évaluations, Gauss atteint , c'est-à-dire . À budget égal ou moindre, Gauss gagne toujours; à budget triple, Simpson rattrape. C'est exactement ce qu'on attend de deux méthodes dont l'une a un ordre supérieur.
On peut aussi composer Gauss: appliquer (8.27) sur chacun des sous-intervalles d'une subdivision. Le résultat est une formule d'ordre 4, comme Simpson, mais avec une bien meilleure constante. Sur l'intégrale témoin, avec sous-intervalles et évaluations:
| évaluations | Gauss à 2 nœuds composite | erreur | rapport | |
|---|---|---|---|---|
| 1 | 2 | 0,746594688283 | — | |
| 2 | 4 | 0,746803333876 | 11,03 | |
| 4 | 8 | 0,746822808038 |
Le rapport tend vers 16: ordre 4 confirmé, avec la même montée progressive que pour Simpson et pour la même raison. À 8 évaluations, cette formule fait , là où Simpson en demande 9 pour .
Déplacez le curseur n et regardez l'aire hachurée se coller à la courbe. Le second curseur change la règle: la ligne brisée des trapèzes, les paraboles de Simpson, et les paires de rectangles de Gauss — car la formule de Gauss à deux nœuds est exactement l'aire de deux rectangles de largeur h/2. Surveillez la ligne «valeur exacte» des résultats: c'est la seule qui ne bouge pas, et c'est vers elle que les trois autres convergent, à des vitesses très différentes.
Quel est le degré d'exactitude de la formule de quadrature de Gauss à 7 nœuds?
Quadrature adaptative, en un paragraphe
Toutes les formules composites ci-dessus répartissent les nœuds uniformément, ce qui est absurde quand la fonction est plate sur la moitié de l'intervalle et brutale sur un petit morceau: on paie partout le pas exigé par la région la plus difficile. La quadrature adaptative corrige cela. Sur un intervalle , on calcule une approximation par une formule (Simpson, par exemple), puis en appliquant la même formule séparément sur et . Comme Simpson est d'ordre 4, la différence estime l'erreur de à un facteur près — c'est encore l'argument de Richardson. Si cette estimation est inférieure à la tolérance demandée, on accepte ; sinon on sur les deux moitiés, avec chacune la moitié de la tolérance. L'algorithme concentre ainsi ses évaluations là où la fonction l'exige, et il rend un résultat accompagné d'une estimation de son erreur — deux propriétés qui expliquent que toute bibliothèque sérieuse de quadrature en une dimension (, ) soit adaptative. Sa faiblesse est son critère: l'estimation locale peut être trompeuse si la formule est accidentellement exacte sur le morceau testé, et il faut donc toujours imposer une profondeur de récursion maximale.
Synthèse
- La dérivation numérique amplifie, l'intégration numérique moyenne. Le quotient de différences divise par une différence de nombres voisins: c'est un problème mal conditionné au sens du chapitre 1. L'intégration, au contraire, ne peut pas amplifier une perturbation de plus du facteur .
- Les formules de différences finies s'obtiennent toutes par la formule de Taylor avec reste de Lagrange. La différence avant est d'ordre 1 avec l'erreur ; la différence centrée est d'ordre 2 avec l'erreur , le gain d'un ordre venant de la seule symétrie, qui annule tous les termes pairs du développement.
Quelle est l'erreur de troncature de la différence centrée ?
Exercices
Vous pouvez afficher le corrigé directement sous chaque énoncé après avoir cherché la solution.
- Démontrer, par des développements de Taylor, que la formule décentrée (8.6),
On considère , dont la valeur exacte est .
Sur la même intégrale , les trapèzes composites valent
- Retrouver les nœuds et les poids de la formule de Gauss à 2 nœuds sur en imposant l'exactitude sur , sans supposer la symétrie a priori.
- Transporter la formule sur et l'appliquer à . Comparer avec et , qui utilisent respectivement 3 et 3 évaluations.
- Démontrer que, pour et , il existe tel que
Références
- Quarteroni, A., Sacco, R. et Saleri, F., Méthodes numériques — algorithmes, analyse et applications, Springer, Milan, chap. 9 et 10 (dérivation et intégration numériques, formules de Newton–Cotes, Gauss et adaptatives).
- Rappaz, J. et Picasso, M., Introduction à l'analyse numérique, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, chap. 4 (intégration numérique).
- Burden, R. L. et Faires, J. D., Numerical Analysis, Cengage, Boston, chap. 4 (les démonstrations des formules d'erreur de Simpson et de Romberg y sont détaillées).
- Schatzman, M., Analyse numérique — une approche mathématique, Dunod, Paris, chap. 5 (quadrature de Gauss et polynômes orthogonaux).
- Dahlquist, G. et Björck, Å., Numerical Methods in Scientific Computing, vol. 1, SIAM, Philadelphie, chap. 5 (extrapolation, Euler–Maclaurin et quadrature adaptative).
- Davis, P. J. et Rabinowitz, P., Methods of Numerical Integration, 2e éd., Academic Press, San Diego (l'ouvrage de référence sur la quadrature).